‹ Itinéraire de Paris à JérsusalemChapitre 31 sur 71 · ET DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

ET DE CONSTANTINOPLE

Je changeais de théâtre : les îles que j'allais traverser étaient, dans l'antiquité, une espèce de pont jeté sur la mer pour joindre la Grèce d'Asie à la véritable Grèce. Libres ou sujettes, attachées à la fortune de Sparte ou d'Athènes, aux destinées des Perses, à celles d'Alexandre et de ses successeurs, elles tombèrent sous le joug romain. Tour à tour arrachées au Bas-Empire par les Vénitiens, les Génois, les Catalans, les Napolitains, elles eurent des princes particuliers, et même des ducs qui prirent le titre général de ducs de l'Archipel. Enfin, les soudans de l'Asie descendirent vers la Méditerranée ; et, pour annoncer à celle-ci sa future destinée, ils se firent apporter de l'eau de la mer, du sable et une rame. Les îles furent néanmoins subjuguées les dernières ; mais enfin elles subirent le sort commun ; et la bannière latine, chassée de proche en proche par le Croissant, ne s'arrêta que sur le rivage de Corfou.

De cette lutte des Grecs, des Turcs et des Latins, il résulta que les îles de l'Archipel furent très-connues dans le moyen âge : elles étaient sur la route de toutes ces Hottes qui portaient des armées ou des pèlerins à Jérusalem, à Constantinople, en Égypte, en Barbarie ; elles devinrent les stations de tous ces vaisseaux génois et vénitiens qui renouvelèrent le commerce des Indes par le port d'Alexandrie ; aussi retrouve-t-on les noms de Chio, de Lesbos, de Rhodes, à chaque page de la Byzantine; et, tandis qu'Athènes et Lacédémone étaient oubliées, on savait la fortune du plus petit écueil de l'Archipel.

De plus, les voyages à ces îles sont sans nombre, et remontent

jusqu'au septième siècle : il n'y a pas un pèlerinage en Terre- Sainte qui ne commence par une description de quelque rocher de la Grèce. Dès l'an 1555, Belon donna en français ses Observations de plusieurs singularités retrouvées en Grèce ; le Voyage de Tournefort est entre les mains de tout le monde ; la Description exacte des îles de V Archipel, par le Flamand Dapper, est un travail excellent^ et il n'est personne qui ne connaisse les Tableaux de M. de Choiseul.

Notre traversée fut heureuse. Le 30 septembre, à huit heures du matin, nous entrâmes dans le port de Zéa : il est vaste, mais d'un aspect désert et sombre, à cause de la hauteur des terres dont il est environné. On n'aperçoit sous les rochers du rivage que quelques chapelles en ruine et les magasins de la douane. Le village de Zéa est bâti sur la montagne, à une lieue du port, du côté du levant; et il occupe l'emplacement de l'ancienne Carthée. Je n'aperçus en arrivant que trois ou quatre felouques grecques, et je perdis tout espoir de retrouver mon navire autrichien. Je laissai Joseph au port, et je me rendis au village avec le jeune Athénien. La montée est rude et sauvage : cette première vue d'une île de l'Archipel ne me charma pas infiniment ; mais j "étais accoutumé aux mécomptes.

Zéa, bâti en amphithéâtre sur le penchant inégal d'une montagne^ n'est qu'un village malpropre et désagréable, mais assez peuplé ; les ânes, les cochons, les poules, vous y disputent le passage des rues ; il y a une si grande multitude de coqs, et ces coqs chantent si souvent et si haut, qu'on en est véritablement étourdi. Je me rendis chez M. Pengali, vice-consul français à Zéa ; je lui dis qui j'étais, d'où je venais, où je désirais aller ; et je le priai de noliserune barque pour me portera Chio ou à Smyrne.

M. Pengali me reçut avec toute la cordialité possible : son fils descendit au port ; il y trouva un caïque qui retournait à Tino, et qui devait mettre à la voile le lendemain ; je résolus d'en profiter : cela m'avançait toujours un peu sur ma route.

Le vice-consul voulut me donner l'hospitalité, au moins pour le reste de la journée. Il avait quatre filles, et l'aînée était au moment de se marier; on faisait déjà les préparatifs de la noce ; je passai donc des ruines du temple de Sunium à un festin. C'est une singulière destinée que celle du voyageur. Le matin il quitte Itinéraire. 9

un hôte dans les larmes, le soir, il en trouve un autre dans la joie ; il devient le dépositaire de mille secrets : Ibrahim m'avait conté à Sparte tous les accidents de la maladie du petit Turc ; j'appris à Zéa l'histoire du gendre de M. Pengali. Au fond, y a-t-il rien de plus aimable que cette naïve hospitalité ? N'êtes-vous pas trop heureux qu'on veuille bien vous accueillir ainsi, dans des lieux où vous ne trouveriez pas le moindre secours ? La confiance que vous inspirez, l'ouverture de cœur qu'on vous montre, le plaisir que vous paraissez faire et que vous faites, sont certainement des jouissances très-douces. Une autre chose me touchait encore beaucoup ; c'était la simplicité avec laquelle on me chargeait de diverses commissions pour la France, pour Constantinople, pour l'Egypte. On me demandait des services comme on m'en rendait ; mes hôtes étaient persuadés que je ne les oublierais point, et qu'ils étaient devenus mes amis. Je sacrifiai sur-le-champ à M. Pengali les ruines d'Ioulis, où j'étais d'abord résolu d'aller, et je me déterminai, comme Ulysse, à prendre part aux festins d'Aristonoûs.

