DE L'ITINÉRAIRE. III
Des esprits détestables et bornés, qui s'imaginent qu'une injustice, par cela seul qu'elle est consommée, n'a aucune conséquence funeste, sont la peste des États. Quel fut le premier reproche adressé pour l'extérieur, en 1789, au gouvernement monarchique de la France ? Ce fut d'avoir souffert le partage de la Pologne. Ce partage, en faisant tomber la barrière qui séparait le nord et l'orient du midi et de l'occident de l'Europe, a ouvert le chemin aux armées qui tour à tour ont occupé Vienne, Berlin, Moscou et Paris.
Une politique immorale s'applaudit d'un succès passager : elle se croit fine, adroite, habile; elle écoute avec un mépris ironique le cri de la conscience et les conseils de la probité. Mais, tandis qu'elle marche et qu'elle se dit triomphante, elle se sent tout a coup arrêtée par les voiles dans lesquels elle s'enveloppait ; elle tourne la tête, et se trouve face à face avec une révolution vengeresse qui l'a silencieusement suivie. Vous ne voulez pas serrer la main suppliante de la Grèce ? Eh bien ! sa main mourante vous marquera d'une tache de sang, afin que l'avenir vous reconnaisse et vous punisse.
Lorsque je parcourus la Grèce, elle était triste, mais paisible : le silence de la servitude régnait sur ses monuments détruits ; la liberté n'avait point encore fait entendre le cri de sa renaissance du fond du tombeau d'Harmodius et d'Aristogiton; et les hurlements des esclaves noirs de l'Abyssinie n'avaient point répondu à ce cri. Le jour je n'entendais, dans mes longues marches, que la longue chanson de mon pauvre guide; la nuit je dormais tranquillement à l'abri de quelques lauriers-roses, au bord de l'Eurotas. Les ruines de Sparte se taisaient autour de moi ; la gloire même était muette : épuisé par les chaleurs de l'été, l'Eurotas versait à peine un peu d'eau pure entre ses deux rivages, comme pour laisser plus d'espace au sang qui allait bientôt remplir son lit. Modon, où je foulai pour la première fois la terre sacrée des Hellènes, n'était pas l'arsenal des hordes d'Ibrahim; Navarin ne rappelait que Nestor et Pylos; Tripolizza, où je reçus les firmans pour passer l'isthme de Corinthe, n'était pas un amas de décombres noircis par les flammes, et dans lesquels tremble une garnison de bourreaux mahométans, disciplinée par des renégats chrétiens. Athènes était un joli village qui mêlait les arbres verts de ses jardins aux colonnes du Parthénon. Les restes des sculptures de Phidias
IV PRÉFACE
n'avaient point encore été entassés pour servir d'abri à un peuple redevenu digne de camper dans ces remparts immortels. Et où sont mes hôtes de Mégare ? Ont-ils été massacrés ? Des vaisseaux chrétiens ont-ils transporté leurs enfants aux marchés d'Alexandrie? Des bâtiments de guerre construits à Marseille pour le pacha d'Égypte, contre les vrais principes de la neutralité l, ont-ils escorté ces convois de chair humaine vivante, ou ces cargaisons de mutilations triomphales qui vont décorer les portes du sérail?
Chose déplorable ! j'ai cru peindre la désolation en peignant les ruines d'Argos, de Mycènes, de Lacédémone ; et, si l'on compare mes récits à ceux qui nous viennent aujourd'hui de la Morée, il semble que j'aie voyagé en Grèce au temps de sa prospérité et de sa splendeur !
J'ai pensé qu'il était utile pour la cause des Grecs de joindre à cette nouvelle préface de V Itinéraire ma Note sur la Grèce, mon Opinion à la Chambre des Pairs, à l'appui de mon amendement sur le projet de loi pour la répression des délits commis dans les échelles du Levant, et môme la page du discours que j'ai lu à l'Académie, page où j'exprimais mon admiration pour les anciens comme pour les nouveaux Hellènes. On trouvera ainsi réuni tout ce que j'ai jamais écrit sur la Grèce, en exceptant toutefois quelques livres des Martyrs.
1 II y a deux sortes de neutralité : l'une qui défend tout, l'autre qui permet tout.
La neutralité qui défend tout peut avoir des inconvénients ; elle peut, en certains cas, manquer de générosité, mais elle est strictement juste.
La neutralité qui permet tout est une neutralité marchande, vénale, intéressée : quand les parties belligérantes sont inégales en puissance, celte neutralité, véritable dérision, est une hostilité pour la partie faible, comme elle est une connivence avec la partie forte. Mieux vaudrait se joindre franchement à l'oppresseur contre l'opprimé, car du moins on n'ajouterait pas l'hypocrisie à l'injustice.
Vous laissez le pacha d'Égypte bâtir des vaisseaux dans vos ports, vous lui fournissez tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour achever ses expéditions, et vous dites que les Grecs peuvent en faire autant! Le pacba d'Égypte peut vous payer les moyens de destruction qu'il vous achète: son fils ravage la Morée. Les Grecs ont-ils, pour faire bâtir des vaisseaux, l'or que les Arabes d'Ibrabim leur ont ravi ? Les enfants de ces Grecs ne sont-ils pas élevés dans vos cités par la piété publique, à laquelle vous ne voulez prendre aucune part ! Cessez donc de nous dire que les Grecs peuvent aussi faire construire des vaisseaux dans vos ports ; ne venez pas, en insultant la raison et l'humanité, appeler du nom de neutralité une alliance abominable.