VOYAGE D'EGYPTE
Je me trouvai fort embarrassé à mon retour à Jaffa : il n'y avait pas un seul vaisseau dans le port. Je flottais entre le dessein d'aller m'embarquer à Saint-Jean d'Acre et celui de me rendre en Egypte par terre. J'aurais beaucoup mieux aimé exécuter ce dernier projet, mais il était impraticable. Cinq partis armés se disputaient alors les bords du Ni] : Ibraïm-Bey dans la Haute-Égypte, deux autres petits beys indépendants, le pacba de la Porte au Caire, une troupe d'Albanais révoltés, El-Fy-Bey dans la Basse-Égypte. Ces différents partis infestaient les chemins : et les Arabes, profitant de la confusion, achevaient de fermer tous les passages.
La Providence vint à mon secours. Le surlendemain de mon arrivée à Jaffa. comme je me préparais à partir pour Saint-Jean d'Acre, on vit entrer dans le port une saïque. Cette saïque de l'échelle de Tripoli de Syrie était sur son lest, et s'enquérait d'un chargement. Les pères envoyèrent chercher le capitaine : il consentit à me porter à Alexandrie, et nous eûmes bientôt conclu notre traité. J'ai conservé ce petit traité écrit en arabe. M. Langlès, si connu par son érudition dans les langues orientales, l'a jugé digne d'être mis sous les yeux des savants, à cause de plusieurs singularités. Il a eu la complaisance de le traduire lui-même, et j'ai fait graver l'original :
LUI (Dieu).
« Le but de cet écrit et le motif qui l'a fait tracer est que, le jour et la « date désignés ci-après1, nous soussignés avons loué notre bâtiment « au porteur de ce traité, le signor Francesko (Français), pour aller de
1 Le jour et la date, c'est-à-dire l'année, yeoiim, oùé, tùrikh, ont été oubliés. Outre cette omission, nous avons remarqué plusieurs fautes d'orthographe assez graves, dont on trouvera la rectification au bas du fac-similé de l'original arabe. [Note de M. Lan g les.)
« l'échelle d'Yâfâ à Alexandrie, à condition qu'il n'entrera dans aucun « autre port, et qu'il ira droit à Alexandrie, à moins qu'il ne soit forcé « par le mauvais temps de surgir dans quelque échelle. Le nolis de ce « bâtiment est de quatre cent quatre-vingts ghrouch (piastres) au lion, « lesquels valent chacun quarante pârah *. Il est aussi convenu entre « eux que le nolis susdit ne sera acquitté que lorsqu'ils seront entrés « à Alexandrie. Arrêté et convenu entre eux, et cela devant les témoins « soussignés. Témoins :
« Le séïd (le sieur) Mousthafa êl Bâbâ ; le séïd Hhocéïn Chetmâ. — « Le réïs (patron) Hhannà Demitry (Jean Démétrius), de Tripoly de « Syrie, affirme la vérité du contenu de cet écrit.
« Le réïs (patron) Hhannâ a touché, sur le montant du nolis ci-dessus « énoncé, la somme de cent quatre-vingts ghrouch au lion; le reste, « c'est-à-dire les trois cents autres ghrouch, lui seront payés à Alexan- « drie; et comme ils servent d'assurance pour le susdit bâtiment depuis « Yâfâ jusqu'à Alexandrie, ils restent dans la bourse du signor Fran- « cesko, pour cette seule raison. II est convenu, en outre, que le patron « leur fournira, à un juste prix, de l'eau, du feu pour faire la cuisine, « et du sel, ainsi que toutes les provisions dont ils pourraient manquer, « et les vivres. »
Ce ne fut pas sans un véritable regret que je quittai mes vénérables hôtes le 16 octobre. Un des pères me donna des lettres de recommandation pour l'Espagne ; car mon projet était, après avoir vu Cartilage, de finir mes courses par les ruines de l'Alhambra. Ainsi ces religieux, qui restaient exposés à tous les outrages, songeaient encore à m'ôtre utiles au delà des mers et dans leur propre patrie.
Avant de quitter Jaffa, j'écrivis à M. Pillavoine, consul de France à Saint-Jean d'Acre, la lettre suivante :
<t Jaffa, ce 16 octobre 1806.
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous envoyer la lettre de recommandation que mon- « sieur l'ambassadeur de France à Constantinople m'avait remise pour « vous. La saison étant déjà très-avancée, et mes affaires me rappelant
1 Quoiqu'on ait employé ici le mot arabe fadhdhah, qui signifie proprement de l'argent, ce mot désigne ici la très-petite pièce de monnaie connue en Égypte sous le nom de pârah ou meydyn, évaluée à 8 deniers -f dans Y Annuaire de la République française, publié au Caire en l'an IX. Suivant le même ouvrage, page 60, la piastre turque, le ghrouch de 40 pârah, vaut 1 liv. 8 sous 6 deniers f. {Note de M. Langlès.)
« dans notre commune patrie, je me vois forcé de partir pour Alexan- « drie. Je perds à regret l'occasion de faire votre connaissance. J'ai vice sité Jérusalem; j'ai été témoin des vexations que le pacha de Damas « fait éprouver aux religieux de Terre-Sainte. Je leur ai conseillé, « comme vous, la résistance. Malheureusement ils ont connu trop tard « tout l'intérêt que l'Empereur prend à leur sort. Ils ont donc encore « cédé en partie aux demandes d'Abdallah : il faut espérer qu'ils auront <( plus de fermeté l'année prochaine. D'ailleurs, il m'a paru qu'ils « n'avaient manqué cette année ni de prudence ni de courage.
« Vous trouverez, Monsieur, deux autres lettres jointes à la lettre de « monsieur l'ambassadeur: Tune m'a été remise par M. Dubois, négociant ; « je tiens l'autre du drogman de M. Vial, consul de France à Modon.
« J'ose prendre encore, Monsieur, la liberté de vous recommander « M. D... que j'ai vu ici. On m'a dit qu'il était honnête homme, pauvre « et malheureux : ce sont là trois grands titres à la protection de la « France.