Zéa, l'ancienne Géos, fut célèbre dans l'antiquité par une coutume qui existait aussi chez les Celtes, et que l'on a retrouvée parmi les Sauvages de l'Amérique : les vieillards de Géos se donnaient la mort. Aristée, dont Virgile a chanté les abeilles, ou un autre Aristée, roi d'Arcadie, se retira à Céos. Ce fut lui qui obtint de Jupiter les vents étésiens pour modérer l'ardeur de la canicule. Érasistrate le médecin et Ariston le philosophe étaient de la ville d'Ioulis, ainsi que Simonide et Bacchylides : nous avons encore d'assez mauvais vers du dernier dans les Poetœ Grœci minores. Simonide fut un beau génie ; mais son esprit était plus élevé que son cœur : il chanta Hipparque qui l'avait comblé de bienfaits, et il chanta encore les assassins de ce prince. Ce fut apparemment pour donner cet exemple de vertu que les justes dieux du paganisme avaient préservé Simonide de la chute d'une maison. Il faut s'accommoder aux temps, dit le sage : aussitôt les ingrats secouent le poids delà reconnaissance, les ambitieux abandonnent le vaincu, les poltrons se rangent au parti du vainqueur. Merveilleuse sagesse humaine, dont les maximes, toujours superflues pour le courage et la vertu, ne servent que de prétexte au vice, et de refuge aux lâchetés du cœur !

Le commerce de Zéa consiste aujourd'hui dans les glands du

velani que l'on emploie dans les teintures. La gaze de soie en usage chez les anciens avait été inventée à Géos 2 ; les poètes, pour peindre sa transparence et sa finesse, l'appelaient du vent tissu. Zéa fournit encore de la soie : « Les bourgeois de Zéa s'attrou- « pent ordinairement pour filer de la soie, dit Tournefort, et ils « s'asseyent sur les bords de leurs terrasses, afin de laisser tomber « leurs fuseaux jusqu'au bas de la rue, qu'ils retirent ensuite en « roulant le fil. Nous trouvâmes l'évêque grec en cette posture : il <( demanda quelles gens nous étions, et nous fit dire que nos occu- « pations étaient bien frivoles, si nous ne cherchions que des <( plantes et de vieux marbres. Nous répondîmes que nous serions « plus édifiés de lui voir à la main les œuvres de saint Chryso- « stome ou de saint Basile que le fuseau. »

J'avais continué à prendre du quinquina trois fois par jour : la fièvre n'était point revenue ; mais j'étais resté très-faible, et j'avais toujours une main et une joue noircies par le coup de soleil. J'étais donc un convive très-gai de cœur, mais fort triste de figure. Pour n'avoir pas l'air d'un parent malheureux, je m'ébaudissais à la noce. Mon hôte me donnait l'exemple du courage : il souffrait dans ce moment même des maux cruels 3; et au milieu du chant de ses filles, la douleur lui arrachait quelquefois des cris. Tout cela faisait un mélange de choses extrêmement bizarres ; ce passage subit du silence des ruines au bruit d'un mariage était étrange. Tant de tumulte à la porte du repos éternel ! Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : je me représentais mes amis occupés de moi en France ; je les voyais me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéter de mes périls : ils auraient été bien surpris, s'ils m'eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé, assistant dans une des Gyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de mesdemoiselles Pengali, qui chantaient en grec :

Ah ! vous dirai-je, maman, etc.

tandis que M. Pengali poussait des cris, que les coqs s'égosillaient,

1 Espèce de chêne.

2 Je suis l'opinion commune ; mais il est possible que Pline et Solin se soient trompés. D'après le témoignage de Tibulle, d'Horace, etc., la gaze de soie se faisait à Cos, et non pas à Céos.

3 M. Pengali était malheureusement attaqué de la pierre.

et que les souvenirs d'Ioulis, d'Aristée, de Simonide, étaient complètement effacés. C'est ainsi qu'en débarquant à Tunis, après une traversée de cinquante-huit jours, qui fut une espèce de naufrage continuel, je tombai chez M. Devoise, au milieu du carnaval : au lieu d'aller méditer sur les ruines de Carthage, je fus obligé de courir au bal, de m'habiller en Turc, et de me prêtera toutes les folies d'une troupe d'officiers américains, pleins de gaieté et de jeunesse.

Le changement de scène, à mon départ de Zéa, fut aussi brusque qu'il l'avait été à mon arrivée dans cette île. A onze heures du soir je quittai la joyeuse famille : je descendis au port : je m'embarquai de nuit, par un gros temps, dans un caïque dont l'équipage consistait en deux mousses et trois matelots. Joseph, très-brave à terre, n'était pas aussi courageux sur la mer. Il me fit beaucoup de représentations inutiles ; il lui fallut me suivre et achever de courir ma fortune. Nous allions vent largue; notre esquif, penché sous le poids de la voile, avait la quille à fleur d'eau ; les coups de la lame étaient violents ; les courants de l'Eubée rendaient encore la mer plus houleuse; le temps était couvert; nous marchions à la lueur des éclairs et à la lumière phosphorique des vagues. Je ne prétends point faire valoir mes travaux, qui sont très-peu de chose ; mais j'espère cependant que, quand on me verra m'arracher à mon pays et à mes amis, supporter la fièvre et les fatigues, traverser les mers de la Grèce dans de petits bateaux, recevoir les coups de fusil des Bédouins, et tout cela par respect pour le public, et pour donner à ce public un ouvrage moins imparfait que le Génie du Christianisme, j'espère, dis-je, qu'on me saura quelque gré de mes efforts.

Quoi qu'en dise la fable de l'Aigle et le Corbeau, rien ne porte bonheur comme d'imiter un grand homme; j'avais fait le César : Quidtimes? Cœsarem vehis; et j'arrivai où je voulais arriver. Nous touchâmes à Tino le 31 à six heures du matin : je trouvai à l'instant même une felouque hydriotte qui partait pour Smyrne, et qui devait seulement relâcher quelques heures à Chio. Le caïque me mit à bord de la felouque, et je ne descendis pas même à terre.

Tino, autrefois Ténos, n'est séparée d'Andros que par un étroit canal : c'est une île haute qui repose sur un rocher de marbre. Les Vénitiens la possédèrent longtemps; elle n'est célèbre dans l'antiquité que par ses serpents : la vipère avait pris son nom de cette

île *. M. de Choiseul a fait une description charmante des femmes de Tino; ses vues du port de San-Nicolo m'ont paru d'une rare exactitude.

