‹ Itinéraire de Paris à JérsusalemChapitre 23 sur 71 · SECOND MÉMOIRE · texte numérisé non relu

SECOND MÉMOIRE

J'ai dit que je me proposais d'examiner dans ce second Mémoire l'authenticité des traditions chrétiennes à Jérusalem. Quant à l'histoire de cette ville, comme elle ne présente aucune obscurité, elle n'a pas besoin d'explications préliminaires . Les traditions de la Terre-Sainte tirent leur certitude de trois sources : de l'histoire, de la religion, des lieux ou des localités. Considérons-les d'abord sous le rapport de l'histoire.

Jésus-Christ, accompagné de ses apôtres, accomplit à Jérusalem les mystères de la Passion. Les quatre Évangiles sont les premiers documents qui nous retracent les actions du Fils de l'homme. Les actes de Pilate, conservés à Rome du temps de Tertullien 2, attestaient le principal fait de cette histoire, savoir, le crucifiement de Jésus de Nazareth .

Le Rédempteur expire : Joseph d'Arimathie obtient le corps sacré, et le fait ensevelir dans un tombeau au pied du Calvaire. Le Messie ressuscite le troisième

1 Cet accident arriva en 1656.

2 Apolog. advers. Gent.

INTRODUCTION

jour, se montre à ses apôtres et à ses disciples, leur donne ses instructions, puis retourne à la droite de son Père. Dès lors l'Église commence à Jérusalem.

On croira aisément que les premiers apôtres et les parents du Sauveur, selon la chair, qui composaient cette première église du monde, n'ignoraient rien de la vie et de la mort de Jésus-Christ. Il est essentiel de remarquer que le Golgotha était hors de la ville, ainsi que la montagne des Oliviers; d'où il résultait que les apôtres pouvaient plus facilement prier aux lieux sanctifiés par le divin Maître.

La connaissance de ces lieux ne fut pas longtemps renfermée dans un petit cercle de disciples : saint Pierre, en deux prédications, convertit huit mille personnes à Jérusalem 1 ; Jacques, frère du Sauveur, fut élu premier évêque de cette Église, l'an 35 de notre ère 2 ; il eut pour successeur Siméon, cousin de Jésus- Christ 3. On trouve ensuite une série de treize évêques de race juive, occupant un espace de cent vingt-trois ans, depuis Tibère jusqu'au règne d'Adrien. Voici les noms de ces évêques : Juste, Zachée, Tobie, Benjamin, Jean, Mathias, Philippe, Sénèque, Juste II, Lévi, Ephre, Joseph et Jude 4.

Si les premiers chrétiens de Judée consacrèrent des monuments à leur culte, n'est-il pas probable qu'ils les élevèrent de préférence aux endroits qu'avaient illustrés quelques miracles ? Et comment douter qu'il n'y eût dès lors des sanctuaires en Palestine, lorsque les fidèles en possédaient à Rome même et dans toutes les provinces de l'empire ? Quand saint Paul et les autres a nôtres donnent des conseils et des lois aux Églises d'Europe et d'Asie, à qui s'adres^ nt-ils, si ce n'est à des congrégations de fidèles, remplissant une commune enceinte sous la direction d'un pasteur? N'est ce pas même ce qu'implique le mot ecclesia, qui dans le grec signifie également assemblée et lieu d'assemblée ? Saint Cyrille le prend dans ce dernier sens s.

L'élection des sept diacres6, L'an 33 de notre ère, le premier concile tenu l'an 50, annoncent que les apôtres avaient dans la ville sainte des lieux particuliers de réunion. On peut même croire que le Saint-Sépulcre fut honoré dès la naissance du christianisme, sous le nom de Martyrion ou Témoignage, p.ap-ruptov. Du moins saint Cyrille, évêque de Jérusalem, prêchant en 347 dans l'église du Calvaire, dit : « Ce temple ne porte pas le nom d'église comme les autres, mais il est appelé « [/.aprupiov; témoignage, comme le prophète l'avait prédit. »

Au commencement des troùbles de la Judée, sous l'empereur Vespasien, les ch rétiens de Jérusalem se retirèrent à Pella9, et aussitôt que la ville eut été renversée, ils revinrent habiter parmi ses ruines. [De J. C. 70. 1 Dans un espace de quel-

1 Act. Apost.,. cap. n et iv.

2 Eus., Bist. eccl., lib. II, cap. n.

3 Idem, lib. III, cap. xi-xxxm.

Eus.,Hist. eccl., lib. Ul, cap.xxx\; et lib. IV, cap. v. 8 Catech. xvm.