« Agréez, Monsieur, je vous prie, etc.
« F. A. de Ch. »
Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m'embarquai le 16, à huit heures du soir. La mer était grosse et le vent peu favorable. Je restai sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa. J'avoue que j'éprouvais un certain sentiment de plaisir, en pensant que je venais d'accomplir un pèlerinage que j'avais médité depuis si longtemps. J'espérais mettre bientôt à fin cette sainte aventure, dont la partie la plus hasardeuse me semblait achevée. Quand je songeais que j'avais traversé presque seul le continent et les mers de la Grèce ; que je me retrouvais encore seul, dans une petite barque, au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne, comme la chose du monde la plus facile : je me trompais pourtant.
Je me retirai dans la chambre du capitaine, lorsque nous eûmes perdu de vue les lumières de Jaffa, et que j'eus salué pour la dernière fois les rivages de la Terre-Sainte ; mais le lendemain, à la pointe du jour, nous découvrîmes encore la cô te en face de Gaza, car le capitaine avait fait route au midi. L'aurore nous amena une forte brise de l'orient, la mer devint belle, et nous mîmes le cap à l'ouest. Ainsi je suivais absolument le chemin qu'Ubalde et le Danois avaient parcouru pour aller délivrer Renaud. Mon bateau
n'était guère plus grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j'étais conduit parla fortune. Ma navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre jours, et jamais je n'ai fait sur les flots une course plus agréable et plus rapide. Le ciel fut constamment pur, le vent bon, la mer brillante. On ne changea pas une seule fois la voile. Cinq hommes composaient l'équipage de la saïque, y compris le capitaine ; gens moins gais que mes Grecs de Pile de Tino, mais en apparence plus habiles. Des vivres frais, des grenades excellentes, du vin de Chypre, du café de la meilleure qualité nous tenaient dans l'abondance et dans la joie. L'excès de ma prospérité aurait dû me causer des alarmes; mais, quand j'aurais eu l'anneau de Polycrate, je me serais bien gardé de le jeter dans la mer, à cause du maudit esturgeon.
Il y a dans la vie du marin quelque chose d'aventureux qui nous plaît et qui nous attache. Ce passage continuel du calme à l'orage, ce changement rapide des terres et des cieux, tiennent éveillée l'imagination du navigateur. Il est lui-même, dans ses destinées, l'image de l'homme ici-bas : toujours se promettant de rester au port, et toujours déployant ses voiles ; cherchant des îles enchantées où il n'arrive presque jamais, et dans lesquelles il s'ennuie s'il y touche ; ne parlant que de repos, et n'aimant que les tempêtes ; périssant au milieu d'un naufrage, ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir suivre le vaisseau.
Nous traversâmes le 17 et le 18 le golfe de Damiette : cette ville remplace à peu près l'ancienne Péluse. Quand un pays offre de grands et nombreux souvenirs, la mémoire, pour se débarrasser des tableaux qui l'accablent, s'attache à un seul événement; c'estce qui m'arriva en passant le golfe de Péluse : je commençai par remonter en pensée jusqu'aux premiers Pharaons, et je finis par ne pouvoir plus songer qu'à la mort de Pompée : c'est selon moi le plus beau morceau de Plutarque et d'Amyot, son traducteur l.
Le 19 à midi, après avoir été deux jours sans voir la terre, nous aperçûmes un promontoire assez élevé, appelé le cap Brûlos, et formant la pointe la plus septentrionale du Delta. J'ai déjà remarqué, au sujet du Granique, que l'illusion des noms est une chose prodigieuse : le cap Brûlos ne me présentait qu'un petit monceau
1 Voyez la note 0, à la fin du volume.
de sable ; mais c'était l'extrémité de ce quatrième continent, le seul qui me restât à connaître; c'était un coin de cette Égypte, berceau des sciences, mère des religions et des lois : je n'en pouvais détacher les yeux.
Le soir même, nous eûmes, comme disent les marins, connaissance de quelques palmiers qui se montraient dans le sud-ouest, et qui paraissaient sortir de la mer ; on ne voyait point le sol qui les portait. Au sud, on remarquait une masse noirâtre et confuse, accompagnée de quelques arbres isolés : c'étaient les ruines d'un village, triste enseigne des destinées de PÉgypte.
Le 20, à cinq heures du matin, j'aperçus sur la surface verte et ridée de la mer une barre d'écume, et de l'autre côté de cette barre une eau pâle et tranquille. Le capitaine vint me frapper sur l'épaule, et me dit en langue franque : « Nilo ! » Bientôt après nous entrâmes et nous courûmes dans ces eaux fameuses, dont je voulus boire, et que je trouvai salées. Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l'emplacement de Rosette ; mais le plan même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressemblaient aux lagunes des Florides : l'aspect en était tout différent de celui des côtes de la Grèce et de la Syrie, et rappelait l'effet d'un horizon sous les tropiques.
A dix heures nous découvrîmes enfin, au-dessous de la cime des palmiers, une ligne de sable qui se prolongeait à l'ouest jusqu'au promontoire d'Aboukir, devant lequel il nous fallait passer pour arriver à Alexandrie. Nous nous trouvions alors en face même de l'embouchure du Nil, à Rosette, et nous allions traverser le Bogâz. L'eau du fleuve était dans cet endroit d'un rouge tirant sur le violet, de la couleur d'une bruyère en automne : le Nil, dont la crue était finie, commençait à baisser depuis quelque temps. Une vingtaine de gerbes ou bateaux d'Alexandrie se tenaient à l'ancre dans le Bogâz, attendant un vent favorable pour franchir la barre et remonter à Rosette.
En cinglant toujours à l'ouest, nous parvînmes à l'extrémité du dégorgement de cette immense écluse. La ligne des eaux du fleuve et celle des eaux de la mer ne se confondaient point ; elles étaient distinctes, séparées ; elles écumaient en se rencontrant, et semblaient se servir mutuellement de rivages *.
