PREMIÈRE PARTIE
Voyage de la Grèce.
J'avais arrête le plan des Martyrs ; la plupart des livres de cet ouvrage étaient ébauchés ; je ne crus pas devoir y mettre la dernière main avant d'avoir vu le pays où ma scène était placée : d'autres ont leurs ressources en euxmêmes ; moi, j'ai besoin de suppléer à ce qui me manque par toutes sortes de travaux. Ainsi, quand on ne trouvera pas dans cet Itinéraire la description de tels ou tels lieux célèbres, il faudra la chercher dans les Martyrs.
Au principal motif qui me faisait, après tant de courses, quitter de nouveau la France, se joignaient d'autres considérations : un voyage en Orient complétait le cercle des études que je m'étais toujours promis d'achever. J'avais contemplé dans les déserts de l'Amérique les monuments de la nature : parmi les monuments des hommes, je ne connaissais encore que deux sortes d'antiquités, l'antiquité
celtique et l'antiquité romaine ; il me restait à parcourir les ruines d'Athènes, de Memphis et de Carthage. Je voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem.
Si je n'ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de Mont-fort, du moins la foi me reste ; à cette marque je pourrais encore me faire reconnaître des antiques croisés.
« Et quand je voulus partir et me remettre à la voye, dit le sire de Joinville, je envoyé quérir l'abbé de Cheminon, pour me reconcilier à lui. Et me bailla et ceignit mon escherpe, et me mit mon bourdon en la main. Et tantostje m'en pars de Joinville, sans ce que rentrasse oncquespuis au chastel, jusques au retour du veage d'outre-mer. Et m'en allay premier à de saints venges, qui estoient illeques près. . . tout à pié deschaux, et en lange. Et ainsi que je allois de Bleicourt à Saint-Urban, qu'il me falioit passer auprès du chastel de Joinville, je n'osé oncques tourner la face devers Joinville, de paour d'avoir trop grant regret et que le cueur me attendrist. »
En quittant de nouveau ma patrie, le 15 juillet 1 806, je ne craignis point de tourner la tête comme le sénéchal de Champagne; presque étranger dans mon pays, je n'abandonnais après moi ni château ni chaumière.
De Paris à Milan, je connaissais la route. A Milan, je pris le chemin de Venise ; je vis partout à peu près comme dans le Milanais, un marais fertile et monotone ! Je m'arrêtai quelques instants aux monuments de Vérone, de Vicence et de Padoue. J'arrivai à Venise le 25 ; j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur gassée : on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre, et j'eus quelque peine à le trouver : la même chose m'était arrivée à Piome pour le tombeau du Tasse. Après tout les cendres
d'un poëte religieux et infortuné ne sont pas trop mal placées dans un ermitage : le chantre de la Jérusalem semble s'être réfugié dans celte sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes ; il remplit le monde de sa renommée et repose lui-même inconnu sous l'oranger de Saint-Onuphre.
Je quittai Venise le 28, et je m'embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous Thorizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée. Ces îles, au lieu d'être couvertes de forêts et de bastions, sont occupées par des églises et des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites, pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole ; ils avaient l'air de vieux nautoniers rentrés au port après de longues traverses : peut-être bénissaientils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans la terre d'Egypte : Fuistis enim et vos advenx in terra JEgypti.
J'arrivai avant le lever du jour en terre ferme, et je pris un chariot de poste pour me conduire à Trieste. Je ne me détournai point de mon chemin pour voir Aquilée : je ne fus point tenté de visiter la brèche par où des Goths et des Huns pénétrèrent dans la patrie d'Horace et de Virgile, ni de chercher les traces^de ces armées qui exécutaient la vengeance de Dieu. J'entrai à Trieste le 29 à midi. Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d'une chaîne de montagnes stériles : elle ne possède aucun monument'. Le dernier souffle de l'Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence.
M. Séguier, consul de France à Trieste, eut la bonté de me faire chercher un bâtiment; on en trouva un prêt à mettre à la voile pour Smyrne ; le capitaine me prit à son bord avec mon domestique. 11 fut convenu qu'il me jetterait en passant sur les côtes de la M orée; que je traverserais par terre le Péloponèse ; que le vaisseau m'attendrait quelques jours, à la pointe de FAltique, au bout desquels jours, si je ne paraissais point, il poursuivrait son voyage.
Nous appareillâmes le Ier août à line heure du matin. Nous eûmes les vents contraires en sortant du port. L'Istrie présentait le long de la mer une terre basse, appuyée dans l'intérieur sur une chaîne de montagnes. La Méditerranée, placée au centre des pays civilisés, semée d'iles riantes, baignant des côtes plantées de myrtes, de palmiers et d'oliviers, donne sur-le-champ l'idée de cette mer où naquirent Apollon, les Néréides et Vénus ; tandis que l'Océan, livré aux tempêtes, environné de terres inconnues, devait être le berceau des fantômes de la Scandinavie, ou le domaine de ces peuples chrétiens qui se font une idée si imposante de la grandeur et de la toute puissance de Dieu.
Le 2 à midi le vent devint favorable, mais les nuages qui s'assemblaient au couchant nous annoncèrent un orage. Nous entendîmes les premiers coups de foudre sur les côtes delà Croatie. A trois heures on plia les voiles, et l'on suspendit une petite lumière dans la chambre du capitaine, devant une image de la sainte Vierge. J'ai fait remarquer ailleurs combien il est touchant", ce culte qui soumet l'empire des mers à une faible femme. Des marins à terre peuvent devenir des esprits forts comme tout le monde; mais ce qui déconcerte la sagesse humaine, ce sont les périls : l'homme dans ce moment devient religieux, et le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête, que la lampe allumée devant la Madone.
À sept heures du soir l'orage était dans toute sa force. Notre capitaine autrichien commença une prière au milieu
DE PARIS A JÉPxUSALEM.
des torrents de pluie et des coups de tonnerre. Nous priâmes pour l'empereur François U, pour nous et pour les mariniers « sepolti in questo sacro mare. » Les matelots, les uns debouts et découverts, les autres prosternés sur des canons, répondaient au capitaine
L'orage continua une partie de la nuit. Toutes les voiles étant pliées et l'équipage retiré, je restai presque seul auprès du matelot qui tenait la barre du gouvernail. J'avais ainsi passé autrefois des nuits entières sur des mers plus orageuses ; mais j'étais jeune alors, et le bruit des vagues, la solitude de l'Océan, les vents, les écueils, les périls, étaient pour moi autant de jouissances. Je me suis aperçu, dans ce dernier voyage, que la face des objets a cbangé pour moi. Je sais ce que valent à présent toutes ces rêveries de la première jeunesse ; et pourtant telle est l'inconséquence humaine, que je traversais encore les flots, que je me livrais encore à l'espérance, que j'allais encore recueillir des images, chercher des couleurs pour orner des tableaux qui devaient m'attirer peut-être des chagrins et des persécutions. Je me promenais sur le gaillard d'arrière, et de temps en temps je venais crayonner une note à la lueur de la lampe qui éclairait le compas du pilote. Ce matelot me regardait avec étonnement ; il me prenait, je crois, pour quelque officier de la marine française, occupé comme lui delà course du vaisseau : il ne savait pas que ma boussole n'était pas aussi bonne que la sienne, et qu'il trouverait le port plus sûrement que moi.
Le lendemain, 3 août, le vent s'étant fixé au nord-ouest, nous passâmes rapidement l'île de Pommo et celle de Pelagosa. Nous laissâmes à gauche les dernières îles de la Dalmatie, et nous découvrîmes à droite le mont Saint-Angelo, autrefois le mont Gargane, qui couvre Manfredonia, près des ruines de Sipontum, sur les côtes de l'Italie.
Le 4, nous tombâmes en calme : le mistral se leva au coucher du soleil, et nous continuâmes notre route. A deux
a ITINÉRAIRE
heures, la nuit étant superbe, j'entendis un mousse chanter le commencement, du septième chant de la Jérusalem :
Intanto Erminia infra 1' ombrose piante, etc.
L'air était une espèce de récitatif très-élevé dans l'intonation et descendant aux notes les plus graves à la chute du vers, Ce tableau du bonheur champêtre, retracé par un matelot au milieu de la mer, me parut encore plus enchanteur. Les anciens, nos maîtres en tout, ont connu ces oppositions de mœurs : Théocrite a quelquefois placé ses bergers au bord des flots, et Virgile se plaît à rapprocher les délassements du laboureur des travaux du marinier:
Invitât genialis hyems, curasque resolvit : Ccu pressœ cum jam portant tetigere carinœ, Puppibus et keti nautee imposuere coronas.
Le 5, le vent souffla avec violence; il nous apporta un oiseau grisâtre, assez semblable à une alouette. On lui donna l'hospitalité. En général, ce qui forme contraste avec leur vie agitée plaît aux marins ; ils aiment tout ce qui se lie dans leur esprit aux souvenirs de la vie des champs, tels que les aboiements du chien, le chant du coq, le passage des oiseaux de terre. A onze heures du matin de la même journée, nous nous trouvâmes aux portes de l'Adriatique, c'est-à-dire entre le cap d'Otrante en Italie, et le cap de la Linguetta en Albanie.
J'étais là sur les frontières de l'antiquité grecque, et aux confins de l'antiquité latine. Pythagore, Àlcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l'inconstance de ces mêmes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l'Italie, j'allais chercher les muses dans
leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n habitent plus l'Olympe.
Nous avancions vers l'île de Fano. Elle porte avec recueil de Merlère, le nom d'Othonos ou de Cahjpso dans quelques cartes anciennes.
Le vent étant tombé vers les huit heures du soir, et la mer s'étant aplanie, le vaisseau demeura immobile. Ce fut là que je jouis du premier coucher du soleil et de la première nuit dans le ciel de la Grèce. Nous avions à gauche File de Fano et celle de Corcyre qui s'allongeait à l'orient : on découvrait par-dessus ces îles les hautes terres du continent de l'Épire; les monts Acrocérauniens que nous avions passés formaient au nord, derrière nous, un cercle qui se terminait à l'entrée de l'Adriatique; à notre droite, c'est-à-dire à l'occident, le soleil se couchait par delà les côtes d'Otrante; devant nous était la pleine mer, qui s'étendait jusqu'aux rivages de l'Afrique.
Les couleurs au couchant n'étaient point vives : le soleil descendait entre les nuages, qu'il peignait de rose; il s'enfonça sous l'horizon, et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith, et gris de perle au levant. Les étoiles percèrent l'une après l'autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes ; mais leur lumière était dorée, et d'un éclat si doux, que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux du ciel. Au pied de l'île de Fano ou de Calypso on apercevait une flamme allumée par des pêcheurs : avec un peu d'imagination j'aurais pu voir les nymphes embrasant le vaisseau de Télémaque. 11 n'aurait aussi tenu qu'à moi d'entendre Nausicaa avec ses compagnes, ou Andromaque pleurer au bord du faux Simoïs, puisque j'entrevoyais au loin, dans la transparence des ombres, les montagnes du Schêrie et du Buthrotum.
Prodigiosa velerum mcndacîa valum.
Les climats influent plus ou moins sur le goût des peuples. En Grèce, par exemple, tout est suave; tout est adouci, tout est plein de calme dans la nature comme dans les écrits des anciens. On conçoit presque comment l'architecture du Parthénon a des proportions si heureuses, comment la sculpture antique est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu'on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d'Athènes, de Corinthe et de l'Ionie. Dans cette patrie des Muses la nature ne conseille point les écarts ; elle tend au contraire à ramener l'esprit à l'amour des choses uniformes et harmonieuses.
Le calme continua le 9, et j'eus le loisir de considérer Corfou, appelée tour à tour dans l'antiquité Drepanum, Maeria, Schérie, Corcyre, Ephise, Cassiopée, Çérawiin et même Argos. C'est dans cette île qu'Ulysse fut jeté nu après son naufrage : plût à Dieu que la demeure d'Alcinoùs n'eût jamais été fameuse que par les fictions du malheur ! Je me rappelais malgré moi les troubles de Corcyre, que Thucydide a si éloquemment racontés. Il semble au reste qu'Homère, en chantant les jardins d'Alcinoùs, eût attaché quelque chose de poétique et de merveilleux aux destinées de Schérie : Aristote y vint expier dans l'exil les erreurs d'une passion que la philosophie ne surmonte pas toujours; Alexandre, encore jeune, éloigné de la cour de Philippe, descendit dans cette île célèbre : les Corcyréens virent le premier pas de ce voyageur armé qui devait visiter tous les peuples de la terre. Plusieurs citoyens de Corcyre remportèrent des couronnes aux jeux olympiques : leurs noms furent immortalisés parles vers de Simonide et par les statues de Polyclète. Fidèle à sa double destinée, l'île des Phéaciens continua d'être, sous les Romains, le théâtre de la gloire et du malheur. Caton, après la bataille de Pharsale, rencontra Cicérun à Corcyre : ce serait un bien beau tableau à faire que celui de l'entrevue de ces deux Romains !
Quels hommes ! quelle douleur ! quels caups de fortune ! On verrait Caton voulant céder à Cicéron le commandement des dernières légions républicaines, parce que Cicéron avait été consul ; ils se séparent ensuite ; l'un va se déchirer les entrailles à Utique et l'autre porter sa tête aux triumvirs. Peu de temps après, Antoine et Octavie célébrèrent à Corcyre ces noces fatales qui coûtèrent tant de larmes au monde; et à peine un demi-siècle s'était écoulé, qu'Agrippine vint étaler au même lieu les funérailles de Germanicus : comme si cette île devait fournir à deux historiens rivaux de génie, dans deux langues rivales, le sujet du plus admirable de leurs tableaux.
Un autre ordre de choses et d'événements, d'hommes et de mœurs, ramène souvent le nom de Corcijre (alors Corfou) dans la Byzantine, dans les histoires de Naples et de Venise et dans la collection Gesta Dei per Francos. Ce fut de Corfou que partit cette armée de croisés qui mit un gentilhomme français sur le trône de Constantinople.
J'avais le temps de repasser dans mon esprit tous ces souvenirs à la vue des rivages de Corfou, devant lesquels nous étions arrêtés par un calme profond. Le lecteur désire peut-être qu'un bon vent me porte en Grèce et le débarrasse de mes digressions : c'est ce qui arriva le 7 au matin. La brise du nord-ouest se leva et nous mîmes le cap sur Céphalonie. Le 8, nous avions à notre gauche Leucate, aujourd'hui Sainte -Maure, qui se confondait avec un haut promontoire de l'île d'Ithaque et les terres basses de Céphalonie. On ne voit plus dans la patrie d'Ulysse ni la forêt du mont Nérée, ni les treize poiriers de Laërte : ceux-ci ont disparu, ainsi que ces deux poiriers, plus vénérables encore, que Henri IV donna pour ralliement à son armée, lorsqu'il combattit à lvry. Je saluai de loin la chaumière d'Eumée et le tombeau du chien fidèle. On ne cite qu'un seul chien célèbrjp par son ingratitude : il s'appelait Math, et son maître était ? je crois,, un roi d'Angleterre de la maison de Lancastre.
L'histoire s'est plu à retenir le nom de ce chien ingrat, comme elle conserve le nom d'un homme resté fidèle au malheur.
Le 9, nous longeâmes Céphalonie et nous avancions rapidement vers Zante, nemorosa Zacinthos. Les habitants de cette île passaient dans l'anliquité pour avoir une origine troyenne ; ils prétendaient descendre de Zacynthus, fils de Dardanus, qui conduisit à Zacynthe une colonie. Ils fondèrent Sagonte, en Espagne ; ils aimaient les arts et se plaisaient à entendre chanter les vers d'Homère ; ils donnèrent souvent asile aux Romains proscrits; on veut même avoir retrouvé chez eux les cendres de Cicéron. Si Zante a réellement été le refuge des bannis, je lui voue volontiers un culte, et je souscris à ces noms d' Isola d'oro, de Fior di Levante. Ce nom de fleur me rappelle que l'hyacinthe était originaire de l'île de Zante, et que cette île reçut son nom de la plante qu'elle avait portée : c'est ainsi que, pour louer une mère, dans l'antiquité, on joignait quelquefois à son nom celui de sa fille. Dans le moyen âge on trouve sur l'ile de Zante une autre tradition assez peu connue. Robert Guiscard, duc de la Pouille, mourut à Zante en allant en Palestine. On lui avait prédit qu'il trépasserait à Jérusalem; d'où l'on a conclu que Zante portait le nom de Jérusalem au quatorzième siècle, ou qu'il y avait dans cette île quelque lieu appelé Jérusalem. Au reste Zante est célèbre aujourd'hui par ses sources d'huile de pétrole, comme elle l'était du temps d'Hérodote , et ses raisins rivalisent avec ceux de Corinthe.
Du pèlerin normand Robert Guiscard jusqu'à moi pèlerin breton, il y a bien quelques années; mais, dans l'intervalle de nos deux voyages, le seigneur de Yillamont, mou compatriote, passa à Zante. Il partit de la duché de Bretagne en 1588, pour Jérusalem. « Bening lecteur, dit-il à la tête de son Voyage, tu recevras ce mien petit labeur, et suppléeras (s'il te plaist) aux faultes qui s'y pourroient rencontrer ; et le recevant d'aussi bon cœur que je le présente, tu me don*
neras courage à l'advenir de n'estre chiche de ce que j'aurai plus exquis rapporté du temps et de l'occasion, servant à la France selon mon désir. Adieu. »
Le seigneur de Yillamont ne s'arrêta point à Zante. 11 vint comme moi à la vue de cette île, et, comme moi, le vent du panent magistral le poussa vers la Morée. J'attendais avec impatience le moment où je découvrirais les côtes de la Grèce; je les cherchais des yeux à l'horizon et je les voyais dans tous les nuages. Le 10 au matin, j'étais sur le pont avant le lever du soleil. Comme il sortait de la mer, j'aperçus dans le lointain des montagnes confuses et élevées : c'étaient celles de l'Élide. Il faut que la gloire soit quelque chose de réel, puisqu'elle fait ainsi battre le cœur de celui qui n'en est que le juge. A dix heures, nous passâmes devant Navarin, l'ancienne Pylos, couverte par l'île de Sphactérie : noms également célèbres, l'un dans la Fable, l'autre dans l'histoire. A midi nous jetâmes l'ancre devant Modon, autrefois Méthone en Messénie. A une heure j'étais descendu à terre, je foulais le sol de la Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie, à trente lieues de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas : il n'y avait pas un mois que j'avais quitté Paris.
Notre vaisseau avait mouillé à une demi-lieue de Modon, entre le canal formé par le continent et les îles Sapienza et Cabrera, autrefois Œnussse. Vues de ce point, les côtes du Péloponèse vers Navarin paraissent sombres et arides. Derrière les côtes s'élèvent, à quelque distance dans les terres, des montagnes qui semblent être d'un sable blanc recouvert d'une herbe flétrie : c'étaient là cependant les monts Égalées, au pied desquels Pylos était bâtie. Modon ne présente aux regards qu'une ville du moyen âge, entourée de fortifications gothiques à moitié tombanles. Pas un bateau dans le port, pas un homme sur la rive : partout le silence, l'abandon et l'oubli.
Je m'embarquai dans la chaloupe du bâtiment avec le
capitaine pour aller prendre langues à terre. Nous approchions de la côte, j'étais prêt à m'élancer sur un rivage désert et à saluer la patrie des arts et du génie, lorsqu'on nous héla d'une des portes de la ville. Nous fûmes obligés de tourner la proue vers le château de Modon. Nous distinguâmes de loin, sur la pointe d'un rocher, des janissaires armés de toutes pièces, et des Turcs attirés par la curiosité. Aussitôt qu'ils furent à la portée de la voix, ils nous crièrent en italien : Ben venuti ! Comme un véritable Grec, je fis attention à ce premier mot de bon augure entendu sur le rivage de la Messénie. Les Turcs se jetèrent dans l'eau pour tirer notre chaloupe à terre, et ils nous aidèrent à sauter sur le rocher. Us parlaient tous à la fois, et faisaient mille questions au capitaine en grec et en italien. Nous entrâmes par la porte à demi ruinée de la ville. Nous pénétrâmes dans une rue, ou plutôt dans un véritable camp, qui me rappela sur-le-champ la belle expression de M. de Bonald : « Les Turcs sont campés en Europe. » Il est incroyable à quel point celte expression est juste dans toute son étendue et sous tous ses rapports. Ces Tartares de Modon étaient assis devant leurs porte-, les jambes croisées, sur des espèces d'échoppes ou de tables de bois, à l'ombre de méchantes toiles tendues d'une maison à l'autre. Ils fumaient leurs pipes, buvaient le café; et, contrel'idée que je m'étais formée de la taciturnité des Turcs, ils riaient, causaient ensemble, et faisaient grand bruit.
Nous nous rendîmes chez l'aga, pauvre hère, juché sur une sorte de lit de camp, dans un hangar ; il me reçut avec assez de cordialité. On lui expliqua le but de mon voyage. Il me répondit qu'il me ferait donner des chevaux et un janissaire pour me rendre à Coron, auprès du consul français, M. Vial ; que je pourrais aisément traverser la Morée, parce que les chemins étaient libres, vu qu'on avait coupé la tète à trois ou quatre cents brigands, et que rien n'empêchait plus de voyager.
Voici l'histoire de ces trois ou quatre cents brigands. Il y avait vers le mont lthome une troupe d'une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de la Morée, Osman-Pacha, se transporta sur les lieux ; il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer l'innocent du coupable ; on assomma comme des bêtes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grecs qui n'étaient pour rien dans cette affaire.
De la maison de l'aga, nous allâmes à l'habitation du vice-consul d'Allemagne. La France n'avait point alors d'agent à Modon. 11 demeurait dans la bourgade des Grecs, hors de la ville. Dans tous les lieux où le poste est militaire, les Grecs sont séparés des Turcs. Le vice-consul me confirma ce que m'avait dit l'aga sur l'état de la Morée ; il m'offrit l'hospitalité pour la nuit : je l'acceptai, et je retournai un moment au vaisseau, sur un caïque qui devait ensuite me ramener au rivage.
Je laissai à bord Julien, mon domestique français, que j'envoyai m'attendre avec mon vaisseau à la pointe de l'Attique, ou à Smyrne si je manquais le passage du vaisseau. J'attachai autour de moi une ceinture qui renfermait ce que je possédais en or; je m'armai de pied en cap, et je pris à mon service un Milanais, nommé Joseph, marchand d'étain à Smyrne : cet homme parlait un peu le grec moderne, et il consentit, pour une somme convenue, à me servir d'interprète. Je dis adieu au capitaine, et je descendis avec Joseph dans le caïque. Le vent était violent et contraire. Nous mîmes cinq heures pour gagner le port, dont nous n'étions éloignés que d'une demi-lieue, et. nous fûmes deux fois près de chavirer. Un vieux Turc à barbe grise, les yeux vifs et enfoncés sous d'épais sourcils, montrant de longues dents extrêmement blanches,
tantôt silencieux, tantôt poussant des cris sauvages, tenait le gouvernail ; il représentait assez bien le Temps passant dans sa barque un voyageur aux rivages déserts de la Grèce. Le vice-consul m'attendait sur la grève. Nous allâmes loger au bourg des Grecs. Chemin faisant, j'admirai des tombeaux turcs, qu'ombrageaient de grands cyprès au pied desquels la mer venait se briser. J'aperçus parmi ces tombeaux des femmes enveloppées de voiles blancs, et semblables à des ombres : ce fut la seule chose qui me rappela un peu la patrie des Muses. Le cimetière des chrétiens touche à celui des musulmans : il est délabré, sans pierres sépulcrales et sans arbres; des melons d'eau qui végètent çà et là sur des tombes abandonnées ressemblent, par leur forme et leur pâleur, à des crânes humains qu'on ne s'est pas donné la peine d'ensevelir. Rien n'est triste comme ces deux cimetières, où l'on remarque, jusque dans l'égalité et l'indépendance de la mort, la distinction du tyran et de l'esclave.
L'abbé Barthélémy a trouvé Méthone si peu intéressante dans l'antiquité, qu'il s'est contenté de faire mention de son puits d'eau bitumineuse. Sans gloire au milieu de toutes ces cités bâties par les dieux ou célébrées par les poètes, Méthone ne se retrouve point dans les chants de Pindare, qui forment, avec les ouvrages d'Homère, les brillantes archives de la Grèce. Démosthènes, haranguant pour les Mégalopolitains, et rappelant l'histoire de la Messénie, ne parle point de Méthone. Polybe, qui était de Mégalopolis, et qui donne de très-bons conseils aux Messéniens, garde le même silence. Plutarque et Diogène Laërce ne citent aucun héros, aucun philosophe de cette ville. Athénée, Aulu-Gelle et Macrobe ne rapporte rien de Méthone. Enfin Pline, Ptolémée, Pomponius Mêla et l'Anonyme de Ravenne, ne font que la nommer dans le dénombrement des villes de la Messénie ; mais Strabon et Pausanias veulent retrouver Méthone dans la Pédase d'Homère, Selon Pausanias, le nom de
Méthone ou de Mothone lui vient d'une fille d'Œneus, compagnon de Diomède, ou d'un rocher qui ferme l'entrée du port.
Le vice-consul allemand, logé dans une méchante cahute de plâtre, m'offrit de très-bon cœur un souper composé de pastèques, de raisins et de pain noir : il ne faut pas être difficile sur des repas lorsqu'on est si près de Sparte. Je me retirai ensuite dans la chambre que l'on m'avait préparée, mais sans pouvoir fermer les yeux. J'entendais les aboiements du chien de la Laconie et le bruit du vent de FÉlide ; comment aurais-je pu dormir? Le 11, à trois heures du matin, la voix du janissaire de l'aga m'averlit qu'il fallait partir pour Coron.
Nous montâmes à cheval à l'instant. Je vais décrire Tordre de la marche, parce qu'il a été le même dans tout le voyage.
A notre tête paraissait le guide ou le postillon grec à cheval, tenant un autre cheval en laisse : ce second cheval devait servir de remonte, en cas qu'il arrivât quelque accident aux chevaux des voyageurs. Venait ensuite le janissaire, le turban en tête, deux pistolets et un poignard à la ceinture, un sabre au côté et un fouet à la main pour faire avancer les chevaux du guide. Je suivais, à peu près armé comme le janissaire, portant de plus un fusil de chasse ; Joseph fermait la marche. Ce Milanais était un petit homme blond à gros ventre, le teint fleuri, l'air affable ; il était tout habillé de velours bleu ; deux longs pistolets d'arçon, passés dans une étroite ceinture, relevaient sa veste d'une manière si grotesque, que le janissaire ne pouvait jamais le regarder sans rire. Mon équipage consistait en un tapis pour m'asseoir, une pipe, un poêlon à café, et quelques châles pour m'envelopper la tête pendant la nuit. Nous partions au signal donné par le guide ; nous grimpions au grand trot les montagnes, et nous les descendions au galop Ù travers les précipices ; il faut prendre son parti; les Turc.s
militaires ne connaissent pas d'autre manière d'aller, et le moindre signe de frayeur, ou même de prudence, vous exposerait à leur mépris. Vous êtes assis d'ailleurs sur des selles de mameluks, dont les êtrîers, larges et courts, vous plient les jambes, vous rompent les pieds et déchirent les flancs de votre cheval. Au moindre faux mouvement, le pommeau élevé de la selle vous crève la poitrine, et, si vous vous renversez en arrière, le haut rebord de la selle vous brise les reins. On finit pourtant par trouver ces selles utiles, à cause de la solidité qu'elles donnent à cheval, surtout dans des courses aussi hasardeuses.
Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux : on leur laisse prendre haleine sans manger à peu près à moitié chemin; on remonte ensuite, et l'on continue sa route. Le soir, on arrive quelquefois à un Lan, masure abandonnée, où l'on dort parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce kan, lorsque vous n'avez pas de Annan de poste : c'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez.
Mon janissaire allait à la chasse dans les villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m'obstinais à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'oliviers, ou bouillir avec du riz pour en faire un pilau. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade et d'Aspasie.
Il faisait encore nuit quand nous quittâmes JJodon; je croyais errer dans les déserts de l'Amérique : même solitude, même silence. Nous traversâmes des bois d'oliviers, en nous dirigeant au midi. Au lever de l'aurore, nous nous trouvâmes sur les sommets aplatis des montagnes les plus arides que j'aie jamais vues. Nous y marchâmes pendant deux heures. Ces sommets labourés par les torrents avaient
l'air de guérets abandonnés; le jonc marin et une espèce de bruyère épineuse et flétrie y croissaient par touffes. De gros caïeux de lis de montagnes, déchaussés par les pluies, paraissaient à la surface de la terre. Nous découvrîmes la mer vers l'est, à travers un bois d'oliviers clair-semés; nous descendîmes ensuite dans une gorge de vallon, où l'on voyait quelques champs d'orge et de coton. Nous passâmes un torent desséché : son lit était rempli de lauriers-roses et de gatilliers (Yagnus castus) , arbuste à feuille longue, pâle et menue, dont la fleur lilas, un peu cotonneuse, s'allonge en forme de quenouille. Je cite ces deux arbustes parce qu'on les retrouve dans toute la Grèce, et qu'ils décorent presque seuls ces solitudes, jadis si riantes et si parées, aujourd'hui si nues et si tristes. À propos de torrent desséché, je dois dire aussi que je n'ai vu dans la patrie de l'ilissus, de l'Alphée et de l'Érymanthe, que trois fleuves dont l'urne ne fut pas tarie : le Pamisus, le Céphise et l'Eurotas. 11 faut qu'on me pardonne encore l'espèce d'indifférence et presque d'impiété avec laquelle j'écrirai quelquefois les noms les plus célèbres é)u les plus harmonieux. On se familiarise malgré soi en Grèce avec Thémistople, Épaminondas, Sophocle, Platon, Thucydide; et il faut une grande religion pour ne pas franchir le Cythéron, leMénale ou le Lycée, comme on passe des monts vulgaires.
Au sortir du vallon dont je viens de parler, nous commençâmes à gravir de nouvelles montagnes : mon guide me répéta plusieurs fois des noms inconnus; mais, à en juger par leur position, ces montagnes devaient faire une partie de la chaîne du mont Témathia. Nous ne tardâmes pas à entrer dans un bois d'oliviers, de lauriers-roses, d'esquines, d'agnus-castus et de cornouillers. Ce bois était dominé par des sommets rocailleux. Parvenus à cette dernière cime, nous découvrîmes le golfe de Messénie, bordé de toutes parts par des montagnes entre lesquelles l'ithome se distinguait par son isolement, et le Taygète par ses deux
flèches aiguës : je saluai ces monts fameux par tout ce que je savais de beaux vers à leur louange.
Un peu an -dessous du sommet du Témathia, en descendant vers Coron, nous aperçûmes une misérable ferme grecque, dont les habitants s'enfuirent à notre approche. A mesure que nous descendions, nous découvrions audessous de nous la rade et le port de Coron, où Ton voyait quelques bâtiments à l'ancre; la flotte du capitan-pacha était mouillée de l'autre côté du golfe, vers Calamate. En arrivant à la plaine qui est au pied des montagnes et qui s'étend jusqu'à la mer, nous laissâmes sur notre droite un village au centre duquel s'élevait une espèce de château fort : le tout, c'est-à-dire le village et le château, était comme environné d'un immense cimetière turc couvert de cyprès de tous les âges. Mon guide, en me montrant ces arbres, me les nommait parissos. Un ancien habitant de la Messénie m'aurait autrefois conté l'histoire entière du jeune homme d- Amyelée, dont le Messénien d'aujourd'hui n'a retenu que la moitié du nom ; mais ce nom, tout défiguré qu'il est, prononcé sur les lieux, à la vue d'un cyprès et des sommets du Taygète, me fit un plaisir que les poètes comprendront. J'avais une consolation en regardant les tombes des Turcs : elles me rappelaient que les barbares conquérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier jour dans cette terre ravagée par eux. Au reste, ces tombes étaient fort agréables : le laurier-rose y croissait au pied des cyprès, qui ressemblaient à de grands obélisques noirs; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres ; l'herbe flottait autour de petites colonnes funèbres que surmontait un turban ; une fontaine bâtie par un chérif répandait son eau dans le chemin pour le voyageur : on se serait volontiers arrêté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par les cyprès de 1 Orient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce lieu.
De ce cimetière à Coron il y a près de deux heures de marche : nous cheminâmes à travers un bois continuel d'oliviers, planté de froment à demi moissonné. Le terrain, qui de loin paraît une plaine unie, est coupé par des ravines inégales et profondes. M. Vial, alors consul de France à Coron, me reçut avec cette hospitalité si remarquable dans les consuls du Levant. Je lui remis une des lettres de recommandation que M. de Talleyrand , sur la prière de M. d'Hauterive, m'avait poliment accordées pour les consuls français dans les Échelles.
M. Vial voulut bien me loger chez lui. Il renvoya mon janissaire de Modon, et me donna un de ses propres janissaires pour traverser avec moi la Morée et me conduire à Athènes. Le capitan-pacha étant en guerre avec les Maniottes, je ne pouvais me rendre à Sparte par Calamate, que l'on prendra, si l'on veut, pour Calathion, Cardamyle ou Thalame, sur la côte de la Laconie, presque en face de Coron. Il fut donc résolu que je ferais un long détour; que j'irais chercher le défilé des portes de Léondari, l'un des Hermaeum de la Messénie; que je me rendrais à Tripolizza, afin d'obtenir du pacha de la Morée le firman nécessaire pour passer l'isthme ; que je reviendrais de Tripolizza à Sparte, et que de Sparte je prendrais par la montagne le chemin d'Argos, de Mycènes et de Corinthe.
L'histoire moderne de Coron ressemble à peu près à celle de Modon : Coron fut tour à tour, et aux mêmes époques que cette dernière ville, possédée par les Vénitiens, les Génois et les Turcs. Les Espagnols l'assiégèrent et l'enlevèrent aux infidèles en 1653. Les chevaliers de Malte se distinguèrent à ce siège assez mémorable. Vertot fait à ce sujet une singulière faute en prenant Coron pour Chéronée patrie de Plutarque, qui n'est pas elle-même la Chéronée où Philippe donna des chaînes à la Grèce. Retombée au pouvoir des Turcs, Coron fut assiégée et prise de nouveau par Morosini en 1685: on remarque à ce siège deux de mes
compatriotes. Coronelli ne cite que le commandeur de la Tour, qui y périt glorieusement ; mais Giacomo Diedo parle encore du marquis de Courbon. J'aimais à retrouver les traces de l'honneur français dès mes premiers pas dans la véritable patrie de la gloire, et dans le pays d'un peuple qui fut si bon juge de la valeur. Mais où ne retrouve-t-on pas ces traces? À Constantinople, à Rhodes, en Syrie, en Egypte, à Cartilage, partout où j'ai abordé, on m'a montré le camp des Français, la tour des Français, le château des Français : r Arabe m'a fait voir les tombes de nos soldats sous les sycomores du Caire, et le Siminole sous les peupliers de la Floride.
C'est encore dans cette même ville de Coron que M. de Choiseul a commencé ses tableaux. Ainsi le sort me conduisait au même lieu où mes compatriotes avaient cueilli cette double palme des talents et des armes, dont la Grèce aimait à couronner ses enfants. Si j'ai moi-même parcouru sans gloire, mais non sans honneur, les deux carrières où les citoyens d'Athènes et de Sparte acquirent tant de renommée, je m'en console en songeant que d'autres Français ont été plus heureux que moi.
M. Yial se donna la peine de me montrer Coron, qui n'est qu'un amas de ruines modernes ; il me fit voir aussi l'endroit d'où les Russes canonnèrent la ville en 4770, époque fatale à la Morée, dont les Albanais ont depuis massacré la population. La relation des voyages de Pellegrin date de 4 715 et de 1719 : le ressort de Coron s'étendait alors, selon ce voyageur, à quatre-vingts villages; je ne sais si l'on en trouverait aujourd'hui cinq ou six dans le môme arrondissement. Le reste de ces champs dévastés appartient à des Turcs, qui possèdent trois ou quatre mille pieds d'oliviers, et qui dévorent dans un harem à Constantinople l'héritage d'Aristonïène. Les larmes me venaient aux yeux en voyant les mains du Grec esclave inutilement trempées de ces flots d'huile qui rendaient la vigueur aux bras de ses pères pour triompher des tyrans.
La maison du consul dominait le golfe de Coron : je voyais de ma fenêtre la mer de Messénie peinte du plus bel azur ; devant moi, de l'autre côté de cette mer, s'élevait la haute chaîne du Taygète couvert de neige, et justement comparé aux Alpes par Polyhe, mais aux Alpes sous un plus beau ciel.
A ma droite s'étendait la pleine mer, et à ma gauche, au fond du golfe, je découvrais le mont Ithome, isolé comme le Vésuve, et tronqué comme lui à son sommet. Je ne pouvais m'arracher à ce spectacle : quelles pensées n'inspire point la vue de ces côtes désertes de la Grèce, où Ton n'entend que l'éternel sifflement du mistral et le gémissement des flots ! Quelques coups de canon, que le capitan-pacha faisait tirer de loin en loin contre les rochers des Maniottes, interrompaient seuls ces tristes bruits par un bruit plus triste encore. On n'apercevait sur toute l'étendue de la mer que la flotte de ce chef des barbares : elle me rappelait le souvenir de ces pirates américains qui plantaient leur drapeau sanglant sur une terre inconnue, en prenant possession d'un pays enchanté au nom de la servitude et de la mort; ou plutôt je croyais voir les vaisseaux d'Alaric s'éloigner de la Grèce en cendres, en emportant la dépouille des temples, les trophées d'Olympie et les statues brisées de la Liber! é et des Arts.
Je quittai Coron le 12 à deux heures du matin, comblé des politesses et des attentions de M. Yial, qui me donna une lettre pour le pacha de Morée et une lettre pour un Turc de Misitra. Je m'embarquai avec Joseph et mon nouveau janissaire dans un caïque qui devait me conduire à l'embouchure duPamisus, au fond du golfe de Messénie. Quelques heures d'une belle traversée me portèrent dans le lit du plus grand fleuve du Péloponèse, où notre petite barque échoua faute d'eau. Le janissaire alla chercher des chevaux à Nissi, gros village éloigné de trois ou quatre milles de la mer, en remontant le Pamissus. Cette rivière était couverte d'une
multitude d'oiseaux sauvages, dont je m'amusai à observer les jeux jusqu'au retour du janissaire. Rien ne serait agréable comme l'histoire naturelle, si on la rattachait toujours à l'histoire des hommes : on aimerait à voiries oiseaux voyageurs quitter les peuplades ignorées de l'Atlantique pour visiter les peuples fameux de l'Eurotas et du Céphise. La Providence, afin de confondre notre vanité, a permis que les animaux connussent avant l'homme la véritable étendue du séjour de l'homme ; et tel oiseau américain attirait peut-être l'attention d'Aristote dans les fleuves delà Grèce, lorsque le philosophe ne soupçonnait même pas l'existence d'un monde nouveau. L'antiquité nous offrirait dans ses annales une foule de rapprochements curieux, et souvent la marche des peuples et des armées se lierait aux pèlerinages de quelques oiseaux solitaires, ou aux migrations pacifiques des gazelles et des chameaux.
Le janissaire revint au rivage avec un guide et cinq chevaux, deux pour le guide et les trois autres pour moi, le janissaire et Joseph. Nous passâmes à Nissi, qui me semble inconnue dans l'antiquité. Je vis un moment le vayvode; c'était un jeune Grec fort affable, qui m'offrit des confitures et du vin : je n'acceptai point son hospitalité et je continuai ma route pour Tripolizza.
Après avoir longé le mont Ithome, nous traversâmes un ruisseau qui coule au nord, et qui pourrait bien être une des sources du Balyra. Je n'ai jamais défié les Muses, elles ne m'ont point rendu aveugle comme Thamyris; et, si j'ai une lyre, je ne l'ai point jetée dans le Balyra, au risque d'être changé après ma mort en rossignol. Je veux encore suivre le culte des neuf Sœurs pendant quelques années, après quoi j'abandonnerai leurs autels. La couronne de roses d'Anaeréonne me tente point : la plus belle couronne d'un vieillard, ce sont ses cheveux blancs et les souvenirs d'une vie honorable.
Andanies devait être plus bas, sur le cours du Balyra.
J'aurais aimé à découvrir au moins l'emplacement des palais de Mérope.
J'entends des cris plaintifs. Hélas ! dans ces palais, Un dieu persécuteur habite pour jamais.
Mais Andanies était trop loin de notre route pour essayer d'en trouver les ruines. Une plaine inégale, couverte de grandes herbes et de troupeaux de chevaux comme les savanes de la Floride, me conduisit vers le fond du bassin où se réunissent les hautes montagnes de l'Arcadie et de la Laconie. Le Lycée était devant nous, cependant un peu sur notre gauche, et nous foulions probablement le sol de Stényclare. Je n'y entendais point Tyrtée chanter à la tête des bataillons de Sparte ; mais, à son défaut, je fis à cet endroit la rencontre d'un Turc monté sur un bon cheval et accompagné de deux Grecs à pied. Aussitôt qu'il m'eut reconnu à mon habit franc, il piqua vers moi et me cria en français : « C'est un beau pays pour voyager que la Morée ! En France, de Paris à Marseille, je trouvais des lits et des auberges partout. Je suis très-fatigué; je viens de Coron par terre, et je vais à Léondari. Où allez-vous? » Je répondis que j'allais à Tripolizza. « Eh bien, dit le Turc, nous irons ensemble jusqu'au kan des Portes; mais je suis très-fatigué, mon cher seigneur. » Ce Turc courtois était un marchand de Coron qui avait été à Marseille, de Marseille à Paris, et de Paris à Marseille.
Il était nuit lorsque nous arrivâmes à l'entrée du défilé, sur les confins de la Messénie, de l'Arcadie et de la Laconie. Deux rangs de montagnes parallèles forment cet Hermseum qui s'ouvre du nord au midi. Le chemin s'élève par degrés du côté de la Messénie, et redescend par une pente assez douce vers la Laconie. C'est peut-être l'Hermgeum où, selon Pausanias, Oreste, troublé par la première apparition des Euménides, se coupa un doigt avec les dents.
Notre caravane s'engagea bientôt dans cet étroit passage.
Nous marchions tous en silence et à la file, Cette route, malgré la justice expéditive du pacha, n'était pas sûre, et nous nous tenions prêts à tout événement. A minuit nous arrivâmes au kan placé au milieu du défilé : un bruit d'eaux et un gros arbre nous annoncèrent cette fondation d'un serviteur de Mahomet. En Turquie, toutes les institutions publiques sont dues à des particuliers; l'État ne fait rien pour l'État. Ces institutions sont le fruit de l'esprit religieux, et non de l'amour de la patrie ; car il n'y a point de patrie. Or il est remarquable que toutes ces fontaines, tous ces kans, tous ces ponts, tombent en ruine, et sont des premiers temps de l'empire : je ne crois pas avoir rencontré sur les routes une seule fabrique moderne : d'où l'on doit conclure que chez les musulmans la religion s'affaiblit, et qu'avec la religion l'état social des Turcs est sur le point de s'écrouler.
Nous entrâmes dans le kan par une écurie ; une échelle eu forme de pyramide renversée nous conduisit dans un grenier poudreux. Le marchand turc se jeta sur une natte en secriant : a C'est le plus beau kan de la Morée: De Paris à Marseille je trouvais des lits et des auberges partout. » Je cherchai à le consoler en lui offrant la moitié du souper que j'avais apporté de Coron, a Eh! mon cher seigneur, s'écria-t-il, je suis si fatigué, que je vais mourir! » Et il gémissait, et il se prenait la barbe, et il s'essuyait le front avec un châle, et il s'écriait : « Allah! » Toutefois il mangeait d'un grand appétit la part du souper qu'il avait refusée d'abord.
Je quittai ce bonhomme le 1 5 au lever du jour et je continuai ma route. Notre course était fort ralentie : au lieu du janissaire de Modon. qui ne demandait qu'à tuer son cheval, j'avais un janissaire d'une tout autre espèce. Mon nouveau guide était un petit homme maigre, fort marqué de petite vérole, parlant bas et avec mesure, et si plein de la dignité de son turban, qu'on l'eût pris pour un parvenu. Un
aussi grave personnage ne se mettait au galop que lorsque l'importance de l'occasion l'exigeait: par exemple, lorsqu'il apercevait quelque voyageur. L'irrévérence avec laquelle j'interrompais l'ordre de la marche, courant en avant, à droite et à gauche, partout où je croyais découvrir quelques vestiges d'antiquité, lui déplaisait fort, mais il n'osait se plaindre. Du reste, je le trouvai fidèle et assez désintéressé pour un Turc.
Une autre cause retardait encore notre marche : le velours dont Joseph était vêtu dans la canicule, en Morée, le rendait fort malheureux ; au moindre mouvement du cheval il s'accrochait à la selle ; son chapeau tombait d'un côté, ses pistolets de l'autre ; il fallait ramasser tout cela et remettre le pauvre Joseph à cheval. Son excellent caractère brillait d'un nouveau lustre au milieu de toutes ces peines, et sa bonne humeur était inaltérable. Nous mîmes donc trois mortelles heures pour sortir de l'Hermaaum, assez semblable dans cette partie au passage de l'Apennin entre Pérouse et Tarni. Nous entrâmes dans une plaine cultivée qui s'étend jusqu'à Léondari. Nous étions là en Arcadie, sur la frontière delà Laconie.
On convient généralement, malgré l'opinion de d'Anville, que Léondari n'est point Mégalopolis. On veut retrouver dans la première l'ancienne Leuctres de la Laconie, et c'est le sentiment de M. Barbier du Bocage. Où donc est Mégalopolis ? Peut-être au village de Simano. Il eût fallu sortir de mon chemin et faire des recherches qui n'entraient point dans l'objet de mon voyage. Mégalopolis, qui n'est d'ailleurs célèbre par aucune action mémorable ni par aucun chef-d'œuvre des arts, n'eût tenté ma curiosité que comme monument du génie d'Épaminondas et patrie de Philopœmen et de Polybe.
Laissant à droite Léondari, ville tout à fait moderne, nous traversâmes un bois de vieux chênes verts; c'était le reste vénérable d'une forêt sacrée : un énorme vautour
perché sur la cime d'un arbre mort y semblait encore attendre te passage d'un augure. Nous vîmes le soleil se lever sur le mont Borée ; nous mimes pied à terre au bas de ce mont pour gravir un chemin taillé dans le roc : ces chemins étaient appelés Chemins de l'Echelle, en Arcadie.
Je n'ai pu reconnaître en Morée ni les chemins grecs ni les voies romaines. Des chaussées turques de deux pieds et demi de large servent à traverser les terrains bas et marécageux : comme il n'y a pas une seule voilure à roues dans celle partie du Péloponèse, ces chaussées suffisent aux ânes des paysans et aux chevaux des soldats. Cependant Pausanias et la carte de Peutinger marquent plusieurs routes dans les lieux où j'ai passé, surtout aux environs de Mantinée. Bergier les a très-bien suivies dans ses Chemins de l'Empire.
Nous nous trouvions dans le voisinage d'une des sources de l'Alphée: je mesurais avidement des yeux les ravines que je rencontrais : tout était muet et desséché. Le chemin qui conduit de Roréè à Tripolizza traverse d'abord des plainpc désertes et se plonge ensuite dans une longue vall< pierres. Le soleil nous dévorait ; à quelques buissons : et brûlés étaient suspendues des cigales qui se taisaie notre approche ; elles recommençaient leurs cris dès nous étions passés : on n'entendait que ce bruit monotone, les pas de nos chevaux et la complainte de notre guide. Lorsqu'un postillon grec moule à cheval, il commence une chanson qu'il continue pendant toute la route. C'est presque toujours une longue histoire rimée qui charme les ennuis des descendants de Linus : les couplets en sont nombreux, l'air triste et assez ressemblant aux airs de nos vieilles romances françaises.
Ces airs auraient -ils été apportes en Morée par les Vénitiens? serait-ce que les Français, excellant dans la romance, se sont rencontrés avec le génie des Grecs. Ces airs sont-ils antiques ?eU s'ils sont antiques, appartiennent-
ils à la seconde école de la musique chez les Grecs, ou remontent-ils jusqu'au temps d'Olympe ! Je laisse ces questions à décider aux habiles. Mais il me semble encore ouïr le chant de mes malheureux guides, la nuit, le jour, au lever, au coucher du soleil, dans les solitudes de l'Arcadie, sur les bords de TEurotas, dans les déserts d'Argos, de Corinthe, de M égare : lieux où la voix des Ménades ne retentit plus, où les concerts des Muses ont cessé, où le Grec infortuné semble seulement déplorer dans de tristes complaintes les malheurs de sa patrie :
Soli cantare perili
Arcades?
A trois lieues de Tripolizza, nous rencontrâmes deux officiers de la garde du pacha qui couraient, comme moi, en poste. Ils assommaient les chevaux et le postillon à coups de fouet de peau de rhinocéros. Ils s'arrêtèrent en me voyant, et me demandèrent mes armes : je refusai de les donner. Le janissaire me fit dire par Joseph que ce n'était qu'un pur objet de curiosité et que je pouvais aussi demander les armes de ces voyageurs. A cette condition je voulus bien satisfaire les spahis: nous changeâmes d'armes. Us examinèrent longtemps mes pistolets et finirent par me les tirer au-dessus de la tête.
J'avais été prévenu de ne me laisser jamais plaisanter par un Turc, si je ne voulais ufexposer à mille a\auies. J'ai reconnu plusieurs fois, dans la suite, combien ce conseil était utile : un Turc devient aussi souple, s'il voit que vous ne le craignez pas, qu'il est insultant s'il s'aperçoit qu'il vous fait peur. Je n'aurais pas eu besoin, d'ailleurs, d'être averti dans cette occasion, et la plaisanterie m'avait paru trop mauvaise pour ne pas la rendre coup sur coup. Enfonçant donc les éperons dans les flancs de mon cheval, je courus sur les Turcs et leur lâchai les coups de leurs propres pistolets en travers, si près du visage, que l'amorce brûla les
moustaches du plus jeune spahi. Une explication s'ensuivit entre ces officiers et le janissaire, qui leur dit que j'étais Français : à ce nom de Français il n'y eut point de politesses turques qu'ils ne me firent. Us m'offrirent la pipe, chargèrent mes armes et me les rendirent. Je crus devoir garder l'avantage qu'ils me donnaient, et je fis simplement charger leurs pistolets par Joseph. Ces deux étourdis voulurent m'engager à courir avec eux : je les refusai, et ils partirent. On va voir que je n'étais pas le premier Français dont ils eussent entendu parler et que leur pacha connaissait bien mes compatriotes.
On peut lire dans M. Pouqueville une description exacte de Tripolizza, capitale de la Morée. Je n'avais pas encore vu de ville entièrement turque : les toits rouges de celle-ci, ses minarets et ses dômes, me frappèrent agréablement au premier coup d'œil. Tripolizza est pourtant située dansune partie assez aride du vallon de Tégée, et sous une des croupes du Ménale, qui m'a paru dépouillée d'arbres et de verdure. Mon janissaire me conduisit chez un Grec de la connaissance de M. Yial. Le consul, comme je l'ai dit, m'avait donné une lettre pour le pacha. Le lendemain de mon arrivée, 15 août, je me rendis chez le drogman de Son Excellence : je le priai de me faire délivrer le plus tôt possible mon firman de poste, et l'ordre nécessaire pour passer l'isthme de Corinthe. Ce drogman, jeune homme d'une figure fine et spirituelle, me répondit en italien que d'abord il était malade ; qu'ensuite on ne parlait pas comme cela à un pacha; qu'il fallait attendre; que les Français étaient toujours pressés.
Je répliquai que je n'avais demandé les firmans que pour la forme; que mon passe-port français me suffisait pour voyager en Turquie, maintenant en paix avec mon pays ; que, puisque l'on avait pas le temps de m'obliger, je partirais sans les firmans et sans remettre la lettre du consul au pacha.
Je sortis. Deux heures après le drogman me fit rappeler; je le trouvai plus traitable, soit qu'à mon ton il m'eût pris pour un personnage d'importance, soit qu'il craignit que je ne trouvasse quelque moyen de porler mes plaintes à son maître : il me dit qu'il allait se rendre chez Sa Grandeur et lui parler de mon affaire.
En effet, deux heures après un Tartare me vint chercher et me conduisit chez le pacha. Son palais est une grande maison de bois carrée, ayant au centre une vaste cour et des galeries régnant sur les quatre faces de cette cour. On me fit attendre dans une salle, où je trouvai des papas et le patriarche de la Morée. Ces prêtres et leur patriarche parlaient beaucoup et avaient parfaitement les manières déliées et avilies des courtisans grecs sous le Bas-Empire. J'eus lieu de croire, aux mouvements que je remarquai, qu'on me préparait une réception brillante; cette cérémonie m'embarrassait. Mes vêtements étaient délabrés, mes bottes poudreuses, mes cheveux en désordre et ma barbe, comme celle d'Hector, barba squalida. Je m'étais enveloppé dans mon manteau et j'avais plutôt l'air d'un soldat qui sort du bivac que d'un étranger qui se rend à l'audience d'un grand seigneur.
Joseph, qui disait se connaître aux pompes de l'Orient, m'avait forcé de prendre ce manteau ; mon habit court lui déplaisait; lui-même voulut m accompagner avec le janissaire, pour me faire honneur. Il marchait derrière moi sans bottes, les jambes et les pieds nus, et un mouchoir rouge jeté par dessus son chapeau. Malheureusement il fut arrêté à la porte du palais dans ce bel équipage: les gardes ne voulurent point le laisser passer: il me donnait une telle envie de rire, que je ne pus jamais le réclamer sérieusement. La prélenlion au turban le perdit, et il ne vit que de loin les grandeurs où il avait aspiré.
