‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Voyage de l'Archipel, de l'Anatolie et de Constantinople.

Je changeais de théâtre : les îles que j'allais traverser étaient, dans l'antiquité, une espèce de pont jeté sur la mer pour joindre la Grèce d'Asie à la véritable Grèce. Libres ou sujettes, attachées à la fortune de Sparte ou d'Athènes, aux destinées des Perses, à celles d'Alexandre et de ses successeurs, elles tombèrent sous le joug romain. Tour à tour arrachées au Bas-Empire par les Vénitiens, les Génois, les Catalans, les Napolitains, elles eurent des princes particuliers, et même des ducs qui prirent le titre général de ducs de l'Archipel. Enfin, les soudans de l'Asie descendirent vers la Méditerranée ; et, pour annoncer à celle-ci sa future des-

tinée, ils se firent apporter de l'eau de la mer, du sable et une rame. Les îles furent néanmoins subjuguées les dernières; mais enfin elles subirent le sort commun ; et la bannière latine, chassée de proche en proche par le Croissant, ne s'arrêta que sur le rivage de Corfou.

De cetle lutte des Grecs, des Turcs et des Latins, il résulta que les îles de l'Archipel furent très-connues dans le moyen âge : elles étaient sur la route de toutes ces flottes qui portaient des armées ou des pèlerins à Jérusalem, à Constantinople, en Égypte, en Barbarie; elles devinrent les stations de tous ces vaisseaux génois et vénitiens qui renouvelèrent le commerce des Indes par le port d'Alexandrie : aussi retrouve-t-on les noms de Chio, de Lesbos, de Rhodes, à chaque page de la Byzantine; et tandis qu'Athènes et Lacédémone étaient oubliées, en savait la fortune du plus petit écueil de l'Archipel.

Notre traversée fut heureuse. Le 30 août, à huit heures du matin, nous entrâmes dans le port de Zéa : il est vaste, mais d'un aspect désert et sombre, à cause de la hauteur des terres dont il est environné. On n'aperçoit sous les rochers du rivage que quelques chapelles en ruine et les magasins de la douane. Le village de Zéa est bâti sur la montagne, à une lieue du côté du levant, et il occupe l'emplacement de l'ancienne Carthée.. Je n'aperçus en arrivant que trois ou quatre felouques grecques, et je perdis tout espoir de retrouver mon navire autrichien. Je laissai Joseph au port, et je me rendis au village avec le jeune Athénien. La montée est rude et sauvage : cette première vue d'une île de l'Archipel ne me charma pas infiniment ; mais j'étais accoutumé aux mécomptes.

Zéa, bâti en amphithéâtre sur le penchant inégal d'une montagne, n'est qu'un village malpropre et désagréable, mais assez peuplé; les ânes, les cochons, les poules, vous y disputent le passage des rues; il y a une si grande multitude de coqs, et ces coqs chantent si souvent et si haut,

qu'on en est véritablement étourdi. Je me rendis chez M. Pengali, vice-consul français à Zéa ; je lui dis qui j'étais, d'où je venais, où je désirais aller, et je le priai de noliser une barque pour me porter à Chio ou à Smyrne.

M. Pengali me reçut avec toute la cordialité possible : son fils descendit au port, il y trouva un caïque qui retournait à Tino, et qui devait mettre à la voile le lendemain; je résolus d'en profiter; cela m'avançait toujours un peu sur ma route.

Zéa, l'ancienne Céos, fut célèbre dans l'antiquité par une coutume qui existait aussi chez les Celtes, et que l'on a retrouvée parmi les sauvages de l'Amérique : les vieillards de Céos se donnaient la mort. Aristée, dont Virgile a chanté les abeilles, ou un autre Aristée, roi d'Arcadie, se retira à Céos. Ce fut lui qui obtint de Jupiter les vents Étésiens, pour modérer l'ardeur delà canicule. Érasistrate le médecin et Ariston le philosophe étaient de la ville d'Ioulis, ainsi que Simonide et Bacchylides : nous avons encore d'assez mauvais vers du dernier dans les Poelse Grœci minores. Simonide fut un beau génie ; mais son esprit était plus élevé, que son cœur. Il chanta Hipparque qui l'avait comblé de bienfaits et il chanta encore les assassins de ce prince. Ce fut apparemment pour donner cet exemple de vertu que les justes dieux du paganisme avaient préservé Simonide de la chute d'unemaison. Il faut s'accommoder aux temps, dit le sage; aussitôt les ingrats secouent le poids de la reconnaissance, les ambitieux abandonnent le vaincu, les poltrons se rangent au parti du vainqueur. Merveilleuse sagesse humaine, dont les maximes, toujours superflues pour le courage et la vertu, ne servent que de prétexte au vice et de refuge aux lâchetés du cœur.

Nous touchâmes à Tino le 51, à six heures du matin; je trouvai à l'instant même une felouque hydriote qui partait pour Smyrne, et qui devait seulement relâcher quelques heures à Chio. Le caïque me mit à bord de la felouque, et je ne descendis pas même à terre.

Tino, autrefois Ténos, n'est séparée d'Andros que par un étroit canal; c'est une île haute qui repose sur un rocher de marbre. Les Vénitiens la possédèrent longtemps ; elle n'est célèbre dans l'antiquité que par ses serpents. La vipère avait pris son nom de celte île.

La mer, comme disent les marins, était tombée, et le ciel s'était éclairci : je déjeunai sur le pont, en attendant qu'on levât l'ancre; je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Scyros, où Achille passa son enfance; Délos, célèbre par la naissance de Diane et d'Apollon, par son palmier, par ses fêtes; Naxos, qui me rappelait Ariadne, Thésée, Bacchus et quelques pages charmantes des Études de la Nature. Mais toutes ces îles si riantes autrefois, ou peutêtre si embellies par l'imagination des poètes, n'offrent aujourd'hui que des côtes désolées et arides. De tristes villages s'élèvent en pain de sucre sur des rochers ; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore et quelquefois environnés d'une double et triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés tombent cependant en ruine, ils font naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les misères.