1 Voyez, pour la description de l'Ëgypte, tout le onzième livre des Martyrs.
A cinq heures du soir, la côte, que nous avions toujours à notre gauche, changea d'aspect. Les palmiers paraissaient alignés sur la rive, comme ces avenues dont les châteaux de France sont décorés : la nature se plaît ainsi à rappeler les idées de la civilisation dans le pays où cette civilisation prit naissance et où régnent aujourd'hui l'ignorance et la barbarie. Après avoir doublé la pointe d'Aboukir, nous fûmes, peu à peu, abandonnés du vent, et nous ne pûmes entrer que de nuit dans le port d'Alexandrie. Il était onze heures du soir quand nous jetâmes l'ancre dans le port marchand, au milieu des vaisseaux mouillés devant la ville. Je ne voulus point descendre à terre, et j'attendis le jour sur le pont de notre saïque.
J'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions. J'entrevoyais à ma droite des vaisseaux, et le château qui remplace la tour du Phare ; à ma gauche, l'horizon me semblait borné par des collines, des ruines et des obélisques que je distinguais à peine au travers des ombres ; devant moi s'étendait une ligne noire de murailles et de maisons confuses : on ne voyait à terre qu'une seule lumière, et l'on n'entendait aucun bruit. C'était là pourtant cette Alexandrie, rivale de Memphis et de Thèbes, qui compta trois millions d'habitants, qui fut le sanctuaire des Muses, et que les bruyantes orgies d'Antoine et de Gléopâtre faisaient retentir dans les ténèbres. Mais en vain je prêtais l'oreille, un talisman fatal plongeait dans le silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c'est le despotisme qui éteint toute joie, et qui ne permet pas même un cri à la douleur. Et quel bruit pourrait-il s'élever d'une ville dont un tiers au moins est abandonné, dont l'autre tiers est consacré aux sépulcres, et dont le tiers animé, au milieu de ces deux extrémités mortes, est une espèce de tronc palpitant qui n'a pas même la force de secouer ses chaînes entre des ruines et des tombeaux ?
Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de la saïque me porta à terre, et je me fis conduire chez .M. Drovetti, consul de France à Alexandrie. Jusqu'à présent j'ai parlé de nos consuls dans le Levant avec la reconnaissance que je leur dois ; ici j'irai plus loin, et je dirai que j'ai contracté avec M. Drovetti une liaison qui est devenue une véritable amitié. M. Drovetti, militaire distingué et né dans la belle Italie, me reçut avec cette simplicité qui caractérise le soldat, et cette chaleur qui tient à l'influence d'un heureux soleil. Je ne sais si, dans le désert où il habite, cet écrit lui tom-
bera entre les mains ; je le désire, afin qu'il apprenne que le temps n'affaiblit point chez moi les sentiments ; que je n'ai point oublié L'attendrissement qu'il me montra lorsqu'il me dit adieu au rivage : attendrissement bien noble, quand on en essuie comme lui les marques avec une main mutilée au service de son pays ! Je n'ai ni crédit, ni protecteurs, ni fortune ; mais, si j'en avais, je ne les emploierais pour personne avec plus de plaisir que pour M. Drovetti.
On ne s'attend point sans doute à me voir décrire l'Égypte : j'ai parlé avec quelque étendue des ruines d'Athènes, parce qu'après tout, elles ne sont bien connues que des amateurs des arts ; je me suis livré à de grands détails sur Jérusalem, parce que Jérusalem était l'objet principal de mon voyage. Mais que dirais-je de l'Égypte? Qui ne l'a point vue aujourd'hui ? Le Voyage de M. de Volney en Egypte est un véritable chef-d'œuvre dans tout ce qui n'est pas érudition : l'érudition a été épuisée par Sicard, Norden, Pococke, Shaw, Niebuhr et quelques autres; les dessins de M. Denon et les grands tableaux de l'institut d'Égypte ont transporté sous nos yeux les monuments de Thèbes et de Memphis ; enfin, j'ai moi-même dit ailleurs tout ce que j'avais à dire sur l'Égypte. Le livre des Martyrs où j'ai parlé de cette vieille terre est plus complet touchant l'antiquité que les autres livres du même ouvrage. Je me bornerai donc à suivre, sans m'arrêter, les simples dates de mon journal.
M. Drovetti me donna un logement dans la maison du consulat, bâtie presque au bord de la mer, sur le port marchand. Puisque j'étais en Egypte, je ne pouvais pas en sortir sans avoir au moins vu le Nil et les Pyramides. Je priai M. Drovetti de me noliser un bâtiment autrichien pour Tunis, tandis que j'irais contempler le prodige d'un tombeau. Je trouvai à Alexandrie deux Français trèsdistingués, attachés à la légation de M. de Lesseps, qui devait, je crois, prendre alcrs le consulat général de l'Égypte, et qui, si je ne me trompe, est resté depuis à Livourne : leur intention étant aussi d'aller au Caire, nous arrêtâmes une gerbe, où nous nous embarquâmes le 23 pour Rosette. M. Drovetti garda Julien qui avait la fièvre, et me donna un janissaire : je renvoyai Jean à Constantinople, sur un vaisseau grec qui se préparait à faire voile.
Nous partîmes le soir d'Alexandrie, et nous arrivâmes dans la nuit au Bogâz de Rosette. Nous traversâmes la barre sans accident.
Au lever du jour, nous nous trouvâmes à l'entrée du fleuve : nous abordâmes, le cap à notre droite. Le Nil était dans toute sa beauté ; il coulait à plein bord, sans couvrir ses rives ; il laissait voir, le long de son cours, des plaines verdoyantes de riz, plantées de palmiers isolés qui représentaient des colonnes et des portiques. Nous nous rembarquâmes et nous touchâmes bientôt à Rosette. Ce fut alors que j'eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu'un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n'est point de beaux pays sans l'indépendance ; le ciel le plus serein est odieux si l'on est enchaîné sur la terre. Je ne trouvais dignes de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie : je voyais les restes des monuments 1 d'une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords du Nil ; je songeais en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d'un si brillant soleil ; avec cette différence que les chevaliers, malheureux à la journée de Massoure, furent vengés par les soldats à la bataille des Pyramides. Au reste, quoique je fusse charmé de rencontrer une grande rivière et une fraîche verdure, je ne fus pas très-étonné, car c'étaient absolument là mes fleuves de la Louisiane et mes savanes américaines : j'aurais désiré retrouver aussi les forêts où je plaçai les premières illusions de ma vie.