La mer, comme disent les marins, était tombée, et le ciel s'était éclairci : je déjeunai sur le pont en attendant qu'on levât l'ancre; je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Seyros, où Achille passa son enfance; Délos, célèbre par la naissance de Diane et d'Apollon, par son palmier, par ses fêtes; Naxos, qui me rappelait Ariadne, Thésée, Bacchus, et quelques pages charmantes des Études de la Nature. Mais toutes ces îles, si riantes autrefois, ou peut-être si embellies par l'imagination des poètes, n'offrent aujourd'hui que des côtes désolées et arides. De tristes villages s'élèvent en pain de sucre sur des rochers, ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois environnés d'une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés - tombent cependant en ruine, ils font naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les misères. Rousseau dit quelque part qu'il eût voulu être exilé dans une des îles de l'Archipel. L'éloquent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs grossiers et perfides, il n'aurait trouvé, dans des vallons brûlés par le soleil, ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages; il n'aurait vu autour de lui que des bouquets d'oliviers, des rochers rougeâtres, tapissés de sauge et de baume sauvage : je doute qu'il eût désiré longtemps continuer ses promenades, au bruit du vent et de la mer, le long d'une côte inhabitée.

Nous appareillâmes à midi. Le vent du nord nous porta assez rapidement sur Scio; mais nous fûmes obligés de courir des bordées, entre l'île et la côte d'Asie, pour embouquer le canal. Nous voyions des terres et des îles tout autour de nous, les unes rondes et élevées comme Samos, les autres longues et basses comme les caps du golfe d'Éphèse : ces terres et ces îles étaient différemment colorées, selon le degré d'éloignement. Notre felouque, très-légère et très-élégante, portait une grande et unique voile taillée comme

1 Une espèce de vipère nommée ténia était originaire de ïénos. L'ile fut appelée dans l'origine Ophissa et Hydrussa, à cause de ses serpents.

l'aile d'un oiseau de mer. Ce petit bâtiment était la propriété d'une famille : cette famille était composée du père, de la mère, du frère et de six garçons. Le père était le capitaine, le frère le pilote, et les fils étaient les matelots; la mère préparait les repas. Je n'ai rien vu de plus gai, de plus propre et de plus leste que cet équipage de frères. La felouque était lavée, soignée et parée comme une maison chérie ; elle avait un grand chapelet sur la poupe, avec une image de la Panagia surmontée d'une branche d'olivier. C'est une chose assez commune dans l'Orient de voir une famille mettre ainsi toute sa fortune dans un vaisseau, changer de climats sans quitter ses foyers, et se soustraire à l'esclavage en menant sur la mer la vie des Scythes.

Nous vînmes mouiller pendant la nuit au port de Chio, « fortunée patrie d'Homère, » dit Fénelon dans les Aventures d'Aristonoiis, chef-d'œuvre d'harmonie et de goût antique. Je m'étais profondément endormi, et Joseph ne me réveilla qu'à sept heures du matin. J'étais couché sur le pont : quand je vins à ouvrir les yeux, je me crus transporté dans le pays des Fées; je me trouvais au milieu d'un port plein de vaisseaux, ayant devant moi une ville charmante, dominée par des monts dont les arêtes étaient couvertes d'oliviers, de palmiers, de lentisques et de térébinthes. Une foule de Grecs, de Francs et de Turcs étaient répandus sur les quais, et l'on entendait le son des cloches l.

Je descendis à terre et je m'informai s'il n'y avait point de consul de notre nation dans cette île. On m'enseigna un chirurgien qui faisait les affaires des Français : il demeurait sur le port. J'allai lui rendre visite ; il me reçut très-poliment. Son fils me servit de cicérone pendant quelques heures, pour voir la ville, qui ressemble beaucoup à une ville vénitienne. Baudrand, Ferrari, Tournefort, Dapper, Chandler, M. de Choiseul, et mille autres géographes et voyageurs ont parlé de l'île de Chio : je renvoie donc le lecteur à leurs ouvrages.

Je retournai à dix heures à la felouque ; je déjeunai avec la famille : elle dansa et chanta sur le pont autour de moi, en buvant

1 II n'y a que les paysans grecs de l'île de Chio qui aient, en Turquie, le privilège de sonner les cloches. Ils doivent ce privilège et plusieurs autres à la culture de l'arbre à mastic. Voyez le Mémoire de M. Galland, dans l'ouvrage de M. de Choiseul.

du vin de Chio, qui n'était pas du temps d'Anacréon. Un instrument peu harmonieux animait les pas et la \oix de mes hôtes ; il n'a retenu de la lyre antique que le nom, et il est dégénéré comme ses maîtres : lady Craven en a fait la description.

Nous sortîmes du port le 1er octobre à midi : la brise du nord commençait à s'élever, et elle devint en peu de temps très-violente. Nous essayâmes d'abord de prendre la passe de l'ouest entre Chio et les îles Spalmadores *, qui ferment le canal quand on fait voile pour Mételin ou pour Smyrne. Mais nous ne pûmes doubler le cap Delphino : nous portâmes à l'est, et nous allongeâmes la bordée jusque dans le port de Tchesmé. De là, revenant sur Chio, puis retournant sur le mont Mimas, nous parvînmes enfin à nous élever au cap Cara-Bouroun, à l'entrée du golfe de Smyrne. Il était dix heures du soir : le vent nous manqua, et nous passâmes la nuit en calme sous la côte d'Asie.

Le 2, à la pointe du jour, nous nous éloignâmes de terre à la Tame, afin de profiter de l'imbat aussitôt qu'il commencerait à souffler : il parut de meilleure heure que de coutume. Nous eûmes bientôt passé les îles de Dourlach, et nous vînmes raser le château qui commande le fond du golfe ou le port de Smyrne. J'aperçus alors la ville dans le lointain, au travers d'une forêt de mâts de vaisseaux : elle paraissait sortir de la mer, car elle est placée sur une terre basse et unie que dominent au sud-est des montagnes d'un aspect stérile. Joseph ne se possédait pas de joie : Smyrne était pour lui une seconde patrie ; le plaisir de ce pauvre garçon m'affligeait presque, en me faisant d'abord penser à mon pays ; en me montrant ensuite que l'axiome, ubi bene, ibi patria, n'est que trop vrai pour la plupart des hommes.

