‹ Itinéraire de Paris à JérsusalemChapitre 32 sur 71 · H8 ITINÉRAIRE · texte numérisé non relu

H8 ITINÉRAIRE

dans toute cette affaire du guide, soit qu'il n'eût aucun titre pour ra'appuyer, soit qu'il craignît le commandant. Nous nous promenâmes ensemble dans la ville, qui est assez grande et bien peuplée. Je vis ce que je n'avais point encore rencontré ailleurs, de jeunes Grecques sans voiles, vives, jolies, accortes, et en apparence filles d'Ionie. Il est singulier que Rircagach, si connue dans tout le Levant pour la supériorité de son coton, ne se trouve dans aucun voyageur 1, et n'existe sur aucune carte. C'est une de ces villes que les Turcs appellent sacrées : elle est attachée à la grande mosquée de Gonstantinople ; les pachas ne peuvent y entrer. J'ai parlé de la bonté et de la singularité de son miel à propos de celui du mont Hymette.

Nous quittâmes Rircagach à trois heures de l'après-midi, et nous prîmes la route de Constantinople. Nous nous dirigions au nord, à travers un pays planté de cotonniers. Nous gravîmes une petite montagne ; nous descendîmes dans une autre plaine, et nous vînmes, à cinq heures et demie du soir, coucher au kan de Relembé. C'est vraisemblablement ce même lieu que Spon nomme Basculennbéi) Tournefort Baskelambai, et Thévenot Dgelembé. Cette géographie turque est fort obscure dans les voyageurs. Chacun ayant suivi l'orthographe que lui dictait son oreille, on a encore une peine infinie à faire la concordance de noms anciens et des noms modernes dans l'Anatolie. D'Anville n'est pas complet à cet égard; et malheureusement la carte de la Propontide, levée par ordre de M. de Choiseul, ne dessine que les côtes de la mer de Marmara.

J'allai me promener aux environs du village : le ciel était nébuleux, et l'air froid comme en France. C'était la première fois que je remarquais cette espèce de ciel dans l'Orient. Telle est la puissance de la patrie ; j'éprouvais un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé, au lieu de ce ciel pur que j'avais eu si longtemps sur ma tête.

1 M. de Choiseul est le seul qui la nomme. Tournefort parle d'une montagne appelée Kircagan. Paul Lucas, Pococke, Chandler, Spon, Smith, Dallaway, ne disent rien de Kircagach. D'Anville la passe sous silence. Les mémoires de Peyssonel n'en parlent pas. Si elle se trouve dans quelques-uns des innombrables Voyages en Orient, c'est d'une manière très-obscure, et qui échappe entièrement à ma mémoire. , .

(Note des deux premières éditions.)

Kircagach se trouve, dit-on, sur une carte d'Arrowsmith.

Si, dans sa course déplorée, Il succombe au dernier sommeil, Sans revoir la douce contrée Où brilla son premier soleil; Là, son dernier soupir s'adresse ; Là, son expirante tendresse Veut que ses os soient ramenés :

D'une région étrangère La terre serait moins légère A ses mânes abandonnés !

Le 8, au lever du jour, nous quittâmes notre gîte, et nous commençâmes à gravir une région montueuse qui serait couverte d'une admirable forêt de chênes, de pins, dephyllyrea, d'andrachnés, de térébinthes, si les Turcs laissaient croître quelque chose ; mais ils mettent le feu aux jeunes plants, et mutilent les gros arbres. Ce peuple détruit tout ; c'est un véritable fléau 4. Les villages, dans ces montagnes, sont pauvres; mais les troupeaux sont assez communs et très-variés. Yons voyez dans la même cour des bœufs, des buffles, des moutons, des chèvres, des chevaux, des ânes, des mulets, mêlés à des poules, à des dindons, à des canards, à des oies. Quelques oiseaux sauvages, tels que les cigognes et les alouettes, vivent familièrement avec ces animaux domestiques; au milieu de ces hôtes paisibles règne le chameau, le plus paisible de tous.