M. de Saint-Marcel, consul de France à Rosette, nous reçut avec une grande politesse : M. Gaffe, négociant français et le plus obligeant des hommes, voulut nous accompagner jusqu'au Caire. Nous fîmes notre marché avec le patron d'une grande barque ; il nous loua la chambre d'honneur ; et, pour plus de sûreté, nous nous associâmes un chef albanais. M. de Choiseul a parfaitement représenté ces soldats d'Alexandre :
a Ces fiers Albanais seraient encore des héros, s'ils avaient un « Scanderbeg à leur tête ; mais ils ne sont plus que des brigands « dont l'extérieur annonce la férocité. Ils sont tous grands, lestes « et nerveux ; leur vêtement consiste en des culottes fort amples, « un petit jupon, un gilet garni de plaques, de chaînes ëtdeplu- « sieurs rangs de grosses olives d'argent ; ils portent des brode-
1 On voit encore en Égypte plusieurs fabriques élevées par les Français.
« quins attachés avec des courroies qui montent quelquefois jusce qu'aux genoux, pour tenir sur les mollets des plaques qui en « prennent la forme, et les préservent du frottement du cheval. « Leurs manteaux, galonnés et tailladés de plusieurs couleurs, « achèvent de rendre cet habillement très-pittoresque ; ils n'ont « d'autre coiffure qu'une calotte de drage rouge, encore la quit- « tent-ils en courant au combat 4. »
Les deux jours que nous passâmes à Rosette furent employés à visiter cette jolie ville arabe, ses jardins et sa forêt de palmiers. Savary a un peu exagéré les agréments de ce lieu; cependant il n'a pas menti autant qu'on l'a voulu faire croire. Le pathos de ses descriptions a nui à son autorité comme voyageur ; mais c'est justice de dire que la vérité manque plus à son style qu'à son récit.
Le 26, à midi, nous entrâmes dans notre barque, où il y avait un grand nombre de passagers turcs et arabes. Nous courûmes au large, et nous commençâmes à remonter le Nil. Sur notre gauche, un marais verdoyant s'étendait à perte de vue ; à notre droite, une lisière cultivée bordait le fleuve, et par delà cette lisière on voyait le sable du désert. Des palmiers clair-semés indiquaient çà et là des villages, comme les arbres plantés autour des cabanes dans les plaines de la Flandre. Les maisons de ces villages sont faites de terre, et élevées sur des monticules artificiels : précaution inutile, puisque souvent, dans ces maisons, il n'y a personne à sauver de l'inondation du Nil. Une partie du Delta est en friche; des milliers de Fellahs ont été massacrés par les Albanais ; le reste a passé dans la Haute-Égypte.
Contrariés par le vent et par la rapidité du courant, nous employâmes sept mortelles journées à remonter de Rosette au Caire. Tantôt nos matelots nous tiraient à la cordelle, tantôt nous marchions à l'aide d'une brise du nord qui ne soufflait qu'un moment. Nous nous arrêtions souvent pour prendre à bord des Albanais : il nous en arriva quatre dès le second jour de notre navigation, qui s'emparèrent de notre chambre : il fallut supporter leur brutalité et leur insolence. Au moindre bruit, ils montaient sur le pont, prenaient leurs fusils, et, comme des insensés, avaient l'air de
1 Voyage de la Grèce. Le fond du vêtement des Albanais est blanc, et les galons sont rouges.
vouloir faire la guerre à des ennemis absents. Je les ai vus coucher en joue des enfants qui couraient sur la rive en demandant l'aumône : ces petits infortunés s'allaient cacher derrière les ruines de leurs cabanes, comme accoutumés à ces terribles jeux. Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre, s'asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournaient le visage vers la Mecque, et faisaient, au milieu des champs, des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans, moitié chrétiens, criaient : « Mahomet ! et Vierge Marie! », tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes, avalaient de grandes cruches de vin, lâchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.
Est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de différence entre des hommes ? Quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides musulmans, ces Fellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut un peuple si industrieux, si paisible, si sage ; un peuple dont Hérodote et surtout Diodore se sont plu à nous peindre les coutumes et les mœurs ! Y a-t-il, dans aucun poëme, un plus beau tableau que celui-ci ?