6 Act. Apost., cap. -vi.

7 Idem, cap. xv.

8 S. Cyr., Cat. xvi, lllum.

» Euseb., Hist. eccl., lib. III, cap. v.

ques mois 1 ils n'avaient pu oublier la position de leurs sanctuaires, qui, se trouvant d'ailleurs hors de l'enceinte des murs, ne durent pas souffrir beaucoup du siège. Siméon, successeur de Jacques, gouvernait l'église de Judée lorsque Jérusalem fut prise, puisque nous voyons ce même Siméon, à l'âge de cent vingt années, recevoirla couronne du martyre pendant le règne de Trajan 2. [De J. C. 117.] Les autres évêques que j'ai nommés, et qui nous conduisent au temps d'Adrien, s'établirent sur les débris de la Cité sainte, et ils en conservèrent les traditions chrétiennes.

Que les lieux sacrés fussent généralement connus au siècle d' Adrien, c'est ce que l'on prouve par un fait sans réplique. Cet empereur, en rétablissant Jérusalem, éleva une statue à Vénus sur le mont du Calvaire, et une statue à Jupiter sur le Saint-Sépulcre. La grotte de Betbléem fut livrée au culte d'Adonis 3. [De J. C. 137.] Lafolie de l'idolâtrie publia ainsi, par ses profanations imprudentes, cette folie de la Croix, qu'elle avait tant d'intérêt à cacher. La foi faisait des progrès si rapides en Palestine, avant la dernière sédition desJuifs, queBarcochebas,chefde cette sédition, avait persécuté les chrétiens pour les obliger à renoncer à leur culte 4.

A peine l'Église juive de Jérusalem fut-elle dispersée par Adrien, l'an 137 de Jésus-Christ, que nous voyons commencer l'Église des Gentils, dans la ville sainte. Marc en fut le premier évêque, et Eusèbe nous donne la liste de ses successeurs, jusqu'au temps de Dioclétien. Ce furent : Cassien, Publius, Maxime, Julien, Caius, Symmaque, Caius II, Julien II [de J. C. 162. Sous Comm.], Capiton, Valens, Dolichien, Narcisse, le trentième après les apôtres 3, [de J. C. 211. Sous Sévère], Dius, Germanion, Gordius 6, Alexandre 7, Mazabane 8 , [de J.C. 217. Sous Carac.j, Hyménée9, Zabdas [de J. C. 251. Sous Gallus. Sous Macrin], Hermon10, dernier ëvéque avant la persécution de Dioclétien. [De J. C. 284.]

Cependant Adrien, si zélé pour ses dieux, ne persécuta point les Chrétiens, excepté ceux de Jérusalem, qu'il regarda sans doute comme des Juifs, et qui étaient en effet de nation israélite. On croit qu'il fut touché des apologies de Quadrat et d'Aristide ,1. Il écrivit même à Minucius Fundanus, gouverneur d'Asie, une lettre dans laquelle il défend de punir les fidèles sans sujet 12. [De J. C. 126.]

11 est probable que les Gentils convertis à la foi vécurent en paix dans Mlia, ou la nouvelle Jérusalem, jusqu'au règne de Dioclétien : cela devient évident par le catalogue des évêques de cette église que j'ai donné plus haut. Lorsque Narcisse occupait la chaire épiscopale, les diacres manquèrent d'huile à la fête de Pâques :

1 Titus parut devant Jérusalem vers le temps de la fête de Pâques de l'année 70, et la ville fut prise au mois de septembre de la même année.

2 Eus., Hist. eccl.,\ib . III, cap.xxxm.

3 Hieron., Epist. ad Paul.; Ruff.; Sozom., Hist. eccl., lib. II, cap. i ; Socrat., Hist. eccl.. lib. I, cap. xvii ; Sev.,lib. II; Niceph., lib. XVIII.