Après deux heures de délai, d'ennui et d'impatience, on m'introduisit dans la salle du pacha : je vis un homme
d'environ quarante ans, d'une belle figure, assis ou plutôt couché sur un divan, vêtu d'un cafetan de soie, un poignard orné de diamants à la ceinture, un turban blanc à la lête. Un vieillard à longue barbe occupait respectueusement une place à sa droite (c'était peut-être le bourreau); le drogman grec était assis à ses pieds; trois pages debout tenaient des pastilles d'ambre, des pincettes d'argent et du feu pour la pipe. Mon janissaire resta à la porte de la salle.
Je m'avançai, saluaiSon Excellence en mettant la main sur mon cœur; je lui présentai la lettre du consul; et, usant du privilège des Français, je m'assis sans avoir attendu l'ordre.
Osman me fit demander d'où je venais, où j'allais, ce que je voulais.
Je répondis que j'allais en pèlerinage à Jérusalem ; qu'en me rendant à la ville sainte des chrétiens j'avais passé par la Morée pour voir les antiquités romaines; que je désirais un Annan de poste pour avoir des chevaux , et un ordre pour passer l'isthme.
Le pacha répliqua que j'étais le bienvenu, que je pouvais voir tout ce qui me ferait plaisir, et qu'il m'accorderait les firmans. Il me demanda ensuite si j'étais militaire et si j'avais fait la guerre d'Egypte,
Cette question m'embarrassa, ne sachant trop dans quelle intention elle était faite, je répondis que j'avais autrefois servi mon pays, mais que je n'avais jamais été en Egypte.
Osman me tira tout de suite d'embarras : il me dit loyalement qu'il avait été fait prisonnier par les Français à la bataille d'Àboukir ; qu'il avait été très-bien traité de mes compatriotes, et qu'il s'en souviendrait toujours.
Je ne m'attendais point aux honneurs du café, et cependant je les obtins : je me plaignis alors de l'insulte faite à un de mes gens, et Osman me proposa de faire donner devant moi vingt coups de bâton au déli qui avait arrêté Joseph. Je refusai ce dédommagement, et je mécontentai de la bonne volonté du pacha. Je sortis de mon audience fort
satisfait : il est vrai qu'il me fallut payer largement à la porte des distinctions aussi flatteuses. Heureux si les Turcs en place employaient au bien des peuples qu'ils gouvernent cette simplicité de mœurs et de justice ! Mais ce sont des tyrans que la soif de For dévore, et qui versent sans remords le sang innocent pour la satisfaire.
Je retournai à la maison de mon hôte, précédé de mon janissaire et suivi de Joseph, qui avait oublié sa disgrâce. Je passai auprès de quelques ruines dont la construction me parut antique : je me réveillai alors de l'espèce de distraction où m'avaient jeté les dernières scènes avec les deux officiers turcs, le drogman et le pacha ; je me retrouvai tout à coup dans les campagnes des Tégéates : et j'étais un Franc en habit court et en grand chapeau; et je venais de recevoir l'audience d'un Tartare en robe longue et en turban au milieu de la Grèce !
Eheu, fugaces labuntur anni !
M. Barbié du Bocage se récrie avec raison contre l'inexactitude de nos cartes de Morée, où la capitale de cette province n'est souvent pas même indiquée. La cause de cette négligence vient de ce que le gouvernement turc a changé dans cette partie de la Grèce. 11 y avait autrefois un sangiac qui résidait à Coron. La Morée étant devenue un pachali, le pacha a fixé sa résidence à Tripolizza, comme dans un point plus central. Quant à l'agrément de la position, j'ai remarqué que les Turcs étaient assez indifférents sur la beauté des lieux. Us n'ont point à cet égard la délicatesse des Arabes, que le charme du ciel et de la terre séduit toujours, et qui pleurent encore aujourd'hui Grenade perdue.
Cependant, quoique très-obscure, Tripolizza n'a pas ététout à fait inconnue jusqu'à M. Pouquevilie, qui écrit Tripolitza : Pellegrin en parle, et la nomme Trepolezza ; d' Anville, Trapolizza ; M. deChoiseul, Tripolizza, et les autres voyageurs ont suivi cette orthographe. P'Anville observe
que Tripolizza n'est point Mantinée: c'est une ville moderne qui parait s'êlre élevée entre Mantinée, Tégée et Orchomène.
Un Tartare m'apporta le soir mon firman de poste et l'ordre pour passer l isthme. En s'établissant sur les débris de Coustantinople, les Turcs ont manifestement retenu plusieurs usages des peuples conquis. L'établissement des postes en Turquie est, à peu de chose près, celui qu'avaient fixé les empereurs romains : on ne paye point les chevaux ; le poids de votre bagage est réglé; on est obligé de vous fournir partout la nourriture, etc. Je ne voulus point user de ces magnifiques, mais odieux privilèges, dont le fardeau pèse sur un peuple malheureux ; je payai partout nies chevaux et ma nourriture, comme un voyageur sans protection et sans firman.
Tripolizza étant une ville absolument moderne, j'en partis le \ h pour Sparte, où il me tardait d'arriver. Il me fallait, pour ainsi dire, revenir sur mes pas, ce qui n'aurait pas eu lieu si j'avais d'abord visité la Laconie en passant par Calamate. A une lieue vers le couchant, au sortir de Tripolizza, nous nous arrêtâmes pour voir des ruines : ce sont celles d'un couvent grec dévasté par les Albanais au temps de la guerre des Russes ; mais dans les murs de ce couvent on aperçoit des fragments d'une belle architecture et des pierres chargées d'inscriptions engagées dans la maçonnerie. J'essayai longtemps d'en lire une à gauche de la porte principale de l'église. Les lettres étaient du bon temps, et l'inscription parut être en boustrophédon : ce qui n'annonce pas toujours une très-haute antiquité. Les caractères étaient renversés par la position de la pierre : la pierre elle même était éclatée, placée fort haut et enduite en partie de ciment. Je ne pus rien déchiffrer, hors le mot TEFEATES, qui me causa presque autant de joie que si j'eusse été membre de l'Académie des inscriptions. Tégée a dû exister aux environs de ce couvent. On trouve dans les champs voisins beaucoup de médailles. J'en achetai trois d'un paysan, qui ne me donné-
rent aucune lumière ; il me les vendit très-cher. Les Grecs, à force de voir des voyageurs, commencent à connaître le prix de leurs antiquités.
Je ne dois pas oublier qu'en errant parmi ces décombres je découvris une inscription beaucoup plus moderne : c'était le nom de M. Fauvel écrit au crayon sur un mur. Il faut être voyageur pour savoir quel plaisir on éprouve à rencontrer tout à coup, dans des lieux lointains et inconnus, un nom, qui vous rappelle la patrie.
Nous continuâmes notre route entre le nord et le couchant. Après avoir marché pendant trois heures par des terrains à demi cultivés, nous entrâmes dans un désert qui ne finit qu'à la vallée de la Laconie. Le lit desséché d'un torrent nous servait de chemin ; nous circulions avec lui dans un labyrinthe de montagnes peu élevées, toutes semblables entre elles, ne présentant partout que des sommets pelés et des lianes couverts d'une espèce de chêne vert nain à feuilles de houx. Au bord de ce torrent desséché, et au centre à peu près de ces monticules, nous rencontrâmes un kan ombragé de deux platanes et rafraîchi par une petite fontaine. Nous laissâmes reposer nos moniures : il y avait dix heures que nous étions à cheval. Nous ne trouvâmes pour toute nourriture que du lait de chèvre et quelques amandes. Nous repartîmes avant le coucher du soleil, et nous nous arrêtâmes à onze heures du soir dans une gorge de vallée, au bord d'un autre torrent qui conservait un peu d'eau.
Le chemin que nous suivions ne traversait aucun lieu célèbre : il avait servi tout au plus à la marche des troupes de Sparte, lorsqu'elles allaient combattre celles de Tégée dans les premières guerres de Lacédémone. On ne trouvait sur cette route qu'un temple de Jupiter-Scotitas vers le passage des Hermès : toutes ces montagnes ensemble devaient former différentes branches du Parnon, du Cronius et de l'Olympe.
Le 16, à la pointe du jour, nous bridâmes nos chevaux : le janissaire fit sa prière, se lava les coudes, la barbe et les mains, se tourna vers l'orient comme pour appeler la lumière, et nous partîmes. En avançant vers la Laconie, les montagnes commençaient à s'élever et à se couvrir de quelques bouquets de bois; les vallées étaient étroites et brisées; quelques-unes me rappelèrent, mais sur une moindre échelle, le site de la grande Chartreuse et son magnifique revêtement de forêts. A midi nous découvrîmes un kan aussi pauvre que celui de la veille, quoiqu'il fût décoré du pavillon ottoman. Dans un espace de vingt-deux lieues c'étaient les deux seules habitations que nous eussions rencontrées : la fatigue et la faim nous obligèrent à rester dans ce sale gîte plus longtemps que je ne l'aurais voulu. Le maître du lieu, vieux Turc à la mine rébarbative, était assis dans un grenier qui régnait au-dessus des étables du kan : les chèvres montaient jusqu'à lui et l'environnaient de leurs ordures. Il nous reçut dans ce lieu de plaisance, et ne daigna pas se lever de son fumier ; il cria d'une voix terrible, et un pauvre enfant grec tout nu, le corps enflé par la fièvre et par les coups de fouet, nous vint apporter du lait de brebis dans un vase dégoûtant par sa malpropreté : encore fus-je obligé de sortir pour le boire à mon aise, car les chèvres et leurs chevreaux m'assiégeaient pour m'arracher un morceau de biscuit que je tenais à la main. J'avais mangé l'ours et le chien sacré avec les sauvages ; je partageai depuis le repas des Bédouins; mais je n'ai jamais rien rencontré de comparable à ce premier kan de la Laconie. C'était pourtant à peu près dans les mêmes lieux que paissaient les troupeaux de Ménélas, et qu'il offrit un festin à Télémaque : « On s'empressait dans le palais du roi, les serviteurs amenaient les victimes ; ils apportaient aussi un vin généreux, tandis que leurs femmes, le front orné de bandelettes pures, préparaient le repas. »
Nous quittâmes le kan vers trois heures après midi : à
cinq heures nous parvînmes à une croupe de montagnes d'où nous découvrîmes en face de nous le Taygète, que j'avais déjà vu du côté opposé ; Misitra, bâtie à ses pieds, et la vallée de la Laconie.
Nous y descendîmes par une espèce d'escalier taillé dans le roc comme celui du mont Borée. Nous aperçûmes un pont léger et d'une seule arche, élégamment jeté sur un petit fleuve, et réunissant deux hautes collines. Arrivés au bord du fleuve, nous passâmes à gué ses eaux limpides, au travers de grands roseaux, de beaux lauriers-roses en pleine fleur. Ce fleuve, que je passais ainsi sans le connaître, était TEurotas. Une vallée tortueuse s'ouvrit devant nous, elle circulait autour de plusieurs monticules de figure à peu près semblable, et qui avaient l'air de monts artificiels ou de tumulus. Nous nous engageâmes dans ces détours, et nous arrivâmes à Misitra comme le jour tombait.
M. Vial m'avait donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitra, appelé lbravm-Beij. Nous mîmes pied à dans sa cour, et ses esclaves m'introduisirent dans la les étrangers ; elle était remplie de musulmans, qui i aient comme moi des voyageurs et des hôtes d'ibraïm. is ma place sur le divan au milieu d'eux ; je suspendis çonime eux mes armes au mur, au-dessus de ma tête. Joseph et mon janissaire en firent autant. Personne ne me demanda qui j'étais, d'où je venais : chacun continua de fumer, de dormir ou de causer avec son voisin, sans jeter les yeux sur moi.
Notre hôte arriva : on lui avait porté la lettre de M. Vial. Ibraïm, âgé d'environ soixante ans, avait la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi, me prit affectueusement la main, me bénit, essaya de prononcer le mot bon, moitié en français, moitié en Italien, et s'assit à mes côtés. Il parla en grec à Joseph ; il me fit prier de l'excuser s'il ne me rece^ vait pas aussi bien qu'il l'aurait voulu : il avait un petit enfant malade \ un fujliuolo, répétait-il en italien ; et cela lui
faisait tourner la tète, mi fa tornar la testa ; et il serrait son turban avec ses deux mains. Assurément ce n'était pas la tendresse paternelle dans toute sa naïveté que j'aurais été chercher à Sparte ; et c'était un vieux Tartare qui montrait ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui disaient à leurs fils, en leur donnant le bouclier : e ràv, r, ï-ï -àv, avec ou dessus.
Ibraïm me quitta après quelques instants, pour aller veiller son fils : il ordonna de m'apporter la pipe et le café ; mais, comme l'heure du repas était passée, on ne me servit point de pilau : il m'aurait cependant fait grand plaisir, car j'étais presque à jeun depuis vingt-quatre heures. Joseph tira de son sac un saucisson, dont il avalait des morceaux à Tinsu des Turcs ; il en offrait sous main au janissaire, qui détournait les yeux avec un mélange de regret et d'horreur.
Je pris mon parti : je me couchai sur le divan, dans l'angle de la salle. Une fenêtre avec une grille en roseaux s'ouvrait sur ta vallée de la Laconie, où la lune répandait une clarté admirable. Appuyé sur le coude, je parcourais des veux le ciel, la vallée, les sommets brillants et sombres du Taygèle, selon qu'ils étaient dans l'ombre ou la lumière. Je pouvais à peine me persuader que je resj irais dans la patrie d'Hélène et de Ménèlas Je me laissai entraîner par ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu'un autre, sur les vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé ! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de l'Italie, au milieu de la mer, je m'étais livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la vie!
Ln vieux Turc, homme, à ce qu'il paraissait, de grande considération, me tira de ces réflexions pour me prouver d'une manière encore plus sensible que j'étais loin de mon pavs. Il était couché à mes pieds sur le divan : il se tour-
nait, il s'asseyait, il soupirait, il appelait ses esclaves, il les renvoyait; il attendait le jour avec impatience. Le jour vint (17 août) ; le Tartare, entouré de ses domestiques, les uns à genoux, les autres debout, ôta son turban; il se mira dans un morceau de glace brisée, peigna sa barbe, frisa ses moustaches, se frotta les joues pour les animer. Après avoir fait ainsi sa toilette, il partit eu traînant majestueusement ses babouches et en me jetant un regard dédaigneux.
Mon hôte entra quelque temps après, portant son fils dans ses bras. Ce pauvre enfant, jaune et miné par la fièvre, était tout nu. 11 avait des amulettes et des espèces de sorts suspendus au cou. Le père le mit sur mes genoux, et il fallut entendre l'histoire de la maladie : l'enfant avait pris tout le quinquina de la Morée ; on l'avait saigné (et c'était là le mal) ; sa mère lui avait mis des charmes, et elle avait attaché un turban à la tombe d'un santon : rien n'avait réussi, lbraïm finit par me demander si je connaissais quelque remède : je me rappelai que dans mon enfance on m'avait guéri d'une fièvre avec de la petite centaurée ; je conseillai l'usage de cette plante, comme -l'aurait pu faire le plus grave médecin. Mais qu'était-ce que la centaurée? Joseph pérora. Je prétendis que la centaurée avait été découverte par un certain médecin du voisinage appelée Chiron, qui courait à cheval sur les montagnes. Un Grec déclara qu'il avait connu ce Chiron, qu'il était de Calamate, et qu'il montait ordinairement un cheval blanc. Comme nous tenions conseil, nous vîmes entrer un Turc, que je reconnus pour un chef de la loi à son turban vert. 11 vint à nous, prit la tête de l'enfant entre ses deux mains, et prononça dévotement une prière : tel est le caractère de la piété ; elle est touchante et respectable, même dans les religions les plus funestes.
J'avais envoyé le janissaire me chercher des chevaux et un guide, pour visiter d'abord Àmyclée et ensuite les ruines de Sparte, où je croyais être : tandis que j'attendais sou retour, lbraïm me fit servir un repas à la turque. J'étais
toujours couché sur le divan : on mit devant moi une table extrêmement basse; un esclave me donna à laver; on apporta sur un plateau de bois un poulet haché dans du riz; je mangeai avec mes doigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre; ensuite des figues, des olives, du raisin et du fromage, auquel, selon Guillet, Misitra doit aujourd'hui son nom. Entre chaque plat un esclave me versait de l'eau sur les mains, et un autre me présentait une serviette de grosse toile, mais fort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie : après le café on m'offrit du savon pour mes moustaches.
Pendant le repas le chef de la loi m'avait fait faire plusieurs questions par Joseph ; il voulait savoir pourquoi je voyageais, puisque je n'étais ni marchand ni médecin. Je répondis que je voyageais pour voir les peuples, et surtout les Grecs qui étaient morts. Cela le fit rire : il répliqua que puisque j'étais venu en Turquie j'aurais dû apprendre le turc. Je trouvai pour lui une meilleure raison à mes voyages en disant que j'étais un pèlerin de Jérusalem. « Hadgi! hadgi! » s'écria-t-il. 11 fut pleinement satisfait. La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. Ce Turc ne pouvait comprendre que je quittasse ma patrie par un simple motif de curiosité ; maib il trouva tout naturel que j'entreprisse un long voyage pour aller prier à un tombeau, pour demander à Dieu quelque prospérité ou la délivrance de quelque malheur. Ibraïm, qui, en m'apportant son fils, m'avait demandé si j'avais des enfants, était persuadé que j'allais à Jérusalem afin d'en obtenir. J'ai vu les sauvages du nouveau monde indifférents à mes manières étrangères, mais seulement attentifs comme les Turcs à mes armes et à ma religion, c'est-à-dire aux deux choses qui protègent l'homme dans ses rapports de l'âme et du corps. Ce consentement unanime des peuples sur la religion et cette simplicité d'idées m'ont paru valoir la peine d'être remarqués.
Au reste, cette salle des étrangers où je prenais mon repas offrait une scène assez touchante, et qui rappelait les anciennes mœurs de l'Orient. Tous les hôtes d'Ibraïm n'étaient pas riches, il s'en fallait beaucoup; plusieurs même étaient de véritables mendiants : pourtant ils étaient assis sur le même divan avec les Turcs qui avaient un grand train de chevaux et d'esclaves. Joseph et mon janissaire étaient traités comme moi, si ce n'est pourtant qu'on ne les avait point misa ma table, lbraïm saluait également ses hôtes, parlait à chacun, faisait donner à manger à tous. I) y avait des gueux en haillons, à qui des esclaves portaient respectueusement le café. Mais cette fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte, et tel esclave a bu le café avec son hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant. J'ai lu pourtant, et Ton m'a dit qu'en Asie il y a encore des familles turques qui ont les mœurs, la simplicité et la candeur des premiers âges : je le crois, car lbraïm est certainement un des hommes les plus vénérables que j'aie jamais rencontrés.
Le janissaire revint avec un guide qui me proposait des chevaux non-seulement pour Amyclée, mais encore pour Argos. 11 demanda un prix que j'acceptai. Le chef de la loi, témoin du marché, se leva tout en colère: il me fît dire que, puisque je voyageais pour connaître les peuples, j'eusse à savoir que j'avais affaire à des fripons ; que ces gens-là me volaient; qu'ils me demandaient un prix extraordinaire; que je ne leur devais rien, puisque j'avais un Annan ; et qu'enfin j'étais complètement leur dupe. Il sortit plein d'indignation; et je vis qu'il était moins animé par un esprit de justice que révolté de ma stupidité.
A huit heures du matin je partis pour Amyclée, aujourd'hui Sclabochôrion : j'étais accompagné du nouveau guide et d'un cicérone grec, très-bon homme, mais très-ignorant. Nous prîmes le chemin de la plaine au pied du Taygète, en suivant de petits sentiers ombragés et fort agréables qui
passaient entre des jardins ; ces jardins, arrosés par des courants d'eau qui descendaient de la montagne, étaient plantés de mûriers, de figuiers et de sycomores. On y voyait aussi beaucoup de pastèques, de raisins, de concombres et d'herbes de différentes sortes : à la beauté du ciel et à l'espèce de culture près, on aurait pu se croire dans les environs de Chambéry. Nous traversâmes la Tiase, et nous arrivâmes à Àmyclée, où je ne trouvai qu'une douzaine de chapelles grecques dévastées par les Albanais, et placées à quelque distance les unes des autres au milieu de champs cultivés, Le temple d'Apollon, celui d'Eurolas à Onga, le tombeau d'Hyacinthe, tout a disparu. Je ne pus découvrir aucune inscription : je cherchai pourtant avec soin le fameux nécrologe des prêtresses d'Ainyclée, que l'abbé Fourmont copia en 1751 ou 1752, et qui donne une série de près de mille années avant Jésus-Christ. Les destructions se multiplient avec une telle rapidité dans la Grèce, que souvent un voyageur n'aperçoit pas le moindre vestige des monuments qu'un autre voyageur a admirés quelques mois avant lui. Tandis que je cherchais des fragments de ruines antiques parmi des monceaux de ruines modernes, je vis arriver des paysans conduits par un papas ; ils dérangèrent une planche appliquée contre le mur d'une des chapelles, et entrèrent dans un sanctuaire que je n'avais pas encore visité. J'eus la curiosité de les y suivre, et je trouvai que ces pauvres gens priaient avec leurs prêtres clans ces débris : ils chantaient les litanies devant une image de la Panagia, barbouillée en rouge sur un mur peint en bleu. Il y avait bien loin de cette fête aux fêtes d'Hyacinthe; mais la triple pompe des ruines, des malheurs et des prières au vrai Dieu effaçait à mes yeux toutes les pompes de la terre.
Mes guides me pressaient départir, parce que nous étions sur la frontière des Maniottes, qui, malgré les relations modernes, n'en sont pas moins de grands voleurs. Nous repassâmes la Tiase, et nous retournâmes à Misitra par le chemin
de la montagne. Je relèverai ici une erreur qui ne laisse pas de jeter de la confusion dans les cartes de la Laconie. Nous donnons indifféremment le nom moderne d'Iris ou Vasilipotamos à FEurotas. La Guilletière, ou plutôt Guillet, ne sait où Niger a pris ce nom d'Iris, et M. Pouqueville parait également étonné de ce nom. Niger etMélétius, qui écrivent Neris par corruption, n'ont pas tout à fait tort. L'Eurotas est connu à Misitra sous le nom d'Iri (et non pas d'Iris) jusqu'à sa jonction avec la Tiase : il prend alors le nom de Vasilipotamos, et il le conserve le reste de son cours.
Nous arrivâmes dans la montagne au village de Parori, où nous vîmes une grande fontaine appelée Chieramo : elle sort avec abondance du flanc d'un rocher; un saule pleureur l'ombrage au-dessus, et au-dessous s'élève un immense platane, autour duquel on s'assied sur des nattes pour prendre le café. Je ne sais d'où ce saule pleureur a été apporté à Misitra; c'est le seul que j'aie vu en Grèce. L'opinion commune fait, je crois, le salix Babilonica originaire de l'Asie Mineure, tandis qu'il nous est peut-être venu de la Chine à travers l'Orient. Il en est de même du peuplier pyramidal que la Lombardie a reçue de la Crimée et de la Géorgie, et dont la famille a été retrouvée sur les bords du Mississipi, au-dessus des Illinois.
Suivant toujours à mi-côte le flanc du Taygète, nous rencontrâmes une seconde fontaine appelée navGaXa^a, Panthalama, qui tire son nom de la pierre d'où l'eau s'échappe. On voit sur cette pierre une sculpture antique d'une mauvaise exécution, représentant trois nymphes dansant avec des guirlandes. Enfin nous trouvâmes une dernière fontaine nommée TptÇsMa, Tritzella, au-dessus delaquelles'ouvre une grotte qui n'a rien de remarquable. On reconnaîtra, si Ton veut, la Dorcia des anciens dans l'une de ces trois fontaines ; mais alors elle serait placée beaucoup trop loin de Sparte.
Là, c'est-à-dire à la fontaine Tritzella, nous nous trouvions derrière Misitra, et presque au pied du château ruiné
qui commande la ville. Il est placé au haut d'un rocher de forme quasi pyramidale. Nous avions employé huit heures à toutes nos courses, et il était quatre heures de l'aprèsmidi. Nous quittâmes nos chevaux, et nous montâmes à pied au château par le faubourg des Juifs, qui tourne en limaçon autour du rocher jusqu'à la base du château. Ce faubourg a été entièrement détruit par les Albanais; les murs seuls de la maison sont restés debout, et Ton voit, à travers les ouvertures des portes et des fenêtres, la trace des flammes qui ont dévoré ces anciennes retraites de la misère. Des enfants, aussi méchants que les Spartiates dont ils descendent, se cachent dans ces ruines, épient le voyageur, et, au moment où il passe, font crouler sur lui des pans de murs et des fragments de' rocher. Je faillis être victime d'un de ces jeux lacédémoniens.
Le château gothique qui couronne ces débris tombe luimême en ruine : les vides des créneaux, les crevasses formées dans les voûtes, et les bouches des citernes, font qu'on ne marche pas sans danger. Il n'y a ni portes, ni gardes, ni canons; le tout est abandonné : mais on est bien dédommagé de la peine qu'on a prise de monter à ce donjon par la vue dont on jouit.
Au-dessous de vous, à votre gauche, est la partie détruite de Misitra, c'est-à-dire le faubourg des Juifs dont je viens de parler. A l'extrémité de ce faubourg vous apercevez l'archevêché et l'église de Saint-Dimitri, environnés d'un groupe de maisons grecques avec des jardins.
Perpendiculairement au-dessus de vous s'étend la partie de la ville appelée Karo^wpiovj Katôchôrion, c'est-à-dire le bourg au-dessous du château.
En avant de Katôchôrion se trouve le Mîto/woiov, Mésochôrion, le bourg du milieu: celui-ci a de grands jardins et renferme des maisons turques peintes de vert et de rouge; on y remarque aussi des bazars, des kans et des mosquées.
A droite, au pied du Taygète, on voit successivement les trais villages ou faubourgs que j'avais traversés: Tritzella, Pantlialama et Parori.
De la ville même sortent deux torrents : le premier est 'oZptoTtôTaiJLoç, Hobriopotamos, rivière des Juifs; il coule entre le Katôchôrion et le Mésochôrion.
Le second se nomme Pantlialama, du nom de la fontaine des Nymphes dont il sort : il se réunit à FHobriopotamos assez loin dans la plaine, vers le village désert de MayoO^a, Magoula. Ces deux torrents, sur lesquels il y a un petit pont, ont suffi à la Guilletière pour en former l'Eurotas et le pont Babyx, sous le nom générique de réyu/joç, qu'il aurait dû, je pense, écrire Téfvpoc.
A Magoula, ces deux ruisseaux réunis se jettent dans la rivière de Magoula, l'ancien Cnacion, et celui-ci va se perdre dans l'Eurotas.