« Dans les premiers temps, les rois ne se conduisaient point en « Égypte, comme chez les autres peuples où ils font tout ce qu'ils « veulent sans être obligés de suivre aucune règle ni de prendre « aucun conseil : tout leur était prescrit par les lois, non-seule- « ment à l'égard de l'administration du royaume, mais encore par « rapport à leur conduite particulière. Ils ne pouvaient point se « faire servir par des esclaves achetés ou même nés dans leur « maison; mais on leur donnait les enfants des principaux d'entre « les prêtres, toujours au-dessus de vingt ans, et les mieux élevés « de la nation, afin que le roi, voyant jour et nuit autour de sa per- « sonne la jeunesse la plus considérable de l'Égypte, ne fît rien a de bas, et qui fût indigne de son rang. En effet, les princes « ne se jettent si aisément dans toutes sortes de vices que parce « qu'ils trouvent des ministres toujours prêts à servir leurs pas- « sions. Il y avait surtout des heures du jour et de la nuit où le roi « ne pouvait disposer de lui, et était obligé de remplir les devoirs « marqués par les lois. Au point du jour, il devait lire les lettres « qui lui étaient adressées de tous côtés, afin qu'instruit par lui-
« môme des besoins de son royaume, il pût pourvoir à tout et re- « médier à tout. Après avoir pris le bain, il se revêtait d'une robe « précieuse et des autres marques de la royauté, pour aller sa- « crifier aux dieux. Quand les victimes avaient été amenées à l'au- « tel, le grand prêtre, debout et en présence de tout le peuple, « demandait aux dieux à haute voix qu'ils conservassent le roi, et « répandissent sur lui toute sorte de prospérité, parce qu'il gou- « vernait ses sujets avec justice. Il insérait ensuite dans sa prière « un dénombrement de toutes les vertus propres à un roi, en con- « tinuant ainsi : Parce qu'il est maître de lui-même, magnanime, « bienfaisant, doux envers les autres, ennemi du mensonge; ses « punitions n'égalent point les fautes, et ses récompenses passent « les services. Après avoir dit plusieurs choses semblables, il « condamnait les manquements où le roi était tombé par igno- « rance. Il est vrai qu'il en disculpait le roi même ; mais il char- « geait d'exécrations les flatteurs et tous ceux qui lui donnaient « de mauvais conseils. Le grand prêtre en usait de cette manière, « parce que les avis mêlés de louanges sont plus efficaces que les « remontrances amères, pour porter les rois à la crainte des « dieux et à l'amour de la vertu. Ensuite de cela, le roi ayant sa- <c crifié et consulté les entrailles de la victime, le lecteur des livres « sacrés lui lisait quelques actions, ou quelques paroles remar- « quables des grands hommes, afin que le souverain de la répu- « blique, ayant l'esprit plein d'excellents principes, en fît usage « dans les occasions qui se présenteraient à lui. »
C'est bien dommage que l'illustre archevêque de Cambrai, au lieu de peindre une Égypte imaginaire, n'ait pas emprunté ce tableau, en lui donnant les couleurs que son heureux génie aurait su y répandre. Faydit a raison sur ce seul point, si l'on peut avoir raison quand on manque absolument de décence, de bonne foi et de goût. Mais il aurait toujours fallu que Fénelon conservât, à tout prix, le fond des aventures par lui inventées et racontées dans le style le plus antique : l'épisode de Termosiris vaut seul un long poëme :
« Je m'enfonçai dans une sombre forêt, où j'aperçus tout à « coup un vieillard qui tenait un livre dans sa main. Ce vieillard « avait un grand front chauve et un peu ridé ; une barbe blanche « pendait jusqu'à sa ceinture; sa taille était haute et majestueuse;
(f son teint était encore frais et vermeil ; ses yeux étaient vifs et <( perçants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais « je n'ai vu un si vénérable vieillard : il s'appelait Termosiris »
Nous passâmes par le canal de Ménouf, ce qui m'empêcha de voir le beau bois de palmiers qui se trouve sur la grande branche de l'ouest ; mais les Arabes infestaient alors le bord occidental de cette branche qui touche au désert libyque. En sortant du canal de Ménouf, et continuant de remonter le fleuve, nous aperçûmes, à notre gauche, fa crête du mont Moqattam, et à notre droite, les hautes dunes de sable de la Libye. Bientôt, dans l'espace vide que laissait l'écartement de ces deux chaînes de montagnes, nous découvrîmes le sommet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux ; ils paraissaient s'agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous en approchions. Le Nil, qui était alors comme une petite mer ; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure ; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées et les minarets du Caire ; les pyramides lointaines du Sacarah, d'où le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservoirs ; tout cela formait un tableau qui n'a point son égal sur la terre. « Mais « quelque effort que fassent les hommes, dit Bossuet, leur néant « paraît partout : ces pyramides étaient des tombeaux ! encore « les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être « inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. »
J'avoue pourtant qu'au premier aspect des Pyramides, je n'ai senti que de l'admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Ghéops, qu'un amas de pierres et un squelette? Ce n'est point par le sentiment de son néant que l'homme a élevé un tel sépulcre, c'est par l'instinct de son immortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui annonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne qui marque l'entrée d'une vie sans terme; c'est une espèce de porte éternelle, bâtie sur les confins de l'éternité. « Tous « ces peuples (d'Égypte), ditDiodore de Sicile, regardant la durée « de la vie comme un temps très-court et de peu d'importance, « font au contraire beaucoup d'attention à la longue mémoire que
« la vertu laisse après elle : c'est pourquoi ils appellent les maisons « des vivants des hôtelleries par lesquelles on ne fait que passer; <( mais ils donnent le nom de demeures éternelles aux tombeaux « des morts, d'où l'on ne sort plus. Ainsi les rois ont été comme « indifférents sur la construction de leurs palais ; et ils se sont « épuisés dans la construction de leurs tombeaux. »
On voudrait aujourd'hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l'on ne songe pas qu'il y a pour les peuples une utilité morale d'un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l'antiquité. La vue d'un tombeau n'apprend-elle donc rien? Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu'un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. A moins de soutenir qu'il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l'histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d'un peuple au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés. Qu'importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres? Tout est tombeau chez un peuple qui n'est plus. Quand l'homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs?
Sans doute, à le prendre à la rigueur, une petite fosse suffit à tous, et six pieds de terre, comme le disait Matthieu Molé, feront toujours raison du plus grand homme du monde; Dieu peut être adoré sous un arbre, comme sous le dôme de Saint-Pierre ; on peut vivre dans une chaumière comme au Louvre : le vice de ce raisonnement est de transporter un ordre de choses dans un autre. D'ailleurs un peuple n'est pas plus heureux quand il vit ignorant des arts, que quand il laisse des témoins éclatants de son génie. On ne croit plus à ces sociétés de bergers qui passent leurs jours dans l'innocence, en promenant leur doux loisir au fond des forêts. On sait que ces honnêtes bergers se font la guerre entre eux pour manger les moutons de leurs voisins. Leurs grottes ne sont ni tapissées de vignes, ni embaumées du parfum des fleurs; on y est étouffé par la fumée, et suffoqué par l'odeur des laitages. En poésie et en philosophie, un petit peuple à demi barbare peut goûter tous
les biens ; mais l'impitoyable histoire le soumet aux calamités du reste des hommes. Ceux qui crient tant contre la gloire ne seraientils pas un peu amoureux de la renommée? Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fît bâtir la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d'un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer'les générations, les mœurs, les lois, les âges à se briser au pied d'un cercueil, ne saurait être sortie d'une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil, c'est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande Pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose.