* Eus., lib. IV, cap. vin.

5 Idem, lib. V, c. xn.

6 Idem, lib. VI, c. x.

^ Idem, lib. YI, cap. x, xi.

8 Idem, 1. VII, c. v.

9 Idem, l. VII, c. xxvin.

10 Idem, 1. VU, c.xxxi.

n Tillem., Perséc. sous Adr.; Eus., 1. IV, c. m.

12 Eus., lib. VI, c. vin.

INTRODUCTION

LXVH

Narcisse fit à cette occasion un miracle1. Les chrétiens, à cette époque, célébraient donc publiquement leurs mystères à Jérusalem ; il y avait donc des autels consacrés à leur culte. LDe J. C. 162, Sous Comm.]

Alexandre, autre évêque d'^Elia, sous le règne de l'empereur Sévère fonda une bibliothèque dans son diocèse2; or, cela suppose paix, loisirs et prospérité; des proscrits n'ouvrent point une école publique de philosophie.

Si les fidèles n'avaient plus alors, pour célébrer leurs fêtes, la jouissance du Calvaire, du Saint-Sépulcre et de Bethléem, ils ne pouvaient toutefois perdre la mémoire de ces sanctuaires : les idoles leur en marquaient la place. Bien plus, les païens mêmes espéraient que le Temple de Vénus, élevé au sommet du Calvaire, n'empêcherait pas les Chrétiens de visiter cette colline sacrée; car ils se réjouissaient dans la pensée que les Nazaréens, en venant prier au Golgotha, auraient l'air d'adorer la fille de Jupiter 3. C'est une démonstration frappante de la connaissance entière que l'église de Jérusalem avait des saints lieux.

Il y a des auteurs qui vont plus loin, et qui prétendent qu'avant la persécution de Dioclétien les chrétiens de la Judée étaient rentrés en possession du Saint-Sépulcre k. Il est certain que saint Cyrille, en parlant de l'église du Saint-Sépulcre, dit positivement : « Il n'y a pas longtemps que Bethléem était un lieu champêtre, « et que la montagne du Calvaire était un jardin dont on voit encore des tra- « ces 5. » Qu'étaient donc devenus les édifices profanes? Tout porte à croire que les païens, en trop petit nombre à Jérusalem pour se soutenir contre la foule croissante des fidèles, abandonnèrent peu à peu les temples d'Adrien. Si l'Église encore persécutée n'osa relever ses autels au Grand-Tombeau, elle eut du moins la consolation de l'adorer sans obstacle et d'y voir tomber en ruine les monuments de l'idolâtrie. LDe J. C, 326. Sous Const.]

Nous voici parvenus à l'époque où les saints lieux commencent à briller d'un éclat qui ne s'effacera plus. Constantin, ayant fait monter la religion sur le trône, écrivit à Macaire, évêque de Jérusalem. Il lui ordonna de décorer le tombeau du Sauveur d'une superbe basilique 6. Hélène, mère de l'empereur, se transporta en Palestine, et fit elle-même chercher le Saint-Sépulcre. Il avait été caché sous la fondation des édifices d'Adrien. Un Juif, apparemment chrétien, qui, selon Sozomène, avait gardé des Mémoires de ses pères, indiqua la place où devait se trouver le tombeau. Hélène eut la gloire de rendre à la religion le monument sacré. Elle découvrit encore trois croix, dont l'une se fit reconnaître à des miracles pour la Croix du Bédempteur 7. Non-seulement on bâtit une magnifique église auprès du Saint -Sépulcre, mais Hélène en fit encore élever deux autres; l'une sur la crèche du Messie à Bethléem 8, l'autre sur la montagne des Oliviers en mémoire de l'Ascension du Seigneur. Des chapelles, des oratoires, des autels marquèrent peu à peu tous les endroits consacrés par les actions du Fils de l'Homme : les

1 Eus., lib. VI, cap. ix.

* Idem, 1. VI, c. xx.