Vue du château de Misitra, la vallée de la Laconie est admirable ; elle s'étend à peu près du nord au midi ; elle est bordée à l'ouest par le Taygète, et à l'est par les monts Tornax, Barosthènes, Olympe et Ménélaïon ; de petites collines obstruent la partie septentrionale de la vallée, descendent au midi en diminuant de hauteur, et viennent former de leurs dernières croupes les collines où Sparte était assise. Depuis Sparte jusqu'à la mer se déroule une plaine unie et fertile, arrosée par l'Eurotas.
Me voilà donc monté sur un créneau du château de Misitra, découvrant, contemplant et admirant toute la Laconie. Mais quand parlerez-vous de Sparte? me dira le lecteur. Où sont les débris de cette ville? Sont-ils renfermés dans Misitra? N'en reste-t-il aucune trace? Pourquoi courir àAmyclée avant d'avoir visité tous les coins de Lacôdémone? Vous contenterez-vous de nommer l'Eurotas sans en montrer le cours, sans en décrire les bords? Quelle largeur a-t-il? de quelle couleur sont ses eaux? où sont ses cygnes, ses roseaux, ses lauriers? Les moindres particularités doivent êlre racon-
tées, quand il s'agit de la patrie de Lycurgue, d'Agis, de Ly sandre, de Léonidas. Tout le monde a vu Athènes, mais très-peu de voyageurs ont pénétré jusqu'à Sparte : aucun n'en a complètement décrit les ruines.
Il y a déjà longtemps que j'aurais satisfait le lecteur si, dans le moment même où il m'aperçoit au haut du donjon de Misitra, je n'eusse fait pour mon propre compte toutes les questions que je l'entends me faire à présent.
Si on a lu l'introduction à cet Itinéraire, on a pu voir que je n'avais rien négligé pour me procurer sur Sparte tous les renseignements possibles : j'ai suivi l'histoire de cette ville depuis les Romains jusqu'à nous ; j'ai parlé des voyageurs et des livres qui nous ont appris quelque chose de la moderne Lacédémone; malheureusement ces notions sont assez vagues, puisqu'elles ont fait naître deux opinions contradictoires. D'après le père Pacifique, Coronelli, le romancier Guillet et ceux qui les ont suivis, Misitra est bâtie sur les ruines de Sparte; et, d'après Spon, Yernon, l'abbé Fourmont, Leroi et d'Anville, les ruines de Sparte sont assez éloignées de Misitra. Il était bien clair, d'après cela, que les meilleures autorités étaient pour cette dernière opinion. D'Anville surtout est formel, et il paraît choqué du sentiment contraire : « Le lieu, dit-il, qu'occupait cette ville (Sparte) est appelé Palseochôri ou le vieux bourg ; la ville nouvelle sous le nom de Misitra, que l'on a tort de confondre avec Sparte, en est écartée vers le couchant. » Spon, combattant la Guilletière, s'exprime aussi fortement, d'après le témoignage de Yernon et du consul Giraud. L'abbé Fourmont, qui a retrouvé à Sparte tant d'inscriptions, n'a pu être dans l'erreur sur l'emplacement de cette Tille : il est vrai que nous n'avons pas son voyage ; mais Leroi, qui a reconnu le théâtre et le dromos, n'a pu ignorer la vraie position de Sparte. Les meilleures géographies, se conformant à ces grandes autorités, ont pris soin d'avertir que Misitra n'est point du tout Lacédémone. Il y en a même qui
fixent assez biea la distance de Tune à l'autre de ces villes, en la faisant d'environ deux lieues.
Persuadé, donc par une erreur de mes premières études, que Misitra était Sparte, j'avais commencé à parcourir Amyclée : mon projet était de me débarrasser d'abord de ce qui n'était point Lacédémone, afin de donner ensuite à cette ville toute mon attention. Qu'on juge de mon embarras lorsque, du haut du château de Misitra, je m'obstinais à vouloir reconnaître la cité de Lycurgue dans une ville absolument moderne, et dont l'architecture ne m'offrait qu'un mélange confus du genre oriental et du style gothique, grec et italien i pas une pauvre petite ruine antique pour se consoler au milieu de tout cela. Encore si la vieille Sparte, comme la vieille Rome, avait levé sa tête défigurée du milieu de ces monuments nouveaux! Mais non, Sparte était renversée dans la poudre, ensevelie dans le tombeau, foulée aux pieds des Turcs, morte, morte tout entière !
Je le croyais ainsi. Mon 'cicérone savait à peine quelques mots d'italien et d'anglais. Pour me faire mieux entendre de lui, j'essayais de méchantes phrases de grec moderne : je barbouillais au crayon quelques mots de grec ancien, je parlais italien et anglais, je mêlais du français à tout cela ; Joseph voulait nous mettre d'accord, et il ne faisait qu'accroître la confusion ; le janissaire et le guide (espèce de juif demi-nègre) donnaient leur avis en turc et augmentaient le mal. Nous parlions tous à la fois, nous criions, nous gesticulions; avec nos habits différents, nos langages et nos visages divers, nous avions l'air d'une assemblée de démons perchés, au coucher du soleil, sur la pointe de ces ruines. Les bois et les cascades du Taygète étaient derrière nous la Laconie à nos pieds, et le plus beau ciel sur notre tête.
« Voilà Misitra, dis-je au cicérone: c'est Lacédémone, n'est-ce pas? »
Il me répondit: « Signor, Lacédémone? Gomment? — Je vous dis, Lacédémone ou Sparte?
— Sparte? Quoi?
— Je vous demande si Misitra est Sparte.
— Je n'entends pas.
— Comment! vous, Grec, vous, Lacédémonien, vous ne connaissez pas le nom de Sparte?
— Sparte? oh, oui! Grande république! Fameux Lycurgue !
— Ainsi Misitra est Lacédémone? »
Le Grec me fit un signe de tête affîrmatif. Je fus ravi.
« Maintenant, repris-je, expliquez-moi ce que je vois : quelle est cette partie de la ville? » Et je montrais la partie devant moi, un peu à droite.
<( Mésochôrion, répondit-il.
— J'entends bien : mais quelle partie était-ce de Lacédémone?
— Lacédémone? Quoi? »
J'étais hors de moi.
« Au moins indiquez-moi le fleuve. » Et je répétais : <( Potamos, Potamos. »
Mon Grec me fit remarquer le torrent appelé la rivière des Juifs.
« Comment, c'est là l'Eurotas? impossible ! Dites-moi où est le Yasilipotamos. »
Le cicérone fit de grands gestes, et étendit le bras à droite du côté d'Àmyelée.
Me voilà replongé dans toutes mes perplexités. Je prononçai le nom d'/n'; et, à ce nom, mon Spartiate me montra la gauche à l'opposé d'Amyclée.
11 fallait conclure qu'il y avait deux fleuves : l'un à droite, le Yasilipotamos; l'autre à gauche, Hri; et que ni l'un ni l'autre de ces fleuves ne passait à Misitra. On a vu plus haut, par l'explication que j'ai donnée de ces deux noms, ce qui causait mon erreur.
Ainsi, disais-je en moi-même, je ne sais plus où est l'Eu-
rotas; mais il est clair qu'il ne passe point à Misitra. Donc Misitra n'est point Sparte, à moins que le cours du fleuve n'ait changé et ne se soit éloigné de la ville ; ce qui n'est pas du tout probable. Où est donc Sparte? Je serai venu jusqu'ici sans avoir pu la trouver! Je m'en retournerai sans l'avoir vue! J'étais dans la consternation. Comme j'allais descendre du château, le Grec s'écria : « Votre seigneurie demande peut-être Palseochôri? » A ce nom je me rappelai le passage de d'Anville ; je m'écrie à mon tour : « Oui, Palœochôri! la vieille ville! Où est-elle, Palœochori?
— Là-bas, à Magoula, » dit le cicérone; et il me montrait au loin dans la vallée une chaumière blanche, environnée de quelques arbres.
Les larmes me vinrent aux yeux en fixant mes regards sur cette misérable cabane qui s'élevait dans l'enceinte abandonnée d'une des villes les plus célèbres de l'univers, et qui servait seule à faire reconnaître l'emplacement de Sparte, demeure unique d'un chevrier, dont toute la richesse consiste dans l'herbe qui croît sur les tombeaux d'Agis et de Léonidas.
Je ne voulus plus rien voir ni rien entendre : je descendis précipitamment du château, malgré les cris des guides qui voulaient me montrer des ruines modernes, et me raconter des histoires d'agas, de pachas, de cadis, de vayvodes; mais, en passant devant l'archevêché, je trouvai des papas qui attendaient le Français à la porte, et qui m'invitèrent à entrer de la part de l'archevêque.
Quoique j'eusse bien désiré refuser cette politesse, il n'y eut pas moyen de s'y soustraire. J'entrai donc : l'archevêque était assis au milieu de son clergé dans une salle trèspropre, garnie de nattes et de coussins à la manière des Turcs. Tous ces papas et leur chef étaient gens d'esprit et de bonne humeur; plusieurs savaient l'italien et s'exprimaient avec facilité dans cette langue. Je leur contai ce qui venait de m'arriver au sujet des ruines de Sparte : ils en
rirent et se moquèrent du cicérone; ils me parurent fort accoutumés aux étrangers.
La Marée est en effet remplie de Levantins, de Francs, de Ragusains, d'Italiens et surtout de jeunes médecins de Venise et des îles Ioniennes, qui viennent dépêcher les cadis et les agas. Les chemins sont assez sûrs ; on trouve passablement de quoi se nourrir; on jouit d'une grande liberté, pourvu qu'on ait un peu de fermeté et de prudence. C'est en général un voyage très-facile, surtout pour un homme qui a vécu chez les sauvages de l'Amérique. 11 y a toujours quelques Anglais sur les chemins du Péloponèse : les papas me dirent qu'ils avaient vu dans ces derniers temps des antiquaires et des officiers de cette nation. 11 y a même à Misitra une maison grecque que l'on appelle Y Auberge anglaise : on y mange du roast-beef, et l'on y boit du vin de Porto. Le voyageur a sous ce rapport de grandes obligations aux Anglais : ce sont eux qui ont établi de bonnes auberges clans toute l'Europe, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, à Constantinople , à Athènes, et jusqu'aux portes de Sparte, en dépit de Lycurgue.
L'archevêque connaissait le vice-consul d'Athènes, et je ne sais s'il ne me dit point lui avoir donné l'hospitalité dans les deux ou trois courses que M. Fauvel a faites à Misistra. Après qu'on m'eut servi le café, on me montra l'archevêché et l'église : celle-ci , fort célèbre dans nos géographies, n'a pourtant rien de remarquable. La mosaïque du pavé est commune; les peintures, vantées par Guillet, rappellent absolument les ébauches de l'école avant le Pérugin. Quant à l'architecture, ce sont toujours des dômes plus ou moins écrasés, plus ou moins multipliés. Cette cathédrale, dédiée à saint DM tri, et non pas à la Vierge, comme on Ta dit, a pour sa part sept de ces dômes. Depuis que cet ornement a été employé à Constantinople dan-s la dégénération de Tait, il a marqué tous les monuments de la Grèce. Il n'a ni la hardiesse du gothique ni la sage beauté de l'antique. Il est
DE PARTS À JÉRUSALEM
assez majestueux quand il est immense; mais alors il écrase l'édifice qui le porte : s'il est petit, ce n'est plus qu une calotte ignoble qui ne se lie à aucun membre de l'architecture, et qui s'élève au-dessus des entablements tout exprès pour rompre la ligne harmonieuse de la cymaise.
Je vis dans la bibliothèque de l'archevêché quelques traités des Pères grecs, des livres de controverse, et deux ou trois historiens de la Byzantine; entre autres Pachymère. Il eût été intéressant de collationner le texte de ce manuscrit avec les textes que nous avons ; mais il aura sans doute passé sous les yeux de nos deux grands hellénistes, l'abbé Fourmont et d'Ànsse de Villoison. Il est probable que les Vénitiens, longtemps maîtres de la M orée, en auront enlevé les manuscrits les plus précieux.
Mes hôtes me montrèrent avec empressement des traductions imprimées de quelques ouvrages français : c'est , comme on sait, le Télémaqae, Rollin, etc., et des nouveautés publiées à Bucharest. Parmi ces traductions, je n'oserais dire que je trouvai Atala, si M. Stamati ne m'avait aussi fait l'honneur de prêter à ma sauvage la langue d'Homère, La traduction que je vis à Misitra n'était pas achevée; le traducteur était un Grec natif de Zante; il s'était trouvé à Venise lorsque Atala y parut en italien, et c'était sur cette traduction qu'il avait commencé la sienne en grec vulgaire. Je ne sais si je cachais mon nom par orgueil ou par modestie; mais ma petite gloriole d'auteur fut si satisfaite de se rencontrer auprès de la grande gloire de Lacédémone, que le portier de l'archevêché eut lieu de se louer de ma générosité : c'est une chanté dont j'ai fait depuis pénitence.
Il était nuit quand je sortis de l'archevêché : nous traversâmes la partie la plus peuplée de Misitra ; nous passâmes dans le bazar indiqué dans plusieurs descriptions comme devant être l'Agora des anciens, supposant toujours que Misitra est Lacédémone. Ce bazar est un mauvais
marché pareil à ces halles que l'on voit dans nos petites villes de province. De chétives boutiques de châles, de merceries, de comestibles, en occupent les rues. Ces boutiques étaient alors éclairées par des lampes de fabrique italienne. On me fit remarquer, à la lueur de ces lampes, deux Maniottes qui vendaient des sèches et des polypes de mer, appelés à Napleg frutti di mare. Ces pêcheurs, d'une assez grande taille, ressemblaient à des paysans francscomtois. Je ne leur trouvai rien d'extraordinaire. J'achetai d'eux un chien de Taygète : il était de moyenne taille, le poil fauve et rude, le nez très-court, F air sauvage :
Fui vu s Lacon, Arnica vis pastonbus.
Je l'avais nommé Argus : « Ulysse en fit autant. » Malheureusement je le perdis quelques jours après, sur la route entre Argos et Corinthe.
Nous vîmes passer plusieurs femmes enveloppées dans leurs longs habits. Nous nous détournions pour leur céder le chemin, selon une coutume de l'Orient.
Je rentrai chez lbraïm après treize heures de courses, pendant lesquelles je ne m'étais reposé que quelques moments. Outre que je supporte la fatigue, le soleil et la faim, j'ai observé qu'une vive émotion me soutient contre la lassitude et me donne de nouvelles forces. Je suis convaincu d'ailleurs, et plus que personne, qu'une volonté inflexible surmonte tout et l'emporte même sur le temps. Je me décidai à ne me point coucher, à profiter de la nuit pour écrire des notes, à me rendre le lendemain aux ruines de Sparte, et à continuer de là mon voyage sans revenir à Misitra.
Je dis adieu à lbraïm; j'ordonnai à Joseph et au guide de se rendre avec leurs chevaux sur la route d'Argos, et de m'attendre à ce pont de l'Eurotas que nous avions déjà passé en venant de Tiïpolizza. Je ne gardai que le janissaire pour m' accompagner aux ruines de Sparte: si j'avais même
BE PARIS A JÉRUSALEM
pu me passer de lui, je serais allé seul à Magoula ; car j'avais éprouvé combien des subalternes qui s'impatientent et s'ennuient vous gênent dans les recherches que vous voulez faire.
Tout étant réglé de la sorte, le ï 8, une demi-heure avant le jour, je montai à cheval avec le janissaire; je récompensai les esclaves du bon Ibraïm, et je partis au grand galop pour Lacédémone.
Il y avait déjà une heure que nous courions par un chemin uni qui se dirigeait droit au sud-est, lorsqu'au lever de l'aurore j'aperçus quelques débris et un long mur de construction antique : le cœur commence à me battre. Le janissaire se tourne vers moi, et, me montrant sur la droite, avec son fouet, une cabane blanchâtre , il me crie d'un air de satisfaction : « Palseochôri ! » Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette hauteur par le nord-ouest afin d'y monter , je m'arrêtai tout à coup à la vue d'une vaste enceinte, ouverte en demi-cercle, et que je reconnus à l'instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m'assiéger. La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé à la citadelle ; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple deMinerve-Chalciœcos, puisque celui-ci était dans la citadelle; les débris et le long mur que j'avais passés plus bas faisaient donc partie de la tribu des Cynosures, puisque cette tribu était au nord de la ville: Sparte était donc sous mes yeux; et son théâtre, que j'avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur-le-champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant sur la colline de la citadelle.
Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle! mais qu'il était triste! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du
pont Babyx ; des ruines de toutes parts, et pas un homme -parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla Tavoir oublié.
Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie; et c'était l'objet de l'unique prière que les Spartiates adressaient aux dieux : a Ut jndchra bonis adderent ! »
Quand l'espèce de trouble où j'étais fut dissipé, je commençai à étudier les ruines autour de moi. Le sommet de la colline offrait un plateau environné, surtout au nord-ouest, d'épaisses murailles ; j'en fis deux fois le tour, et je comptai mille cinq cent soixante à mille cinq cent soixante-six pas communs, ou à peu près sept cent quatre-vingts pas géométriques; mais il faut remarquer que j'embrasse dans ce circuit le sommet entier de la colline, y compris la courbe que forme l'excavation du théâtre dans cette colline : c'est ce théâtre que Leroi a examiné.
Des décombres, partie ensevelis sous terre, partie élevés au-dessus du sol, annoncent, vers le milieu de ce plateau, les fondements du temple de Minerve-Chalciœcos, où Pausanias se réfugia vainement et perdit la vie. Une espèce de rampe en terrasse , large de soixante-dix pieds , et d'une pente extrêmement douce, descend du midi de la colline dans la plaine. C'était peut-être le chemin par où l'on mon-
lait à la citadelle, qui ne devint très-forte que sous les tyrans de Laeédémone.
A la naissance de cette rampe, et au-dessus du théâtre, je vis un petit édifice de forme ronde, aux trois quarts détruit : les niches intérieures en paraissent également propres à recevoir des statues ou des urnes. Est-ce un tombeau? est-ce le temple de Vénus armée? Ce dernier devait être à peu près dans cette position et dépendant de la tribu des Égides. César, qui prétendait descendre de Vénus, portait sur son anneau l'empreinte d'une Vénus armée.
Si l'on se place avec moi sur la colline de la citadelle, voici ce qu'on verra- autour de soi :
Au levant, c'est-à-dire vers l'Eurotas, un monticule de forme allongée et aplati à sa cime, comme pour servir de stade ou d'hippodrome. Des deux côtés de ce monticule, entre deux autres monticules qui font, avec le premier, deux espèces de vallées, on aperçoit les ruines du pont Babyx et le cours de l'Eurotas. De l'autre côté du fleuve, la vue est arrêtée par une chaîne de collines rougeâtres : ce sont les monts Ménélaïons. Derrière ces monts s'élève la barrière des hautes montagnes qui bordent au loin le golfe d'Argos.
Dans cette vue à l'est, entre la citadelle et l'Eurotas, en portant les yeux nord et sud par l'est, parallèlement au cours du fleuve, on placera la tribu des Limnates, le temple de Lycurgue, le palais du roi Démarate, la tribu des Égides et celle des Messoates, un des Lesché, le monument de Cadmus, les temples d'Hercule, d'Hélène, et le Plataniste. J'ai compté dans ce vaste espace sept ruines debout et hors de terre, mais tout à fait informes et dégradées. Comme je pouvais choisir, j'ai donné à l'un de ces débris le nom du temple d'Hélène; à l'autre, celui du tombeau d'Alcman : j'ai cru voir les monuments héroïques d'Egée et de Cadmus , je me suis déterminé ainsi pour la Fable, et n'ai reconnu pour l'histoire que le temple de Lycurgue. J'avoue que je préfère au brouet noir et à la Cryptie la mémoire du seul poète que
Lacédémone ait produit, et la couronne de fleurs que le? filles de Sparte cueillirent pour Hélène dan? l'île du Plataniste :
0 ubi campi.
Sperchiusque et virginibus bacch.ita Lacsenis. Taygeta !
En regardant maintenant vers le nord, et toujours du sommet de la citadelle, on voit une assez haute colline qui domine même celle où la citadelle est bâtie, ce qui contredit le texte de Pausanias. C'est dans la vallée que forment ces deux collines que devaient se trouver la place publique et les monuments que cette dernière renfermait, tels que le sénat des Gérontes, le Chœur, le Portique des Perses, etc. 11 n'y a aucune ruine de ce côté. Au nord-ouest s'étendait la tribu des Cynosures. par où j'étais entré à Sparte, et où j'ai remarqué le long mur.
Tournons-nous à présent à l'ouest, et nous apercevrons, sur un terrain uni, derrière et au pied du théâtre, trois ruines, dont l'une est assez haute, et arrondie comme une tour : dans cette direction se trouvaient la tribu des Pitanates, le Théomélide, les tombeaux de Pausanias et de Léomdas, le Lesché des Crotanes, et le temple de Diane Isora.
Enfin, si l'on ramène ses regards au midi, on verra une terre inégale que soulèvent çà et là des racines de murs rasés au niveau du sol. Il faut que les pierres en aient été emportées, car on ne les aperçoit point alentour. La maison deMénèlas s'élevait clans cette perspective; et plus loin, sur le chemin d'Àmyclée, on rencontrait le temple des Dioscures et des Grâces. Cette description deviendra plus intelligible si le lecteur veut avoir recours à Pausanias, ou simplement au Vdyage cl Ana char sis.
Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l'embrase en silence, et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en
décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des millions de lézards qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie ; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques : et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès. Mais ce Magoula même, qui fut autrefois un village turc assez considérable, a péri dans ce champ de mort : ses masures sont tombées, et ce n'est plus qu'une ruine qui annonce des ruines.
Je descendis de la citadelle, et je marchai pendant un quart d'heure pour arriver à l'Eurotas. Je le vis à peu près tel que je l'avais passé deux lieues plus haut sans le connaître : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au-dessus de Charenton. Son lit, presque desséché en été, présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriers-roses, et sur laquelle coulent quelques filets d'une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente; j'en bus abondamment, car je mourais de soif. L'Eurotas mérite certainement l'épithète de xa)Ji£6va£, aux beaux roseaux, que lui a donnée Euripide; mais je ne sais s'il doit garder celle d'olorifer, car je n'ai point aperçu de cygne dans ses eaux. Je suivis son cours, espérant rencontrer ces oiseaux qui, selon Platon, ont avant d'expirer une vue de l'Olympe, et c'est pourquoi leur dernier chant est si mélodieux : mes recherches furent inutiles. Apparemment que je n'ai pas, comme Horace, la faveur des Tyndarides, et qu'ils n'ont pas voulu me laisser pénétrer le secret de leur berceau.
Les fleuves fameux ont la même destinée que les peuples fameux : d'abord ignorés, puis célébrés sur toute la terre, ils retombent ensuite dans leur première obscurité. L'Eurotas, appelé d'abord Himère, coule maintenant oublié sous le nom dlri, comme le Tibre, autrefois l'Albula,
porte aujourd'hui à la mer les eaux inconnues du Tévère. J'examinai les ruines du pont Babyx, qui sont peu de chose. Je cherchai l'île du Plataniste, et je crois l'avoir trouvée audessous même de Magoula : c'est un terrain déforme triangulaire, dont un côté est baigné par FEurotas, et dont les deux autres côtés sont fermés par des fossés pleins de jonc, où coule pendant l'hiver la rivière de Magoula, l'ancien Cnacion. 11 y a dans cette île quelques mûriers et des sycomores, mais point de platanes. Je n'aperçus rien qui prouvât que les Turcs fissent encore de cette île un lieu de délices ; je vis cependant quelques fleurs, entre autres des lis bleus portés par une espèce de glaïeuls; j'en cueillis plusieurs en mémoire d'Hélène.
La vue dont on jouit en marchant le long de FEurotas est bien différente de celle que Fon découvre du sommet à la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux, et se cache, comme je l'ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres ; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d'un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de FEurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est. occupé par les collines et les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages, ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les rochers et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleterre.
Ainsi, après des siècles d'oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque, ce fleuve, dis-je, s'est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre retentir autour de ses rives les pas d'un obscur
étranger. C'était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de l'Eurotas, cette promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la grandeur d'un peuple libre, et je n'ai point foulé sans émotion sa noble poussière. Un seul fait suffit à la gloire de ce peuple : quand Néron visita la Grèce, il n'osa entrer dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette cité !
Je retournai à la citadelle en m'arrêtant à tous les débris que je rencontrais sur mon chemin. Comme Misitra a vraisemblablement été bâtie avec les ruines de Sparte, cela sans doute aura beaucoup contribué à la dégradation des monuments de cette dernière ville. Je trouvai mon compagnon exactement dans la même place où je l'avais laissé : il s'était assis; il avait dormi; il venait de se réveiller; il fumait; il allait dormir encore. Les chevaux paissaient paisiblement dans les foyers du roi Ménélas : « Hélène n'avait point quitté sa belle quenouille chargée d'une laine teinte en poupre, pour leur donner un pur froment dans une superbe crèche. » Aussi, tout voyageur que je suis, je ne suis point le fils d'Ulysse, quoique je préfère, comme Télémaque, mes rochers paternels aux plus beaux pays.
Il était midi ; le soleil dardait à plomb ses rayons sur nos têtes. Nous nous mîmes à l'ombre dans un coin du théâtre, et nous mangeâmes d'un grand appétit du pain et des figues sèches que nous avions apportés de Misitra. Joseph s'était emparé du reste des provisions ; le janissaire se réjouissait : il croyait en être quitte, et se préparait à partir ; mais il vit bientôt, à son grand déplaisir, qu'il s'était trompé. Je me mis à écrire des notes et à prendre la vue des lieux : tout cela dura deux grandes heures , après quoi je voulus examiner les monuments à l'ouest de la citadelle. C'était de ce côté que devait être le tombeau de Léonidas. Le janissaire m'accompagna, tirant les chevaux par la bride; nous allions errant de ruine en ruine. Nous étions les deux seuls hommes
vivants au milieu de tant de morts illustres : tous deux barbares , étrangers l'un à l'autre , ainsi qu'à la Grèce ; sortis des forêts de la Gaule et des rochers du Caucase, nous nous étions rencontrés au fond du Péloponèse, moi pour passer, lui pour vivre sur les tombeaux qui n'étaient pas ceux de nos aïeux.