Nous appareillâmes à midi. Le vent du nord nous porta assez rapidement sur Scio ; mais nous fûmes obligés de courir des bordées, entre l'île et la côte d'Asie, pour embouquer le canal. Nous voyions des terres et des îles tout autour de nous, les unes rondes et élevées comme Samos, les autres longues et basses comme les caps du golfe d'Éphèse : ces terres et ces îles étaient dilféremment colorées, selon le degré d'éloignement. Notre felouque, très-légère et très-élégante, portait une grande et unique voile, taillée comme l'aile d'un oiseau de mer. Ce petit bâtiment était la propriété d'une famille : cette famille était composée du père, de la mère, du frère et de six garçons. Le père était le capitaine ; le frère, le pilote ; et les fils étaient les mate-

lots ; la mère préparait le repas. Je n'ai rien vu de plus gai, de plus propre et de plus leste que cet équipage de frères. La felouque était lavée, soignée et parée comme une maison chérie ; elle avait un grand chapelet sur la poupe, avec une image de la Panagia surmontée d'une branche d'olivier. C'est une chose assez commune dans l'Orient, de voir une famille mettre ainsi toute sa fortune dans un vaisseau, changer de climats sans quitter ses foyers, et se soustraire à l'esclavage en menant sur la mer la vie des Scythes.

Nous vînmes mouiller pendant la nuit au port de Chio, « fortunée patrie d'Homère, » dit Fénelon dans les Aventures d 'Aristonoiis, chef-d'œuvre d'harmonie et de goût antiques. Je m'étais profondément endormi, et Joseph ne me réveilla qu'à sept heures du matin. J'étais couché sur le pont : quand je vins à ouvrir les yeux, je me crus transporté dans les pays des fées; je me trouvais au milieu d'un port plein de vaisseaux, ayant devant moi une ville charmante, dominée par des monts dont les arêtes étaient couvertes d'oliviers, de palmiers, de lentisques et de térébinthes. Une foule de Grecs, de Francs et de Turcs étaient répandus sur les quais, et l'on entendait le son des cloches.

Je descendis à terre et je m'informai s'il n'y avait point de consul de notre nation dans cette île. On m'enseigna un chirurgien qui faisait les affaires des Français : il demeurait sur le port. J'allai lui rendre visite; il me reçut très-poliment. Son fils me servit de cicérone pendant quelques heures, pour voir la ville, qui ressemble beaucoup à une ville vénitienne.

Nous sortîmes du port le 2 décembre à midi, le 2 nous vînmes raser le château qui commande le fond du golfe ou le port de Smyrne. J'aperçus alors la ville dans le lointain, au travers d'une forêt de mâts de vaisseaux : elle paraissait sortir de la mer, car elle est placée sur une terre basse et unie, que dominent au sud-est des montagnes d'un aspect stérile,

Joseph, debout auprès de moi sur le pont, me nommait tout ce que je voyais, à mesure que nous avancions. Enfin, nous amenâmes la voile, et, laissant encore quelque temps filer notre felouque, nous donnâmes fond par six brasses, en dehors de la première ligne des vaisseaux. Je cherchai des yeux mon navire de Trieste et je le reconnus à son pavillon. 11 était mouillé près de l'échelle des Francs ou du quai des Européens. Je m'embarquai avec Joseph dans un caïque qui vint le long de notre bord, et je me fis porter au bâtiment autrichien. Le capitaine et son second étaient à terre : les matelots me reconnurent et me reçurent avec de grandes démonstrations de joie. Ils m'apprirent que le vaisseau était arrivé à Smyrne le 18 août; que le capitaine avait louvoyé deux jours pour m'attendre entre Zéa et le cap Sunium, et que le vent l'avait ensuite forcé à continuer sa route. Ils ajoutèrent que mon domestique, par ordre du consul de France, m'avait arrêté un logement à l'auberge.

Joseph me conduisit chez M. Chauderloz, qui occupait alors le consulat français. M. Chauderloz, frère de M. de la Clos, m'accueillit avec politesse. Nous arrangeâmes sur-lechamp toute la suite de mon voyage : j'avais résolu de me rendre à Constantinople par terre, afin d'y prendre des firmans, et de m'ernbarquer ensuite avec les pèlerins grecs pour la Syrie ; mais je ne voulais pas suivre le chemin direct, et mon dessein était de visiter la plaine de Troie en traversant le mont Ida. Le neveu de M. Chauderloz, qui venait de faire une course à Éphèse, me dit que les défilés du Gargare étaient infestés de voleurs, et occupés par des agas plus dangereux encore que les brigands. Comme je tenais à mon projet, on envoya chercher un guide qui devait avoir conduit un Anglais aux Dardanelles par la route que je voulais tenir. Ce guide consentit en effet à m'accompagner, et à fournir les chevaux nécessaires, moyennant une somme assez considérable. M. Chauderloz promit de me donner un interprète et un janissaire expérimenté. Je vis alors que je

serais forcé de laisser une partie de mes malles au consulat, et de me contenter du plus strict nécessaire. Le jour du départ fut fixé au 4 septembre, c'est-à-dire au surlendemain de mon arrivée à Smyrne.

Après avoir promis à M. Chauderloz de revenir dîner avec lui, je me rei\dis à mon auberge, où je trouvai Julien tout établi dans un appartement fort propre et meublé à l'européenne. Cette auberge, tenue par une veuve, jouissait d'une très-belle vue sur le port : je ne me souviens plus de son nom. Je n'ai rien à dire de Smyrne après Tournefort, Chandler, Peyssonel, Dallaway, et tant d'autres; mais je ne puis me refuser au plaisir de citer un morceau du Voyage de M. de Choiseul :

« Les Grecs, sortis du quartier d'Épbèse nommé Smyrna, n'avaient bâli que des hameaux au fond du golfe, qui depuis a porté le nom de leur première patrie ; Alexandre voulut les rassembler, et leur fit construire une ville près la rivière Mêlés. Antigone commença cet ouvrage par ses ordres, et Lysimaque le finit.