Au reste, ces Pyramides me rappelèrent des monuments moins pompeux, mais qui toutefois étaient aussi des sépulcres; je veux parler de ces édifices de gazon qui couvrent les cendres des Indiens au bord de l'Ohio. Lorsque je les visitai, j'étais dans une situation d'âme bien différente de celle où je me trouvais en contemplant les mausolées des Pharaons : je commençais alors le voyage, et maintenant je le finis. Le monde, à ces deux époques de ma vie, s'est présenté à moi précisément sous l'image des deux déserts où j'ai vu ces deux espèces de tombeaux : des solitudes riantes, des sables arides.
Nous abordâmes à Boulacq, et nous louâmes des chevaux et des ânes pour le Caire. Cette ville, que dominent l'ancien château de Babylone et le mont Moqattam, présente un aspect assez pittoresque, à cause de la multitude des palmiers, des sycomores et des minarets qui s'élèvent de son enceinte. Nous y entrâmes par des voiries et par un faubourg détruit, au milieu des vautours qui dévoraient leur proie. Nous descendîmes à la contrée des Francs, espèce de cul-de-sac dont on ferme l'entrée tous les soirs, comme
les cloîtres extérieurs d'un couvent. Nous fûmes reçus par M l,
à qui M. Drovetti avait confié le soin des affaires des Français au Caire. Il nous prit sous sa protection, et envoya prévenir le pacha de notre arrivée : il fit en même temps avertir les cinq mamelucks
i Par la plus grande fatalité, le nom de mon hôte, au Caire, s'est effacé sur mon journal, et je crains de ne l'avoir pas retenu correctement, ce qui fait que je n'ose l'écrire. Je ne me pardonnerais pas un pareil malheur, si ma mémoire était infidèle aux services, à l'obligeance et à la politesse de mon hôte, comme à son nom.
français, afin qu'ils nous accompagnassent dans nos courses.
Ces mamelucks étaient attachés au service du pacha. Les grandes armées laissent toujours après elles quelques traineurs : la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats qui restèrent éparpillés en Egypte. Ils prirent parti sous différents beys, et furent bientôt renommés par leur bravoure. Tout le monde convenait que si ces déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s'étaient réunis et avaient nommé un bey français, ils se seraient rendus maîtres du pays. Malheureusement ils manquèrent de chef, et périrent presque tous à la solde des maîtres qu'ils avaient choisis. Lorsque j'étais au Caire, Mahamed- Ali-Pacha pleurait encore la mort d'un de ces braves. Ce soldat, d'abord petit tambour dans un de nos régiments, était tombé entre les mains des Turcs par les chances de la guerre : devenu homme, il se trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connaissait point encore, le voyant charger un gros d'ennemis, s'écria : « Quel est cet « homme? Ce ne peut être qu'un Français ; » et c'était en effet un Français. Depuis ce moment il devint le favori de son maître, et il n'était bruit que de sa valeur. Il fut tué peu de temps avant mon arrivée en Égypte, dans une affaire où les cinq autres mamelucks perdirent leurs chevaux.
Ceux-ci étaient Gascons, Languedociens et Picards; leur chef s'avouait le fils d'un cordonnier de Toulouse. Le second en autorité après lui servait d'interprète à ses camarades. Il savait assez bien le turc et l'arabe, et disait toujours en français, fêtions, f allions, je faisions. Un troisième, grand jeune homme, maigre et pâle, avait vécu longtemps dans le désert avec les Bédouins, et il regrettait singulièrement cette vie. Il me contait que, quand il se trouvait seul dans les sables, sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n'était pas le maître. Le pacha faisait un tel cas de ces cinq mamelucks, qu'il les préférait au reste de ses spahis : eux seuls retraçaient et surpassaient l'intrépidité de ces terribles cavaliers détruits par l'armée française à la journée des Pyramides. Nous sommes dans le siècle des merveilles ; chaque Français semble être appelé aujourd'hui à jouer un rôle extraordinaire : cinq soldats, tirés des derniers rangs de notre armée, se trouvaient, en 1806, à peu près les maîtres au Caire. Rien n'était amusant et singulier comme de voir Abdallah de Toulouse prendre les cor- Itinéraire. 22
dons de son cafetan, en donner par le visage des Arabes et des Albanais qui l'importunaient, et nous ouvrir ainsi un large chemin dans les rues les plus populeuses. Au reste, ces rois par l'exil avaient adopté, à l'exemple d'Alexandre, les mœurs des peuples conquis; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes ; ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race ; toutes choses que leurs pères n'ont point en Gascogne et en Picardie. Mais, au milieu des nattes, des tapis, des divans que je vis dans leur maison, je remarquai une dépouille de la patrie : c'était un uniforme haché de coups de sabre, qui couvrait le pied d'un lit fait à la française. Abdallah réservait peut-être ces honorables lambeaux pour la lin du songe, comme le berger devenu ministre :
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
I/habit d'un gardeur de troupeaux, Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
Et, je pense, aussi sa musette.
Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1er novembre, nous montâmes au château, afin d'examiner le puits de Joseph, la mosquée, etc. Le fils du pacha habitait alors ce château. Nous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans. Nous la trouvâmes assise sur un tapis, dans un cabinet délabré, et entourée d'une douzaine de complaisants qui s'empressaient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant était à peine maître du Caire, et ne possédait ni la haute ni la basse Égypte. C'était dans cet état de choses que douze misérables Sauvages nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune Barbare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Égyptiens attendaient après tant de malheurs !
On dégradait donc, dans un coin de ce château, l'âme d'un enfant qui devait conduire des hommes ; dans un autre coin, on frappait une monnaie du plus bas aloi. Et, afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l'or altéré et le chef corrompu qu'on leur préparait, les canons étaient pointés sur la ville.
