‹ Itinéraire de Paris à JérsusalemChapitre 38 sur 71 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes antiques hontes.

La plume tombe des mains : on est honteux de barbouiller encore du papier après qu'un homme a écrit de pareils vers.

Je passai une partie de la journée du 9 au couvent, pour m'occuper des détails de la vie privée à Jérusalem; je n'avais plus rien d'essentiel à voir, soit au dedans, soit au dehors de la ville, si ce n'est le puits de Néhémie, où l'on cacha le feu sacré au temps de la captivité, les sépulcres des juges, et quelques autres lieux ; je les visitai le soir du 9. Comme ils n'ont rien de remarquable, excepté les noms qu'ils portent, ce n'est pas la peine d'en entretenir le lecteur.

Je viens donc à ces petits détails qui piquent la curiosité, en raison de la grandeur des lieux dont on parle. On ne se peut figurer qu'on vive à Athènes et à Sparte comme chez soi. Jérusalem surtout, dont le nom réveille le souvenir de tant de mystères, effraie l'imagination; il semble que tout doive être extraordinaire dans cette ville extraordinaire. Voyons ce qu'il en est, et commençons par la description du couvent des Pères latins.

On y pénètre par une rue voûtée qui se lie à une autre voûte assez longue et très-obscure. Au bout de cette voûte on rencontre une cour formée par le bûcher, le cellier et le pressoir du couvent. On aperçoit à droite, dans cette cour, un escalier de douze à quinze marches ; cet escalier monte à un cloître qui règne audessus du cellier, du bûcher et du pressoir, et qui par conséquent a vue sur la cour d'entrée. A l'orient de ce cloître s'ouvre un vestibule qui communique à l'église : elle est assez jolie : elle a un chœur garni de stalles, une nef éclairée par un dôme, un autel à la romaine et un petit jeu d'orgues : tout cela est renfermé dans un espace de vingt pieds de longueur sur douze de largeur.

Une autre porte, placée à l'occident du cloître dont j'ai parlé,

conduit dans l'intérieur du couvent. « Ce couvent, dit un pè- « lerin 1 dans sa description aussi exacte que naïve, ce couvent est « fort irrégulier, bâti à l'antique et de plusieurs pièces rapportées, « hautes et basses, les officines petites et dérobées, les chambres « pauvres et obscures, plusieurs petites courcelles, deux petits « jardins, dont le plus grand peut avoir quinze ou seize perches, « et tenant aux remparts de la ville. Vers la partie occidentale est « une autre cour et quelques petits logements pour les pèlerins. « Toute la récréation qu'on peut avoir dans ce lieu, c'est que, « montant sur la terrasse de l'église, on découvre toute la ville, « qui va toujours en descendant jusqu'à la vallée de Josaphat : on « voit l'église du Saint-Sépulcre, le parvis du Temple de Salomon, « et plus loin, du même côté d'orient, la montagne des Olives : au « midi le château de la ville et le chemin de Bethléem, et au nord « la grotte de Jérémie. Voilà en peu de paroles le plan et le tact bleau de ce couvent qui ressent extrêmement la simplicité et « pauvreté de celui qui, en ce même lieu, propter nos egenus factus « estcum esset dives. » (II Cor., viiï.)

La chambre que j'occupais s'appelle la Grande Chambre des Pèlerins. Elle donnait sur une cour solitaire, environnée de murs de toutes parts. Les meubles consistaient en un lit d'hôpital avec des rideaux de serge verte, une table et un coffre; mes domestiques occupaient deux cellules assez loin de moi. Une cruche pleine d'eau et une lampeà l'italienne complétaient mon ménage. La chambre, assez grande, était obscure et ne tirait de jour que par une fenêtre qui s'ouvrait sur la cour dont j'ai parlé. Treize pèlerins avaient écrit leurs noms sur la porte, en dedans de la chambre : le premier s'appelait Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669; le dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 18042. Je n'ai reconnu que trois noms français parmi ces treize voyageurs.

Les pèlerins ne mangent point avec les pères comme à Jaffa. On les sert à part, et ils font la dépense qu'ils veulent. S'ils sont pauvres, on les nourrit ; s'ils sont riches, ils paient ce qu'on achète pour eux : le couvent n'en retire pas une obole. Le logement, le

1 Doubdan.

2 C'est apparemment le même M. Gordon qui a tait analyser à Londres une bouteille d'eau de la mer Morte.

lit, le linge, la lumière, le feu, sont toujours pour rien et à titre d'hospitalité.