Joseph, debout auprès de moi sur le pont, me nommait tout ce que je voyais, à mesure que nous avancions. Enfin, nous amenâmes la voile, et laissant encore quelque temps filer notre felouque, nous donnâmes fond par six brasses, en dehors de la première ligne des vaisseaux. Je cherchai des yeux mon navire de Trieste, et je le reconnus à son pavillon. 11 était mouillé près de l'Échelle des Francs, ou du quai des Européens. Je m'embarquai avec Joseph dans un caïque qui vint le long de notre bord, et je me fis porter

1 01. Œnussœ.

au bâtiment autrichien. Le capitaine et son second étaient à terre : les matelots me reconnurent et me reçurent avec de grandes démonstrations de joie. Ils m'apprirent que le vaisseau était arrivé à Smyrne le 18 août; que le capitaine avait louvoyé deux jours, pour m'attendre, entre Zéa et le cap Sunium, et que le vent l'avait ensuite forcé à continuer sa route. Ils ajoutèrent que mon domestique, par ordre du consul de France, m'avait arrêté un logement à l'auberge.

Je vis avec plaisir que mes anciens compagnons avaient été aussi heureux que moi dans leur voyage. Ils voulurent me descendre à terre : je passai donc dans la chaloupe du bâtiment, et bientôt nous abordâmes le quai. Une foule de porteurs s'empressèrent de me donner la main pour monter. Smyrne, où je voyais une multitude de chapeaux l, m'offrait l'aspect d'une ville maritime d'Italie, dont un quartier serait habité par des Orientaux. Joseph me conduisit chez M. Ghauderloz qui occupait alors le consulat français de celte importante échelle. J'aurai souvent à répéter les éloges que j'ai déjà faits de l'hospitalité de nos consuls, je prie mes lecteurs de me le pardonner : car, si ces redites les fatiguent, je ne puis toutefois cesser d'être reconnaissant. M. Chauderloz, frère de M. de la Clos, m'accueillit avec politesse ; mais il ne me logea point chez lui, parce qu'il était malade, et que Smyrne offre d'ailleurs les ressources d'une grande ville européenne.

Nous arrangeâmes sur-le-champ toute la suite de mon voyage : j'avais résolu de me rendre à Constantinople par terre, afin d'y prendre des firmans, et de m'embarquer ensuite avec les pèlerins grecs pour la Syrie ; mais je ne voulais pas suivre le chemin direct, et mon dessein était de visiter la plaine de Troie en traversant le mont Ida. Le neveu de M. Chauderloz, qui venait de faire une course à Éphèse, me dit que les défilés du Gargare étaient infestés de voleurs, et occupés par des agas plus dangereux encore que les brigands. Comme je tenais à mon projet, on envoya chercher un guide qui devait avoir conduit un Anglais aux Dardanelles par la route que je voulais tenir. Ce guide consentit en effet à m'accompagner, et à fournir les chevaux nécessaires, moyennant une somme assez considérable. M. Chauderloz promit de me donner un

1 Le turban et le chapeau font la principale distinction des Francs et des Turcs; et, dans le langage du Levant, on compte par chapeaux et par turbans.

interprète et un janissaire expérimenté. Je vis alors que je serais forcé de laisser une partie de mes malles au consulat, et de me contenter du plus strict nécessaire. Le jour du départ fut fixé au 4 septembre, c'est-à-dire au surlendemain de mon arrivée à Smyrne.

Après avoir promis à M. Chauderloz de revenir dîner avec lui, je me rendis à mon auberge, où je trouvai Julien tout établi dans un appartement fort propre et meublé à l'européenne. Cette auberge tenue par une veuve, jouissait d'une très-bellevue sur le port : je ne me souviens plus de son nom. Je n'ai rien à dire de Smyrne après Tournefort, Ghandler, Peyssonel, Dallaway et tant d'autres ; mais je ne puis me refuser au plaisir de citer un morceau du Voyage de M. de Gboiseul :

« Les Grecs, sortis du quartier d'Éphèse nommé Smyrna, n'a- « vaient bâti que des hameaux au fond du golfe qui depuis a porté « le nom de leur première patrie ; Alexandre voulut les rassem- « bler, et leur fit construire une ville près la rivière Mélès. Anti- « gone commença cet ouvrage par ses ordres, etLysimaque le finit.

« Une situation aussi heureuse que celle de Smyrne était digne « du fondateur d'Alexandrie, et devait assurer la prospérité de cet « établissement ; admise par les villes d'Ionie à partager les avance tages de leur confédération, cette ville devint bientôt le centre du « commerce de l'Asie Mineure : son luxe y attira tous les arts ; elle « fut décorée d'édifices superbes, et remplie d'une foule d'étran- « gers qui venaient l'enrichir des productions de leurs pays.admi- « rer ses merveilles, chanter avec ses poètes et s'instruire avec ses « philosophes. Un dialecte plus doux prétait un nouveau charme h à cette éloquence qui paraissait un attribut des Grecs. La beauté « du climat semblait influer sur celle des individus qui offraient « aux artistes des modèles à l'aide desquels ils faisaient connaître « au reste du monde la nature et l'art réunis dans leur perfection.

« Elle était une des villes qui revendiquaient l'honneur d'avoir « vu naître Homère : on montrait sur le bord du Mélès le lieu où « Crithéis sa mère lui avait donné le jour, et la caverne où il se re- <t tirait pour composer ses vers immortels. Un monument élevé « à sa gloire, et qui portait son nom, présentait au milieu de la « ville de vastes portiques sous lesquels se rassemblaient les ci- « toyens : enfin, leurs monnaies portaient son image, comme s'ils « eussent reconnu pour souverain le génie qui les honorait.

<( Smyrne conserva les restes précieux de cette prospérité jus- « qu'à l'époque où l'empire eut à lutter contre les Barbares : elle « fut prise par les Tares, reprise par les Grecs, toujours pillée, « toujours détruite. Au commencement du treizième siècle, il n'en « existait plus que les ruines, et la citadelle qui fut réparée par « l'empereur Jean Gomnène, mort en 1524; cette forteresse ne put « résister aux efforts des princes turcs, dont elle fut souvent la ré- « sidence, malgré les chevaliers de Rhodes qui, saisissant une cir- « constance favorable, parvinrent à y construire un fort et à s'y « maintenir; mais Tamerlan prit en quatorze jours cette place que « Bajazet bloquait depuis sept ans.