J'interrogeai vainement les moindres pierres pour leur demander les cendres de Léonidas. J'eus pourtant un moment d'espoir : près de cette espèce de tour que j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle ,*je vis des débris de sculptures qui me semblèrent être ceux d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il y avait un lion de pierre sur le tombeau de Léonidas, circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d'ardeur ; tous mes soins furent inutiles. Je ne sais si c'est dans cet endroit que l'abbé Fourmont fit la découverte de trois monuments curieux. L'un était un cippe sur lequel était gravé le nom de Jérusalem : il s'agissait peut-être de cette alliance des Juifs et des Lacédémoniens dont il est parlé dans les Machabées ; les deux autres monuments étaient les inscriptions sépulcrales de Lysander et d'Agésilas : un Français devait naturellement retrouver le tombeau de deux grands capitaines. Je remarquerai que c'est à mes compatriotes que l'Europe doit les premières notions satisfaisantes qu'elle ait eues sur les ruines de Sparte et d'Athènes. Deshayes , envoyé par Louis XIII à Jérusalem, passa vers Lan 1629 à Athènes : nous avons son Voyage, que Cbandler n'a pas connu. Le père Babin, jésuite, donna en 1672 sa relation de l'Etat présent de la ville d'Athènes; cette relation fut rédigée par Spon , avant que ce sincère et habile voyageur eût commencé ses courses avec Wheler. L'abbé Fourmont et Leroi ont répandu les premiers des lumières certaines sur la Laconie, quoique à la vérité Yernon eût passé à Sparte avant eux ; mais on n'a qu'une seule lettre de cet Anglais : il se contente de dire qu'il a vu Lacédémone, et il n'entre dans aucun détail. ^Pour moi, j'ignore si
mes recherches passeront à l'avenir ; mais du moins j'aurai mêlé mon nom au nom de Sparte, qui peut seul le sauver de l'oubli ; j'aurai pour ainsi dire retrouvé cette cité immortelle , en donnant sur ses ruines des détails jusqu'ici inconnus : un simple pêcheur, par naufrage ou par aventure, détermine souvent la position de quelques écueils qui avaient échappé aux soins des pilotes les plus habiles.
11 y avait à Sparte une foule d'autels et de statues consacrés au Sommeil , à la Mort, à la Beauté (Vénus-Morphô), divinités de tous les hommes ; à la Peur sous les armes, apparemment celle que les Lacédémoniens inspiraient aux ennemis : rien de tout cela n'est resté ; mais je lus sur une espèce de socle ces quatre lettres AA2M. Faut- il rétablir TEAA2MA, Gelasma? Serait-ce le piédestal de cette statue du Rire que Lycurgue plaça chez les graves descendants d'Hercule? L'autel du Rire, subsistant seul au milieu de Sparte ensevelie, offrirait un beau sujet de triomphe à la philosophie de Démocrite î
Le jour finissait lorsque je m'arrachai à ces illustres débris, à l'ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles et à tous les mensonges de la Fable et de l'histoire. Le soleil disparut derrière le Taygète, de sorte que je le vis commencer et finir son tour sur les ruines de Lacédémone, Il y avait trois mille cinq cent quarante-trois ans qu'il s'était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis l'esprit rempli des objets que je venais de voir et livré à des réflexions intarissables : de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles.
Nous remontâmes le cours de TEurotas pendant une heure et demie, au travers des champs, et nous tombâmes dans le chemin de Tripolizza. Joseph et le guide étaient campés de l'autre côté de la rivière, auprès du pont : ils avaient allumé du feu avec des roseaux, en dépit d'Apollon, que le gémissement de ces roseaux consolait de la perte de Daphné. Jo-
GO
seph s'était abondamment pourvu du nécessaire : il avait du sel, de l'huile , des pastèques , du pain et de la viande. 11 prépara un gigot de mouton , comme le compagnon d'Achille , et me le servit sur le coin d'une grande pierre, avec du vin de la vigne d'Ulysse et de l'eau de l'Eurotas. J'avais justement pour trouver ce souper excellent ce qui manquait à Denys pour sentir le mérite du brcuet noir.
Après le souper, Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d'oreiller ; je m'enveloppai dans mon manteau et je me couchai au bord de l'Eurotas, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine, que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par l'eau du fleuve, et à la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m'endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tète la belle constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit. J'écoulais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs , le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint , rougissait en dessous le feuillage des arbres. J'aimais jusqu'à la voix de l'Iroquois lorsqu'il élevait un cri du sein des forêts, et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suffit pour ainsi dire à ellemême, et qu'il y a dans la première jeunesse quelque chose d'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, ipsi sibi somma fingunt; mais, dans un âge plus mûr, l'esprit revient à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de 1 histoire, Je dormirais encore volontiers au bord de l'Eurotas ou du Jourdain, si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mon sommeil ; mais je n'irais plus chercher une terre nouvelle qui n'a point été déchiré»4 par le soc de la charrue ; il me faut à présent de
vieux déserts qui me rendent à volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsale, grandia ossa! des champs dont les sillons m'instruisent , et où je retrouve , homme que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de l'homme.
Joseph me réveilla le 19, à trois heures du matin, comme je le lui avais ordonné : nous sellâmes nos chevaux et nous partîmes. Je tournai la tête vers Sparte , et je jetai un dernier regard sur l'Eurotas : je ne pouvais me défendre de ce sentiment de tristesse qu'on éprouve eu présence d'une grande ruine et en quittant des lieux qu'on ne reverra jamais.
Le chemin qui conduit delà Laconie dans l'Argolide était dans l'antiquité ce qu'il est encore aujourd'hui, un des plus rudes et des plus sauvages de la Grèce. Nous suivîmes pendant quelque temps la route de Tripolizza; puis, tournant au levant, nous nous enfonçâmes dans des gorges de montagnes. Nous marchions rapidement dans des ravines et sous des arbres qui nous obligeaient de nous coucher sur le cou de nos chevaux. Je frappai si rudement de la tête contre une branche de ces arbres, que je fus jeté à dix pas sans connaissance. Gomme mon cheval continuait de galoper, mes compagnons de voyage, qui me devançaient, ne s'aperçurent pas de ma chute : leurs cris, quand ils revinrent à moi, me tirèrent de mon évanouissement.
A quatre heures du matin nous parvînmes au sommet d'une montagne où nous laissâmes reposer nos chevaux. Le froid devint si piquant, que nous fûmes obligés d'allumer un feu de bruyères. Je ne puis assigner de nom à ce lieu peu célèbre dans l'antiquité ; mais nous devions être vers les sources du Lœnus, dans la chaîne du mont Éva, et peu éloignés de Prasire, sur le golfe d'Argos.
Nous arrivâmes à midi à un gros village appelé Saint- Paul, assez voisin de la mer. Le village de Saint-Paul est agréable, il est arrosé de fontaines ombragées de pins de l'espèce sauvage, Pinus sylvestris. Nous y trouvâmes un de
ces médecins italiens qui courent toute la Mbrée : je me fis tirer du sang. Je mangeai d'excellent lait dans une maison fort propre, ressemblant assez à une cabane suisse. Un jeune Moraïte vint s'asseoir devant moi : il avait l'air de Mèléagre par la taille et le vêtement. Les paysans grecs ne sont rpoint habillés comme les Grecs levantins que nous voyons en France : ils portent une tunique qui leur descend jusqu'aux genoux et qu'ils rattachent avec une ceinture; leurs larges culottes sont cachées par le bas de cette tunique; ils croisent sur leurs jambes nues les bandes qui retiennent leurs sandales : à la coiffure près, ce sont absolument d'anciens Grecs sans manleau.
Mon nouveau compagnon, assis, comme je l'ai dit, devant moi, surveillait mes mouvements avec une extrême ingénuité. 11 ne disait pas un mot et me dévorait des yeux; il avançait la tète pour regarder jusque dans le vase déterre où je mangeais mon lait. Je me levai, il se leva ; je me rassis, il s'assit de nouveau. Je lui présentai un cigare; il fut ravi et me lit signe de fumer avec lui. Quand je partis, il courut après moi pendant une demi-heure, toujours sans parler et sans qu'on pût savoir ce qu'il voulait. Je lui donnai de l'argent, il le jeta : le janissaire voulut le chasser ; il voulut battre le janissaire. J'étais touché, je ne sais pourquoi, peut-être en me voyant, moi barbare civilisé, l'objet de la curiosité d'un Grec devenu barbare.
Nous étions partis de Saint-Paul à deux heures de l'aprèsmidi , après avoir changé de chevaux , et nous suivions le chemin de l'ancienne Cynurie. Vers les quatre heures le guide nous cria que nous allions être attaqués ; en effet, nous aperçûmes quelques hommes armés dans la montagne ; ils nous regardèrent longtemps et nous laissèrent tranquillement passer. Nous entrâmes dans les monts Parthénius et «nous descendîmes au bord d'une rivière dont le cours nous conduisit jusqu'à la mer. On découvrit la citadelle d'Argos, Nauplie en face de nous , et les montagnes de la Corinthiè
vers Mycènes. Du point où nous étions parvenus, il y avait encore trois heures de marche jusqu'à Ârgos; il fallait tourner le fond du golfe en traversant le marais de Lerne, qui s'étendait entre la ville et le lieu où nous nous trouvions. Nous passâmes auprès du jardin d'un aga, où je remarquai des peupliers de Lomhardie , mêlés à des cyprès , à des citronniers , à des orangers , et à une foule d'arbres que je n'avais point, vus jusqu'alors en Grèce. Peu après le guide se trompa de chemin et nous nous trouvâmes engagés sur d'étroites chaussées qui séparaient de petits étangs et des rivières inondées. La nuit nous surprit au milieu de cet embarras : il fallait à chaque pas faire sauter de larges fossés à nos chevaux , qu'effrayaient l'obscurité, le croassement d'une multitude de grenouilles, et les flammes violettes qui couraient sur le marais. Le cheval du guide s'abattit ; et , comme nous marchions à la file, nous trébuchâmes les uns sur les autres dans un fossé. Nous criions tous à la fois sans nous entendre : l'eau était assez profonde pour que les chevaux pussent y nager et s'y noyer avec leurs maîtres ; ma saignée s'était rouverte et je souffrais beaucoup de la tête. Nous sortîmes enfin miraculeusement de ce bourbier, mais nous étions dans l'impossibilité de gagner Argos. Nous aperçûmes à travers les roseaux une petite lumière : nous nous dirigeâmes de ce côté, mourants de froid, couverts de boue, tirant nos chevaux par la bride et courant le risque à chaque pas de nous replonger dans quelque fondrière.
La lumière nous guida à une ferme située au milieu du marais, dans le voisinage du village de Lerne : on venait d'y faire la moisson ; les moissonneurs étaient couchés sur la terre ; ils se levaient sous nos pieds et s'enfuyaient comme des bêtes fauves. Nous parvînmes à les rassurer et nous passâmes le reste de la nuit avec eux sur un fumier de brebis, lieu le moins sale et le moins humide que nous pûmes trouver. Je serais en droit de faire une querelle à Hercule , qui n'a pas bien tué l'hydre de Lerne , car je gagnai dans ce
lieu malsain une fièvre qui ne me quitta tout à fait qu'en Egypte.
Le 20, au lever de l'aurore, j'étais à Argos : le village qui remplace cette ville célèbre est plus propre et plus animé que la plupart des autres villages de la Morée Sa position est fort belle au fond du golfe de Nauplie ou d'Argos, à une lieue et demie de la mer ; il a d'un côté les montagnes de la Cynurie et de l'Arcadie , et de l'autre les hauteurs de Trézène et d'Épidaure.
Mais , soit que mon imagination fût attristée par le souvenir des malheurs et des fureurs de Pélopidas, soit que je fusse réellement frappé par la vérité, les terres me parurent incultes et déserles, les montagnes sombres et nues , sorte de nature féconde en grands crimes et en grandes vertus. Je visitai ce qu'on appelle les restes du palais d'Agamemnon , les débris du théâtre et d'un aqueduc romain; je montai à la citadelle, je voulais voir jusqu'à la moindre pierre qu'avait pu remuer la main du roi des rois. Qui se peut vanter de jouir de quelque gloire auprès de ces familles chantées par Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Racine? Et quand on voit pourtant sur les lieux combien peu de chose reste de ces familles, on est merveilleusement étonné.
Il y a déjà longtemps que les ruines d'Argos ne répondent plus à la grandeur de son nom. Chandler les trouva en 1756 absolument telles que je les ai vues ; l'abbé Fourmont en 1746, et Pellegrin en 1719, n'avaient pas été plus heureux. Les Vénitiens ont surtout contribué à la dégradation des monuments de cette ville, en employant ces débris à bâtir le château de Palamide. Il y avait à Argos, du temps de Pausanias, une statue de Jupiter, remarquable parce qu'elle avait trois yeux, et bien plus remarquable encore par une autre raison : Sthénélus l'avait apportée de Troie ; c'était , disait-on , la statue même aux pieds de laquelle Priam fut massacré dans son palais par le fils d'Achille :
Ingens ara fuit, juxtaque veterrima laurus, Incumbens ara?, atque umbra complexa Pénates.
Mais Argos , qui triomphait sans doute lorsqu'elle montrait dans ses murs les Pénates qui trahirent les foyers de Priam, Argos offrit bientôt elle-même un grand exemple des vicissitudes du sort. Dès le règne de Julien l'Apostat, elle était tellement déchue de sa gloire, qu'elle ne put, à cause de sa pauvreté, contribuer au rétablissement et aux frais des jeux isthmiques. Julien plaida sa cause contre les Corinthiens : nous avons encore ce plaidoyer dans les ouvrages de cet empereur (Ep. xxx). C'est un des plus singuliers documents de l'histoire des choses et des hommes. Enfin Argos, la patrie du roi des rois, devenue dans le moyen âge l'héritage d'une veuve vénitienne, fut vendue par cette veuve à la république de Venise pour deux cents ducats de rente viagère et cinq cents une fois payés. Coronelli rapporte le contrat. Omnia vanitas !
Je fus reçu à Argos par le médecin italien Àvramiotti, que M. Pouqueville vit à Nauplie , et dont il opéra la petite fille, attaquée d'une hydrocéphale. M. Àvramiotti me montra une carte duPéloponèse où il avait commencé d'écrire, avec M. Fauvel, les noms anciens auprès des noms modernes : ce sera un travail précieux, et qui ne pouvait être exécuté que par des hommes résidant sur les lieux depuis un grand nombre d'années, M. Àvramiotti avait fait sa fortune, et il commençait à soupirer après l'Italie. 11 y a deux choses qui revivent dans le cœur de l'homme à mesure qu'il avance dans la vie, la patrie et la religion. On a beau avoir oublié l'une et l'autre dans sa jeunesse, elles se présentent tôt ou tard à nous avec tous leurs charmes , et réveillent au fond de nos cœurs un amour justement dû à leur beauté. Nous parlâmes donc de la France et de Thalie à Argos, par la même raison que le soldat argien qui suivait Énce se souvint d' Argos en mourant en Italie. Il ne fut presque point
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question entre nous d'Agamemnon. quoique je dusse voir le lendemain son tombeau. Nous causions sur la terrasse de la maison, qui dominait le golfe d'Argos : c'était peut-être du haut de cette terrasse qu'une pauvre femme lança la tuile qui mit fin à la gloire et aux aventures de Pyrrhus. M. Avramiotti me montrait un promontoire de l'autre coté de la mer. et me disait : « C'était là que Ciytemnestre avait placé l'esclave qui devait donner le signal du retour de la flotte des Grecs ; » et il ajoutait : « Vous venez de Venise à présent ? Je crois que je ferais bien de retourner à Venise. »
Je quittai cet exilé en Grèce le lendemain à la pointe du jour, et je pris , avec de nouveaux chevaux et un nouveau guide, le chemin de Corinthe.
Après une demi-heure de marche, nous traversâmes l'Inachus, père d'Io, si célèbre par la jalousie de Junon : avant d'arriver au lit de ce torrent, on trouvait autrefois, en sortant d'Argos, la porte Lucine et l'autel du Soleil. Une demi-lieue plus loin, de l'autre côté de l'Inachus, nous aurions dû voir le temple de Cérès Mysienne, et plus loin encore le tombeau de Thyeste. et le monument héroïque de Persée. Nous nous arrêtâmes à peu près à la hauteur où ces derniers monuments existaient à l'époque du voyage de Pausanias. Nous allions quitter la plaine d'Argos. sur laquelle on a un très-bon mémoire de M. Barbié du Bocage. Près d'entrer dans les montagnes de la Corinthie, nous voyions Nauplie derrière nous. L'endroit où nous étions parvenus se nomme Carvctti, et c'est là qu'il faut se détourner de la route pour chercher un peu sur la droite les ruines de Mycènes. Chandler les avait manquées en revenant d'Argus. Liies sont trèsconnues aujourd'hui, à cause des fouilles que lord Elgin y a fait faire à son passage en Grèce. M. Fauvel les a décrites dans ses Mémoires, et M. de Choiseul-Gouffïer en possède les dessins : l'abbé Fourmont en avait déjà parlé, et Pumonceaux les avait aperçues. Nous traversâmes une bruyère : un petit sentier nous conduisit à ces débris, qui sont à peu
près tels qu'ils étaient du temps de Pausanias ; car il y a plus de deux mille deux cent quatre-vingts années que Mycènes est détruite. Les Argiens la renversèrent de fond en comble, jaloux de la gloire qu'elle s'était acquise en envoyant quarante guerriers mourir avec les Spartiates aux Thermopyles. Nous commençâmes par examiner le tombeau auquel on a donné le nom de tombeau Agamemnon : c'est un monument souterrain, de forme ronde, qui reçoit la lumière par le dôme, et qui n'a rien de remarquable, hors la simplicité de l'architecture. On y entre par une tranchée qui aboutit à la porte du tombeau : cette porte était ornée de pilastres d'un marbre bleuâtre assez commun, tiré des montagnes voisines. C'est lord Elgin qui a fait ouvrir ce monument et déblayer les terres qui encombraient l'intérieur. Une petite porte surbaissée conduit de la chambre principale à une chambre de moindre étendue. Après l'avoir attentivement examinée, je crois que cette dernière chambre est tout simplement une excavation faite par les ouvriers hors du tombeau ; car je n'ai point remarqué de murailles. Resterait à expliquer les usages de la petite porte, qui n'était peut-être qu'une au ire ouverture du sépulcre. Ce sépulcre a-t-il toujours été caché sous la terre, comme la rotonde des catacombes à Alexandrie? S'élevait-il, au contraire, au-dessus du sol, comme le tombeau de Cécilia Metella à Rome? Avait-il une architecture extérieure, et de quel ordre était-elle? Toutes questions qui restent à éclaircir. On n'a rien trouvé dans le tombeau, et l'on n'est pas même assuré que ce soit celui d'Agamemnon dont Pausanias a fait mention.
En sortant de ce monument, je traversai une vallée stérile ; et, sur le flanc d'une colline opposée, je vis les ruines de Mycènes : j'admirai surtout une des portes de la ville, formée de quartiers de roches gigantesques posés sur les rocbers mêmes de la montagne, avec lesquels elles ont l'air de ne faire qu'un tout. Deux lions de forme colossale, seul-
plés des deux côtés de cette porte, en sont le seul ornement : ils sont représentés en relief debout et en regard, comme les lions qui soutenaient les armoiries de nos anciens chevaliers ; ils n'ont plus de tètes. Je n'ai point vu, même en Egypte, d'architecture plus imposante; et le désert où elle se trouve ajoute encore à sa gravité : elle est du genre de ces ouvrages que Strabon et Pausanias attribuent aux Cyclopes, et dont on retrouve des traces en Italie. M. Petit- Radel veut que cette architecture ait précédé l'invention des ordres. Au reste, c'était un enfant tout nu, un pâtre, qui me montrait dans cette solitude le tombeaud'Agamemnonet les ruines de Mycènes.
Au bas de la porte dont j'ai parlé est une fontaine qui sera, si l'on veut, celle que Persée trouva sous un champignon et qui donna son nom à Mycènes : car mycès veut dire en grec un champignon, ou le pommeau d'une épée : ce conte est de Pausanias. En voulant regagner le chemin de Corinthe, j'entendis le sol retentir sous les pas de mon cheval. Je mis pied à terre, et je découvris la voûte d'un autre tombeau.
Pausanias compte à Mycènes cinq tombeaux : le tombeau d'Atrée, celui d'Agamemnon, celui d'Eurymédon, celui de Télédamus et de Pélops, et celui d'Electre. 11 ajoute que Clytemnestre et Égisthe étaient enterrés hors des murs : ce serait donc le tombeau de Clytemnestre et d'Égisthe que j'aurais retrouvé? Je l ai indiqué à M. Fauvel, qui doit le chercher à son premier voyage à Argos : singulière destinée, qui me fait sortir tout exprès de Paris pour découvrir les cendres de Clytemnestre !
Nous laissâmes Némée à notre gauche, et nous poursuivîmes notre route : nous arrivâmes de bonne heure à Corinthe, par une espèce de plaine que traversent des courants d'eau, et que divisent des monticules isolés, semblables à l'Acro-Corinthe, avec lequel ils se confondent. Nous aperçûmes celui-ci longtemps avant d'y arriver, comme une masse
irrégulière de granit rougeâtre, couronnée d'une ligne de murs tortueux. Tous les voyageurs ont décrit Corinthe. Spon et Wheler visitèrent la citadelle, où ils retrouvèrent la fontaine Pyrène; mais Chandler ne monta point à l'Acro- Corinthe, et M. Fauvel nous apprend que les Turcs n'y laissent plus entrer personne. En effet, je ne pus même obtenir la permission de me promener dans les environs, malgré les mouvements que se donna pour cela mon janissaire. Au reste, Pausanias dans sa Corinthie, et Plutarque dans la Vie d'Âratns, nous ont fait connaître parfaitement les monuments et les localités de l'Acro-Corinthe.
Nous étions venus descendre à un kan assez propre, placé au centre de la bourgade, et peu éloigné du bazar. Le janissaire partit pour la provision ; Joseph prépara le dîner; et, pendant qu'ils étaient ainsi occupés, j'allai rôder seul dans les environs.
Corinthe est située au pied des montagnes, dans une plaine qui s'étend jusqu'à la mer de Crissa, aujourd'hui le golfe de Lépante, seul nom moderne qui, dans la Grèce, rivalise de beauté avec les noms antiques. Quand le temps est serein, on découvre par delà cette mer la cime de l'flélicon et du Parnasse ; mais on ne voit pas de la ville même la mer Saronique; il faut pour cela monter à rAcro-Corinthe; alors on aperçoit non-seulement cette mer, mais les regards s'étendent jusqu'à la citadelle d'Athènes et jusqu'au cap Colonne : « C'e^t, dit Spon, une des plus belles vues de l'univers. » Je le crois aisément , car, même au pied de l'Acro -Corinthe , la perspective est enchanteresse. Les maisons du village, assez grandes et assez bien entretenues, sont répandues par groupes sur la plaine, au milieu des mûriers, des orangers et des cyprès ; les vignes, qui font la richesse du pays, donnent un air frais et fertile à la campa gne. Elles ne sont ni élevées en guirlandes sur des arbres comme en Italie, ni tenues basses comme aux environs de Paris. Chaque cep forme un faisceau de verdure isolé, au-
Tu
tour duquel les grappes pendent en automne comme des cristaux. Les cimes du Parnasse et de l'Hélicon, le golfe de Lépante, qui ressemble à un magnifique canal, le mont Onéius, couvert de myrtes, forment au nord et au levant l'horizon du tableau, tandis que l'Acro-Corinthe, les montagnes de l'Argolide et de la Sicyonie, s'élèvent au midi et au couchant. Quant aux monuments de Corinthe, ils n'existent plus M. Foucherot n'a découvert parmi les ruines que deux chapiteaux corinthiens, unique souvenir de l'ordre inventé dans cette ville.
Un peuple maritime, un roi qui fut un philosophe et qui devint un tyran ; un barbare de Rome, qui croyait qu'on remplace des statues de Praxitèle comme des cuirasses de soldats ; tous ces souvenirs ne rendent pas Corinthe fort intéressante : mais on a pour ressource Jason, Médée, la fontaine Pyrène, Pégase, les jeux isthmiques institués par Thésée et chantés par Pindare ; c'est-à-dire , comme à l'ordinaire, la Fable et la poésie. Je ne parle point de Denys et de Timoléon. Je ne me soucie point de ces deux hommes. J'aime mieux cet enfant qui, pendant le siège de Corinthe, fit fondre en larmes Mummius lui-même en lui récitant ces vers d'Homère :
Tpiçfi.âf.ccpe.i èkocmo} xat r-zyy./.t:, 6\ for oiovrfl
Tpoiip h ebpeîvi, xàpw ' Ar osé foj 7'. f épovrsç.
'Or or, ï'j'jvf oyeîov Bocvéstv v.y.X nôrjiov ïnLiçizetv
"Ufiari :w, en fioi nlsX<7T0t yy)/r,ziy, Sâvpx
Tcû-ç ETzêppiàont nepï Thqleicavi (Davavre.
Tôj /. ï'j.y.y/yj KTZôéwv, v.y.L p.§v /.sic: ijjov XyyAoi '
Nûu M u.z XsuyaAêw Savarw zïpiapro aAwyae.
« Oh ! trois et quatre fois heureux les Grecs qui périrent devant les vastes murs d'Ilion, en soutenant la cause des Àtricîes ! Plût aux dieux que j'eusse accompli ma destinée le jour où les Troyens lancèrent sur moi leurs javelots, tandis que je défendais le corps d'Achille! Alors j'aurais
obtenu les honneurs accoutumés du bûcher funèbre , et les Grecs auraient parlé de mon nom ! Aujourd'hui mon sort est de finir mes jours par une mort obscure et déplorable. »
Voilà qui est vrai, naturel, pathétique ; et l'on retrouve ici un grand coup de la fortune , la puissance du génie et les entrailles de l'homme.
On fait encore des vases à Corinthe, mais ce ne sont plus ceux que Cicéron demandait avec tant d'empressement à son cher Atticus. Il parait, au reste, que les Corinthiens ont perdu le goût qu'ils avaient pour les étrangers : tandis que j'examinais un marbre dans une vigne , je fus assailli d'une grêle de pierres ; apparemment que les descendants de Laïs veulent maintenir l'honneur du proverbe.
Lorsque les Césars relevaient les murs de Corinthe, et que les temples des dieux sortaient de leurs ruines plus éclatants que jamais, il y avait un ouvrier obscur qui bâtissait en silence un monument resté debout au milieu des débris de la Grèce. Cet ouvrier était un étranger qui disait de luimême : (( J'ai été battu de verges trois fois; j'ai été lapidé une fois ; j'ai fait naufrage trois fois. J'ai fait quantité de voyages, et j'ai trouvé divers périls sur les fleuves : périls de la part des voleurs, périls de la part de ceux de ma nation, périls de la part des Gentils, périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts, périls entre les faux frères ; j'ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles , la faim et la soif, beaucoup de peines , le froid et la nudité. )) Cet homme, ignoré des grands, méprisé de la foule, rejeté comme « les balayures du monde, » ne s'associa d'abord que deux compagnons, Crispus et Caïus, avec la famille de Stéphanas : tels furent les architectes inconnus d'un temple indestructible et les premiers fidèles de Corinthe. Le voyageur parcourt des yeux l'emplacement de cette ville célèbre : il ne voit pas un débris des autels du paganisme, mais il aperçoit quelques chapelles chrétiennes qui s'élèvent du milieu des cabanes des Grecs. L'apôtre peut encore
donner, du haut du ciel, le salut de paix à ses enfants, et leur dire : « Paul à l'Église de Dieu , qui est à Corinthe. »
11 était près de huit heures du matin quand nous partîmes de Corinthe le w21 , après une assez bonne nuit. Deux chemins conduisent de Corinthe à Mégare : l'un traverse le mont Géranien, aujourd'hui Palaeo-Youni (la Vieille-Montagne) ; l'autre côtoie la mer Saronique , le long des roches Scyrouiennes. Ce dernier est le plus curieux : c'était le seul connu des anciens voyageurs, car ils ne parlent pas du premier; mais les Turcs ne permettent plus de le suivre ; ils ont établi un poste militaire au pied du mont Onéius, à peu près au milieu de l'isthme , pour être à portée des deux mers : le ressort de la Morée finit là, et l'on ne peut passer la grand'garde sans montrer un ordre exprès du pacha.