On avait mis un cuisinier à mes ordres. Je ne dînais presque jamais qu'à la nuit, au retour de mes courses. On me servait d'abord un potage à l'huile et aux lentilles, ensuite du veau aux concombres ou aux ognons, du chevreau grillé ou du mouton au riz. On ne mange point de bœuf, et la viande de buffle a un goût sauvage. Pour rôti, j'avais des pigeons, et quelquefois des perdrix de l'espèce blanche, appelée perdrix du désert. Le gibier est fort commun dans la plaine de Rama et dans les montagnes de Judée : il consiste en perdrix, bécasses, lièvres, sangliers et gazelles. La caille d'Arabie qui nourrit les Israélites est presque inconnue à Jérusalem ; cependant on en trouve quelques-unes dans la vallée du Jourdain. Pour légumes on m'a continuellement fourni des lentilles, des fèves, des concombres et des ognons.

Le vin de Jérusalem est excellent ; il a la couleur et le goût de nos vins de Roussillon. Les coteaux qui le fournissent sont encore ceux d'Engaddi près de Bethléem. Quant aux fruits, je mangeai, comme à Jaffa, de gros raisins, des dattes, des grenades, des pastèques, des pommes et des figues de la seconde saison : celles du sycomore ou figuier de Pharaon étaient passées. Le pain, fait au couvent, était bon et savoureux.

Venons au prix de ces divers comestibles.

Le quintal de Jérusalem est composé de cent rolts, le rolt de neuf cents drachmes.

Le rolt vaut deux oques et un quart, ce qui revient à peu près à huit livres de France.

Le mouton se vend deux piastres dix paras le rolt. La piastre turque, continuellement altérée par les beys et les pachas d'Ëgypte, ne s'élève pas en Syrie à plus de trente-trois sous quatre deniers, et le para à plus de dix deniers. Or, le rolt étant à peu près de huit livres, la livre de viande de mouton à Jérusalem, revient à neuf sous quatre deniers et demi.

Le veau ne coûte qu'une piastre le rolt ; le chevreau, une piastre et quelques paras.

Un très-grand veau se vend trente ou trente-cinq piastres ; un grand mouton, dix ou quinze piastres ; une chèvre, six ou huit.

Le prix de la mesure de blé varie de huit à neuf piastres.

DE PARIS A JÉRUSALEM. 289 L'huile revient à trois piastres le rolt.

Les légumes sont fort chers : on les apporte à Jérusalem de Jaffa et des villages voisins.

Cette année, 4806, le raisin de vendange s'éleva jusqu'à vingtsept piastres le quintal.

Passons à quelques autres détails.

Un homme qui ne voudrait point descendre aux kans, ni demeurer chez les pères de Terre-Sainte, pourrait louer une ou plusieurs chambres dans une maison à Jérusalem ; mais il n'y serait pas en sûreté de la vie. Selon la petitesse ou la grandeur, la pauvreté ou la richesse de la maison, chaque chambre coûterait, par mois, depuis deux jusqu'à vingt piastres. Une maison entière, où l'on trouverait une assez grande salle et une quinzaine de trous qu'on appelle des chambres, se paierait par an cinq mille piastres.

Un maître ouvrier, maçon, menuisier, charpentier, reçoit deux . piastres par jour, et il faut le nourrir : la journée d'un garçon ouvrier coûte une piastre.

Il n'y a point de mesure fixe pour la terre ; le plus souvent on achète à vue le morceau que l'on désire ; on estime le fonds sur ce que ce morceau peut produire en fruits, blé ou vigne.

La charrue n'a point de roues; elle est armée d'un petit fer qui effleure à peine la terre : on laboure avec des bœufs.

On récolte de l'orge, du froment, du doura, du maïs et du coton. On sème le sésame dans le même champ où l'on cultive le coton.