« Une situation aussi heureuse que celle de Smyrne était digne du fondateur d'Alexandrie, et devait assurer la prospérité de cet établissement. Admise par les villes d'ionie à partager les avantages de leur confédération, cette ville devint bientôt le centre du commerce de l'Asie Mineure : son luxe y attira tous les arts ; elle fut décorée d'édifices superbes, et remplie d'une foule d'étrangers qui venaient l'enrichir des productions de leur pays, admirer ses merveilles, chanter avec ses poètes, et s'instruire avec ses philosophes. Un dialecte plus doux prêtait un nouveau charme à cette éloquence qui paraissait un attribut des Grecs. La beauté du climat semblait influer sur celle des individus, qui offraient aux artistes des modèles à l'aide desquels ils faisaient connaître au reste du monde la nature et l'art réunis dans leur perfection.

a Elle était une des villes qui revendiquaient l'honneur

DE PARTS A JÉRUSALEM

d'avoir vu naître Homère : on montrait sur le bord du Mélès le lieu où Crithéis sa mère lui avait donné le jour, et la caverne où il se retirait pour composer ses vers immortels. Un monument élevé à sa gloire, et qui portait son nom. présentait au milieu de la ville de vastes portiques sous lesquels se ressemblaient les citoyens; enfin, lefrrs monnaies portaient son image, comme s'ils eussent reconnu pour souverain le génie qui les honorait.

« Smyrne conserva les restes précieux de cette prospérité jusqu'à l'époque où l'empire eut à lutter contre les barbares : elle fut prise par les Turcs, reprise par les Grecs, toujours pillée, toujours détruite. Au commencement du treizième siècle, il n'en existait plus que les ruines et la citadelle, qui fat réparée par l'empereur Jean Comnène, mort en 1224 : cette forteresse ne put résister aux efforts des princes turcs, dont elle fut souvent la résidence, malgré les chevaliers de Rhodes, qui, saisissant une circonstance favorable, parvinrent à y construire un fort et à s'y maintenir; mais Tamerlan prit en quatorze jours cette place, que Bajazet bloquait depuis sept ans.

a Smyrne ne commença à sortir de ses ruines que lorsque les Turcs furent entièrement maîtres de l'empire : alors sa situation lui rendit les avantages que la guerre lui avait fait perdre; elle redevint l'entrepôt du commerce de ces contrées. Les habitants, rassurés, abandonnèrent le sommet de la montagne, et bâtirent de nouvelles maisons sur le bord de la mer : ces constructions modernes ont été faites avec les marbres de tous les monuments anciens, dont il reste à peine des fragments ; et l'on ne retrouve plus que la place du stade et du théâtre. On chercherait vainement à reconnaître les vestiges des fondations, ou quelques pans de murailles qui s'aperçoivent entre la forteresse et l'emplacement de la ville actuelle. »

Les tremblements de terre, les incendies et la peste ont maltraité la Smyrne moderne, comme les barbares ont dé-

m ITINÉRAIRE

truit la Smyrne antique. Le dernier fléau que j'ai nommé a donné à lieu un dévouement qui mérite d'être remarqué entre les dévouements de tant d'autres missionnaires ; l'histoire n'en sera pas suspecte : c'est un ministre anglican qui la rapporte. Frère Louis de Pavie, de l'ordre des récollets, supérieur et fondateur de l'hôpital Saint- Antoine, à Smyrne, fut attaqué de la peste : il fit vœu, si Dieu lui rendait la vie, de la consacrer au service des pestiférés. Arra-> ché miraculeusement à la mort, frère Louis a rempli les conditions de son vœu. Les pestiférés qu'il a soignés sont sans nombre, et l'on a calculé qu'il a sauvé à peu près les deux tiers des malheureux qu'il a secourus.

Je n'avais donc rien à voir à Smyrne, si ce n'est ce Hélés que personne ne connaît, et dont trois ou quatre ravines se disputent le nom. Mais une chose qui me frappa et qui me surprit, ce fut l'extrême douceur de l'air. Le ciel, moins pur que celui del'Àttique, avait cette teinte que les peintres appellent un ton chaud, c'est-à-dire qu'il était rempli d'une vapeur déliée, un peu rougie par la lumière. Quand la brise de mer venait à manquer, je sentais une langueur qui approchait de la défaillance : je reconnus la molle lonie. Mon séjour à Smyrne me força à une nouvelle métamorphose; je fus obligé de reprendre les airs de la civilisation, de recevoir et de rendre des visites. Placé entre les ruines d'Athènes et les débris de Jérusalem, cet autre Paris où j'étais arrivé sur un bateau grec, et d'où j'allais sortir avec une caravane turque, coupait d'une manière piquante les scènes de mon voyage : c'était une espèce d'oasis civilisée, une Palmyre au milieu des déserts et de la barbarie. J'avoue néanmoins que, naturellement un peu sauvage, ce n'était pas ce qu'on appelle la société que j'étais venu chercher en Orient : il me lardait de voir des chameaux, et d'entendre le cri du cornac.

Le 5 au matin, tous les arrangements élant faits, le guide partit avec les chevaux ; il alla m'attendre à Ménémen*

Eskélessi, petit port de l'Ànatolie. Ma dernière visite à Smyrne fut pour Joseph : Quantum mutatus ab Mo ! Étaitce bien là mon illustre drogman? Je le trouvai dans une chétive boutique, planant et battant sa vaisselle d'étain. Il avait cette même veste de velours bleu qu'il portait sur les ruines de Sparte et d'Athènes. Mais que lui servaient ces marques de sa gloire? que lui servait d'avoir vu les villes et les hommes, mores hominum et urbes? Il n'était pas même propriétaire de son échoppe! J'aperçus dans un coin un maître à mine refrognée, qui parlait rudement à mon ancien compagnon. C'était pour cela que Joseph se réjouissait tant d'arriver! Je n'ai regretté que deux choses dans mon voyage : c'est de n'avoir pas été assez riche pour établir Joseph à Smyrne, et pour racheter un captif à Tunis. Je fis mes derniers adieux à mon pauvre camarade : il pleurait, et je n étais guère moins attendri. Je lui écrivis mon nom sur un petit morceau de papier, dans lequel j'enveloppai des marques sincères de ma reconnaissance ; de sorte que le maître de la boutique ne vit rien de ce qui se passait entre nous.

Le soir, après avoir remercié M. le consul de toutes ses civilités, je m'embarquai dans un bateau avec Julien, le drogman, les janissaires et le neveu de M. Chauderloz, qui voulut bien m'accompagner jusqu'à l'échelle. Nous y abordâmes en peu de temps. Le guide était sur le rivage : j'embrassai mon jeune hôte, qui retournait à Smyrne ; nous montâmes à cheval, et nous partîmes.