J'aimai mieux porter ma vue au dehors, et admirer, du haut du château, le vaste tableau que présentaient au loin le Nii, les cam-
pagnes, le désert et les Pyramides. Nous avions Pair de toucher à ces dernières, quoique nous en fussions éloignés de quatre lieues. A l'œil nu, je voyais parfaitement les assises des pierres et la tête du sphinx qui sortait du sable; avec une lunette je comptais les gradins des angles de la grande Pyramide, et je distinguais les yeux, la bouche et les oreilles du sphinx, tant ces masses sont prodigieuses !
Memphis avait existé dans les plaines qui s'étendent de l'autre côté du Nil jusqu'au désert où s'élèvent les Pyramides.
« Ces plaines heureuses, qu'on dit être le séjour, des justes « morts, ne sont, à la lettre, que les belles campagnes qui sont « aux environs du lac Achéruse, auprès de Memphis, et qui sont « partagées par des champs et par des étangs couverts de blé ou « de lotos. Ce n'est pas sans fondement qa'on a dit que les morts <( habitent là; car c'est là qu'on termine les funérailles de la plu- « part des Égyptiens, lorsqu'après avoir fait traverser le Nil et le « lac d'Achéruse à leurs corps, on les dépose enfin dans des tombes a qui sont arrangées sous terre en cette campagne. Les cérémo- « nies, qui se pratiquent encore aujourd'hui dans l'Egypte, con- « viennent à tout ce que les Grecs disent de l'enfer, comme à la « barque qui transporte les corps ; à la pièce de monnaie qu'il (( faut donner au nocher, nommé Charon en langue égyptienne ; « au temple de la ténébreuse Hécate, placé à l'entrée de l'enfer ; « aux portes du Coeyte et du Léthé, posées sur des gonds d'ai- « rain; à d'autres portes, qui sont celles de la Vérité et de la Justice « qui est sans tête 4. »
Le 2 nous allâmes à Djizé et à l'île de Roda. Nous examinâmes le Nilomètre, au milieu des ruines de la maison de Mourad-Bey. Nous nous étions ainsi beaucoup rapprochés des Pyramides. A cette distance, elles paraissaient d'une hauteur démesurée : comme on les apercevait à travers la verdure des rizières, le cours du fleuve, la cime des palmiers et des sycomores, elles avaient l'air de fabriques colossales bâties dans un magnifique jardin. La lumière du soleil, d'une douceur admirable, colorait la chaîne aride du Moqattam, les sables libyques, l'horizon de Sacarah, et la plaine des Tombeaux. Un vent frais chassait de petits nuages blancs vers la Nubie,
1 Diod., trad. de Terrass.
et ridait la vaste nappe des flots du Nil. L'Égypte m'a paru le plus beau pays de la terre : j'aime jusqu'aux déserts qui la bordent, et qui ouvrent à l'imagination les champs de l'immensité.
Nous vîmes, en revenant de notre course, la mosquée abandonnée dont j'ai parlé au sujet de l'El-Sakhra de Jérusalem, et qui me paraît être l'original de la cathédrale de Cordoue.
Je passai cinq autres jours au Caire, dans l'espoir de visiter les sépulcres des Pharaons ; mais cela fut impossible. Par une singulière fatalité, l'eau du Nil n'était pas encore assez retirée pour aller à cheval aux Pyramides, ni assez haute pour s'en approcher en bateau. Nous envoyâmes sonder les gués et examiner la campagne : tous les Arabes s'accordèrent à dire qu'il fallait attendre encore trois semaines ou un mois avant de tenter le voyage. Un pareil délai m'aurait exposé à passer l'hiver en Égypte (car les vents de l'ouest allaient commencer) ; or, cela ne convenait ni à mes affaires, ni à ma fortune. Je ne m'étais déjà que trop arrêté sur ma route, et je m'exposais à ne jamais revoir la France, pour avoir voulu remonter au Caire. Il fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie, et me contenter d'avoir vu de mes yeux les Pyramides, sans les avoir touchées de mes mains. Je chargeai M. Caffe d'écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l'usage, à la première occasion : l'on doit remplir tous les petits devoirs d'un pieux voyageur. N'aime-t-on pas à lire, sur les débris de la statue de Memnon, le nom des Romains qui l'ont entendue soupirer au lever de l'aurore? Ces Romains furent comme nous étrangers dans la terre d'Egypte, et nous passerons comme eux.
Au reste, je me serais très-bien arrangé du séjour du Caire : c'est la seule ville qui m'ait donné l'idée d'une ville orientale telle qu'on se la représente ordinairement : aussi figure-t-elle dans les Mille et une Nuits. Elle conserve encore beaucoup de traces du passage des Français : les femmes s'y montrent avec moins de réserve qu'autrefois; on est absolument maître d'aller et d'entrer partout où l'on veut; l'habit européen, loin d'être un objet d'insulte, est un titre de protection. Il y a un jardin assez joli, planté en palmiers avec des allées circulaires, qui sert de promenade publique : c'est l'ouvrage de nos soldats.
Avant de quitter le Caire, je fis présent à Abdallah d'un fusil de chasse à deux coups, de la manufacture de Lepage. Il me promit
d'en faire usage à la première occasion. Je me séparai de mon hôte et de mes aimables compagnons de voyage. Je me rendis à Boulacq, où je m'embarquai avec M. Caffe pour Rosette. Nous étions les seuls passagers sur le bateau, et nous appareillâmes le 8 novembre à sept heures du soir.