Un mulet coûte cent ou deux cents piastres, selon sa beauté : un âne vaut depuis quinze jusqu'à cinquante piastres. On donne quatrevingts ou cent piastres pour un cheval commun, moins estimé en général que l'âne ou le mulet ; mais un cheval d'une race arabe bien connue est sans prix. Le pacha de Damas, Abdallah-Pacha, venait d'en acheter un trois mille piastres. L'histoire d'une jument fait souvent l'entretien du pays. On racontait, lorsque j'étais à Jérusalem, les prouesses d'une de ces cavales merveilleuses. Le Bédouin qui la montait, poursuivi par les sbires du gouverneur, s'était précipité avec elle du sommet des montagnes qui dominent Jéricho. La jument était descendue au grand galop, presque perpendiculairement, sans broncher, laissant les soldats dans l'admiration et l'épouvante de cette fuite. Mais la pauvre gazelle creva en entrant à Jéricho, et le Bédouin, qui ne voulut point l'abandonner, Itinéraire. 19

fut pris pleurant sur le corps de sa compagne. Cette jument a un frère dans le désert ; il est si fameux que les Arabes savent toujours où il a passé, où il est, ce qu'il fait, comment il se porte. Ali-Aga m'a religieusement montré, dans les montagnes près de Jéricho, la marque des pas de la jument morte en voulant sauver son maître : un Macédonien n'aurait pas regardé avec plus de respect la trace des pas de Bucéphale.

Parlons à présent des pèlerins. Les relations modernes ont un peu exagéré les richesses que les pèlerins doivent répandre à leur passage dans la Terre-Sainte. Et d'abord, de quels pèlerins s'agit-il? Ce n'est pas des pèlerins latins, car il n'y en a plus, et l'on en convient généralement. Dans l'espace du dernier siècle, les pères de Saint-Sauveur n'ont peut-être pas vu deux cents voyageurs catholiques, y compris les religieux de leurs ordres et les missionnaires au Levant. Que les pèlerins latins n'ont jamais été nombreux, on le peut prouver par mille exemples. Thévenot raconte qu'en 1656, il se trouva, lui vingt-deuxième, au Saint-Sépulcre. Très-souvent les pèlerins ne montaient pas au nombre de douze, puisqu'on était obligé de prendre des religieux pour compléter ce nombre dans la cérémonie du lavement des pieds, le mercredi saint i. En effet, en 1 509, soixante-dix-neuf ans avant Thévenot, Villamont ne rencontra que six pèlerins francs à Jérusalem 2. Si en 1589, au moment où la religion était si florissante, on ne vit que sept pèlerins latins en Palestine, qu'on juge combien il y en devait avoir en 1806 ! Mon arrivée au couvent de Saint-Sauveur fut un véritable événement. M. Seetzen, qui s'y trouvait à Pâques de la même année, c'est-àdire sept mois a-vant moi, dit qu'il était le seul catholique 3.

Les richesses dont le Saint-Sépulcre doit regorger, n'étant point apportées à Jérusalem par les pèlerins catholiques, le sont donc par des pèlerins juifs, grecs et arméniens? Dans ce cas-là même je crois les calculs très-enilés.

La plus grande dépense des pèlerins consiste dans les droits qu'ils sont obligés de payer aux Turcs et aux Arabes, soit pour l'entrée des saints lieux, soit pour les caffarri ou permissions de passage. Or, tous ces objets réunis ne montent qu'à soixante-cinq

1 Thév., chap. xlii, p. 391.

2 Liv. II, chap. xix, p. 250.

* Ann. des Voy., par M. Malte-Brun, tome II, pag. 343.

DE PARIS A JÉRUSALEM. 291 piastres vingt-neuf paras. Si vous portez la piastre à son maximum, à cinquante sous de France, et le para à cinq liards ou quinze deniers, cela vous donnera cent soixante-quatre livres six sous trois deniers ; si vous calculez la piastre à son minimum, c'est-àdire à trente-trois sous de France et quatre deniers, et le para à trois liards et un denier, vous aurez cent huit livres neuf sous six deniers. Voici le compte tel que je le tiens du père procureur du couvent de Saint- Sauveur. Je le laisse en italien que tout le monde entend aujourd'hui, avec les noms propres des Turcs, etc.; caractères originaux qui attestent leur authenticité.