« Smyrne ne commença à sortir de ses ruines que lorsque les « Turcs furent entièrement maîtres de l'empire : alors sa situation « lui rendit les avantages que la guerre lui avait fait perdre ; elle « redevint l'entrepôt du commerce de ces contrées. Les habitants « rassurés abandonnèrent le sommet de la montagne, et bâtirent « de nouvelles maisons sur le bord de la mer : ces constructions « modernes ont été faites avec les marbres de tous les monuments « anciens, dont il reste à peine des fragments; et l'on ne re- <( trouve plus que la place du stade et du théâtre. On chercherait « vainement à reconnaître les vestiges des fondations, ou quelques « pans de murailles qui s'aperçoivent entre la forteresse et l'em- « placement de la ville actuelle. »

Les tremblements de terre, les incendies et la peste ont maltraité la Smyrne moderne, comme les Barbares ont détruit la Smyrne antique. Le dernier fléau que j'ai nommé a donné lieu à un dévouement qui mérite d'être remarqué entre les dévouements de tant d'autres missionnaires ; l'histoire n'en sera pas suspecte ; c'est un ministre anglican qui la rapporte. Frère Louis de Pavie, de l'ordre des Récollets, supérieur et fondateur de l'hôpital Saint- Antoine, à Smyrne, fut attaqué de la peste ; il fit vœu, si Dieu lui rendait la vie, de la consacrer au service des pestiférés. Arraché miraculeusement à la mort, frère Louis a rempli les conditions de son vœu. Les pestiférés qu'il a soignés sont sans nombre, et l'on a calculé qu'il a sauvé à peu près les deux tiers 1 des malheureux qu'il a secourus.

1 Voyez Dallaway. Le grand moyen employé par le frère Louis était d'envelopper le malade dans une chemise trempée d'huile.

Je n'avais donc rien à voir à Smyrne, si ce n'est ce Mélès, que personne ne connaît, et dont trois ou quatre ravines se disputent le nom *. Mais une chose qui me frappa et qui me surprit, ce fut l'extrême douceur de l'air. Le ciel, moins pur que celui de l'Attique, avait cette teinte que les peintres appellent un ton chaud ; c'est-à-dire qu'il était rempli d'une vapeur déliée, un peu rougie par la lumière. Quand la brise de mer venait à manquer, je sentais une langueur qui approchait de la défaillance : je reconnus la molle Ionie. Mon séjour à Smyrne me força à une nouvelle métamorphose ; je fus obligé de reprendre les airs de la civilisation, de recevoir et de rendre des visites. Les négociants qui me firent l'honneur de me venir voir étaient riches ; et, quand j'allai les saluer à mon tour, je trouvai chez eux des femmes élégantes qui semblaient avoir reçu le matin leurs modes de chez Leroi. Placé entre les ruines d'Athènes et les débris de Jérusalem, cet autre Paris, où j'étais arrivé sur un bateau grec, et d'où j'allais sortir avec une caravane turque, coupait d'une manière piquante les scènes de mon voyage : c'était une espèce d'oasis civilisée, une Palmyre au milieu des déserts et de la barbarie. J'avoue néanmoins que, naturellement un peu sauvage, ce n'était pas ce qu'on appelle la société que j'étais venu chercher en Orient : il me tardait de voir des chameaux, et d'entendre le cri du cornac.

Le 5 au matin, tous les arrangements étant faits, le guide partit avec les chevaux : il alla m 'at tendre à Ménémcn-Eskélessi, petit port de l'Anatolie. Ma dernière visite à Smyrne fut pour Joseph : Quantum mutatus ab Mo ! Était-ce bien là mon illustre drogman ? Je le trouvai dans une chétive boutique, planant et battant de la vaisselle d'étain. Il avait cette même veste de velours bleu qu'il portait sur les ruines de Sparte et d'Athènes. Mais que lui servaient ces marques de sa gloire ? Que lui servait d'avoir vu les villes et les hommes, mores hominum et urbes ? Il n'était pas même propriétaire de son échoppe ! J'aperçus clans un coin un maître à

1 Chandler en fait pourtant une description assez poétique, quoiqu'il se moque des poètes et des peintres qui se sont avisés de donner des eaux à l'Ilissus. Il fait couler le Mélès derrière le château. La carte de Smyrne, de M. de Choiseul, marque aussi le cours du fleuve, père d'Homère. Comment se fait-il qu'avec toute l'imagination qu'on me suppose, je n'aie pu voir en Grèce ce que tant d'illustres et graves voyageurs y ont vu? J'ai un maudit amour de la vérité et une crainte de dire ce qui n'est pas qui l'emportent en moi sur toute autre considération.

mine renfrognée, qui parlait rudement à mon ancien compagnon. C'était pour cela que Joseph se réjouissait tant d'arriver ! Je n'ai regretté que deux choses dans mon voyage : c'est de n'avoir pas été assez riche pour établir Joseph à Smyrne, et pour racheter un captif à Tunis. Je fis mes derniers adieux à mon pauvre camarade : il pleurait, et je n'étais guère moins attendri. Je lui écrivis mon nom sur un petit morceau de papier, dans lequel j'enveloppai des marques sincères de ma reconnaissance : de sorte que le maître de la boutique ne vit rien de ce qui se passait entre nous.

Le soir, après avoir remercié M. le consul de toutes ses civilités, je m'embarquai dans un bateau avec Julien, le drogman, les janissaires et le neveu de M. Ghauderloz, qui voulut bien m'accompagner jusqu'à l'échelle. Nous y abordâmes en peu de temps. Le guide était sur le rivage : j'embrassai mon jeune hôte qui retournait à Smyrne : nous montâmes à cheval, et nous partîmes.