Nous vînmes dîner à Geujouck : ensuite, continuant notre route, nous bûmes le café au haut de la montagne de Zebec; nous couchâmes à Chia-Ouse. Tournefort et Spon nomment sur cette route un lieu appelé Courougonlgi.

Nous traversâmes le 9 des montagnes plus élevées que celles que nous avions passées la veille. Wheler prétend qu'elles forment la chaîne du mont Timnus. Nous dînâmes à Manda-Fora. Spon et Tournefort écrivent Mandagoia : on y voit quelques colonnes antiques. C'est ordinairement la couchée : mais nous passâmes outre, et nous nous arrêtâmes à neuf heures du soir au café d'Emir-Capi, maison isolée au milieu des bois. Nous avions fait une route de treize heures : le maître du lieu venait d'expirer. 11 était étendu sur sa natte ; on l'en ôta bien vite pour me la donner : elle était

1 Tournefort dit qu'on met le feu à ces forêts pour augmenter les pâturages, ce qui est très-absurde de la part des Turcs, car le bois manque dans toute la Turquie, et les pâturages y sont abondants.

encore tiède, et déjà tous les amis du mort avaient déserté la maison. Une espèce de valet qui restait seul m'assura bien que son maître n'était pas mort de maladie contagieuse ; je fis donc déployer ma couverture sur la natte, je me couchai et m'endormis. D'autres dormiront à leur tour sur mon dernier lit, et ne penseront pas plus à moi que je ne pensai au Turc qui m'avait cédé sa place : «On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais 1. »

Le 10, après six heures de marche, nous arrivâmes pour déjeuner au joli village de Souséverlé. C'est peut-être le Sousurluck de Thévenot; et très-certainement c'est le Sousighirïi de Spon, et le Sousonghirli de Tournefort, c'est-à-dire le village des Buffles d'eau. 11 est situé à la fin et sur le revers des montagnes que nous venions de passer. A cinq cents pas du village coule une rivière, et de l'autre côté de cette rivière s'étend une belle et vaste plaine. Cette rivière de Sousonghirli n'est autre chose que le Granique ; et cette plaine inconnue est la plaine de laMysie 2.

Quelle est donc la magie de la gloire ! Un voyageur va traverser un fleuve qui n'a rien de remarquable : on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli; il passe et continue sa route; mais si quelqu'un lui crie : C'est le Granique ! il recule, ouvre des yeux étonnés, demeure les regards attachés sur le cours de l'eau, comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive. Et c'est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un désert ! Ici tombe un empire immense ; ici s'élève un empire encore plus grand ; l'océan Indien entend la chute du trône qui s'écroule près des mers de la Propontide ; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes 3, qui triomphe au bord du Granique ; Babylone, que le roi bâtit dans l'éclat de sa puissance 4, ouvre ses portes pour recevoir un

1 Pascal.

2 Je ne sais d'après quel Mémoire ou quel voyageur d'Anville donne au Granique le nom à'Ousvola. La manière dont mon oreille a entendu prononcer le nom de ce fleuve, Souséverlé, se rapproche plus du nom écrit par d'Anville que Sousonghirli ou Sousurluck. (Notes des deux premières éditions.)

Spon et Tournefort prennent comme moi le Sousonghirli pour le Granique.

3 Daniel.

* ld.

DE PARIS A JÉRUSALEM. loinouveau maître ; Tyr, reine des vaisseaux *, s'abaisse, et sa rivale sort des sables d'Alexandrie.