Spesa solita che fa un pelerùio en la ma intrata da Giaffa sin a Gerusaleme, e nel ritorno a Giaffa 1

Piast Par.

j In Giaffa doppo il suo sbarco Cafarro 5 20

Gafarri. j In Giaffa prmia ^el imbarco al suo ritorno 5 20

Cavalcatura sin a Rama, e portar al Aravo 2, che acompagna sin a Gerusaleme M 1 20

Pago al Aravo che acompagna ....... 5 » 1 ^ gQ

Al vilano, che acompagna da Gerasma 5 30 J

Cavalcatura, per venire da Rama ed altra per ritornare 10 »

Gafarri nella strada l 16 cadi medni 20 » 1 16

Intrata nel SSmo Sepulcro. Al Meheah governatore. E stader del

tempio 26 38

Intrata nella città Ciohadaiï del cadi e governatore. Sbirro. E portinaro . . » 15 Primo e secundo drogomano 3 30

Si le pèlerin allait au Jourdain, il faudrait ajouter à ces frais la somme de douze piastres.

Enfin, j'ai pensé que, dans une discussion de faits, il y a des lecteurs qui verraient avec plaisir les détails de ma propre dépense à Jérusalem. Si l'on considère que j'avais des chevaux, des janissaires, des escortes à mes ordres; que je vivais comme à Paris quant à la nourriture, aux temps des repas, etc. ; que j'entrais sans cesse au Saint-Sépulcre à des heures inusitées ; que je revoyais

1 Les comptes suivants varient un peu dans leurs sommes totales, parce que la piastre éprouve chaque jour un mouvement en Syrie, tandis que le para reste fixe : d'où il arrive que la piastre n'est pas toujours du même nombre de paras.

2 Aravo pour Arabo. Changement de lettres très-commun dans la langue franquc, dans le grec moderne et dans le grec ancien.

dix fois les mêmes lieux, payais dix fois les droits, les calFarri et mille autres exactions des Turcs, on s'étonnera que j'en aie été quitte à si bon marché. Je donne les comptes originaux avec les fautes d'orthographe du drogman Michel : ils ont cela de curieux qu'ils conservent pour ainsi dire l'air du pays. On y voit tous mes mouvements répétés, les noms propres de plusieurs personnages, le prix de divers objets, etc. Enfin, ces comptes sont des témoins fidèles de la sincérité de mon récit. On verra même que j'ai négligé beaucoup de choses dans ma relation, et que j'ai visité Jérusalem avec plus de soin encore que je ne l'ai dit.

Dépense à Jaffa :

Piast. Par.

Per un messo a Gerusalemme 7 20

Altro messo a Rama 3 »

Altro per avisare agli Aravi , 1 20

Orso in Rama per gli cavalli 2 »

Per il cavallo del servitore di Giaffa in Rama 2 20

Gaffaro alli Aravi 2 36

Al cavaliero che a dato il govre di Rama 15 »

Per il cavalle che porto sua Ecca à Gerusalemme 15 »

Regalto alli servitorj de gli cavalli 3 »

Regalio al Mucaro Menum 5 »

Tutto ps 57 16

Dépense à Jérusalem :

Spesa fatta per il sige dal giorno del suo arrivo a Gierusalemme

ali 4 di ottobre 1806.

Piast. Par.

11 giorno del suo arrivo, per cavaleria da Rama, a Gierusalemme 015

Compania per li Arabi, 6 isolote per testa 013 20

Cadi... a 10 M' 000 30

Al Muccaro 001 20

Cavalcatura per Michelle andare, e ritornar da Rama 008 20

4 Cavalli per andare a Retlemme, e al Giordano = 080

Al portinaro délia città 001 25

Apertura del Srao-Sepolcro 001 25

Regalio alli portinari del Smo-Sepolcro 7 persone 030

Alli figlio, che chiamano li Turehi per aprire la porta 001 25

Al Chavas del governatore per avère accompagniato il sige dentro délia

città, e fuori a cavallo 008

Item. A un Dalati, cioe, guardia del Zambarakgi Pari 004

Per 5 cavalli per andare al Monte Olibete, e altri luoghi, et seconda

volte al Potzo di Jeremia, e la madona 016 30

Piast. Par.

Al genisero per companiare il sige a Betlemme 003 20

Item. Al genisero per avère andato col sige per la città 001

12 ottobre per la apertura del Sm<>-Sepolcro 001 35

Spese fat te da Michel, per ordine del Sige.