Il était minuit quand nous arrivâmes au kan de Ménémen. J'aperçus de loin une multitude de lumières éparses : c'était le repos d'une caravane. En approchant, je distinguai les chameaux, les uns couchés, les autres debout; ceux-ci chargés de leurs fardeaux, ceux-là débarrassés de leurs bagages. Des chevaux et des ânes débridés mangeaient l'orge dans des seaux de cuir; quelques cavaliers se tenaient encore à chevaU et les femmes voilées n'étaient point

descendues de leurs dromadaires. Assis les jambes croisées sur des tapis, des marchands turcs étaient groupés autour des feux qui servaient aux esclaves à préparer le pilau; d'autres voyageurs fumaient leurs pipes à la porte du kan, mâchaient de l'opium, contaient des histoires. On brûlait le café dans les poêlons ; des vivandières allaient de feux en feux proposant des gâteaux de blé grué, des fruits et de la volaille; des chanteurs amusaient la foule; des imans faisaient des ablutions, se prosternaient, se relevaient, invoquaient le prophète ; des chameliers dormaient étendus surla terre. Le sol était jonché de ballots, de sacs de coton, de couffes de riz. Tous ces objets, tantôt distincts et vivement éclairés, tantôt confus et plongés dans une demiombre, selon la couleur et le mouvement des feux, offraient une véritable scène des Mille et une Nuits. Il n'y manquait que le calife Aroun-al-Raschild, le vizir Giafar, et Mesrour.

Je me souvins alors, pour la première fois, que je foulais les plaines de l'Asie, partie du monde qui n'avait point encore vu la trace de mes pas, hélas! ni ces chagrins que je partage avec tous les hommes. Je me sentis pénétré de respect pour cette vieille terre où le genre humain prit naissance, où les patriarches vécurent, où Tyr et Babylone s'élevèrent, où l'Éternel appela Cyrus et Alexandre, où Jésus-Christ accomplit le mystère de notre salut. Un monde étranger s'ouvrait devant moi : j'allais rencontrer des nations qui m'étaient inconnues, des mœurs diverses, des usages différents, d'autres animaux, d'autres plantes, un ciel nouveau, une nature nouvelle. Je passerais bientôt l'Hermus et le Granique ; Sardes n'était pas loin ; je m'avançais vers Pergame et vers Troie : l'histoire me déroulait une autre page des révolutions de l'espèce humaine.

Je m'éloignai à mon grand regret de la caravane. Après deux heures de marche nous arrivâmes au bord de l'Hermus, que nous traversâmes dans un bac. C'est toujours le turbidus Eermus : je ne sais s'il roule encore de l'or. Je le

regardai avec plaisir, car c'était le premier fleuve proprement dit que je rencontrais depuis que j'avais quitté l'Italie. Nous entrâmes à la pointe du jour dans une plaine bordée de montagnes peu élevées. Le pays offrait un aspect tout différent de celui delà Grèce : les cotonniers verts, le chaume jaunissant des blés, l'écorce variée des pastèques, diapraient agréablement la campagne; des chameaux paissaient çà et là avec les buffles. Nous laissions derrière nous Magnésie et le mont Sipylus : ainsi nous n'étions pas éloignés des champs de bataille où Agésilas humilia la puissance du grand roi, et où Scipion remporta sur Antiochus cette victoire qui ouvrit aux Romains le chemin de l'Asie.

Nous aperçûmes au loin sur notre gauche les ruines de Cyme, et nous avions Néon-Tichos à notre droite ; j'étais tenté de descendre de cheval et de marcher à pied, par respect pour Homère , qui avait passé dans ces mêmes lieux.

« Quelque temps après, le mauvais état de ses affaires le disposa à aller à Cyme. S'étant mis en route, il traversa la plaine de THermus et arriva à Néon-Tichos, colonie de Cyme : elle fut fondée huit ans après Cyme. On prétend qu'étant en cette ville chez un armurier, il récita ces vers, les premiers qu'il ait faits : « 0 vous, citoyens de l'aimable « fille de Cyme, qui habitez au pied du mont Sardène, dont « le sommet est ombragé de bois qui répandent la fraî- « cheur, et qui vous abreuvez de Teau du divin Hermus (( qu'enfanta Jupiter, respectez la misère d'un étranger qui « n'a pas une maison où il puisse trouver un asile. »

« L'Hermus coule près de Néon-Tichos, et le mont Sardène domine l'un et Tautre. L'armurier s'appelait Tychias : ces vers lui firent tant de plaisir, qu'il se détermina à le recevoir chez lui. Plein de commisération pour un aveugle réduit à demander son pain, il lui promit de partager avec lui ce qu'il avait. Mélésigène étant entré dans son atelier,

prit un siège, et, en présence de quelques citoyens de Néon- Tichos, il leur montra un échantillon de ses poésies : c'était l'expédition d'Amphiaraùs contre Thèbes, et des hymnes en l'honneur des dieux. Chacun en dit son sentiment ; et Mélé- : igène ayant porté là-dessus son jugement, ses auditeurs en furrnt dans l'admiration.

« Tant qu'il fut àNéon-Tichos, ses poésies lui fournirent les moyens de subsister : on y montrait encore de mon temps le lieu où il avait coutume de s'asseoir quand il récitait ses vers. Ce lieu, qui était encore en grande vénération, élait ombragé par un peuplier qui avait commencé à croître dans le temps de son arrivée. »

Puisque Homère avait eu pour hôte un armurier à Néon- Tichos, je ne rougissais plus d'avoir eu pour interprète un marchand d'étain à Smyrne. Plût au ciel que la ressemblance fût en tout aussi complète, dussé-je acheter le génie d'Homère par tous les malheurs dont ce poète fut accablé.

Après quelques heures de marche nous franchîmes une des croupes du mont Sardène, et nous arrivâmes au bord du Pythicus. Nous fîmes halte, pour laisser passer une caravane qui traversait le fleuve. Les chameaux, attachés à la queue les uns des autres, n'avançaient dans l'eau qu'en résistant; ils allongeaient le cou et étaient tirés par l'âne qui marche à la tête de la caravane.