Alexandre commit des crimes : sa tête n'avait pu résister à l'enivrement de ses succès ; mais par quelle magnanimité ne rachetat-il pas les erreurs de sa vie ! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout, chez Alexandre, sortait des entrailles. Il finit et commença sa carrière par deux mots sublimes. Partant pour combattre Darius, il distribue ses États à ses capitaines : « Que vous ré- « servez-vous donc?» s'écrient ceux-ci étonnés. — «L'espérance!» — «A qui laissez-vous l'empire?» lui disent les mêmes capitaines, comme il expirait. — « Au plus digne ! » Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans ; et convenons que si quelque homme a ressemblé à un dieu parmi les hommes, c'était Alexandre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chose de divin à sa mémoire; car nous le voyons toujours jeune, beau, triomphant, sans aucune de ces infirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune, que l'âge et le temps amènent. Cette divinité s'évanouit, et les mortels ne peuvent soutenir le poids de son ouvrage : « Son empire, « dit le prophète, est donné aux quatre vents du ciel 2. »

Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousonghirli, et je les passai tout entières à contempler le Granique. Il est très-encaissé; son bord occidental est roide et escarpé ; l'eau brillante et limpide coule sur un fond de sable. Cette eau, dans l'endroit où je l'ai vue, n'a guère plus de quarante pieds de largeur, sur trois et demi de profondeur; mais au printemps elle s'élève et roule avec impétuosité.

Nous quittâmes Sousonghirli à deux heures de l'après-diner ; nous traversâmes le Granique etnous nous avançâmes dans la plaine de la Mikalicie 3, qui était comprise dans la Mysie des anciens. Nous vînmes coucher à Tehutitsi, qui est peut-être le Squeticui de Tournefort. Le .kan se trouvant rempli de voyageurs, nous nous établîmes sous de grands saules plantés en quinconce.

Le 11, nous partîmes au lever du jour, et, laissant à droite la route de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine

1 Isaïe.

2 Daniel. Voyez la note B, à la fin du volume. 8 Tournefort écrit Michalicie.

couverte de joncs terrestres, et où je remarquai les restes d'un aqueduc.

Nous arrivâmes à neuf heures du matin à Mikalitza, grande ville turque, triste et délabrée, située sur une rivière à laquelle elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n'est point celle qui sort du lac Abouilla : ce qu'il y a de certain, c'est qu'on découvre au loin un lac dans la plaine. Dans Ce cas, la rivière de Mikalitza serait le Rhyndaque, autrefois le Lycus, qui prenait sa source dans le Stagnum Artynia ; d'autant plus qu'elle a précisément à son embouchure la petite île (Besbicos) indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n'est pas très-éloignée du Lopadion de Nicétas, qui est le Loupadi de Spon, leLopadi, Loubat etOuloubat de Tournefort. Rien n'est plus fatigant pour un voyageur que cette confusion dans la nomenclature des lieux; et, si j'ai commis à ce propos des erreurs presque inévitables, je prie le lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que moi s'y sont trompés 4.

Nous abandonnâmes Mikalitza à midi, et nous descendîmes, en suivant le bord oriental de la rivière, vers des terres élevées qui forment la côte de la mer de Marmara, autrefois la Propontide. J'aperçus sur ma droite de superbes plaines, un grand lac, et dans le lointain la chaîne de l'Olympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous traversâmes la rivière sur un pont de bois, et nous parvînmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là nous trouvâmes l'échelle ou le port de Mikalitza ; je congédiai mon fripon de guide, et je retins mon passage sur une barque turque, prête à partir pour Constantinople.

A quatre heures de l'après-midi, nous commençâmes à descendre la rivière : il y a seize lieues de l'échelle de Mikalitza à la mer. La rivière était devenue un fleuve à peu près de la largeur de la Seine : elle coulait entre des monticules verts qui baignent leur

1 Pendant que je fais tous ces calculs, il peut exister telle géographie, tel ouvrage où les points que je traite sont éclaircis. Cela ne fait pas que j'aie négligé ce que je devais savoir. Je dois connaître les grandes autorités ; mais comment exiger que j'aie lu les nouveautés qui paraissent en Europe tous les ans? Je n'en ai malheureusement que trop lu. Parmi les ouvrages modernes sur la géographie, je dois remarquer toutefois" le Précis de la Géographie universelle, de M. Malte- Brun, ouvrage excellent, où l'on trouve une érudition très-rare, une critique sage, des aperçus nouveaux, un style clair, spirituel et toujours approprié au sujet.