Il était minuit quand nous arrivâmes au kan de Ménémen. J'aperçus de loin une multitude de lumières éparses : c'était le repos d'une caravane. En approchant, je distinguai des chameaux, les uns couchés, les autres debout ; ceux-ci chargés de leurs fardeaux, ceux-là débarrassés de leurs bagages. Des chevaux et des ânes débridés mangeaient l'orge dans des seaux de cuir ; quelques cavaliers se tenaient encore à cheval, et les femmes voilées n'étaient point descendues de leurs dromadaires. Assis les jambes croisées sur des tapis, des marchands turcs étaient groupés autour des feux qui servaient aux esclaves à préparer le pilau ; d'autres voyageurs fumaient leurs pipes à la porte du kan, mâchaient de l'opium, écoutaient des histoires. On brûlait le café dans les poêlons; des vivandières allaient de feux en feux, proposant des gâteaux de blé grué, des fruits et de la volaille ; des chanteurs amusaient la foule ; des imans faisaient des ablutions, se prosternaient, se relevaient, invoquaient le prophète ; des chameliers dormaient étendus sur la terre. Le sol était jonché de ballots, de sacs de coton, de couffes de riz. Tous ces objets, tantôt distincts et vivement éclairés, tantôt confus et plongés dans une demi-ombre, selon la couleur et le mouvement des feux, offraient une véritable scène des Mille et une Nuits. Il n'y manquait que le calife Aroun al Raschild, le visir Giaffar, et Mesrour, chef des eunuques.

Je me souvins alors, pour la première fois, que je foulais les

DE PARIS A JÉRUSALEM. Ui

plaines de l'Asie, partie du monde qui n'avait point encore vu la trace de mes pas, hélas ! ni ces chagrins que je partage avec tous les hommes. Je me sentis pénétré de respect pour cette vieille terre où le genre humain prit naissance, où les patriarches vécurent, où Tyr et Babylone s'élevèrent, où l'Éternel appela Cyrus et Alexandre, où Jésus-Christ accomplit le mystère de notre salut. Un monde étranger s'ouvrait devant moi : j'allais rencontrer des nations qui m'étaient inconnues, des mœurs diverses, des usages différents, d'autres animaux, d'autres plantes, un ciel nouveau, une nature nouvelle. Je passerais bientôt l'Hermus et le Granique; Sardes n'était pas loin ; je m'avançais vers Pergame et vers Troie : l'histoire me déroulait une autre page des révolutions de l'espèce humaine.

Je m'éloignai à mon grand regret de la caravane. Après deux heures de marche nous arrivâmes au bord de l'Hermus que nous traversâmes dans un bac. C'est toujours le turbidus Hermus : je ne sais s'il roule encore de l'or. Je le regardai avec plaisir, car c'était le premier fleuve, proprement dit, que je rencontrais depuis que j'avais quitté l'Italie. Nous entrâmes à la pointe du jour dans une plaine bordée de montagnes peu élevées. Le pays offrait un aspect tout différent de celui de la Grèce : les cotonniers verts, le chaume jaunissant des blés, l'écorce variée des pastèques diapraient agréablement la campagne ; des chameaux paissaient çà et là avec des buffles. Nous laissions derrière nous Magnésie et le mont Sipylus : ainsi nous n'étions pas éloignés des champs de bataille où Agésilas humilia la puissance du grand roi, et où Scipion remporta sur Antiochus cette victoire qui ouvrit aux Romains le chemin de l'Asie.

Nous aperçûmes au loin sur notre gauche les ruines de Cyme, et nous avions Néon-Tichos à notre droite : j'étais tenté de descendre de cheval et de marcher à pied, par respect pour Homère qui avait passé dans ces mêmes lieux.

« Quelque temps après, le mauvais état de ses affaires le dis- « posa à aller à Cyme. S'étant mis en route, il traversa la plaine « de l'Hermus et arriva à Néon-Tichos, colonie de Cyme : elle fut <t fondée huit ans après Cyme. On prétend qu'étant en cette ville a chez un armurier, il y récita ces vers, les premiers qu'il ait (( faits : a 0 vous, citoyens de l'aimable fille de Cyme, qui habitez

« au pied du mont Sardène, dont le sommet est ombragé de bois « qui répandent la fraîcheur, et qui vous abreuvez de l'eau du « divin Hermus , qu'enfanta Jupiter, respectez la misère d'un « étranger qui n'a pas une maison où il puisse trouver un asile. »

« L'Hermus coule près de Néon-Tichos, et le mont Sardène <( domine l'un et l'autre. L'armurier s'appelait Tychius : ces vers « lui firent tant de plaisir, qu'il se détermina à le recevoir chez « lui. Plein de commisération pour un aveugle réduit à de- « mander son pain, il lui promit de partager avec lui ce qu'il « avait. Mélésigène, étant entré dans son atelier, prit un siège, a et en présence de quelques citoyens de Néon-Tichos, il leur « montra un échantillon de ses poésies : c'était l'expédition <( d'Amphiaraûs contre Thèbes, et des hymnes en l'honneur des « dieux. Chacun en dit son sentiment, et Mélésigène ayant porté « là-dessus son jugement, ses auditeurs . en furent dans l'admi- « ration.

a Tant qu'il fut à Néon-Tichos, ses poésies lui fournirent les « moyens de subsister : on y montrait encore de mon temps le « lieu où il avait coutume de s'asseoir quand il récitait ses vers. « Ce lieu, qui était encore en grande vénération, était ombragé « par un peuplier qui avait commencé à croître dans le temps de a son arrivée l. »

Puisque Homère avait eu pour hôte un armurier à Néon-Tichos, je ne rougissais plus d'avoir eu pour interprète un marchand d'étainà Smyrne. Plût au ciel que la ressemblance fût en tout aussi complète, dussé-je acheter le génie d'Homère par tous les malheurs dont ce poëte fut accablé !

Après quelques heures de marche, nous franchîmes une des croupes du mont Sardène, et nous arrivâmes au bord du Pythicus. Nous fîmes halte pour laisser passer une caravane qui traversait le fleuve. Les chameaux, attachés à la queue les uns des autres, n'avançaient dans l'eau qu'en résistant ; ils allongeaient le cou, et étaient tirés par l'âne qui marche à la tête de la caravane. Les marchands et les chevaux étaient arrêtés en face de nous, de l'autre côté de la rivière, et l'on voyait une femme turque assise à l'écart, qui se cachait dans son voile.

1 Vie d'Homère, traduction de M. Larcher.

Nous passâmes le Pythicus à notre tour, au-dessous d'un méchant pont de pierre ; et à onze heures nous gagnâmes un kan, où nous laissâmes reposer les chevaux.