Nous passâmes le Pythicus à notre tour, au-dessous d'un méchant pont de pierre; et à onze heures nous gagnâmes un kan, où nous laissâmes reposer les chevaux.

A cinq heures du soir nous nous remîmes en route. Les terres étaient hautes et assez bien cultivées. Nous voyions la mer à gauche. Je remarquai, pour la première fois, des tentes de Turcomans : elles étaient faites de peaux de brebis noires, ce qui me fit souvenir des Hébreux et des pasteurs arabes. Nous descendîmes dans la plaine de Myrine, qui s'étend jusqu'au golfe d'Élée. Un vieux château, du nom de Guzel-Hissar, s'élevait sur une des pointes de la

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montagne que nous venions de quitter. Nous campâmes, à dix heures du soir, au milieu de la plaine. On étendit à terre une couverture que j'avais achetée à Smyrne. Je me couchai dessus et je m'endormis. En nie réveillant quelques heures après, je vis les étoiles briller au-dessus de ma tête et j'entendis le cri du chamelier qui conduisait une caravane éloignée. Le 5, nous montâmes à cheval avant le jour. Nous cheminâmes par une plaine cultivée; nous traversâmes le Caïcus à une lieue de Pergame, et à neuf heures du matin nous entrâmes dans la ville. Elle est bâtie au pied de la montagne. Tandis que le guide conduisait les chevaux au kan, j'allai voir les ruines de la citadelle. Je trouvai les débris de trois enceintes de murailles, les restes d'un théâtre et d'un temple (peut-être celui de Minerve Porte-Victoire). Je remarquai quelques fragments agréables de sculpture, entre autres une frise ornée de guirlandes que soutiennent des têtes de bœuf et des aigles. Pergame élait au-dessous de moi dans la direction du midi : elle ressemble à un camp de barraques rouges. Au couchant se déroule une grande plaine terminée par la mer; au levant s'étend une autre plaine bordée au loin par des montagnes ; au midi et au pied de la ville, je voyais d'abord des cimetières plantés de cyprès ; puis une bande de terre cultivée en orge et en coton : ensuite deux grands tumulus : après cela venait une lisière plantée d'arbres ; et enfin une longue et haute colline qui arrêtait l'œil. Je découvrais aussi au nord-est quelques-uns des replis du Sélinus et du Sélius, et, à l'est, l'amphithéâtre dans le creux d'un vallon. La ville, quand je descendis de la citadelle, m'offrit les restes d'un aqueduc et les débris du Lycée. Les savants du pays prétendent que la fameuse bibliothèque élait renfermée dans ce dernier monument.

Nous sortîmes de Pergame le soir à sept heures, et, faisant route au nord, nous nous arrêtâmes à onze heures du soir pour coucher au milieu d'une plaine. Le 6, à quatre

heures du matin, nous reprîmes notre chemin, et nous arrivâmes d'assez bonne heure à la Somma, méchante ville turque, où nous passâmes la journée.

Je ne comprenais plus rien à notre marche. Je commençai à soupçonner quelque supercherie de la part du guide, d'autant plus que je l'avais vu souvent causer avec le janissaire. J'envoyai Julien chercher le drogman : je demandai à celuici par quel hasard nous nous trouvions à la Somma. Le drogman me parut embarrassé; il me répondit que nous allions à Kircagach, qu'il était impossible de traverser la montagne, que nous y serions infailliblement égorgés, que notre troupe n'était pas assez nombreuse pour hasarder un pareil voyage, et qu'il était bien plus expédient d'aller rejoindre le chemin de Constantinople.

Cette réponse me mit en colère; je vis clairement que le drogman et le janissaire, soit par peur, soit par d'autres motifs, étaient entrés dans un complot pour me détourner démon chemin. Je fis appeler le guide, et je lui reprochai son infidélité. Je lui dis que, puisqu'il trouvait la route de Troie impraticable, il aurait dû le déclarer à Smyrne ; qu'il était un poltron, tout Turc qu'il était; que je n'abandonnerais pas ainsi mes projets, selon sa peur ou ses caprices ; que mon marché était fait pour être conduit aux Dardanelles, et que j'irais aux Dardanelles.

A ces paroles, que le drogman traduisit très-fidèlement, le guide entra en fureur ; il s'écria : Allah ! Allah ! secoua sa barbe de rage, déclara que j'avais beau dire et beau faire, qu'il me mènerait à Kircagach ; et que nous verrions qui, d'un chrétien ou d'un Turc, aurait raison auprès de l'aga. Sans Julien, je crois que j'aurais assommé cet homme.

Kircagach étant une riche et grande ville, à trois lieues de la Somma, j'espérais y trouver un agent français qui ferait mettre ce Turc à la raison. Le 7, à quatre heures du matin, toute notre troupe était à cheval, selon l'ordre que

j'en avais donné. Nous arrivâmes à Kircagach en moins de trois heures, et nous mîmes pied à terre à la porte d'un très-beau kan. Le drogman s'informa à l'heure même s'il n'y avait point un consul français dans la ville. On lui indiqua la demeure d'un chirurgien italien : je me fis conduire chez le prétendu vice-consul, et je lui expliquai mon affaire. II alla sur-le-champ en rendre compte au commandant : celuici m'ordonna de comparaître devant lui avec le guide. Je me rendis au tribunal de Son Excellence; j'étais précédé du drogman et du janissaire. L'aga était à demi couché dans l'angle d'un sofa, au fond d'une grande salle assez belle, dont le plancher était couvert de tapis. C'était un jeune homme d'une famille de vizirs. Il avait des armes suspendues au-dessus de sa tête; un de ses officiers était assis auprès de lui : il fumait d'un air dédaigneux une grande pipe persane, et poussait de temps en temps des éclats de rire immodérés en nous regardant. Cette réception me déplut. Le guide, le janissaire et le drogman ôtèrent leurs sandales à la porte, selon la coutume ; ils allèrent baiser le bas de la robe de l'aga, et revinrent ensuite s'asseoir à la porte.