Obligé de prendre ainsi le seul chemin laissé libre , il me fallut renoncer aux ruines du temple de Neptune Isthmien, que Chandler ne put trouver ; que Pocoke, Spon et Wheler ont vues, et qui subsistent encore, selon le témoignage de M. Fauvel. Par la même raison, je n'examinerai point' la trace des tentatives faites à différentes époques pour couper l'isthme : le canal que l'on avait commencé à creuser du coté du port Schœnus est, selon M. Foucherot, profond de trente à quarante pieds et large de soixante. On viendrait aujourd'hui facilement à bout de ce travail par le moyen de la poudre à canon ; il n'y a guère que cinq milles d'une nier à l'autre, à mesurer la partie la plus étroite de la langue de terre qui sépare les deux mers.
Un mur de six milles de longueur, souvent relevé et abattu, fermait l'isthme dans un endroit qui prit le nom d'Hexamillia ; c'est là que nous commençâmes à gravir le mont Oneius. J'arrêtais souvent mon cheval au milieu des pins, des lauriers et des myrtes, pour regarder en arrière. Je contemplais tristement les deux mers, surtout celle qui s'étendait au couchant, et qui semblait me tenter par les souvenirs de la France. Cette mer était si tranquille ! le che-
min était si court! Dans quelques jours j'aurais pu revoir mes amis! Je ramenais mes regards sur le Péloponèse, sur Corinlhe, sur l'isthme, sur l'endroit où se célébraient les jeux : quel désert ! quel silence ! Infortuné pays ! malheureux Grecs! La France perdra-t-elle ainsi sa gloire? sera-t-elle ainsi dévastée, foulée aux pieds, dans la suite des siècles?
Cette image de ma patrie, qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que j'avais sous les yeux, m'attendrit : je ne pensais plus qu'avec peine à l'espace qu'il fallait encore parcourir avant de revoir mes pénates. J'étais, comme l'ami de la fable, alarmé d'un songe ; et je serais volontiers retourné vers mon pays pour lui dire :
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu ; J'ai craint qu'il ne fût vrai : je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.
Nous nous enfonçâmes dans les défilés du mont Onèius, perdant de vue et retrouvant tour à tour la mer Saronique et Corinthe. Du plus haut de ce mont, qui prend le nom de Macriplaysi) nous descendîmes au Dervône, autrement à la grand'garde. Je ne sais si c'est là qu'il faut placer Crommyon ; mais, certes, je n'y trouvai pas des hommes plus humains que Pytiocamptès. Je montrai mon ordre du Pacha. Le commandant m'invita à fumer la pipe et à boire le café dans sa baraque. C'était un gros homme, d'unefigure calme et apathique, ne pouvant faire un mouvement sur sa natte sans soupirer, comme s'il éprouvait une douleur : il examina mes armes, me fit remarquer les siennes, surtout une longue carabine qui portait, disait-il, fort loin. Les gardes aperçurent un paysan qui gravissait la montagne hors du chemin; ils lui crièrent de descendre; celui-ci n'entendit point la voix. Alors le commandant se leva avec effort, prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins le paysan, et lui lâcha son coup de fusil. Le Turc revint, après cette expédition, se rasseoir sur sa natte, aussi tranquille, aussi
bonhomme qu'auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en toute apparence, car il pleurait et montrait son sang. On lui donna cinquante coups de bâton pour le guérir.
Je me levai brusquement et d'autant plus désolé, que l'envie de faire briller devant moi son adresse avait peutêtre déterminé ce bourreau à tirer sur le paysan. Joseph ne voulut pas traduire ce que je disais, et peut-être la prudence était-elle nécessaire dans ce moment; mais je n'écoutais guère la prudence.
Je me fis amener mon cheval et je partis sans attendre le janissaire, qui criait inutilement après moi. lime rejoignit avec Joseph lorsque j'étais déjà assez avancé sur la croupe du mont Géranien. Mon indignation se calma peu à peu par l'effet des lieux que je parcourais. 11 me semblait qu'en approchant d'Athènes je rentrais dans les pays civilisés et que la nature même prenait quelque chose de moins triste. La Morée est presque entièrement dépourvue d'arbres, quoiqu'elle soit certainement plus fertile que FAttique. Je me réjouissais de cheminer dans une forêt de pins, entre les troncs desquels j'apercevais la mer. Les plans inclinés qui s'étendent depuis le rivage jusqu'au pied de la montagne étaient couverts d'oliviers et de caroubiers ; de pareils sites sont rares en Grèce.
La première chose qui me frappa en arrivant à Mégare fut une troupe de femmes albanaises qui, à la vérité, n'étaient pas aussi belles que Nausicaa et ses compagnes : elles lavaient gaiement du linge à une fontaine près de laquelle on voyait quelques restes informes d'un aqueduc. Si c'était là la fontaine des nymphes Sithnides et l'aqueduc de Théagène, Pausaniasles a trop vantés. Les aqueducs que j'ai vus en Grèce ne ressemblent point aux aqueducs romains : ils ne s'élèvent presque point de terre et ne présentent point cette suite de grandes arches qui font un si bel effet dans la perspective.
Nous descendîmes chez un Albanais, où nous fûmes assez
proprement logés. Il n'était pas six heures du soir; j'allai, selon ma coutume, errer parmi les ruines. Mégare, qui conserve son nom, et le port de Nisée, qu'on appelle Dôdeca Ecclêsiais (les Douze Églises), sans être très-célèbres dans •l'histoire, avaient autrefois de beaux monuments. La Grèce, sous les empereurs romains, devait ressembler beaucoup à l'Italie dans le dernier siècle : c'était une terre classique où chaque ville était remplie de chefs-d'œuvre. On voyait à Mégare les douze grands dieux de la main de Praxitèle, un Jupiter Olympien commencé par Théocosme et par Phidias . les tombeaux d'Alcmène, d'Iphigénie et de Térée.
Je retournai chez mon hôte, où l'on m'attendait pour aller voir une malade.
Les Grecs, ainsi que les Turcs, supposent que tous les Francs ont des connaissances en médecine et des secrets particuliers. La simplicité avec laquelle ils s'adressent à un étranger dans leurs maladies a quelque chose de touchant et rappelle les anciennes mœurs : c'est une noble confiance de l'homme envers l'homme. Les sauvages en Amérique ont le même usage. Je crois que la religion et l'humanité ordonnent dans ce cas au voyageur de se prêter à ce qu'on attend de lui : un air d'assurance, des paroles de consolation peuvent quelquefois rendre la vie à un mourant et mettre une famille clans la joie.
Un Grec vint donc me chercher pour voir sa fille. Je trouvai une pauvre créature étendue à terre sur une natte et ensevelie sous les haillons dont on l'avait couverte. Elle dégagea son bras, avec beaucoup de répugnance et de pudeur, des lambeaux de la misère, et le laissa retomber mourant sur la couverture. Elle me parut attaquée d'une fièvre putride : je fis débarrasser sa tête des petites pièces .d'argent dont les paysannes albanaises ornent leurs cheveux; le poids des tresses et du métal concentrait la chaleur au cerveau. Je portais avec moi du camphre pour la pesle ; je le partageai avec la malade : on lavait nourrie de
raisin, j'approuvai le régime Enfin nous priâmes Christos et la Panagia (la Vierge), et je promis prompte guérison. J'étais bien loin de l'espérer : j'ai tant vu mourir que je n'ai là-dessus que trop d'expérience.
Je trouvai en sortant tout le village assemblé à la porte ; les femmes fondirent sur moi en criant : Crasi ! crasil « du vin! du vin! » Elles voulaient me témoigner leur reconnaissance en me forçant à boire : ceci rendait mon rôle de médecin assez ridicule. Mais qu'importe, si j'ai ajouté à Mégare une personne de plus à celles qui peuvent me souhaiter un peu de bien dans les différentes parties du monde où j'ai erré? C'est un privilège du voyageur de laisser après lui beaucoup de souvenirs, et de vivre dans le cœur des étrangers quelquefois plus longtemps que dans la mémoire de ses amis.
Je regagnai le kan avec peine. J'eus toute la nuit sous les yeux l'image de l'Albanaise expirante : cela me fit souvenir que Virgile, visitant comme moi la Grèce, fut arrêté à Mégare par la maladie dont il mourut : moi-même j'étais tourmenté de la fièvre. Mégare avait encore vu passer, il y a quelques années, d'autres Français bien plus malheureux que moi. Il me tardait de sortir d'un lieu qui me semblait avoir quelque chose de fatal.
Nous ne quittâmes pourtant notre gîte que le lendemain 22 août, à onze heures du matin. L'Albanais qui nous avait reçus voulut me régaler avant mon départ d'une de ces poules sans croupion et sans queue que Chandler croyait particulières à Mégare, et qui ont été apportées de la Virginie, ou peut-être d'un petit canton de l'Allemagne. Mon hôte attachait un grand prix à ces poules, sur lesquelles il savait mille contes. Je lui fis dire que j'avais voyagé dans la pairie de ces oiseaux, pays bien éloigné, situé au delà de la mer, et qu'il y avait dans ce pays des Grecs établis au milieu des bois, parmi les sauvages. En effet, quelques Grecs fatigués du joug ont passé dans la Floride, où les fruits de la liberté
leur ont fait perdre le souvenir de la terre natale. « Ceux qui avaient goûté de ce doux fruit n'y pouvaient plus renoncer; mais ils voulaient demeurer parmi les Lotophages, et ils oubliaient leur patrie. »
L'Albanais n'entendait rien à cela : pour toute réponse, il m'invitait à manger sa poule et quelques fnitti di mare. J'aurais préféré ce poisson, appelé glaucus, que l'on péchait autrefois sur la côte de Mégare. Anaxandride, cité par Athénée, déclare que Nérée seul a su le premier imaginer de manger la hure de cet excellent poisson; Antiphane veut qu'il soit bouilli, et Amphis le sert tout entier à ces sept chefs qui, sur un bouclier noir,
É( (maniaient les cieux de serments effroyables.
Le retard causé par le bon cœur de mon hôte, et plus encore par ma lassitude, nous empêcha d'arriver à Athènes dans la même journée. Sortis de Mégare à onze heures du matin, comme je Fai déjà dit, nous traversâmes d'abord la plaine; ensuite nous gravîmes le mont Kerato-Pyrgo, le Kerata de l'antiquité : deux roches isolées s'élèvent à son sommet, et sur l'une de ces roches on aperçoit les ruines d'une tour qui donne son nom à la montagne. C'est à la descente du Kerato-Pyrgo, du côté d'Eleusis, qu'il faut placer la palestre de Cercyon et le tombeau d'Alopé. 11 n'en reste aucun vestige. Nous rencontrâmes bientôt le Puits- Fleuri, au fond d'un vallon cultivé. J'étais presque aussi fatigué que Gérés quand elle s'assit au bord de ce puits, après avoir cherché Proserpine par toute la terre. Nous nous arrêtâmes quelques instants dans la vallée, et puis nous continuâmes notre chemin. En avançant vers Eleusis, je ne vis point les anémones de diverses couleurs que Wheler aperçut dans les champs; mais aussi la saison en était passée.
Vers les cinq heures du soir nous arrivâmes à une plaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant.
Un bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l'arc des montagnes. L'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d'une île élevée; l'extrémité orientale de cette île s'approcbe d'un des pronionloires du continent : on remarque entre ces deux pointes un étroit passage. Je résolus de m'arrêter à un village bâti sur une colli; e, qui terminait au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parlé.
On distinguait dans la plaine les restes d'un aqueduc et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une moisson nouvellement coupée ; nous descendîmes de cheval au pied du monticule et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
Tandis que j'étais à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua en italien. Il me conta tout de suite son histoire ; il était d'Athènes ; il s'occupait à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens , il était l'ami de M. Fauvel, et certainement je verrais M. Fauvel. Je répondis que je portais des lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet homme, dans l'espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j'étais environné et sur les lieux où je me trouvais. Je savais bien quels étaient ces lieux ; mais un Athénien qui connaissait M. Fauvel devait être un excellent cicérone. Je le priai donc de m'expliquer un peu ce que je voyais et de m'orienter dans le pays. 11 mit la main sur son cœur, à la façon des Turcs, et s'inclina humblement : « J'ai entendu souvent, me répondit-il, M. Fauvel expliquer tout cela; mais moi, je ne suis qu'un ignorant, et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez d'abord au levant, par dessus le promontoire, la cime d'une montagne toute jaune : c'est le Telo-Vouni (le petit Hymette) ; l'île de l'autre côté de ce bras de mer, c'est Coulouri : M. Fauvel l'appelle Salamine. M. Fauvel dit que, dans ce canal vis-à-vis de vous, se donna un grand combat entre la flotte des Grecs et une
flotte des Perses. Les Grecs occupaient ce canal : les Perses étaient de l'autre côté, vers le port Lion (le Pirée) ; le roi de ces Perses, dont je ne sais plus le nom, était assis sur un trône à la pointe de ce cap. Quant au village où nous sommes, M. Fauvel l'appelle Eleusis, et nous autres Lepsina: M. Fauvel dit qu'il y avait un temple (le temple de Gérés) au dessous de la maison où nous sommes : si vous voulez faire quelques pas, vous verrez l'endroit où était encore l'idole mutilée de ce temple (la statue de Cérès Éleusine) ; les Anglais l'ont emportée. »
Le Grec, me quittant pour aller faire son goudron, me laissa les yeux sur un rivage désert, et sur une mer où, pour tout vaisseau, on voyait une barque de pécheur attachée aux anneaux d'un môle en ruine.
Tous les voyageurs modernes ont visité Éleusis ; toutes les inscriptions en ont été relevées ; je n'ai donc rien à raconter d'Eleusis après tant de voyageurs, sinon que je me promenai au milieu de ces ruines, que je descendis au port, et que je m'arrêtai à contempler le détroit de Salamine. Les fêtes et la gloire étaient passées ; le silence était égal sur la terre et sur la mer : plus d'acclamations, plus de chants, plus de pompe sur le rivage, plus de cris guerriers, plus de chocs de galères, plus de tumulte sur les flots. Mon imagination ne pouvait suffire, tantôt à se représenter la procès • sion religieuse d'Eleusis, tantôt à couvrir le rivage de l'armée innombrable des Perses qui regardaient le combat de Salamine. Éleusis est, selon moi, le lieu le plus respectable de la Grèce, puisqu'on y enseignait l'unité de Dieu, et que ce lieu fut témoin du plus grand effort que jamais les hommes aient tenté en faveur de la liberté.
Qui le croirait? Salamine est aujourd'hui presque entièrement effacée du souvenir des Grecs. On a vu ce que m'en disait mon Athénien. « L'ilede Salamine n'a point conservé son nom, dit M. Fauvel dans ses Mémoires ; il est oublié avec celui de Thémistocle. » Spon raconte qu'il logea à Sa-
go
lamine chez le papas Iaonnis, « homme, ajoute ! il. moins ignorant que tous ses paroissiens, puisqu'il savait que l'île s'était autrefois nommée Salamine; et il nous dit qu'il l'avait su de son père. » Cette indifférence des Grecs touchant leur patrie est aussi déplorable qu'elle est honteuse ; nonseulement ils ne savent pas leur histoire, mais ils ignorent presque tous la langue qui fait leur gloire : on a vu un Anglais, poussé d'un saint zèle, vouloir s'établir à Alhènes pour y donner des leçons de grec ancien.
Il fallut que la nuit me chassât du rivage. Les vagues que la brise du soir avait soulevées battaient la grève et venaient mourir à mes pieds : je marchai quelque temps le long delà mer qui baignait le tombeau de Thémistocle ; selon toutes les probabilités, j'étais dans ce moment le seul homme en Grèce qui se souvînt de ce grand homme.
Joseph avait acheté un mouton pour notre souper ; il savait que nous arriverions le lendemain chez un consul de France. Sparte qu'il avait vue, et Athènes qu'il allait voir, ne lui importaient guère : mais, dans la joie où il était de toucher au terme de ses fatigues, il régalait la maison de notre hôte. La femme, les enfants, le mari, tout était en mouvement ; le janissaire seul restait tranquille au milieu de l'empressement général, fumant sa pipe et applaudissant du turban à tous ces soins, dont il espérait bien profiter. Depuis l'extinction des mystères par Alaric, il n'y avait pas eu une pareille fête à Eleusis. Nous nous mîmes à table, c'est-à-dire que nous nous assîmes à terre autour du régal ; notre hôtesse avait fait cuire du pain qui n'était pas trèsbon, mais qui était tendre et sortant du four. J'aurais volontiers renouvelé le cri de Vive Gérés ! Xaîps \r/j.r-zz. Ce pain, qui provenait de la nouvelle récolte, faisait voir la fausseté d'une prédiction rapportée par Chandler. Du temps de ce voyageur on disait à Eleusis que si jamais on enlevait la statue mutilée de la déesse, la plaine cesserait d'être fertile. Cérès est allée en Angleterre, et les champs d'Eleusis n'en
ont pas moins été fécondés par cette divinité réelle qui appelle tous les hommes à la connaissance de ses mystères, qui ne craint point d'être détrônée,
Qui donne aux fleurs leur aimable peinture, Qui fait naître et mûrir les fruits, Et leur dispense avec mesure Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits.
Cette grande chère et la paix dont nous jouissions m'étaient d'autant plus agréables que nous les devions, pour ainsi dire, à la protection de la France. H y a trente à quarante ans que toutes les côtes de la Grèce, et particulièrement les ports de Corinthe, de Mégare et d'Éleusis, étaient infestés par les pirates. Le bon ordre établi dans nos stations du Levant avait peu à peu détruit ce brigandage ; nos frégates faisaient la police, et les sujets ottomans respiraient sous le pavillon français. Les dernières révolutions de l'Europe ont amené pour quelques moments d'autres combinaisons de puissances ; mais les corsaires n'ont pas reparu. Nous bûmes donc à la renommée de ces armes qui protégeaient notre fête à Eleusis, comme les Athéniens durent remercier Alcibiade quand il eut conduit en sûreté la procession d'Iacchus au temple de Cérès.
Enfin, le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 23, à trois heures du matin, nous étions tous à cheval; nous commençâmes à défiler en silence par la voie Sacrée : je puis assurer que l'initié le plus dévot à Cérès n'a jamais éprouvé un transport aussi vif que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la fête; le janissaire avait retourné son turban, et, par extraordinaire, on avait frotté et pansé les chevaux. Nous traversâmes le lit d'un torrent appelé Saranta-Potamo ou les Quarante Fleuves, probablement le Céphise Éleusinien : nous vîmes quelques débris d'églises chrétiennes ; ils doivent occuper la place du tombeau de ce Zarex qu'Apollon lui-même avait instruit
dans Fart des chants. D'autres ruines nous annoncèrent les monuments d'Eumolpe et d'Hippothoon ; nous trouvâmes les rhiti ou les courants d'eau salée : c'était là que, pendant les fêtes d'Eleusis, les gens du peuple insultaient les passants, en mémoire des injures qu'une vieille femme avait dites autrefois à Cérès. De là passant au fond, ou au point extrême du canal de Salamine, nous nous engageâmes dans le défilé que forment le mont Parnès et le mont -Egalée : cette partie de la voie Sacrée s'appelait le Mystique. Nous aperçûmes le monastère de Daphné, bâti sur les débris du temple d'Apollon, et dont l'église est une des plus anciennes de l'Attique. Un peu plus loin, nous remarquâmes quelques restes du temple de Vénus. Enfin, le défilé commence à s'élargir ; nous tournons autour du mont Pœcile, placé au milieu du chemin, comme pour masquer le tableau; et tout à coup nous découvrons la plaine d'Athènes.
Les voyageurs qui visitent la ville de Cécrops arrivent ordinairement par le Pirée ou par la route de Négrepont. Ils perdent alors une partie du spectacle, car on n'aperçoit que la citadelle quand on vient de la mer; et l'Anchesme coupe la perspective quand on descend de l'Eubée. Mon étoile m'avait amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.
La première cbose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l'autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur te mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d'Érechthée, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans.
Deux petites collines, l'Anchesme et le Musée, s'élevaient au nord et au midi de l'Acropolis. Entre ces deux collines
et au pied de l'Acropolis, Athènes se montrait à moi : ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, démines, de colonnes isolées; les dômes de ces mosquées couronnés par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si l'on reconnaissait encore Athènes à ses débris, on voyait aussi, à l'ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n'était plus habitée par son peuple.
Une enceinte de montagnes, qui se termine à la mer, forme la plaine ou le bassin d'Athènes. Du point où je voyais cette plaine au mont Pœcile, elle paraissait divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du nord au midi. La première de ces régions, et la plus voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères; la seconde offrait un terrain labouré, où l'on venait de faire la moisson ; la troisième présentait un long bois d'oliviers qui s'étendait un peu circulairement depuis les sources de l'Ilissus, en passant au pied de l'Anchesme, jusque vers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt, qui, par sa vieillesse, semble descendre de l'olivier que Minerve fit sortir de la terre. L'Ilissus a son lit desséché de l'autre côté d'Athènes, entre le mont Hymeîte et la ville. La plaine n'est pas parfaitement unie : une petite chaîne de collines détachées du mont Hymette en surmonte le niveau, et forme les différentes hauteurs sur lesquelles Athènes plaça peu à peu ses monuments.
Ce n'est pas dans le premier moment d'une émotion trèsvive que l'on jouit le plus de ses sentiments. Je m'avançais vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m'ôtait le pouvoir delà réflexion ; non que j'éprouvasse quelque chose de semblable à ce que j'avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères : celles de la première sont tristes, graves et solitaires; celles delà seconde sont riantes, légères, habitées. A l'aspect de la patrie de Lycurgue, toutes
les pensées deviennent sérieuses, maies et profondes; l'âme fortifiée semble s'élever et s'agrandir; devant la ville de Solon on est comme enchanté par les prestiges du génie; on a l'idée de la perfection de l'homme, considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d'élégant qu'ils n'avaient point à Sparte. L'amour de la patrie et de la liberté n'était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goût du beau dans tous les genres, que le ciel leur avait si libéralement départi; enfin, en passant des ruines deLacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès.
Nous marchions vers cette petite ville, dont le territoire s'étendait à quinze ou vingt lieues, dont la population n'égalait pas celle d'un faubourg de Paris, et qui balance dans l'univers la renommée de l'empire romain. Les yeux constamment attachés sur ces ruines, je lui appliquais ces vers de Lucrèce :
Pr'unae t'rugiferos fœtus mortalibus segris Dididerunt quondam prseclaro nomine âthénaé, Et reavaverunt vilain, legesque rogarunt; KL primai? dederunt solatia dulcia vit*.
Je ne connais rien qui soit plus à la gloire des Grecs que ces paroles de Cicéron : « Souvenez-vous, Quintius, que vous commandez à des Grecs qui ont civilisé tous les peuples, en leur enseignant la douceur et l'humanité, et à qui Rome doit les lumières qu'elle possède. » Lorsqu'on songe à ce que Piome était au temps de Pompée et de César, à ce que Cicéron était lui-même, on trouve dans ce peu de mots un magnifique éloge.
Des trois bandes ou régions qui divisaient devant nous la plaine d'Athènes, nous traversâmes rapidement les deux premières, la région inculte et la région cultivée. îNous en-
trames dans le bois d'oliviers : avant d'arriver au Céphise, on trouvait deux tombeaux et un autel de Jupiter l'Indulgent . Nous distinguâmes bientôt le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bordaient comme de vieux saules : je mis pied à terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau ; j'en trouvai tout juste ce qu'il m'en fallait dans un creux sous la rive ; le reste avait été détourné pkis haut, pour arroser les plantations d'oliviers. Je me suis toujours fait un plaisir de boire de l'eau des rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie : ainsi j'ai bu des eaux du Mississipi, de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas, du Céphise, de l'Hermus, du Granique, du Jourdain, du Nil, duTage et de FÈbre. Que d'hommes au bord dé ces fleuves peuvent dire comme les Israélites : Sedimas et flevimus!
J'aperçus à quelque distance sur ma gauche les débris du pont que Xénoclès de Linde avait fait bâtir sur le Céphise. Je remontai à cheval, et je ne cherchai point à voir le figuier sacré, l'autel de Zéphire, la colonne d'Antémocrite; car le chemin moderne ne suit plus dans cel endroit l'ancienne voie Sacrée. En sortant du bois d'oliviers nous trouvâmes un jardin environné de murs, et qui occupe à peu près la place du Céramique extérieur. Nous mîmes une demi-heure pour nous rendre à Athènes, à travers un chaume de froment. Un mur moderne nouvellement réparé, et ressemblant à un mur de jardin, renferme la ville. Nous en franchîmes la porte, et nous pénétrâmes dans de petites rues champêtres, fraîches et assez propres : chaque maison a son jardin planté d'orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux, et n'avait point l'air abattu des Moraïtes. On nous enseigna la maison du consul.
Je ne pouvais être mieux adressé qu'à M. Fauvel pour voir Athènes : on sait qu'il habite la ville de Minerve depuis longues années ; il en connaît les moindres détails, beaucoup mieux qu'un Parisien ne connaît Paris. On a de lui d'excellents mémoires ; on lui doit les plus intéressantes décou-
vertes sur remplacement d'Olympie, sur la plaine de Marathon, sur le tombeau de Thèmislocle au Pirée, sur le temple de la Vénus aux Jardins, etc. Chargé du consulat d'Athènes, qui n'est pour lui qu'un titre de protection, il a travaillé et travaille encore, comme peintre, au Voyage pittoresque de la Grèce. L'auteur de ce bel ouvrage, H. de Choiseul-Gouffîer, avait bien voulu me donner une lettre pour l'homme de talent, et je portais de plus au consul une lettre du ministre.
Je descendis dans la cour de M. Fauvel, que j'eus le bonheur de trouver chez lui : je lui remis aussitôt les lettres de H. de Choiseul et de M. de Talleyrand. M. Fauvel connaissait mon nom ; je ne pouvais pas lui dire : « Son pittor ancK io ; » mais au moins j'étais un amateur plein de zèle, sinon de talent ; j'avais une si bonne volonté d'étudier l'antique et de bien faire, j'étais venu de si loin crayonner de méchants dessins , que le maître vit en moi un écolier docile.