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pied dans les flots. La forme antique de notre galère, le vêtement oriental des passagers, les cinq matelots demi-nus qui nous tiraient à la cordelle, la beauté de la rivière, la solitude des coteaux, rendaient cette navigation pittoresque et agréable.

A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formait derrière nous un long canal au fond duquel on apercevait les hauteurs d'où nous sortions, et dont les plans inclinés étaient colorés par un soleil couchant qu'on ne voyait pas. Des cygnes voguaient devant nous, et des hérons allaient chercher à terre leur retraite accoutumée. Gela me rappelait assez bien les fleuves et les scènes de l'Amérique, lorsque le soir je quittais mon canot d'écorce, et que j'allumais du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup les collines entre lesquelles nous circulions venant à se replier à droite et à gauche, la mer s'ouvrit devant nous. Au pied des deux promontoires s'étendait une terre basse, à demi noyée, formée par les alluvions du fleuve. Nous vînmes mouiller sous cette terre marécageuse, près d'une cabane, dernier kan de l'Anatolie.

Le 12, à quatre heures du matin, nous levâmes l'ancre ; le vent était doux et favorable ; et nous nous trouvâmes en moins d'une demi-heure à l'extrémité des eaux du fleuve. Le spectacle mérite d'être décrit. L'aurore se levait à notre droite par-dessus les terres du continent ; à notre gauche s'étendait la mer de Marmara ; la proue de notre barque regardait une île ; le ciel à l'orient était dïm rouge vif, qui pâlissait à mesure que la lumière croissait ; l'étoile du matin brillait dans cette lumière empourprée ; et au-dessous de cette belle étoile on distinguait à peine le croissant de la lune, comme le trait du pinceau le plus délié : un ancien aurait dit que Vénus, Diane et l'Aurore venaient lui annoncer le plus brillant des dieux. Ce tableau changeait à mesure que je le contemplais : bientôt des espèces de rayons roses et verts, partant d'un centre commun, montèrent du levant au zénith ; ces couleurs s'effacèrent, se ranimèrent, s'effacèrent de nouveau, jusqu'à ce que le soleil paraissant sur l'horizon confondit toutes les nuances du ciel dans une universelle blancheur légèrement dorée.

Nous fîmes route au nord, laissant à notre droite les côtes de l'Anatolie : le venttombaune heure après le lever du soleil, et nous avançâmes àlarame.Le calme dura toute la journée. Le coucher du soleil fut froid, rouge et sans accidents de lumière : l'horizon opposé

était grisâtre, la mer plombée et sans oiseaux ; les côtes lointaines paraissaient azurées, mais elles n'avaient aucun éclat. Le crépuscule dura peu, et fut remplacé subitement par la nuit. A neuf heures, le vent se leva du côté de l'est, et nous fîmes bonne route. Le 13, au retour de l'aube, nous nous trouvâmes sous la côte d'Europe, en travers du port Saint-Étienne : cette côte était basse et nue. Il y avait deux mois, jour pour jour et presque heure pour heure, que j'étais sorti de la capitale des peuples civilisés, et j'allais entrer dans la capitale des peuples barbares. Que de choses n'avais-je point vues dans ce court espace de temps ! Combien ces deux mois m'avaient vieilli !

A six heures et demie, nous passâmes devant la Poudrière, monument blanc et long, construit à l'italienne. Derrière ce monument s'étendait la terre d'Europe ; elle paraissait plate et uniforme. Des villages annoncés par quelques arbres étaient semés çà et là ; c'était un paysage de la Beauce après la moisson. Pardessus la pointe de cette terre qui se courbait en croissant devant nous, on découvrait quelques minarets de Constantinople.