Piast. Par.

In vari luoghi

In tabaeo per li villani, et la compania nel viagio per il Giordano, e

per li villani di S" Saba 006 20

In candelle per Sn Saba, e servitori 006

Per li sacrestani greci, e altri 006 20

Regallo nella casa délia Madona, e serolio, e nella casa di Simione, e

nel convento delli Suriani, e nel spitale di S1» Elena, e nella casa di

Anas, e nella singoga delli Ebrei 009 10

Item. Regallo nel convento delli Armeni di Sn Giacomo, alli servitori,

sacrestino, e genisari 028

Regallo nel Sepolcro délia Madona alli sacrestani, e nel Monte-Olibette . 008 10

Al servitore del governatore il negro, e nel castello 005 20

Per lavare la robba del sige e suoi servitori 003

Alli poveri in tutto il giro 005 15

Regallo nel convento delli Greci in cliiesa al sacrestano, e alli servitori,

et alli geniseri 018

4 cavalcature per il sige, suo dragomano, suo servitore, e Michèle da

Gierusalemme fino a Giaffa, e quella di Michèle per andare, e ritor-

nare la seconda volta 046

Compania a 6 isolote, ogni persona delli sig» 013 20

Villano 003

Cafarro 004 24

Regallo alli geniseri 020

Regallo a Goch di Sn Geremia 050

Regallo alli dragomani 030

Regallo al communiere 010

Al Portinaro Malia 005

Al Spenditare 005

ïn Betlemmne una cavalcatura per la provisione del Giordano, orzo

4 Arabi, due villani : regallo alli capi, e servitori 172

Ali-Agha flglio d'abugiahfar 1 50

Item. Zbirri, poveri, e guardie nel calare al Smo-Sepolcro l'ultimo

giorno , 010

A Mechele Casar 80 : Alcucsnaro 20 100

Il faut donc d'abord réduire ce grand nombre de pèlerins, du

moins quant aux catholiques, à très-peu de chose, ou à rien du tout : car sept, douze, vingt, trente, même cent pèlerins, ne valent pas la peine d'être comptés.

Mais, si cette douzaine de pèlerins qui paraissaient chaque année au Saint-Sépulcre, il y a un ou deux siècles, étaient de pauvres voyageurs, les pères de Terre-Sainte ne pouvaient guère s'enrichir de leur dépouille. Écoutons le sincère Doubdan :

« Les religieux qui y demeurent (au couvent de Saint-Sauveur) (( militants sous la règle de Saint-François, y gardent une pauvreté « très-étroite, et ne vivent que des aumônes et charités qu'on « leur envoie de la chrétienté, et que les pèlerins leur donnent, « chacun selon ses facultés; mais, comme ils sont éloignés de leur « pays, et ne savent les grandes dépenses qui leur restent à faire « pour le retour, aussi n'y laissent-ils pas de grandes aumônes ; « ce qui n'empêche pas qu'ils n'y soient reçus et traités avec grande « charité l. »

Ainsi les pèlerins de Terre-Sainte qui doivent laisser des trésors à Jérusalem ne sont point des pèlerins catholiques ; ainsi la partie de ces trésors qui devient l'héritage des couvents ne tombe point entre les mains des religieux latins. Si ces religieux reçoivent des aumônes de l'Europe, ces aumônes, loin de les enrichir, ne suffisent pas à la conservation des lieux saints qui croulent de toutes parts, et qui seront bientôt abandonnés faute de secours. La pauvreté de ces religieux est donc prouvée parle témoignage unanime des voyageurs. J'ai déjà parié de leurs souffrances; s'il en faut d'autres preuves, les voici :

« Tout ainsi, dit le père Roger, que ce fut un religieux français « qui eut possession des saints lieux de Jérusalem, aussi le pre- « mier religieux qui a souffert le martyre fut un Français nommé « frère Limin, de la province de Touraine, lequel fut décapité au « Grand-Caire. Peu de temps après, frère Jacques et frère Jérémie « furent mis à mort hors les portes de Jérusalem. Frère Conrad « d'Alis Barthélémy, du mont Politian, de la province de Toscane, « fut fendu en deux, depuis la tête jusqu'en bas, dans le Grand- « Caire. Frère Jean d'Éther, Espagnol de la province de Castille, « fut taillé en pièces par le bâcha de Casa. Sept religieux furent

1 Chap. xlvii, p. 376.

« décapités par le sultan d'Égypte. Deux religieux furent écorchés « tout vifs en Syrie.