Ce fut d'abord entre nous un fracas de questions sur Paris et sur Athènes, auxquelles nous nous empressions de répondre; mais bientôt Paris fut oublié, et Athènes prit totalement le dessus. M. Fauvel, échauffé dans son amour pour les arts par un disciple, était aussi empressé de me montrer Athènes que j'étais empressé de la voir : il me conseilla cependant de laisser passer la grande chaleur du jour.
Rien ne sentait le consul chez mon hôte; mais tout y annonçait l'artiste et l'antiquaire. Quel plaisir pour moi d'être logé à Athènes dans une chambre pleine des plâtres moulés du Parthénon ! Tout autour des murs étaient suspendus des vues du Temple de Thésée, des plans des Propylées, des cartes de TAttique et de la plaine de Marathon. Il y avait des marbres sur une table, des médailles sur une autre, avec de petites têtes et des vases en terre cuite. On balaya, à mon grand regret, une vénérable poussière ; on tendit un lit de sangle au milieu de toutes ces merveilles ; et, comme
un conscrit arrivé à l'armée la veille d'une affaire, je campai sur le champ de bataille.
La maison de M. Fauvel a, comme la plupart des maisons d'Athènes, une cour sur le devant, et un petit jardin sur le ^derrière. Je courais à toutes les fenêtres pour découvrir au moins quelque chose dans les rues ; mais c'était inutilement. On apercevait pourtant, entre les toits des maisons voisines, un petit coin de la citadelle; je me tenais collé à la fenêtre qui donnait de ce côté, comme un écolier dont l'heure de récréation n'est pas encore arrivée. Le janissaire de M. Fauvel s'était emparé de mon janissaire et de Joseph, de sorte que je n'avais plus à m'occuper d'eux.
Vers les quatre heures du soir, la grande chaleur étant passée, M. Fauvel fit appeler son janissaire et le mien, et nous sortîmes précédés de nos gardes : le cœur me battait de joie et j'étais honteux de me trouver si jeune. Mon guide me fit remarquer, presque à sa porte, les restes d'un temple antique. De là nous tournâmes à droite et nous marchâmes par de petites rues fort peuplées. Nous passâmes au bazar, frais et bien approvisionné en viande, en gibier, en herbes et en fruits. Tout le monde saluait M. Fauvel et chacun voulait savoir qui j'étais ; mais personne ne pouvait prononcer mon nom. C'était comme dans l'ancienne Athènes : Athenienses autem omnes, dit saint Luc, ad nihil aliucl vacabant nisi aut audire aliquid novi , quant aux Turcs, ils disaient : Fransonse! Effendi! et ils fumaient leurs pipes : c'était ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les Grecs, en nous voyant passer, levaient leurs bras par-dessus leurs têtes, et criaient : Kalôs ilthete, archondes ! Bate kalaeispalœo Athinam! « Bienvenus, messieurs! Bon voyage aux ruines d'Athènes! » Et ils avaient l'air aussi fiers que s'ils nous avaient dit : « Vous allez chez Phidias ou chezlctinus. » Je n'avais pas assez de mes yeux pour regarder : je croyais voir des antiquités partout. M. Fauvel me faisait remarquer çà et là des morceaux de sculpture qui servaient de
bornes, de murs ou de pavés : il me disait combien ces fragments avaient de pieds, de pouces et de lignes ; à quel genre d'édifices ils appartenaient ; ce qu'il en fallait présumer d'après Pausanias; quelles opinions avaient eues à ce sujet l'abbé Barthélémy, Spon, AYheler, Chandler; en quoi ces opinions lui semblaient (à lui M. Fauvel) justes ou mal fondées. Nous nous arrêtions à chaque pas; les janissaires et des enfants du peuple, qui marchaient devant nous, s'arrêtaient partout où ils voyaient une moulure, une corniche, un chapiteau; ils cherchaient à lire dans les yeux de M. Fauvel si cela était bon ; quand le consul secouait la tête, ils secouaient la tète, et allaient se placer quatre pas plus loin devant un autre débris. Nous fûmes conduits ainsi hors du centre de la ville moderne, et nous arrivâmes à la partie de l'ouest que H. Fauvel voulait d'abord me faire visiter, afin de procéder par ordre dans nos recherches.
En sortant du milieu de l'Athènes moderne, et marchant droit au couchant, les maisons commencent à s'écarter les unes des autres ; ensuite viennent de grands espaces vides, les uns compris dans le mur de clôture, les autres en dehors de ce mur : c'est dans ces espaces abandonnés que l'on trouve le temple de Thésée, le Pnyx, et l'Aréopage. Je ne décrirai point le premier, qui est décrit partout, et qui ressemble assez au Parthénon; je le comprendrai dans les réflexions générales que je me permettrai de faire bientôt au sujet de l'architecture des Grecs. Ce temple est, au reste, le monument le mieux conservé à Athènes; après avoir longtemps été une église sous l'invocation de saint Georges, il sert aujourd'hui de magasin.
L'Aréopage était placé sur une éminence à l'occident de la citadelle. On comprend à peine comment on a pu construire, sur le rocher où l'on voit des ruines, un monument de quelque étendue. Une petite vallée appelée, dans l'ancienne Athènes, Cœlé (le creux], sépare la colline de l'Aréopage de la colline du Pnyx et de la colline de la citadelle. On mon-
trait dans le Cœlê les tombeaux des deux Cimon, de Thucydide et d'Hérodote. Le Pnyx, où les Athéniens tenaient d'abord leurs assemblées publiques, est une esplanade pratiquée sur une roche escarpée, au revers du Lycabeltus. Un mur composé de pierres énormes soutient cette esplanade du côté du nord; au midi s'élève une tribune creusée dans le roc même, et l'on y monte par quatre degrés également taillés dans la pierre. Je remarque ceci, parce que les anciens voyageurs n'ont pas bien connu la forme du Pnyx. Lord Elgin a fait depuis peu d'années désencombrer cette colline, et c'est à lui qu'on doit la découverte des degrés. Comme on n'est pas là tout à fait à la cime du rocher, on n'aperçoit la mer qu'en montant au-dessus de la tribune : on ôtait ainsi au peuple la vue du Pirée, afin que les orateurs factieux ne le jetassent pas dans des entreprises téméraires à l'aspect de sa puissance et de ses vaisseaux.
Les Athéniens étaient rangés sur l'esplanade entre le mur circulaire que j'ai indiqué au nord, et la tribune au midi.
C'était donc à cette tribune que Périclès, Alcibiade et Démoslhènes firent entendre leur voix ; que Socrale et Phocion parlèrent au peuple le plus léger et le plus spirituel de la terre! C'était donc là que se sont commises tant d'injustices; que tant de décrets iniques ou cruels ont été prononcés! Ce fut peut-être ce lieu qui vit bannir Aristide, triompher Mélitus, condamner à mort la population entière d'une ville, vouer un peuple entier à l'esclavage ! Mais aussi ce fut là que de grands citoyens firent éclater leurs généreux accents contre les tyrans de leur patrie ; que la justice triompha; que la vérité fut écoutée. « 11 y a un peuple, disaient les députés de Corinthe aux Spartiates, un peuple qui ne respire que les nouveautés : prompt à concevoir, prompt à exécuter, son audace passe sa force. Dans les périls, où souvent il se jette sans réflexion, il ne perd jamais l'espérance; naturellement inquiet, il cherche à s'agrandir au dehors; vainqueur, il s'avance et suit sa victoire; vaincu,
il n'est point découragé. Pour les Athéniens, la vie n'est pas une propriété qui leur appartienne, tant ils la sacrifient aisément à leur pays ! Ils croient qu'on les a privés d'un bien légitime toutes les fois qu'ils n'obtiennent pas l'objet de leurs désirs. Ils remplacent un dessein trompé par une nouvelle espérance : leurs projets à peine conçus sont déjà exécutés. Sans cesse occupés de l'avenir, le présent leur échappe : peuple qui ne connaît point le repos et ne peut le souffrir dans les autres. »
Et ce peuple, qu'est-il devenu? où le trouverai-je? Moi qui traduisais ce passage au milieu des ruines d'Athènes, je voyais les minarets des musulmans, et j'entendais parler des chrétiens. C'est à Jérusalem que j'allais chercher la réponse à cette question, et je connaissais déjà d'avance les paroles de l'oracle : Dominas mortificat et vivifiait; dedacit ad iuferos et reducit.
Le jour n'était pas encore à sa fin : nous passâmes du Pnyx à la colline du Musée. On sait que cette colline est couronnée par le monument de Philopappus, monument d'un mauvais goût ; mais c'est le mort et non le tombeau qui mérite ici l'attention du voyageur. Cet obscur Philopappus, dont le sépulcre se voit de si loin, vivait sous Trajan. Pausaniasne daigne pas le nommer, et l'appelle un Syrien. On voit, dans l'inscription de sa statue, qu'il était de Bêsa, bourgade de l'Attique. Eh bien, ce Philopappus s'appelait Antiochus Pliilopappus ; c'était le légitime héritier de la couronne de Syrie ! Pompée avait transporté à Athènes les descendants du roi Antiochus, et ils y étaient devenus de simples citoyens. Je ne sais si les Athéniens, comblés des bienfaits d'Antiochus, compatirent aux maux de sa famille détrônée; mais il parait que ce Philopappus fut au moins consul désigné. La fortune, en le faisant citoyen d'Athènes et consul de Rome à une époque où ces deux titres n'étaient plus rien, semblait vouloir se jouer encore de ce monarque déshérité, le consoler d'un songe par un songe, et montrer
sur une seule tête qu'elle se rit également de la majesté des peuples et de celle des rois.
Le monument de Philopappns nous servit comme d'observatoire pour contempler d'autres vanités. M. Fauve! m'indiqua les divers endroits par où passaient les murs de l'ancienne ville ; il me fit voir les ruines du théâtre de Bacchus, an pied de la citadelle; le lit desséché de l'Ilissus, la mer sans vaisseaux, et les ports déserts de Phalère, de Munychie et du Pirée.
Nous rentrâmes ensuite dans Athènes : il était nuit; le consul envoya prévenir le commandant de la citadelle que nous y monterions le lendemain, avant le lever du soleil. Je souhaitai le bonsoir à mon hôte, et je me retirai dans mon appartement. Accablé de fatigue, il y avait déjà quelque temps que je dormais d'un profond sommeil, quand je fus réveillé tout à coup par le tambourin et la musette turque, dont les sons discordants partaient des combles des Propylées. En même temps un prêtre turc se mit à chanter en arabe l'heure passée à des chrétiens de la ville de Minerve. Je ne saurais peindre ce que j'éprouvai : cet iman n'avait pas besoin de me marquer ainsi la fuite des années; sa voix seule, dans ces lieux, annonçait assez que les siècles s'étaient écoulés.
Cette mobilité des choses humaines est d'autant plus frappante, qu'elle contraste avec l'immobilité du reste de la nature. Comme pour insulter à l'instabilité des sociétés humaines, les animaux mêmes n'éprouvent ni bouleversements dans leurs empires ni altération dans leurs mœurs. J'avais vu, lorsque nous étions sur la colline du Musée, des cigognes se former en bataillon et prendre leur vol vers l'Afrique. Depuis deux mille ans elles font ainsi le même voyage ; elles sont restées libres et heureuses dans la ville de Solon. Du haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvenl atteindre, elles ont vu au-dessous d'elles changer la race des mortels : tandis que des générations impies se sont élevées sur les
tombeaux des générations religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père. Si je m'arrête à ces réflexions, c'est que la cigogne est aimée des voyageurs; comme eux, « elle connaît les saisons dans le ciel. » Ces oiseaux furent souvent les compagnons de mes courses, dans les solitudes de l'Amérique; je les vis souvent perchés sur les wigwum du sauvage ; en les retrouvant dans une autre espèce de désert, sur les ruines du Parthénon, je n'ai pu m'empêcher de parler un peu de mes anciens amis.
Le lendemain 24, à quatre heures et demie du matin, nous montâmes à la citadelle : son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes; d'autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs, se trouvent d'abord les restes des Propylées, et les débris du temple de la Victoire. Derrière les Propylées, à gaucbe, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune Érechthée et de Minerve Polias ; enfin, sur le point le plus éminent de l'Àcropolis, s'élève le temple de Minerve : le reste de l'espace est obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et par les tentes, les armes et les baraques des Turcs.
Le rocher de la citadelle peut avoir à son sommet huit cents pieds de long sur quatre cents de large : sa forme est à peu près celle d'un ovale, dont l'ellipse irait en se rétrécissant du côté du mont Hymette : on dirait un piédestal taillé tout exprès pour porter les magnifiques édifices qui le couronnaient.
Je n'entrerai point dans la description particulière de chaque monument : je renvoie le lecteur aux ouvrages que j'ai si souvent cités; et, sans répéter ici ce que chacun peut trouver ailleurs, je me contenterai de quelques réflexions générales.
La première chose qui vous frappe dans les monuments d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans
nos climats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros et du Pentélique une teinte dorée semblable à celle des épis mûrs ou des feuilles en automne.
La justesse, l'harmonie et la simplicité des proportions attirent ensuite votre admiration. On ne voit point ordre sur ordre, colonne sur colonne, dôme sur dôme. Le temple de Minerve, par exemple, est ou plutôt était un simple parallélogramme allongé, orné d'un péristyle, d'un pronaos ou portique, et élevé sur trois marches ou degrés qui régnaient tout autour. Ce pronaos occupait à peu près le tiers de la longueur totale de l'édifice, l'intérieur du temple se divisait en deux nefs séparées par un mur, et qui ne recevaient le jour que par la porte : dans Tune on voyait la statue de Minerve, ouvrage de Phidias ; dans l'autre on gardait le trésor des Athéniens. Les colonnes du péristyle et du portique reposaient immédiatement sur les degrés du temple, elles étaient sans bases, cannelées et d'ordre dorique ; elles avaient quarante-deux pieds de hauteur et dixsept et demi de tour près du sol ; rentre-colonnement était de sept pieds quatre pouces, et le monument avait deux cent dix-huit pieds de long et quatre-vingt-dix-huit et demi de large.
Les triglyphes de Tordre dorique marquaient la frise du péristyle : des métopes ou petits tableaux de marbre à coulisse séparaient entre eux les triglyphes. Phidias ou ses élèves avaient , sculpté sur ces métopes le combat des Centaures et des Lapithes. Le haut du plein mur du temple, ou la frise delà cella, était décoré d'un autre bas-relief représentant peut-être la fête des Panathénées; des morceaux de sculptures excellents, mais du siècle d'Adrien, époque du renouvellement de l'art, occupaient les deux frontons du temple. Les offrandes votives, ainsi que les boucliersNen-
levés à l'ennemi dans le cours de la guerre médique, étaient suspendues en dehors de l'édifice : on voit encore la marque circulaire que les derniers ont imprimée sur l'architrave du fronton qui regarde le mont Hymette. C'est ce qui fait présumer à M. Fauvel que l'entrée du temple pouvait bien être tournée de ce côté, contre l'opinion générale, qui place cette entrée à l'extrémité opposée. Entre ces boucliers on avait mis des inscriptions : elles étaient vraisemblablement écrites en lettres de bronze, à en juger par les marques des clous qui attachaient ces letlres. M. Fauvel pensait que ces clous avaient servi peut-être à retenir des guirlandes : mais je l'ai ramené à mon sentiment en lui faisant remarquer la disposition régulière des trous. De pareilles marques ont suffi pour rétablir et lire l'inscription de la Maison Carrée à Nîmes. Je suis convaincu que. si les Turcs le permettaient, on pourrait aussi parvenir à déchiffrer les inscriptions du Parlhénon.
Tel était ce temple, qui a passé à juste titre pour le chefd couvre de l'architecture chez les anciens et chez les modernes : l'harmonie et la force de toutes ses parties se font encore remarquer dans ses ruines ; car on en aurait une très-fausse idée si l'on se représentait seulement un édifice agréable, mais petit et chargé de ciselures et de festons à notre manière. Il y a toujours quelque chose de grêle dans notre architecture quand nous visons à l'élégance, ou de pesant quand nous prétendons à la majesté. Voyez comme tout est calculé au Parlhénon! L'ordre est dorique, et le peu de hauteur de la colonne dans cet ordre vous donne à l'instant l'idée de la durée et de la solidité: mais cette colonne qui, de plus, est sans base, deviendrait trop lourde. Ictinus a recours à son art: il fait la colonne cannelée et l'élève sur des degrés: par ce moyen il introduit presque la légèreté du corinthien dans la gravité dorique. Pour tout ornement vous avez deux frontons et deux frises sculptées. La frise du péristyle se compose de petits ta-
bleaux de marbre régulièrement divisés par un triglyphe : à la vérité, chacun de ces tableaux est un chef-d'œuvre; la frise de la cella règne comme un bandeau au haut d'un mur plein et uni : voilà tout, absolument tout. Qu'il y a loin de cette sage économie d'ornements, de cet heureux mélange de simplicité, de force et de grâce, à notre profusion de découpures en carré, en long, en rond, en losange; à nos colonnes fluettes, guindées sur d'énormes bases, ou à nos porches ignobles et écrasés que nous appelons des portiques!
Il ne faut pas se dissimuler que l'architecture considérée comme art est dans son principe éminemment religieuse : elle fut inventée pour le culte de la Divinité. Les Grecs, qui avaient une multitude de dieux, ont été conduits à différents genres d'édifices, selon les idées qu'ils attachaient aux différents pouvoirs de ces dieux. Yitruve même consacre deux chapitres à ce beau sujet, et enseigne comment on doit construire les temples et les autels de Minerve, d'Hercule, de Cérès, etc. Nous, qui n'adorons qu'un seul maître de la nature, nous n'avons aussi, à proprement parler, qu'une seule architecture naturelle, l'architecture gothique. On sent tout de suite que ce genre est à nous, qu'il est original, et né, pour ainsi dire, avec nos autels. En fait d'architecture grecque nous ne sommes que des imitateurs plus ou moins ingénieux ; imitateurs d'un travail dont nous dénaturons le principe, en transportant dans la demeure des hommes les ornements qui n'étaient bien que dans la maison des dieux.
Après leur harmonie générale, leur rapport avec les lieux et les sites, et surtout leurs convenances avec les usages auxquels ils étaient destinés, ce qu'il faut admirer dans les édifices de la Grèce, c'est le fini de toutes les parties. L'objet qui n'est pas fait pour être vu y est travaillé avec autant de soin que les compositions extérieures. La jointure des blocs qui forment les colonnes du temple de Minerve
est telle, qu'il faut la plus grande attention pour la découvrir, et qu'elle n'a pas l'épaisseur du fil le plus délié. Afin d'atteindre à cette rare perfection, on amenait d'abord le marbre à sa plus juste coupe avec le ciseau; ensuite on faisait rouler les deux pièces l'une sur l'autre, en jetant au centre du frottement du sable et de l'eau. Les assises, au moyen de ce procédé, arrivaient à un aplomb incroyable : cet aplomb, dans les tronçons des colonnes, était déterminé par un pivot carré de bois d'olivier. J'ai vu un de ces pivots entre les mains de M. Fauvel.
Les rosaces, les plinthes, les moulures, les astragales, tous les détails de l'édifice, offrent la même perfection; les lignes du chapiteau et de la cannelure des colonnes du Parthénon sont si déliées, qu'on serait tenté de croire que la colonne entière a passé au tour : des découpures en ivoire ne seraient pas plus délicates que les ornements ioniques du temple d'Érechthée : les cariatides du Pandroséum sont des modèles Enfin, si, après avoir vu les monuments de Rome, ceux de la France m'ont paru grossiers, les monuments de Rome me semblent barbares à leur tour depuis que j'ai vu ceux de la Grèce : je n'en excepte point le Panthéon, avec son fronton démesuré. La comparaison peut se faire aisément à Athènes, où l'architecture grecque est souvent placée tout auprès de l'architecture romaine.
J'étais au surplus tombé dans l'erreur commune touchant les monuments des Grecs : je les croyais parfaits dans leur ensemble, niais je pensais qu'ils manquaient de grandeur. J ai fait voir que le génie des architectes a donné en grandeur proportionnelle à ces monuments ce qui peut leur manquer en étendue; et d'ailleurs, Athènes est remplie d'ouvrages prodigieux. Les Athéniens, peuple si peu riche, si peu nombreux, ont remué des masses gigantesques : les pierres du Pnyx sont de véritables quartiers de rocher; les Propylées formaient un travail immense, et les dalles de
marbre qui les couvraient étaient d'une dimension telle, qu'on n'en a jamais vu de semblables; la hauteur des colonnes du temple de Jupiter Olympien passe peut-être soixante pieds, et le temple entier avait un demi-mille de tour : les murs d'Athènes, en y comprenant ceux des trois ports et les longues murailles, s'étendaient sur un espace de près de neuf lieues ; les murailles qui réunissaient la ville au Pirée étaient assez larges pour que deux chars y pussent courir de front, et, de cinquante en cinquante pas, elles étaient flanquées de tours carrées. Les Romains n'ont jamais élevé de fortifications plus considérables.
Par quelle fatalité ces chefs-d'œuvre de l'antiquité, que les modernes vont admirer si loin et avec tant de fatigues, doivent-ils en partie leur destruction aux modernes? Le Parthénon subsista dans son entier jusqu'en 1687 : les chrétiens le convertirent d'abord en église; et les Turcs, par jalousie des chrétiens, le changèrent à leur tour en mosquée. 11 faut que des Vénitiens viennent, au milieu des lumières du dix-septième siècle, canonner les monuments de Périclès; ils tirent à boulets rouges sur les Propylées et le temple de Minerve ; une bombe tombe sur ce dernier édifice, enfonce la voûte, met le feu à des barils de poudre, et fait sauter en partie un édifice qui honorait moins les faux dieux des Grecs que le génie de l'homme. La ville étant prise, Morosini, dans le dessein d'embellir Venise des débris d'Athènes, veut descendre les statues du fronton du Parthénon et les brise. Un autre moderne vient d'achever, par amour des arts, la destruction que les Vénitiens avaient commencée.
Nous employâmes la matinée entière à visiter la citadelle. Les Turcs avaient autrefois accolé le minaret d'une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l'escalier à moitié détruit de ce minaret; nous nous assîmes sur une partie brisée de la frise du temple, et nous promenâmes nos regards autour de nous.
Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchusles douleurs d'Œdipe, de Philoctète et d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthènes. Mais, hélas! aucun son ne frappait notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave sortaient par intervalles de ces murs, qui retentirent si longtemps de la voix d'un peuple libre. Je me disais, pour me consoler, ce qu'il faut se dire sans cesse : Tout passe, tout finit dans ce monde. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis. Ce tableau de l'Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour : d'autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines. Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu : laissons-le donc disposer de l'une comme de l'autre.
Je pris, en descendant de la citadelle, un morceau de marbre du Parthénon ; j'avais aussi recueilli un fragment de la pierre du tombeau d'Agameinnon ; et depuis j'ai toujours dérobé quelque chose aux monuments sur lesquels j'ai passé. Ce ne sont pas d'aussi beaux souvenirs de mes voyages que ceux qu'ont emportés M. de Choiseul et lord Elgin; mais ils me suffisent. Je conserve aussi soigneusement de petites marques d'amitié que j'ai reçues de mes hôtes, entre autres un étui d'os que me donna le père Munoz à Jaffa. Quand je revois ces bagatelles, je me retrace sur le champ mes courses et mes aventures. Je me dis : « J'étais là, telle chose m'advint. » Ulysse retourna chez lui avec de grands coffres pleins des riches dons que lui avaient faits les Phéaciens; je suis rentré dans mes foyers avec une douzaine de pierres de Sparte, d'Athènes, d'Argos,
deCorinthe, trois ou quatre petites têtes en terre cuite que je tiens de M. Fauve! des chapelets, une bouteille d'eau du Jourdain, une autre delà mer Morte, quelques roseaux du Nil, un marbre de Carthage, et un plaire moulé de l'Alhambra. J'ai dépensé cinquante mille francs sur ma route, et laissé en présent mon linge et mes armes. Pour peu que mon voyage se fût prolongé, je serais revenu à pied, avec un bâton blanc. Malheureusement je n'aurais pas retrouvé en arrivant un bon frère qui m'eût dit, comme le vieillard des Mille et une Nuits : « Mon frère, voilà mille sequins; achetez des chameaux et ne voyagez plus. »
Du port de Phalère nous arrivâmes au port deMunychie. Celui-ci est de forme ovale et un peu plus grand que le premier. Enfin, nous tournâmes l'extrémité d'une colline rocailleuse, et, marchant de cap en cap, nous nous avançâmes vers le Pirée.
Le port du Pirée décrit un arc dont les deux pointes en se rapprochant ne laissent qu'un étroit passage; il se nomme aujourd'hui le Port-Lion, à cause d'un lion de marbre qu'on y voyait autrefois, et que Morosini fit transporter à Venise en 1686. Trois bassins, le Canthare, l'Aphrodise et le Zéa, divisaient le port intérieurement. On voit encore une darse à moitié comblée, qui pourrait bien avoir été l'Aphrodise. Strabon affirme que le grand port des Athéniens était capable de contenir quatre cents vaisseaux ; et Pline en porte le nombre jusqu'à mille. Une cinquantaine de nos barques le rempliraient tout entier ; et je ne sais si deux frégates y seraient à l'aise, surtout à présent que l'on mouille sur une grande longueur de câble. Mais l'eau est profonde, la tenue bonne ; et le Pirée entre les mains d'une nation civilisée pourrait devenir un port considérable. Au reste, le seul magasin que Ton y voit aujourd'hui est français d'origine; il a, je crois, été bâti par M. Gaspari, ancien consul de France à Athènes.
Ainsi, il n'y a pas bien longtemps que les Athéniens
étaient représentés au Pirée par le peuple qui leur ressemble le plus.
Noiis retournâmes à Athènes par le chemin du Pirée.
Il y a à peu près quatre milles d'Athènes à Phalère, trois ou quatre milles de Phalère au Pirée, en suivant les sinuosités de la cote, et cinq milles du Pirée à Athènes : ainsi, à notre retour dans cette ville, nous avions fait environ douze milles ou quatre lieues.
Comme les chevaux étaient loués pour toute la journée, nous nous hâtâmes de dîner, et nous recommençâmes nos courses à quatre heures du soir.
Nous sortîmes d'Athènes parle côté du mont Hymette; mon hôte me conduisit au village d"Angelo-Kipous, où il croit avoir retrouvé le temple de la Vénus aux Jardins, par les raisons qu'il en donne dans ses Mémoires. L'opinion de Chandler, qui place ce temple à Panagia-Spiliotissa, est également très-probable; et elle a pour elle l'autorité d'une inscription. Mais M. Fauvel produit en faveur de son sentiment deux vieux myrtes et de jolis débris d'ordre ionique: cela répond à bien des objections. Voilà comme nous sommes, nous autres amateurs de l'antique, nous faisons preuve de tout.