A cinq heures du soir nous nous remîmes en route. Les terres étaient hautes et assez bien cultivées. Nous voyions la mer à gauche. Je remarquai, pour la première fois, des tentes de Turcomans : elles étaient faites de peaux de brebis noires, ce qui me fit souvenir des Hébreux et des pasteurs arabes. Nous descendîmes dans la plaine de Myrine, qui s'étend jusqu'au golfe d'Élée. Un vieux château, du nom de Guzel-Bissar, s'élevait sur une des pointes de la montagne que nous venions de quitter. Nous campâmes, à dix heures du soir, au milieu de la plaine. On étendit à terre une couverture que j'avais achetée à Smyrne. Je me couchai dessus et je m'endormis. En me réveillant, quelques heures après, je vis les étoiles briller au-dessus de ma tête, et j'entendis le cri du chamelier qui conduisait une caravane éloignée. Le 5 nous montâmes à cheval avant le jour. Nous cheminâmes par une plaine cultivée : nous traversâmes le Caïcus à une lieue de Pergame, et à neuf heures du matin nous entrâmes dans la ville. Elle est bâtie au pied d'une montagne. Tandis que le guide conduisait les chevaux au kan, j'allai voir les raines de la citadelle. Je trouvai les débris de trois enceintes de murailles, les restes d'un théâtre et d'un temple (peut-être celui de Minerve Porte-Victoire). Je remarquai quelques fragments agréables de sculpture, entre autres, une frise ornée de guirlandes que soutiennent des têtes de bœufs et des aigles. Pergame était au-dessous de moi dans la direction du midi : elle ressemble à un camp de baraques rouges. Au couchant se déroule une grande plaine terminée par la mer; au levant s'étend une autre plaine bordée au loin par des montagnes ; au midi, et au pied de la ville, je voyais d'abord des cimetières plantés de cyprès ; puis une bande de terre cultivée en orge et en coton ; ensuite deuxgrands tumulus : après cela venait une lisière plantée d'arbres ; et enfin une longue et haute colline qui arrêtait l'œil. Je découvrais aussi au nord-est quelques-uns des replis du Sélinus et du Gétius, et à l'est, l'amphithéâtre dans le creux d'un vallon. La ville, quand je descendis de la citadelle, m'offrit les restes d'un aqueduc et les débris du Lycée. Les savants du pays prétendent que la fameuse bibliothèque était renfermée dans ce dernier monument.

Mais si jamais description fut superflue, c'est celle que je viens de faire. Il n'y a guère plus de cinq à six mois que M. de Choiseul a publié la suite de son Voyage. Ce second volume, où l'on reconnaît les progrès d'un talent que le travail, le temps et le malheur ont perfectionné, donne les détails les plus exacts et les plus curieux sur les monuments de Pergame et sur l'histoire de ses princes. Je ne me permettrai donc qu'une réflexion. Ce nom des Attale, cher aux arts et aux lettres, semble avoir été fatal aux rois : Attale, troisième du nom, mourut presque fou, et légua ses meubles aux Romains : Populus romanus bonorum meorum hœres esto. Et ces républicains, qui regardaient apparemment les peuples comme des meubles, s'emparèrent du royaume d'Attale. On trouve un autre Attale, jouet d'Alaric, et dont le nom est devenu proverbial pour exprimer un fantôme de roi. Quand on ne sait pas porter la pourpre, il ne faut pas l'accepter : mieux vaut alors le sayon de poil de chèvre.

Nous sortîmes de Pergame le soir à sept heures ; et, faisant route au nord, nous nous arrêtâmes à onze heures du soir pour coucher au milieu d'une plaine. Le 6, à quatre heures du matin, nous reprîmes notre chemin et nous continuâmes de marcher dans la plaine qui, aux arbres près, ressemble à la Lombardie. Je fus saisi d'un accès de sommeil si violent, qu'il me fut impossible de le vaincre, et je tombai par-dessus la tête de mon cheval. J'aurais dû me rompre le cou; j'en fus quitte pour une légère contusion. Vers les sept heures nous nous trouvâmes sur un sol inégal, formé par des monticules. Nous descendîmes ensuite dans un bassin charmant planté de mûriers, d'oliviers, de peupliers, et de pins en parasol (pinus pinea). En général, toute cette terre de l'Asie me parut fort supérieure à la terre de la Grèce. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la Somma, méchante ville turque, où nous passâmes la journée.

Je ne comprenais plus rien à notre marche. Je n'étais plus sur les traces des voyageurs qui tous, allant à Burse ou revenant de cette ville, passent beaucoup plus à l'est, par le chemin de Gonstantinople. D'un autre côté, pour attaquer le revers du mont Ida, il me semblait que nous eussions dû nous rendre de Pergame à Adramytti, d'où, longeant la côte ou franchissant le Gargare, nous fussions descendus dans la plaine de Troie. Au lieu de suivre cette

route, nous avions marché sur une ligne qui passait précisément entre le chemin des Dardanelles et celui de Constantinople. Je commençai à soupçonner quelque supercherie de la part du guide, d'autant plus que je l'avais vu souvent causer avec le janissaire. J'envoyai Julien chercher le drogman ; je demandai à celui-ci par quel hasard nous nous trouvions à la Somma. Le drogman me parut embarrassé : il me répondit que nous allions à Kircagach ; qu'il était impossible de traverser la montagne; que nous y serions infailliblement égorgés ; que notre troupe n'était pas assez nombreuse pour hasarder un pareil voyage, et qu'il était bien plus expédient d'aller rejoindre le chemin de Constantinople.

Cette réponse me mit en colère ; je vis clairement que le drogman et le janissaire, soit par peur, soit par d'autres motifs, étaient entrés dans un complot pour me détourner de mon chemin. Je fis appeler le guide, et je lui reprochai son infidélité. Je lui dis que, puisqu'il trouvait la route de Troie impraticable, il aurait dû le déclarer à Smyrne; qu'il était un poltron, tout Turc qu'il était; que je n'abandonnerais pas ainsi mes projets selon sa peur ou ses caprices ; que mon marché était fait pour être conduit aux Dardanelles, et que j'irais aux Dardanelles.