A huit heures, un caïque vint à notre bord : comme nous étions presque arrêtés par le calme, je quittai la felouque, et je m'embarquai avec mes gens dans le petit bateau. Nous rasâmes la pointe d'Europe, où s'élève le château des Sept-Tours, vieille fortification gothique qui tombe en ruine. Constantinople, et surtout la côte d'Asie, étaient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que j'apercevais à travers cette vapeur présentaient l'aspect d'une forêt dépouillée. Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent du nord se leva, et balaya en moins de quelques minutes la brume répandue sur le tableau ; je me trouvai tout à coup au milieu du palais du commandeur des croyants : ce ce fut le coup de baguette d'un Génie. Devant moi le canal de la mer Noire serpentait entre des collines riantes, ainsi qu'un fleuve superbe : j'avais à droite la terre d'Asie et la ville de Scutari ; la terre d'Europe était à ma gauche ; elle formait, en se creusant, une large baie pleine de grands navires à l'ancre, et traversée par d'innombrables petits bateaux. Cette baie, renfermée entre deux coteaux, présentait en regard et en amphithéâtre Constantinople etGalata. L'immensité de ces trois villes élagées, Galata, Constantinople et Scutari ; les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux

qui s'élevaient et se confondaient de toutes parts ; la verdure des arbres, les couleurs des maisons blanches et rouges ; la mer qui étendait sous ces objets sa nappe bleue, et le ciel qui déroulait audessus un autre champ d'azur : voilà ce que j'admirais. On n'exagère point quand on dit que Constantinople offre le plus beau point de vue de l'univers1.

Nous abordâmes à Galata : je remarquai sur-le-champ le mouvement des quais, et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers ; ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leurs visages, par la différence de leur langage, de leurs habits, de leurs robes, de leurs chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans, qu'ils étaient venus de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie habiter cette frontière des deux mondes. L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues, et les meutes de chiens sans maîtres, furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d'abord dans l'intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on n'entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a point de cloches, ni presque point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l'air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs, et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques qui n'ont de rapport ni avec les hommes modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu'on voit n'est pas un peuple, mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge. Il n'y a d'autre plaisir que la débauche, d'autre peine que la mort. Les tristes sons d'une mandoline sortent quelquefois du fond d'un café, et vous apercevez d'infâmes enfants qui exécutent des danses honteuses devant des espèces de singes assis

1 Je préfère pourtant la baie de Naples.

en rond sur de petites tables. Au milieu des prisons et des bagnes s'élève un sérail, Capitole de la servitude : c'est là qu'un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l'idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice; ils sont entraînés par un pouvoir fatal : les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie.

On a tant de relations de Constantinople, que ce serait folie à moi de prétendre encore en parler \ Il y a plusieurs auberges à Péra qui ressemblent à celles des autres villes de l'Europe : les porteurs qui s'emparèrent de mes bagages me conduisirent à l'une de ces auberges. Je me rendis de là au palais de France. J'avais eu l'honneur de voir à Paris M. le général Sébastiani, ambassadeur de France à la Porte : non-seulement il voulut bien exiger que je mangeasse tous les jours au palais, mais ce ne fut que sur mesinstantes prières qu'il me permit de rester à l'auberge. MM. Franchini frères, premiers drogmans de l'ambassade, m'obtinrent, par l'ordre du général, les firmans nécessaires pour mon voyage de Jérusalem; monsieur l'ambassadeur y joignit des lettres adressées au père gardien de Terre Sainte et à nos consuls en Egypte eten Syrie. Craignantque je ne vinsse àmanquer d'argent, ilmepermitde tirer sur lui des lettres de change à vue, partout où je pourrais en avoir besoin ; enfin, joignant à ces services du premier ordre les attentions de la politesse, il voulut lui-même me faire voir Constantinople, et il se donna la peine de m'accompagner aux monuments les plus remarquables. Messieurs ses aides de camp et la légation entière me comblèrent de tant de civilités, que j'en étais véritablement confus : c'est un devoir pour moi de leur témoigner ici toute ma gratitude.