La chose ne se passa pas si tranquillement à mon égard: j'étais complètement armé, botté, éperonné; j'avais un fouet à la main. Les esclaves voulurent m'obliger à quitler mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur fis dire par le drogman qu'un Français suivait partout les usages de son pays. Je m'avançai brusquement dans la chambre. Un spahi me saisit par le bras gauche, et me tira de force en arrière. Je lui sanglai à travers le visage un coup de fouet qui l'obligea de lâcher prise. Il mit la main sur les pistolets qu'il portait à la ceinture : sans prendre garde à sa menace, j'allai m'asseoir à côté de l'aga, dont l'étonnement était lisible. Je lui parlai français ; je me plaignis de l'insolence de ses gens; je lui dis que ce n'était que par respect pour lui que je n'avais pas tué son janissaire; qu'il devait savoir que les Français

m ITINÉRAIRE

étaient les premiers et les plus fidèles alliés du Grand Seigneur; que la gloire de leurs armes était assez répandue dans l'Orient pour qu'on apprît à respecter leurs chapeaux, de même qu'ils honoraient les turbans sans les craindre; que j'avais bu le café avec des pachas qui m'avaient traité comme leur fils ; que je n'étais pas venu à Kircagach pour qu'un esclave m'apprit à vivre et fût assez téméraire pour t o u c h e r 1 a b e s qn e d e m on 1 1 al) i t .

L'aga, ébahi, m'écoutait comme s'il m'eût entendu : le drogman lui traduisit mon discours. Il répondit qu'il n'avait jamais vu de Français, qu'il m'avait pris pour un Franc, et que très-certainement il allait me rendre justice. Il me fit apporter le café.

Rien n'était curieux, h observer comme l'air stupéfait et la figure allongée des esclaves qui me voyaient assis avec mes bottes poudreuses sur le divan, auprès de leur maître- La tranquillité étant rétablie, on expliqua mon affaire. Après avoir entendu les deux partis, l'aga rendit un arrêt auquel je ne m'attendais point du tout : il condamna le guide à me rendre une partie de mon argent : mais il déclara que les chevaux étant fatigués, cinq hommes seuls ne pouvaient se hasarder dans le passage des montagnes; qu'en conséquence je devais, selon lui. prendre tranquillement la route de Constantinople.

Il y avait là dedans un certain bon sens turc assez remarquable, surtout lorsqu'on considérait la jeunesse et le peu d'expérience du juge. Je fis dire à Son Excellence que son arrêt, d'ailleurs très-juste, péchait par deux raisons : premièrement, parce que cinq hommes bien armés passaient partout; secondement, parce que le guide aurait dû faire ses réflexions à Smyrne, et ne pas prendre un engagement qu'il n'avait pas le courage de remplir. L'aga convint que ma dernière remarque était raisonnable, mais que, les chevaux étant fatigués et incapables de faire une aussilongue route3 la fatalité m'obligeait de prendre un autre chemin.

Il eût été inutile de résister à la fatalité : tout était secrètement contre moi, le juge, le drogman, et mon janissaire. Le guide voulut faire des difficultés pour l'argent ; mais on fui déclara que cent coups de bâton l'attendaient à la porte s'il ne restituait pas une partie de la somme qu'il avait reçue. Il la tira avec une grande douleur du fond d'un petit sac de cuir, et s'approcha pour me la remettre : je la pris et la lui rendis en lui reprochant son manque de bonne foi et de loyauté. L'intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité est la vertu qu'ils estiment davantage. Mon action leur parut sublime: on n'entendait qu'Allah! Allah! Je fus reconduit par tous les esclaves, et même par le spahi que j'avais frappé : ils s'attendaient à ce qu'ils appellent le régal. Je donnai deux pièces d'or au musulman battu; je crois qu'à ce prix il n'aurait pas fait les difficultés que Sancho faisait pour délivrer madame Dulcinée. Quant au reste de la troupe, on lui déclara de ma part qu'un Français ne faisait ni ne recevait de présents.

Voilà les soins que rne coûtaient Ilion et la gloire d'Homère. Je me dis, pour rne consoler, que je passerais nécessairement devant Troie en faisant voile avec les pèlerins, et que je pourrais engager le capitaine à me mettre à terre. Je ne songeai donc plus qu'à poursuivre promptement ma route.

J'allai rendre visite au chirurgien; il n'avait point reparu dans toute celte affaire du guide, soit qu'il n'eût aucun titre pour m'appuyer, soit qu'il craignit le commandant. Nous nous promenâmes ensemble dans la ville, qui est assez grande et bien peuplée. Je vis ce que je n'avais point encore rencontré ailleurs , de jeunes Grecques sans voiles , et en apparence filles dTonie. Il est singulier que Kircagach, si connu dans tout le Levant pour la supériorité de son coton, ne se trouve dans aucun voyageur et n'existe sur aucune carte. C'est une de ces villes que les Turcs appellent Sacrées : elle est attachée à la grande mosquée

de Constantinople; les pachas ne peuvent y entrer. J'ai parlé de la bonté et de la singularité de son miel, à propos de celui du mont Hymette.

Nous quittâmes Kircagach à trois heures de l'après-midi, et nous prîmes la route de Constantinople. Nous nous dirigions au nord, à travers un pays planté de cotonniers. >~ous gravîmes une petite montagne; nous descendîmes dans une autre plaine, et nous vînmes, à cinq heures et demie du soir, coucher au kan de Kelembé. C'est vraisemblablement ce même lieu que Spon nomme Basculembéi ; Tournefort, Baskelambai; et ThèYevol, Dgelembë. Cette géographie turque est fort obscure dans les voyageurs. Chacun ayant suivi l'orthographe que lui dictait son oreille, on a encore une peine infinie à la faire concordance des noms anciens et des noms modernes dans rAnatolie. D'Anville n'est pas complet à cet égard ; et malheureusement la carte de la Propontide levée par ordre de M. de Choiseul ne dessine que les côtes de la mer de Marmara.

J'allai me promener aux environs du village ; le ciel était nébuleux: et l'air froid comme en France. C'était la première fois que je remarquais cette espèce de ciel dans l'Orient. Telle est la puissance de la patrie : Réprouvais un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé, au lieu de ce ciel pur que j'avais eu si longtemps sur ma tête.

Si dans sa course déplorée Il succombe au dernier sommeil.