3 Sozom., I. II, c. î.

4 Epitom. Bell. Sacr., t. VI.

s Cateches. xn et xiv.

♦> Eus., in Const., lib. III, cap. xxv-xliii; Socv., lib. I, cap. ix. 7 Socr., c. xvu ; Sozom., 1. II, c i. s Eus., in Const., 1. III, c. xliii.

traditions orales furent écrites et mises à l'abri de l'infidélité de la mémoire. [De J. C. 327.]

En effet Eusèbe, dans son Histoire de l'Église, dans sa Vie de Constantin, et dans son Onomasticum urbium et locorum sacrœ Scripturœ, nous décrit à peu près les saints lieux tels que nous les voyons aujourd'hui. Il parle du Saint-Sépulcre, du Calvaire, de Bethléem, de la montagne des Oliviers, de la grotte où Jésus-Christ révéla les mystères aux apôtres l. Après lui vient saint Cyrille, que j'ai déjà cité plusieurs fois : il nous montre les stations sacrées telles qu'elles étaient avant et après les travaux de Constantin et de sainte Hélène [De J. C. 1 47 . ] Socrate, Sozomène, Théodoret, Évagre, donnent ensuite la succession de plusieurs évêques depuis Constantin jusqu'à Justinien : Macaire 2, Maxime 3, Cyrille u, Herennius, Héraclius, Hilaire5 [de J. C. 328. Sous Const.], Jean 6, Salluste, Martyrius, Élie, Pierre, Macaire II 7, et Jean 8 quatrième du nom. De J. C. 361. Sous Julien. De J. C. 384. Sous Valent. Théodose et Arcadius. [De J. C. 476. Sous Justin. De J. C. 579. SousTib. II. De J. C. 385. |

Saint Jérôme, retiré à Bethléem vers l'an 385, nous a laissé en divers endroits de ses ouvrages le tableau le plus complet des lieux saints 9. « Il serait trop « long, dit-il dans une de ses lettres 10, de parcourir tous les âges depuis « l'Ascension du Seigneur jusqu'au temps où nous vivons, pour raconter combien « d'évêques, combien de martyrs, combien de docteurs sont venus à Jérusalem ; « car ils auraient cru avoir moins de piété et de science, s'ils n'eussent adoré Jésus- « Christ dans les lieux mêmes où l'Évangile commença à briller du haut de la « Croix. »

Saint Jérôme assure dans la même lettre qu'il venait à Jérusalem des pèlerins de l'Inde, de l'Éthiopie, de la Bretagne et de l'Hibernie 11 ; qu'on les entendait chanter dans des langues diverses les louanges de Jésus-Christ autour de son tombeau. Il dit qu'on envoyait de toutes parts des aumônes au Calvaire; il nomme les principaux lieux de dévotion de la Palestine, et il ajoute que, dans la seule ville de Jérusalem, il y avait tant de sanctuaires qu'on ne pouvait les parcourir dans un seuljour. Cette lettre est adressée à Marcelle, et censée écrite par sainte Paule et sainte Eustochie, quoique des manuscrits l'attribuent à saint Jérôme. Je demande si les fidèles qui, depuis les temps apostoliques jusqu'à la fin du quatrième siècle, avaient visité le tombeau du Sauveur, je demande s'ils ignoraient la place de ce tombeau?

Le même Père de l'Église, dans sa lettre à Eustochie sur la mort de Paule, décrit ainsi les stations où la sainte dame romaine s'arrêta [De J. C. 404 1 : « Elle se prosterna, dit-il, devant la Croix au sommet du Calvaire ; elle em-

1 Eus., in Const., 1. III, c. xliii.

2 Socr., 1. I, c. xvii.

3 Id., 1. II, C. xxiv ; Soz., 1. Il, g. xx.

4 Id., I. III, c. xx.

5 Sozom., lib. IV, cap. xxx.

6 Idem, lib. VII, cap. xiv.

7 Evagr., lib. IV, cap. xxxvn.

8 Idem, lib. V, cap. xiv.

9 Epist. xxn, etc. De situ et nom. loc. kebraic, etc.

10 Epist. ad Marcel.

U Epist. xxn.

INTRODUCTION

Page 1