« L'an 1637, les Arabes martyrisèrent toute la communauté des « frères qui étaient au sacré mont de Sion, au nombre de douze. « Quelque temps après, seize religieux, tant clercs que laïques, fu- « rent menés de Jérusalem en prison à Damas (ce fut lorsque « Cypre fut pris par le roi d'Alexandrie), et y demeurèrent cinq (( ans, tant que l'un après l'autre y moururent de nécessité. Frère « Gosme de Saint-François fut tué par les Turcs à la porte du « Saint-Sépulcre, où il prêchait la foi chrétienne. Deux autres « frères, à Damas, reçurent tant de coups de bâton qu'ils mouru- « rent sur la place. Six religieux furent mis à mort par les Arabes, « une nuit qu'ils étaient à matines au couvent bâti à Anathot, en « la maison du prophète Jérémie, qu'ils brûlèrent ensuite. Ce se- « rait abuser de la patience du lecteur, de déduire en particulier « les souffrances et les persécutions que nos pauvres religieux ont « souffertes depuis qu'ils ont eu en garde les saints lieux. Ce qui « continue avec augmentation, depuis l'an 1627 que nos religieux « y ont été établis, comme on pourra connaître par les choses qui « suivent, etc. 4. »

L'ambassadeur Deshayes tient le même langage sur les persécutions que les Turcs font éprouver aux pères de Terre-Sainte.

« Les pauvres religieux qui les servent sont aussi réduits aucu- « nés fois à de si grandes extrémités, faute d'être assistés de la « chrétienté, que leur condition est déplorable. Ils n'ont pour tout « revenu que les aumônes qu'on leur envoie, qui ne suffisent pas « pour faire la moitié de la dépense à laquelle ils sont obligés; « car, outre leur nourriture et le grand nombre de luminaires (( qu'ils entretiennent, il faut qu'ils donnent continuellement aux « Turcs, s'ils veulent vivre en paix; et, quand ils n'ont pas le moyen « de satisfaire à leur avarice, il faut qu'ils entrent en prison.

« Jérusalem est tellement éloignée de Constantinople, que l'am- « bassadeur du roi qui y réside ne saurait avoir nouvelles des op- « pressions qu'on leur fait, que longtemps après. Cependant ils « souffrent et endurent s'ils n'ont de l'argent pour se rédimer ; et « bien souvent les Turcs ne se contentent pas de les travailler en

1 Description de la Terre-Sainte, p. 43G.

« leurs personnes, mais encore ils convertissent leurs églises en « mosquées *. »

Je pourrais composer des volumes entiers de témoignages semblables consignés dans les Voyages en Palestine ; je n'en produirai plus qu'un, et il sera sans réplique.

Je le trouve, ce témoignage, dans un monument d'iniquité et d'oppression peut-être unique sur la terre, monument d'une autorité d'autant plus grande, qu'il était fait pour demeurer dans un éternel oubli.

Les pères m'avaient permis d'examiner la bibliothèque et les archives de leur couvent. Malheureusement ces archives et cette bibliothèque furent dispersées il y a près d'un siècle : un pacha fit mettre aux fers les religieux, et les emmena captifs à Damas. Quelques papiers échappèrent à la dévastation ; en particulier les firmans que les pères ont obtenus, soit de la Porte, soit des souverains de l'Égypte, pour se défendre contre l'oppression des peuples et des gouverneurs.

Ce carton curieux est intitulé :

Registro delli Capitolazioni, Cattiscerifi, Baratti, Comandamenti , Oggetti, Attestazioni, Sentenze, Ordini dei Basciu', Giudici et Polizze, che si trova.no nel- V archivio di questa procura générale di Terra-Santa.

Sous la lettre H, n° 1, p. 369, on lit :

lnstrumento de] re saraceno Muzafar contiene : che non sia dimandato del vino da i religiosi franchi. Dato alli 13 délia luna di Regeb delT anno 414.