Sans revoir la douce contrée Où brilla son premier soleil; Là, son dernier soupir s'adresse; Là, son expirante tendresse Veut que ses os soient ramenés :

D'une région étrangère La terre serait moins légère A ses mânes abandonnés.

Le 8, au lever du jour, nous quittâmes notre gite et nous

commençâmes à gravir une région montueuse qui serait couverte d'une admirable forêt de chênes, de pins, de phyllyrea, d'andrachnés, de térébinthes, si les Turcs laissaient croître quelque chose, mais ils mettent le feu aux jeunes plants, et mutilent les gros arbres. Ce peuple détruit tout, c'est un véritable fléau. Les villages, dans ces montagnes, sont pauvres; mais les troupeaux sont assez communs et très -variés. Vous voyez dans la même cour des bœufs, des buffles, des moutons, des chèvres, des chevaux, des ânes, des mulets, mêlés à des poules, à des dindons, à des canards, à des oies. Quelques oiseaux sauvages, tels que les cigognes et les alouettes, vivent familièrement avec ces animaux domestiques; au milieu de ces hôtes paisibles règne le chameau, le plus paisible de tous.

Nous vînmes diner à Geujouck ; ensuite, continuant notre route, nous bûmes le café au haut de la montagne de Zebec, nous couchâmes à Chia-Ouse. Tournefort et Spon nomment sur cette route un lieu appelé Coiiroagonlgi.

Nous traversâmes le 9 des montagnes plus élevées que celles que nous avions passées la veille. Wheler prétend qu'elles forment la chaîne du mont Timnus. Nous dînâmes à Manda-Fora. Spon et Tournefort écrivent Mandagoia ; on y voit quelques colonnes antiques. C'est ordinairement la couchée : mais nous passâmes outre et nous nous arrêtâmes à neuf heures du soir au café d'Émir-Capi, maison isolée au milieu des bois. Nous avions fait une roule de treize heures : le maître du lieu venait d'expirer. Il était étendu sur sa natte; on l'en ôta bien vite pour me la donner : elle était encore tiède, et déjà tous les amis du mort avaient déserté la maison. Une espèce de valet qui restait seul m'assura bien que son maître n'était pas mort de maladie contagieuse: je fis donc déployer ma couverture sur la natte, je me couchai et m'endormis. D'autres dormiront à leur tour sur mon dernier lit, et ne penseront pas plus à moi que je ne pensais au Turc qui m'avait cédé sa place :

u On jette un peu de terre sur la tête, et voilà pour jamais. »

Le 10, après six heures de marche, nous arrivâmes pour déjeuner au joli village de Souséverlé. C'est peut-être le Sousurluck de Thévenot ; et très-certainement c'est le Sousighirli de Spon et le Sousonghirli de Tournefort, c'est-àdire le village des Buffles d'Eau. 11 est situé à la fin et sur le revers des montagnes que nous venions de passer. A cinq cents pas du village coule une rivière, et de l'autre côté de cette rivière s'étend une belle et vaste plaine. Cette rivière de Sousonghirli n'est autre chose que le Granique, et cette plaine inconnue est la plaine de la Mysie.

Quelle est donc la magie de la gloire! Un voyageur va traverser un fleuve qui n'a rien de remarquable, on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli : il passe et continue sa route; mais si quelqu'un lui crie : C'est le Granique! il recule, ouvre des yeux étonnés, demeure les regards attachés sur le cours de l'eau, comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se taisait entendre sur la rive. Et c'est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve clans un désert! Ici tombe un empire immense ; ici s'élève un empire encore plus grand; l'Océan indien entend la chute du trône qui s'écroule près des mers de la Propontide; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes, qui triomphe au bord du Granique ; Babylone, que le roi bâtit dans l'éclat de sa puissance, ouvre ses portes pour recevoir un nouveau maître; Tyr, reine des vaisseaux, s'abaisse, et sa rivale sort des sables d'Alexandrie.

Alexandre commit des crimes : sa tête n'avait pu résister à l'enivrement de ses succès; mais par quelle magnanimité ne racheta-t-il pas les erreurs de sa vie! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout, chez Alexandre, sortait des entrailles. Il finit et commença sa carrière par deux mots sublimes. Partant pour combattre Darius, il distribue ses États à ses capitaines ; « Que vous réservez-vous donc?

s'écrient ceux-ci étonnés. — L'espérance! » « A qui laissezvous l'empire! lui disent les mêmes capitaines, comme il expirait. — Au plus digne ! » Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde, achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans, et convenons que si quelque homme a ressemblé à un dieu parmi les hommes, c'était Alexandre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chose de divin à sa mémoire ; car nous le voyons toujours jeune, beau, triomphant, sans aucune de ces infirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune, que l'âge et le temps amènent. Cette divinité s'évanouit, et les mortels ne peuvent soutenir le poids de son ouvrage. « Son empire, dit le prophète, est donné aux quatre vents du ciel. »

Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousonghirli, et je les passai tout entières à contempler le Granique. Il est très-encaissé; son bord occidental est roide et escarpé : l'eau brillante et limpide coule sur un fond de sable. Cette eau, dans l'endroit où je l'ai vue, n'a guère plus de quarante pieds de largeur, sur trois et demi de profondeur ; mais au printemps elle s'élève et roule avec impétuosité.

Nous quittâmes Sousonghirli à deux heures de l'aprèsdînée; nous traversâmes le Granique, et nous nous avançâmes dans la plaine de la Mikalicie, qui était comprise dans la Mysie des anciens. Nous vînmes coucher à Tehutitsi, qui est peut-être le Squeticui de Tournefort. Le kan se trouvant rempli de voyageurs, nous nous établîmes sous de grands saules plantés en quinconce.

Le 11, nous partîmes au lever du jour, et, laissant à droite la route de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine couverte de joncs terrestres, où je remorquai les restes d'un aqueduc.