Je ne sais comment parler d'une autre personne que j'aurais dû nommer la première. Son extrême bonté était accompagnée d'une

1 On peut consulter Étienne de Byzance ; Gylli, De topo g raphia Constantinopoleos: Du Cange, Constant impolis Chvistiana; Porter, Observations on the religion, etc., of the Turks: Mouradgea d'Ohson, Tableau de l'Empire ottoman: Dallaway, Constantinople ancienne et moderne: Paul Lucas. Tlievenot, Tournenefort; enfin le Voyage pittoresque de Constantinople et des vices du Bosphore, etc., etc.

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grâce touchante et triste qui semblait être un pressentiment de l'avenir : elle était pourtant heureuse, et une circonstance particulière augmentait encore son bonheur. Moi-même j'ai pris part à cette joie qui devait se changer en deuil. Quand je quittai Constantinople, madame Sébastiani était pleine de santé, d'espérance et de jeunesse; et je n'avais pas encore revu notre pays, qu'elle ne pouvait déjà plus entendre l'expression de ma reconnaissance :

Troja infelice sepultum

Detinet extremo terra aliéna solo.

Il y avait dans ce moment même à Constantinople une députation des pères de Terre Sainte ; ils étaient venus réclamer la protection de l'ambassadeur contre la tyrannie des commandants de Jérusalem. Les pères me donnèrent des lettres de recommandation pour Jaffa. Par un autre bonheur, le bâtiment qui portait les pèlerins grecs en Syrie se trouvait prêt à partir. Il était en rade, et il devait mettre à la voile au premier bon vent : de sorte que, si mon voyage delaTroade avait réussi, j'aurais manqué celui de la Palestine. Le marché fut bientôt conclu avec le capitaine 4. Monsieur l'ambassadeur fit porter à bord les provisions les plus recherchées. Il me donna pour interprète un Grec appelé Jean, domestique de MM. Franchini. Comblé d'attentions, de vœux et de souhaits, le 18 septembre à midi, je fus conduit sur le vaisseau des pèlerins.

J'avoue que si j'étais fâché de quitter des hôtes d'une bienveillance et d'une politesse aussi rares, j'étais cependant bien aise de sortir de Constantinople. Les sentiments qu'on éprouve malgré soi dans cette ville gâtent sa beauté : quand on songe que ces campagnes n'ont été habitées autrefois que par des Grecs du Bas-Empire, et qu'elles sont occupées aujourd'hui par des Turcs, on est choqué du contraste entre les peuples et les lieux ; il semble que des esclaves aussi vils et des tyrans aussi cruels n'auraient jamais dû déshonorer un séjour aussi magnifique. J'étais arrivé à Constantinople le jour même d'une révolution : les rebelles de la Romélie s'étaient avancés jusqu'aux portes de la ville. Obligé de cédera l'orage, Sélim avait exilé et renvoyé des ministres désagréables aux janissaires ; on attendait à chaque instant que le bruit du canon

1 Voyez la note C, à la fin du volume.

annonçât la chute des têtes proscrites. Quand je contemplais les arbres et les palais du sérail, je ne pouvais me défendre de prendre en pitié le maître de ce vaste empire1. Oh ! que les despotes sont misérables au milieu de leur bonheur, faibles au milieu de leur puissance ! Qu'ils sont à plaindre de faire couler les pleurs de tant d'hommes, sans être sûrs eux-mêmes de n'en jamais répandre, sans pouvoir jouir du sommeil dont ils privent l'infortuné!

Le séjour de Constantinople me pesait. Je n'aime à visiter que les lieux embellis par les vertus ou par les arts, et je ne trouvais dans cette patrie desPhocas et des Bajazet ni les unes ni les autres. Mes souhaits furent bientôt remplis, car nous levâmes l'ancre le jour même de mon embarquement, à quatre heures du soir. Nous déployâmes la voile au vent du nord, et nous voguâmes vers Jérusalem sous la bannière de la croix qui flottait aux mâts de notre vaisseau.

1 La fin malheureuse de Sélim n'a que trop justifié cette pitié.

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