Nous descendîmes avec le cours du fleuve : nous nous engageâmes dans le canal de Ménouf. Le 10 au matin, en sortant du canal et rentrant dans la grande branche de Rosette, nous aperçûmes le côté occidental du fleuve occupé par un camp d'Arabes. Le courant nous portait malgré nous de ce côté, et nous obligeait de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur cria à notre patron d'aborder. Celui-ci répondit qu'il était pressé de se rendre à sa destination, et que d'ailleurs il n'était point ennemi. Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage, et le flot courait dans cette direction l'espace d'un mille. La sentinelle, voyant que nous poursuivions notre route, tira sur nous : cette première balle pensa tuer le pilote, qui riposta d'un coup d'escopette. Alors tout le camp accourut, borda la rive, et nous essuyâmes le feu de la ligne. Nous cheminions fort doucement, car nous avions le vent contraire : pour comble de guignon, nous échouâmes un moment. Nous étions sans armes ; on a vu que j'avais donné mon fusil à Abdallah. Je voulais faire descendre dans la chambre M. Caffe, que sa complaisance pour moi exposait à cette désagréable aventure ; mais, quoique père de famille, et déjà sur l'âge, il s'obstina à rester sur le pont. Je remarquai la singulière prestesse d'un Arabe : il lâchait son coup de fusil, rechargeait son arme en courant, tirait de nouveau, et tout cela sans avoir perdu un pas sur la marche de la barque. Le courant nous porta enfin sur l'autre rive; mais il nous jeta dans un camp d'Albanais révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes, car ils avaient du canon, et un boulet nous pouvait couler bas. Nous aperçûmes du mouvement à terre ; heureusement la nuit survint. Nous n'allumâmes point de feu, et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit, sans autre accident, au milieu des partis ennemis, jusqu'à Rosette. Nous y arrivâmes le 11 à dix heures du matin.
J'y passai deux jours avec M. Cafïe et M. de Saint-Marcel, et je partis le 13 pour Alexandrie. Je saluai l'Égypte, en la quittant, par ces beaux vers :
Mère antique des arts et des fables divines, Toi, dont la gloire assise au milieu des ruines Étonne le génie et confond notre orgueil, Égypte vénérable, où, du fond du cercueil, Ta grandeur colossale insulte à nos chimères; C'est ton peuple qui sut, à ces barques légères, Dont rien ne dirigeait le cours audacieux, Chercher des guides sûrs dans la voûte des cieux. Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives, T'apportait en tribut ses ondes fugitives, Et, sur l'émail des prés égarant les poissons, Du limon de ses flots nourrissait tes moissons, Les hameaux, dispersés sur les hauteurs fertiles, D'un nouvel Océan semblaient former les îles ; Les palmiers, ranimés par la fraîcheur des eaux, Sur l'onde salutaire abaissaient leurs rameaux ; Par les feux du Cancer Syène poursuivie Dans ses sables brûlants sentait filtrer la vie ; Et des murs de Péluse aux lieux où fut Memphis, Mille canots flottaient sur la terre d'Isis. Le faible papyrus, par des tissus fragiles, Formait les flancs étroits de ces barques agiles, Qui, des lieux séparés conservant les rapports, Réunissaient l'Egypte en parcourant ses bords. Mais, lorsque dans les airs la Vierge triomphante Ramenait vers le Nil son onde décroissante, Quand les troupeaux bêlants et les épis dorés S'emparaient à leur tour des champs désaltérés, Alors d'autres vaisseaux, à l'active industrie, Ouvraient des aquilons l'orageuse patrie.
Alors mille cités que décoraient les arts, L'immense Pyramide, et cent palais épars, Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage. Dans les sables d'Ammon le porphyre sauvage, En colonne hardie élancée dans les airs, De sa pompe étrangère étonnait les déserts.
0 grandeur des mortels ! 0 temps impitoyable!
Les destins sont comblés : dans leur course immuable,
Les siècles ont détruit cet éclat passager
Que la superbe Égypte offrit à l'étranger K
La Navigation, par M. Esménard.
J'arrivai le même jour, 13, à Alexandrie, à sept heures du soir.
M. Drovetti m'avait nolisé un bâtiment autrichien pour Tunis. Ce bâtiment, du port de cent vingt tonneaux, était commandé par unRagusais; le second capitaine s'appelait François Dinelli , jeune Vénitien très -expérimenté dans son art. Les préparatifs du voyage et les tempêtes nous retinrent au port pendant dix jours. J'employai ces dix jours à voir et à revoir Alexandrie.
J'ai cité, dans une note des Martyrs, un long passage de Strabon, qui donne les détails les plus satisfaisants sur l'ancienne Alexandrie ; la nouvelle n'est pas moins connue, grâce à M. de Volney : ce voyageur en a tracé le tableau le plus complet et le plus fidèle. J'invite les lecteurs à recourir à ce tableau ; il n'existe guère dans notre langue un meilleur morceau de description. Quant aux monuments d'Alexandrie, Pococke, Norden, Shaw, Thévenot, Paul Lucas, Tott, Niebuhr, Sonnini et cent autres les ont examinés, comptés, mesurés. Je me contenterai donc de donner ici l'inscription de la colonne de Pompée. Je crois être le premier voyageur qui l'ait rapportée en France *.
Le monde savant la doit à quelques officiers anglais ; ils parvinrent à la relever en y appliquant du plâtre.
Pococke en avait copié quelques lettres ; plusieurs autres voyageurs l'avaient aperçue, j'ai moi-même déchiffré distinctement à l'œil nu plusieurs traits, entre autres, le commencement de ce mot Atox..., qui est décisif. Les gravures du plâtre ont fourni ces quatre lignes :
TO. OTATON AYTOKPATOPA TON nOAIOÏXON AAEEANAPEIA2 AIOK. H. 1AN0N TON. TON
no. EITAPX02 AirïnTot
Quand j'imprimais ces vers, il n'y a pas encore un an, je ne pensais pas qu'on dût appliquer sitôt à l'auteur ses propres paroles :
0 temps impitoyables !
Les destins sont comblés!
(Note de la troisième édition.)
1 Je me trompais : M. Jaubert avait rapporté cette inscription en France avant moi. Le savant d'Ansse de Villoison l'a expliquée dans un article du Magasin En ■ cyclopédique, VIIIe année, t. V, p. 55. Cet article mérite d'être cité. Le docte helléniste propose une lecture un peu différente de la mienne *.
* Voyez la note P, à la fin du \olume.