êous le n° 2 :

Instrumente) del re saraceno Matamad contiene : che li religiosi franchi non siano molestati. Dato alli 2 di Sciaval del anno 501 .

Sous le n° 5, p. 370 :

lnstrumento con la sua copia del re saraceno Amed Ciakmak contiene : che li religiosi franchi non paghino a quei ministri, che non vengono per gli affari dei frati... possino sepelire i loro morti, possino fare vino, provizione... non siano obligati a montare cavalli per forza in Rama; non diano visitate loro possessioni; che nessuno pretenda d'esser loro drogmanno, se non alcuno appoggio. Dato alli 10 di Sefer 609.

1 Voyage du Levant, p. 409.

Plusieurs firmans commencent ainsi :

Copia auteuticata d'un commendamento ottenuto ad instanza dell' ambasciadore di Francia, etc.

On voit donc les malheureux pères gardiens du tombeau de Jésus-Christ uniquement occupés, pendant plusieurs siècles, à se défendre, jour par jour, de tous les genres d'insultes et de tyrannie. Il faut qu'ils obtiennent la permission de se nourrir, d'ensevelir leurs morts, etc. ; tantôt on les force de monter à cheval, sans nécessité, afin de leur faire payer des droits ; tantôt un Turc se déclare leur drogman malgré eux, et exige un salaire de la communauté. On épuise contre ces infortunés moines les inventions les plus bizarres du despotisme oriental l. En vain ils obtiennent à prix d'argent des ordres qui semblent les mettre à couvert de tant d'avanies ; ces ordres ne sont point exécutés : chaque année voit une oppression nouvelle, et exige un nouveau firman. Le commandant prévaricateur, le prince, protecteur en apparence, sont deux tyrans qui s'entendent, l'un pour commettre une injustice avant que la loi soit faite, l'autre pour vendre à prix d'or une loi qui n'est donnée que quand le crime est commis. Le registre des firmans des pères est un livre bien précieux, bien digne à tous égards de la bibliothèque de ces apôtres qui, au milieu des tribulations, gardent avec une constance invincible le tombeau de Jésus-Christ. Les pères ne connaissaient pas la valeur de ce catalogue évangélique ; ils ne croyaient pas qu'il pût m'intéresser ; ils n'y voyaient rien de curieux : souffrir leur est si naturel qu'ils s'étonnaient de mon étonnement. J'avoue que mon admiration pour tant de malheurs si courageusement supportés, était grande et sincère ; mais combien aussi j'étais touché en retrouvant sans cesse cette formule : Copie d'un firman obtenu à la sollicitation de M. V Ambassadeur de France, etc. ! Honneur à un pays qui, du sein de l'Europe, veille jusqu'au fond de l'Asie à la défense du misérable, et protège le faible contre le fort ! Jamais ma patrie ne m'a semblé plus belle et plus glorieuse que lorsque j'ai retrouvé les actes de sa bienfaisance, cachés à Jérusalem dans le registre où

1 On voulut une fois massacrer deux religieux à Jérusalem parce qu'un chat était tombé dans la citerne du couvent. [Roger, p. 330.)

sont inscrites les souffrances ignorées et les iniquités inconnues de l'opprimé et de l'oppresseur.

J'espère que mes sentiments particuliers ne m'aveugleront jamais au point de méconnaître la vérité : il y a quelque chose qui marche avant toutes les opinions; c'est la justice. Si,un philosophe faisait aujourd'hui un bon ouvrage ; s'il faisait quelque chose de mieux, une bonne action; s'il montrait des sentiments nobles et élevés, moi chrétien, je lui applaudirais avec franchise. Et pourquoi un philosophe n'en agirait-il pas ainsi avec un chrétien ? Fautil, parce qu'un homme porte un froc, une longue barbe, une ceinture de corde, ne lui tenir compte d'aucun sacrifice ? Quant à moi, j'irais chercher une vertu aux entrailles de la terre, chez un adorateur de Wishnou ou du grand Lama, afin d'avoir le bonheur de l'admirer : les actions généreuses sont trop rares aujourd'hui pour ne pas les honorer sous quelque habit qu'on les découvre, et pour regarder de si près à la robe du prêtre ou au manteau du philosophe.

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