A ces paroles, que le drogman traduisit très-fidèlement, le guide entra en fureur ; il s'écria : Allah ! Allah ! secoua sa barbe de rage, déclara que j'avais beau dire et beau faire, qu'il me mènerait à Kircagach, et que nous verrions qui, d'un chrétien ou d'un Turc, aurait raison auprès de l'aga. Sans Julien, je crois que j'aurais assommé cet homme.

Kircagach étant une riche et grande ville, à trois lieues de la Somma, j'espérais y trouver un agent français qui ferait mettre ce Turc à la raison. Le 6 à quatre heures du matin toute notre troupe était à cheval, selon l'ordre que j'en avais donné. Nous arrivâmes à Kircagach en moins de trois heures, et nous mîmes pied à terre à la porte d'un très-beau kan. Le drogman s'informa à l'heure même s'il n'y avait point un consul français .dans la ville. On lui indiqua la demeure d'un chirurgien italien : je me fis conduire chez le prétendu vice-consul, et je lui expliquai mon affaire. Il alla surle-champ en rendre compte au commandant : celui-ci m'ordonna de comparaître devant lui avec le guide. Je me rendis au tribunal de Son Excellence; j'étais précédé du drogman et du janissaire. Itinéraire. JU

L'aga était à demi couché dans l'angle d'un sopha, au fond d'une grande salle assez belle, dont le plancher était couvert de tapis. C'était un jeune homme d'une famille de visirs. Il avait des armes suspendues au-dessus de sa tête ; un de ses officiers était assis auprès de lui : il fumait d'un air dédaigneux une grande pipe persane, et poussait de temps en temps des éclats de riré immodérés en nous regardant. Cette réception me déplut. Le guide, le janissaire et le drogman ôtèrent leurs sandales à la porte selon la coutume : ils allèrent baiser le bas de la robe de l'aga, et revinrent ensuite s'asseoir à la porte.

La chose ne se passa pas si paisiblement à mon égard : j'étais complètement armé, botté, éperonnè ; j'avais un fouet à la main. Les esclaves voulurent m'obliger à quitter mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur fis dire par le drogman qu'un Français suivait partout les usages de son pays. Je m'avançai brusquement dans la chambre. Un spahi me saisit par le bras gauche, et me tira de force en arrière. Je lui sanglai à travers le visage un coup de fouet qui l'obligea de lâcher prise. Il mit la main sur les pistolets qu'il portait à la ceinture : sans prendre garde à sa menace, j'allai m'asseoir à côté de l'aga, dont l'étonnement était risible. Je lui parlai français; je me plaignis de l'insolence de ses gens; je lui dis que ce n'était que par respect pour lui que je n'avais pas tué son janissaire ; qu'il devait savoir que les Français étaient les premiers et les plus fidèles alliés du Grand Seigneur; que la gloire de leurs armes était assez répandue dans l'Orient, pour qu'on apprît à respecter leurs chapeaux, de même qu'ils honoraient les turbans sans les craindre ; que j'avais bu le café avec des pachas qui m'avaient traité comme leur fils; que je n'étais pas venu à Kircagach pour qu'un esclave m'apprît à vivre, et fût assez téméraire pour toucher la basque de mon habit.

L'aga ébahi m'écoutait comme s'il m'eût entendu : le drogman lui traduisit mon discours. Il répondit qu'il n'avait jamais vu de Français ; qu'il m'avait pris pour un Franc, et que très-certainement il allait me rendre justice : il me fît apporter le café.

Rien n'était curieux à observer comme l'air stupéfait et la figure allongée des esclaves qui me voyaient assis avec mes bottes poudreuses sur le divan, auprès de leur maître. La tranquillité étant rétablie, on expliqua mon affaire. Après avoir entendu les deux

parties, l'aga rendit un arrêt auquel je ne m'attendais point du tout : il condamna le guide à me rendre une partie de mon argent; mais il déclara que, les chevaux étant fatigués, cinq hommes seuls ne pouvaient se hasarder dans le passage des montagnes, qu'en conséquence je devais, selon lui, prendre tranquillement la route de Gonstantinople.

Il y avait là dedans un certain bon sens turc assez remarquable, surtout lorsqu'on considérait la jeunesse et le peu d'expérience du juge. Je fis dire à Son Excellence que son arrêt, d'ailleurs trèsjuste, péchait par deux raisons : premièrement, parce que cinq hommes bien armés passaient partout; secondement, parce que le guide aurait dû faire ses réflexions à Smyrne, et ne pas prendre un engagement qu'il n'avait pas le courage de remplir. L'aga convint que ma dernière remarque était raisonnable, mais que, les chevaux étant fatigués et incapables de faire une plus longue route, la fatalité m'obligeait de prendre un autre chemin.

Il eût été inutile de résister à la fatalité : tout était secrètement contre moi, le juge, le drogman et mon janissaire. Le guide voulut faire des difficultés pour l'argent; mais on lui déclara que cent coups de bâton l'attendaient à la porte, s'il ne restituait pas une partie de la somme qu'il avait reçue. Il la tira avec une grande douleur du fond d'un petit sac de cuir, et s'approcha pour me la remettre : je la pris, et la lui rendis en lui reprochant son manque de bonne foi et de loyauté. L'intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité est la vertu qu'ils estiment davantage. Mon action leur parut sublime : on n'entendait qu'Allah! Allah! Je fus reconduit par tous les esclaves, et même par le spahi que j'avais frappé : ils s'attendaient à ce qu'ils appellent le régal. Je donnai deux pièces d'or au musulman battu ; je crois qu'à ce prix il n'aurait pas fait les difficultés que Sancho faisait pour délivrer madame Dulcinée. Quant au reste de la troupe, on lui déclara de ma part qu'un Français ne faisait ni ne recevait de présents.

Voilà les soins que me coûtaient Ilion et la gloire d'Homère. Je me dis, pour me consoler, que je passerais nécessairement devant Troie en faisant voile avec les pèlerins, et que je pourrais engager le capitaine à me mettre à terre. Je ne songeai donc plus qu'à poursuivre promptement ma route.

J'allai rendre visite au chirurgien ; il n'avait point reparu

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