Après avoir vu les curiosités d'Angelo-Kipous, nous tournâmes droit au couchant, et, passant entre Athènes et le mont Ànchesme, nous entrâmes dans le grand bois d'oliviers ; il n'y a point de ruines de ce côté, et nous ne faisions plus qu'une agréable promenade avec les souvenirs d'Athènes. Nous trouvâmes le Céphise, que j'avais déjà salué plus bas en arrivant d'Eleusis : à cette hauteur il avait de l'eau ; mais cette eau, je suis fâché de le dire, était un peu bourbeuse; elle sert à arroser des vergers, et suffit pour entretenir sur ses bords une fraîcheur trop rare en Grèce. Nous revînmes ensuite sur nos pas, toujours à travers la forêt d'oliviers. Nous laissâmes à droite un petit tertre couvert de rochers, c'était Colone, au bas duquel on voyait autrefois
DE PARTS A JÉRUSALEM
le village de la retraite de Sophocle, et le lieu où ce grand tragique fit répandre au père d'Antigone ses dernières larmes. Nous suivîmes quelque temps la voie d'Airain; on y remarque les vestiges du temple des Furies ; de là, en nous rapprochant d'Athènes, nous errâmes assez longtemps dans les environs de l'Académie. Rien ne fait plus reconnaître cette retraite des sages. Ses premiers platanes sont tombés sous la hache de Sylla, et ceux qu'Adrien y fit peutêtre cultiver de nouveau n'ont point échappé à d'autres barbares. Tout feu divin s'est éteint dans les bocages où Platon fut si souvent inspiré. Deux traits suffiront pour faire connaître quel charme et quelle grandeur l'antiquité trouvait aux leçons de ce philosophe : la veille du jour où Socrate reçutPlatonau nombre de ses disciples, il rêva qu'un cygne venait se reposer dans son sein; la mort ayant empêché Platon définir le Critias, Plutarque déplore ce malheur, et compare les écrits du chef de l'Académie aux temples d'Athènes, parmi lesquels celui de Jupiter Olympien était le seul qui ne fût pas achevé.
Il y avait déjà une heure qu'il faisait nuit, quand nous songeâmes à retourner à Athènes : le ciel était brillant d'étoiles, et l'air d'une douceur, d'une transparence et d'une pureté incomparables ; nos chevaux allaient au petit pas, et nous étions tombés dans le silence. Le chemin que nous parcourions était vraisemblablement l'ancien chemin de l'Académie, que bordaient les tombeaux des citoyens morts pour la patrie, et ceux des plus grands hommes de la Grèce : là reposaient Thrasybule, Périclès, Chabrias, Timothée, Harmodius et Aristogiton. Ce fut une noble idée de rassembler dans un même champ la cendre de ces personnages fameux qui vécurent dans différents siècles, et qui, comme les membres d'une famille illustre longtemps dispersée, étaient venus se reposer au giron de leur mère commune. Quelle variété de génie, de grandeur et de courage! quelle diversité de mœurs et de vertus on apercevait
là diin coup d'œii ! Et ces vertus tempérées par la mort, comme ces vins généreux que l'on mêle, dit Platon, avec une divinité sobre, n'offusquaient plus les regards des vivants. Le passant qui lisait sur une colonne funèbre ces simples mots :
PÉRICLKS , DE LA TRIBU ACAMAXTIDE , DU BOURG DE CnOLARGUE,
n'éprouvait plus que de l'admiration sans envie. Cicéron nous représente Atticus errant au milieu de ces tombeaux, et saisi d'un saint respect à la vue de ces augustes cendres. Il ne pourrait plus aujourd'hui nous faire la même peinture : les tombeaux sont détruits. Les illustres morts que les Athéniens avaient placés hors de leur ville, comme aux avant-postes, ne se sont point levés pour la défendre ; ils ont souffert que des Tartares la foulassent aux pieds.
Enfin, nous allâmes au couvent français rendre à l'unique religieux qui l'occupe la visite qu'il m'avait faite. J'ai déjà dit que le couvent de nos missionnaires comprend dans ses dépendances le monument choragique de Lysicrates Ce fut à ce dernier monument que j'achevai de payer mon tribut d'admiration aux ruines d'Athènes. Je les avais examinées par ordre, et avec l'intelligence et l'habitude que dix années de résidence et de travail donnaient à M. Fauvel. Il m'avait épargné tout le temps que l'on perd à tâtonner, à douter et à chercher, quand on arrive seul dans un monde nouveau. J'avais obtenu des idées claires sur les monuments, le ciel, le soleil, les perspectives, la terre, la mer, les rivières, les bois, les montagnes de l'Attique; je pouvais à présent corriger mes tableaux, et donner à ma peinture de ces lieux célèbres les couleurs locales. Il ne me restait plus qu'à poursuivre ma route : mon principal but surtout était d'arriver à Jérusalem; et quel chemin j'avais
4 La lanterne de Démosfliènes
encore devant moi ! La saison s'avançait ; je pouvais manquer, en m'arrêtant davantage, le vaisseau qui porte tous les ans, de Constantinople àJaffa, les pèlerins de Jérusalem. J'avais toute raison de craindre que mon navire autrichien ne m'attendit plus à la pointe de l'Attique; que, ne m'ayant pas vu revenir, il eût fait voile pour Smyrne. Mon hôte entra dans mes raisons, et me traça le chemin que j'avais à suivre. Il me conseilla de me rendre à Kératia, village de l'Attique situé au pied du Laurium, à quelque distance de la mer, en face de l'île de Zéa. « Quand vous serez arrivé dans ce village, me dit-il, on allumera un feu sur une montagne : les bateaux de Zéa, accoutumés à ce signal, passeront sur-le-champ à la côte de l'Attique. Vous vous embarquerez alors pour le port de Zéa, où vous trouverez peutêtre le navire de Trieste. Dans tous les cas, il vous sera facile de noliser à Zéa une felouque pour Chio ou pour Smyrne. »
Je congédiai le janissaire de M. Vial après l'avoir payé. Je partis dans la nuit avec Joseph et un Athénien qui allait visiter ses parents à Zéa. Ce jeune Grec était notre guide. M. Fauvel me vint reconduire jusqu'à la porte de la ville.
J'étais bien aise de quitter Athènes de nuit : j'aurais eu trop de regret de m'éloigner de ses ruines à la lumière du soleil: au moins, comme Agar, je ne voyais point ce que je perdais pour toujours. Je mis la bride sur le cou de mon cheval, et, suivant le guide et Joseph, qui marchaient en avant, je me laissai aller à mes réflexions ; je fus, tout le chemin, occupé d'un rêve assez singulier. Je me figurais qu'on m'avait donné l'Attique en souveraineté. Je faisais publier dans toute l'Europe que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix vînt se consoler sur les ruines d'Athènes, où je promettais repos et sûreté ; j'ouvrais des chemins, je bâtissais des auberges, je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs; j'achetais un port sur le golfe de Lépante, afin de rendre la traversée
iM ITINÉRAIRE
d'Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas les monuments : les chefs-d'œuvre de la citadelle étaient relevés sur leurs plans et d'après leurs ruines; la ville, entourée de bons murs, était à l'abri du pillage des Turcs. Je fondais une université, où les enfants de toute l'Europe venaient apprendre le grec littéral et le grec vulgaire. J'invitais les Hydriotes à s'établir au Pirée, et j'avais une marine. Les montagnes nues se couvraient de pins, pour redonner des eaux à mes fleuves; j'encourageais l'agriculture ; une foule de Suisses et d'Allemands se mêlaient à mes Albanais ; chaque jour on faisait de nouvelles découvertes, et Athènes sortait du tombeau. En arrivant à Kératia, je sortis de mon songe, et je me retrouvai Gros-Jean comme devant.
Nous rendîmes les chevaux au guide; nous descendîmes dans le bateau que manœuvraient trois mariniers, et favorisés d'un vent du midi, nous entrâmes au port du Sunium : C'est une crique abritée par le rocher qui soutient les ruines du temple. Nous sautâmes à terre, et je montai sur le cap.
Les Grecs nvexcellaient pas moins dans le choix des sites de leurs édifices que dans l'architecture de ces édifices mêmes. La plupart des promontoires du Péloponèse, de l'Attique, de l'Ionie et des îles de l'Archipel étaient marqués par des temples, des trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois et de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tantôt au milieu des nuages et de la foudre, tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant, par l'aurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d'une incomparable beauté : la terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier sous les traits delà vieille Cybèle, qui, couronnée détours et assise au bord du rivage, commandait à Neptune son fils de répandre ses flots à ses pieds.
Le christianisme, à qui nous devons la seule architecture conforme à nos mœurs, nous avait aussi appris à placer nos vrais monuments : nos chapelles, nos abbayes, nos monas-
tères, étaient dispersés dans les bois et sur les cimes des montagnes; non que le choix des sites fût toujours un dessein prémédité de l'architecte, mais parce qu'un art, quand il est en rapport avec les coutumes d'un peuple, fait naturellement ce qu'il y a de mieux à faire. Remarquez au contraire combien nos édifices imités de l'antique sont pour la plupart mal placés ! Avons-nous jamais pensé, par exemple, à orner la seule hauteur dont Paris soit dominé? La religion seule y avait songé pour nous. Les monuments grecs modernes ressemblent à la langue corrompue qu'on parle aujourd'hui à Sparte et à Athènes : on a beau soutenir que c'est la langue d'Homère et de Platon, un mélange de mots grossiers et de constructions étrangères trahit à tout moment les barbares.
Je faisais ces réflexions à la vue des débris du temple de Sunium : ce temple était d'ordre dorique et du bon temps de l'architecture. Je découvrais au loin la mer de l'Archipel avec toutes ses îles : le soleil couchant rougissait les côtes de Zéa et les quatorze belles colonnes de marbre blanc au pied desquelles je m'étais assis. Les sauges et les genévriers répandaient autour des ruines une odeur aromatique, et le bruit des vagues montait à peine jusqu'à moi.
Comme le vent était tombé, il nous fallait attendre pour parlir une nouvelle brise. Nos matelots se jetèrent au fond de leur barque et s'endormirent. Joseph et le jeune Grec demeurèrent avec moi. Après avoir mangé et parlé pendant quelque temps, ils s'étendirent à terre et s'endormirent à leur tour. Je m'enveloppai la tête dans mon manteau pour me garantir de la rosée, et, le dos appuyé contre une colonne, je restai seul éveillé à contempler le ciel et la mer.
Au plus beau coucher du soleil avait succédé la plus belle nuit. Le firmament, répété dans les vagues, avait l'air de reposer au fond de la mer. L'étoile du soir, ma compagne assidue pendant mon voyage, était prête à disparaître sous l'horizon; on ne l'apercevait plus que par de longs rayons
qu'elle laissait de temps en temps descendre sur les flots, comme unç lumière qui s'éteint. Par intervalles, des brises passagères troublaient dans la mer l'image du ciel, agitaient les constellations, et venaient expirer parmi les colonnes du temple avec un faible murmure.
Toutefois ce spectacle était triste lorsque je venais à songer que je le contemplais du milieu des ruines. Autour de moi étaient des tombeaux, le silence, la destruction, la mort, ou quelques matelots grecs qui dormaient sans soucis et sans songes sur les débris de la Grèce. J'allais quitter pour jamais cette terre sacrée : l'esprit rempli de sa grandeur passée et de son abaissement actuel, je me retraçais le tableau qui venait d'affliger mes yeux.
Je ne suis point un de ces intrépides admirateurs de l'antiquité, qu'un vers d'Homère console de tout. Je n'ai jamais pu comprendre le sentiment exprimé par Lucrèce :
Suave mari magno, turbantibus aequora ventis. E terra raaraum alterius spectare laborem.
Loin d'aimer à contempler du rivage le naufrage des autres, je souffre quand je vois souffrir des hommes : les Muses n'ont alors sur moi aucun pouvoir, si ce n'est celle qui attire la pitié sur le malheur.
Les voyageurs qui se contentent de parcourir l'Europe civilisée sont bien heureux : ils ne s'enfoncent point dans ces pays jadis célèbres, où le cœur est flétri à chaque pas, où des ruines vivantes détournent à chaque instant votre attention des ruines de marbre et de pierre. En vain dans la Grèce on veut se livrer aux illusions : la triste vérité vous poursuit. Des loges de boue desséchée, plus propres à servir de retraite à des animaux qu'à des hommes ; des femmes et des enfants en haillons, fuyant à l'approche de l'étranger et du janissaire , les chèvres mêmes effrayées, se dispersant dans la montagne, et les chiens restant seuls pour vous re-
cevoir avec des hurlements : voilà le spectacle qui vous arrache au charme des souvenirs.
Le Péloponèse est désert : depuis la guerre des Russes, le joug des Turcs s'est appesanti sur les Moraïtes ; les Alba- - ais ont massacré une partie de la population. On ne voit ue des villages détruits par le fer et par le feu : dans les illes, comme à Misitra, des faubourgs entiers sont abanlonnés; j'ai fait souvent quinze lieues dans les campagnes sans rencontrer une seule habitation. De criantes avanies, des outrages de toutes les espèces, achèvent de détruire de toutes parts l'agriculture et la vie; chasser un paysan grec de sa cabane, s'emparer de sa femme et de ses enfants, le tuer sous le plus léger prétexte, est un jeu pour le moindre aga du plus petit village. Parvenu au dernier degré du malheur, le Moraïle s'arrache de son pays et va chercher en Asie un sort moins rigoureux. Vain espoir ! il ne peut fuir sa destinée : il retrouve des cadis et des pachas jusque dans les sables du Jourdain et dans les déserts de Palmyre !
L'Attique, avec un peu moins de misère, n'offre pas moins de servitude. Athènes est sous la protection immédiate du chef des eunuques noirs du sérail. Un disdar, ou commandant, représente le monstre protecteur auprès du peuple de Solon. Ce disdar habite la citadelle remplie des chefs-d'œuvre de Phidias et d'Ictinus, sans demander quel peuple a laissé ces débris, sans daigner sortir de la masure qu'il s'est bâtie sous les ruines des monuments de Périclès : quelquefois seulement le tyran automate se traîne à la porte de sa lanière, assis les jambes croisées sur un sale tapis ; tandis que la fumée de sa pipe monte à travers les colonnes du temple de Minerve, il promène stupidement ses regards sur les rives de Salamine et sur la mer dÉpidaure.
On dirait que la Grèce elle-même a voulu annoncer par sou deuil le malheur de . es enfants. En général, le pays est inculte, le sol nu, monotone, sauvage, et d'une couleur jaune et flétrie. 11 n'y a point de fleuves proprement dits,
mais de petites rivières et des lorrenls qui sont à sec pendant l'été. On n'aperçoit point ou presque point de fermes dans les champs ; on ne voit point de laboureurs ; on ne rencontre point de charrettes et d'attelages de bœufs. Rien n'est triste comme de ne pouvoir jamais découvrir la marque d une roue moderne là où vous apercevez encore, dans le rocher, la trace des roues antiques. Quelques paysans en tunique, la tête couverte d'une calotte rouge, comme les galériens de Marseille, vous donnent en passant un triste kali sperà (bonsoir). Ils chassent devant eux des ânes et de petits chevaux, les crins déchevelés, qui leur suffisent pour porter leur mince équipage champêtre, ou le produit de leur vigne. Bordez cette terre dévastée d'une mer presque aussi solitaire; placez sur la pente d'un rocher une vedette délabrée, un couvent abandonné; qu'un minaret s'élève du sein de la solitude pour annoncer l'esclavage; qu'un troupeau de chèvres ou de moutons paisse sur un cap parmi des colonnes en ruine ; que le turban d'un voyageur turc mette en fuite les chevriers et rende le chemin plus désert, et vous aurez une idée assez juste du tableau que présente la Grèce.
On a recherché les causes de la décadence de l'empire romain : il y aurait un bel ouvrage à faire sur les causes qui ont précipité la chute des Grecs. Athènes et Sparte ne sont point tombées par les mêmes raisons qui ont amené la ruine de Rome; elles n'ont point été entraînées par leur propre poids et par la grandeur de leur empire. On ne peut pas dire non plus qu'elles aient péri par leurs richesses : l'or des alliés et l'abondance que le commerce répandit à Athènes furent, en dernier résultat, très-peu de chose; jamais on ne vit parmi les citoyens ces fortunes colossales qui annoncent le changement des mœurs; et l'État fut toujours si pauvre, que les rois de l'Asie s'empressaient de le nourrir, ou de contribuer aux frais de ses monuments. Quant à Sparte, l'argent des Perses y corrompit quelques
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particuliers; mais la république ne sortit point de l'indigence.
J'assignerais donc pour la première cause de la chute des Grecs la guerre que se firent entre elles les deux républiques après qu'elles eurent vaincu les Perses. Athènes, comme État, n'exista plus du moment où elle eut été prise parles Lacédémoniens. Une conquête absolue met fin aux destinées d'un peuple, quelque nom que ce peuple puisse ensuite conserver dans l'histoire. Les vices du gouvernement athénien préparèrent la victoire de Lacédémone. Un État purement démocratique est le pire des États, lorsqu'il faut combattre un ennemi puissant, et qu'une volonté unique est nécessaire au salut de la patrie. Rien n'était déplorable comme les fureurs du peuple athénien, tandis que les Spartiates étaient à ses portes : exilant et rappelant tour à tour les citoyens qui auraient pu le sauver; obéissant à la voix des orateurs factieux, il subit le sort qu'il avait mérité par ses folies; et si Athènes ne fut pas renversée de fond en comble, elle ne dut sa conservation qu'au respect des vainqueurs pour ses anciennes vertus.
Lacédémone triomphante trouva à son tour , comme Athènes, la première cause de sa ruine dans ses propres institutions.
Les meilleurs principes ont leurs excès et leur côté dangereux. Lycurgue, en extirpant l'ambition dans lco ïx+:s; de Lacédémone, crut sauver sa république, et il la perdit. Après l'abaissement d'Athènes, si les Spartiates eussent réduit la Grèce en provinces lacédémoniennes, ils seraient peut-être devenus les maîtres de la terre : cette conjecture est d'autant plus probable que, sans prétendre à ces hautes destinées, ils ébranlèrent en Asie, tout faibles qu'ils étaient, l'empire du grand roi. Leurs victoires successives auraient empêché une monarchie puissante de s'élever dans le voisinage de la Grèce, pour envahir les républiques. Lacédémone, incorporant dans son sein les peuples vaincus par ses armes.
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eût écrasé Philippe au berceau; les grands hommes qui furent ses ennemis auraient été ses sujets; et Alexandre, au lieu de naître dans un royaume, serait, ainsi que César, sorti du sein d'une république,
Loin de montrer cet esprit de grandeur et cette ambition préservatrice, les Lacédémoniens. contents d'avoir placé trente tyrans à Athènes, rentrèrent aussitôt dans leur vallée, par ce penchant à l'obscurité que leur avaient inspiré leurs lois.
Qu'arriva-t-il de cette conduite des Spartiates ? La Macédoine domina bientôt la Grèce ; Philippe dicta des lois à l'assemblée des amphyctions. D'autre part, ce faible empire <?e la Laconie, qui ne tenait qu'à la renommée des armes, et que ne soutenait point une force réelle, ^ s'évanouit. Épaminondas parut : les Lacédémoniens, battus à Leuctres, furent obligés de venir se justifier longuement devant leur vainqueur; ils entendirent ce mot cruel : « Nous avons mis fin à votre courte éloquence ! Nos brevi eloquentix vestrx fuiernimposuimus. » Les Spartiates durent s'apercevoir alors combien il eût été avantageux pour eux de n'avoir fait qu'un État de toutes les villes grecques, d'avoir compté Épamiiioti las au nombre de leurs généraux et de leurs citoyens, l e secret de leur faiblesse une fois connu, tout fut perdu sans retour ; et Philopœmen acheva ce qu'Épaminondas avait commencé.
C'est ici qu'il faut remarquer un mémorable exemple de !a supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre, quand ce peuple a d'ailleurs monlré les vertus guerrières. On peut dire que les batailles de Leuctres et de Manlinée effacèrent le nom de Sparte de la terre : tandis qu'Athènes, prise par les Lacédémoniens et ravagée par Sylla, n'en conserva pas moins l'empire. Elle vit accourir dans son sein ces Romains qui Lavaient vaincue, et qui se firent une gloire de passer pour ses fils : l'un prenait le surnom iTAttictts ; l'autre se disait le disciple de Platon et de Dé-
mosthènes. Les muses latines, Lucrèce, Horace et Virgile chantent incessamment la reine de la Grèce. « J'accorde aux morts le salut des vivants, » s'écrie le plus grand des Césars, pardonnant à Athènes coupable. Adrien veut joindre à son titre d'empereur le titre d'archonte d'Athènes, et multiplie les chefs-d'œuvre dans la patrie de Périclès ; Constantin le Grand est si flatté que les Athéniens lui aient élevé une statue, qu'il comble la ville de largesses ; Julien verse des larmes en quittant l'Académie, et, quand il triomphe, il croit devoir sa victoire à la Minerve de Phidias. Les Chrysoslome, les Basile, les Cyrille, viennent, comme lesCicéron et les Atticus, étudier l'éloquence à sa source ; jusque dans le moyen âge, Athènes est appelée Y École des sciences et du génie. Quand l'Europe se réveille de la barbarie, son premier cri est pour Athènes. « Qu'est-elle devenue?» demande-t-on de toutes parts. Et quand on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si l'on avait retrouvé les cendres d'une mère.
Quelle différence de cette renommée à celle qui ne tient qu'aux armes ! Tandis que le nom d'Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entièrement oubliée; on la voit à peine, sous Tibère, plaider et perdre une petite cause contre les Messéniens : on relit deux fois le passage de Tacite, pour bien s'assurer qu'il parle de la célèbre Lacédémone. Quelques siècles après, on trouve une garde lacédémonienne auprès de Caracalla; triste honneur, qui semble annoncer que les enfants de Lycurgue avaient conservé leur férocité. Enfin Sparte se transforme, sous le Bas-Empire, en une principauté ridicule, dont les chefs prennent le nom de despotes, ce nom devenu le titre des tyrans. Quelques pirates, qui se disent les véritables descendants des Lacédémoniens, font aujourd'hui toute la gloire de Sparte.
Je n'ai point assez vu les Grecs modernes pour oser avoir une opinion sur leur caractère. Je sais qu'il est très-facile de calomnier les malheureux ; rien n'est plus aisé que de
dire, à l'abri de tout danger : « Que ne brisent-ils le jougsous lequel ils gémissent?)) Chacun peut avoir, au coin du feu, ces hauts sentiments et cette fière énergie. Mais comme les jugements généraux que l'on porte sur les peuples sont souvent démentis par l'expérience, je n'aurai garde de prononcer. Je pense seulement qu'il y a encore beaucoup de génie dans la Grèce ; je crois même que nos maîtres en tout genre sont encore là : comme je crois aussi que la nature humaine conserve à Rome sa supériorité ; ce qui ne veut pas dire que les hommes supérieurs soient maintenant à Rome.
Toutefois je crains bien que les Grecs ne soient pas sitôt disposés à rompre leurs chaînes. Quand ils seraient débarrassés de la tyrannie qui les opprime, ils ne perdront pas dans un instant la marque de leurs fers. Non-seulement ils ont été broyés sous le poids du despotisme, mais il y a deux mille ans qu'ils existent comme un peuple vieilli et dégradé. Ils n'ont point été renouvelés, ainsi que le reste de l'Europe, par des nations barbares : la nation même qui les a conquis a contribué à leur corruption. Cette nation n'a point apporté chez eux les mœurs rudes et sauvages des hommes du Nord, mais les coutumes des hommes du Midi. Sans parler du crime religieux que les Grecs auraient commis en abjurant leurs autels, ils n'auraient rien gagné à se soumettre au Koran. Il n'y a dans le livre de Mahomet ni principe de civilisation, ni précepte qui puisse élever le caractère : ce livre ne prêche ni la haine de la tyrannie, ni Y amour de la liberté. En suivant le culte de leurs maîtres, les Grecs auraient renoncé aux lettres et aux arts, pour devenir les soldats de la Destinée, et pour obéir aveuglément au caprice d'un chef absolu.
La même impartialité qui m'oblige à parler des Grecs avec le respect que l'on doit au malheur m'aurait empêché de traiter les Turcs aussi sévèrement que je le fais, si je n'avais vu chez eux que les abus trop communs parmi les peuples vainqueurs : malheureusement des soldats répu
bîicains ne sont pas des maîtres plus justes que les satellites d'un despote ; et un proconsul n'était guère moins avide qu'un pacha. Mais les Turcs ne sont pas des oppresseurs ordinaires, quoiqu'ils aient trouvé des apologistes. Un proconsul pouvait être un monstre d'avarice, de cruauté ; mais tous les proconsuls ne se plaisaient pas, par système et par esprit de religion, à renverser les monuments de la civilisation et des arts,~à couper des arbres, à détruire les moissons mêmes, et les générations entières : or c'est ce que font les Turcs tous les jours de leur vie. Pourrait- on croire qu'il y ait au monde des tyrans assez absurdes pour s'opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité? Un pont s'écroule, on ne le relève pas. Un homme répare sa maison, on lui fait une avanie. J'ai vu des capitaines grecs s'exposer au naufrage avec des voiles déchirées, plutôt que de raccommoder ces voiles, tant ils craignaient de montrer leur aisance et leur industrie ! Enfin, si j'avais reconnu dans les Turcs des citoyens libres et vertueux au s-ein de leur patrie, quoique peu généreux envers les nations conquises, j aurais gardé le silence, et je me serais contenté de gémir intérieurement sur l'imperfection de la nature humaine ; mais retrouver à la fois, dans le même homme, le tyran des Grecs et l'esclave du Grand Seigneur, le bourreau d'un peuple sans défense et la servile créature qu'un pacha peut dépouiller de ses biens, enfermer dans un sac de cuir et jeter au fond de la mer : c'est trop.
On voit que je ne me livrais point, sur le cap Sunium, à des idées romanesques, idées que la beauté de la scène aurait pu cependant faire naître. Près de quitter la Grèce, je me retraçais naturellement l'histoire de ce pays ; je cherchais à découvrir dans l'ancienne prospérité de Sparte et d'Athènes la cause de leur malheur actuel, et, dans leur sort présent, les germes de leur future destinée. Le brisement de la mer, qui augmentait par degrés contre le rocher, m'avertit que le vent s'était levé, et qu'il était temps
de continuer mon voyage. Je réveillai Joseph et son compagnon. Nous descendîmes au bateau. Nos matelots avaient déjà fait les préparatifs du départ. Nous poussâmes au large ; et la brise, qui était de terre, nous emporta rapidement vers Zéa. A mesure que nous nous éloignions, les colonnes de Sunium paraissaient plus belles au-dessus des flots : on les apercevait parfaitement sur l'azur du ciel, à cause de leur extrême blancheur et delà sérénité de la nuit. Nous étions déjà assez loin du cap, que notre oreille était encore frappée du bouillonnement des vagues au pied du roc, du murmure des vents dans les genévriers, et du chant des grillons, qui habitent seuls aujourd'hui les ruines du temple : ce furent les derniers bruits que j'entendis sur la terre de la Grèce.