Nous arrivâmes à neuf heures du matin à Mikalitza, grande ville turque, triste et délabrée, située sur une rivière à laquelle elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n'est point celle qui sort du lac Abouilla : ce qu'il y a de

certain, c'est qu'on découvre au loin un lac dans la plaine. Dans ce cas, la rivière de Mikalitza serait le Rhyndaque, autrefois le Lycus, qui prenait sa source dans le Stagnum Artynia; d'autant plus qu'elle a précisément à son embouchure la petite île (Besbicos) indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n'est pas très-èloignée du Lopodion de Nicétas, qui est le Loupadi de Spon, le Lopadi, LoubatetOuloubat de Tournefort. Rien n'est plus fatigant pour un voyageur que cette confusion dans la nomenclature des lieux ; et si j'ai commis à ce propos des erreurs presque inévitables, je prie le lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que moi s'y sont trompés.

Nous abandonnâmes Mikalitza à midi, et nous descendîmes, en suivant le bord oriental de la rivière, vers des terres élevées qui forment la côte de la mer de Marmara, autrefois la Propontide. J'aperçus sur ma droite de superbes plaines, un grand lac, et dans le lointain la chaîne de l'Olympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous traversâmes la rivière sur un pont de bois, et nous parvînmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là, nous trouvâmes l'échelle ou le port de Mikalitza; je congédiai mon fripon de guide, et je retins mon passage sur une barque turque, prête à partir pour Constantinople.

A quatre heures de l'après-midi, nous commençâmes à descendre la rivière : il y a seize lieues de l'échelle de Mikalitza à la mer. La rivière était devenue un fleuve à peu près de la largeur de la Seine; elle coulait entre des monticules verts qui baignent leur pied dans les flots. La forme antique de notre galère, le vêtement oriental des passagers, les cinq matelots demi-nus qui nous tiraient à la cordelle, la beauté de la rivière, la solitude des coteaux, rendaient cette navigation pittoresque et agréable.

A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formait derrière nous un long canal au fond duquel on aper-

DE PARTS A JÉRUSALEM

cevait les hauteurs d'où nous sortions, et dont les plans inclinés étaient colorés par un soleil couchant qu'on ne voyait pas. Des cygnes voguaient devant nous, et des hérons allaient chercher à terre leur retraite accoutumée. Cela me rappelait assez bien les fleuves et les scènes de l'Amérique, lorsque le soir je quittais mon canot d'écorce et que j'allumais du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup, les collines entre lesquelles nous circulions venant à se replier à droite et à gauche, la mer s'ouvrit devant nous. Au pied des deux promontoires s'étendait une terre basse, à demi noyée, formée par les alluvions du fleuve. Nous vînmes mouiller sous cette terre marécageuse, près d'une cabane, dernier kan de l'Analolie.

Le 12, à quatre heures du matin, nous levâmes l'ancre; le vent était doux et favorable ; et nous nous trouvâmes en moins d'une demi-heure à l'extrémité des eaux du fleuve. Le spectacle mérite d'être décrit. L'aurore se levait à noire droite par-dessus les terres du continent; à notre gauche s'étendait la mer de Marmara; la proue de noire barque regardait une île; le ciel à l'orient était d'un rouge vif, qui pâlissait à mesure que la lumière croissait; l'étoile du matin brillait dans cette lumière empourprée; et au-dessous de cette belle étoile on distinguait à peine le croissant de la lune, comme le trait du pinceau le plus délié : un ancien aurait dit que Vénus, Diane et l'Aurore venaient lui annoncer le plus brillant des dieux. Ce tableau changeait à mesure que je le contemplais : bientôt des espèces de rayons roses et verts, partant d'un centre commun, montèrent du levant au zénith : ces couleurs s'effacèrent, se ranimèrent, s'effacèrent de nouveau, jusqu'à ce que le soleil, paraissant sur l'horizon, confondît toutes les nuances du ciel dans une universelle blancheur légèrement dorée.

Nous fîmes route au nord, laissant à notre droite les côtes de l'Anatolie : le vent tomba une heure après le lever du soleil, et nous avançâmes à la rame. Le calme dura toute la

journée. Le coucher du soleil fut froid, rouge, et sans accidents de lumière : l'horizon opposé était grisâtre, la mer plombée et sans oiseaux ; les côles lointaines paraissaient azurées, mais elles n'avaient aucun éclat. Le crépuscule dura peu, et fut remplacé subitement par la nuit. A neuf heures, le vent se leva du côté de l'est, et nous fîmes bonne route. Le 15, au retour de l'aube, nous nous trouvâmes sous la côte d'Europe, en travers du port Saint-Étienne : cette côte était basse et nue. Il y avait deux mois, jour pour jour et presque heure pour heure, que j'étais sorti de la capitale des peuples civilisés, et j'allais entrer dans la capitale des peuples barbares. Que de choses n'avais-je point vues dans ce court espace de temps ! Combien ces deux mois m'avaient vieilli !

A six heures et demie, nous passâmes devant la Poudrière, monument blanc et long, construit à l'italienne. Derrière ce monument s'étendait la terre d'Europe : elle paraissait plate et uniforme. Des villages, annoncés par quelques arbres, étalent semés çà et là ; c'était un paysage de la Beauce après la moisson. Par-dessus la pointe de cette terre, qui se courbait en croissant devant nous, on découvrait quelques minarets de Constantinople.

A huit heures, un caïque vint à notre bord : comme nous étions presque arrêtés par le calme, je quittai la felouque, et je m'embarquai avec mes gens dans le petit bateau. Nous rasâmes la «ointe d'Europe, où s'élève le château des Sept- Tours, vieille fortification gothique qui tombe en ruine. Constantinople, et surtout la côte d'Asie, étaient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que j'apercevais à travers cette vapeur présentaient l'aspect d'une forêt dépouillée. Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent du nord se leva, et balaya en moins de quelques minutes la brume répandue sur le tableau; je me trouvai tout à coup au milieu du palais du commandeur des croyants : rp fut. le coup de baguette d'un gréhiç. Devant moi le canal

DE PARIS Y JÉRUSALEM. m

de la mer Noire serpentait entre des collines riantes, ainsi qu'un fleuve superbe : j'avais à droite la terre d'Asie et la ville de Scutari; la terre d'Europe était à ma gauche; elle formait, en se creusant, une large baie pleine de grands navires à l'ancre, et traversée par d'innombrables petits bateaux. Cette baie, renfermée entre deux coteaux, présentait eu regard et eu amphithéâtre Constautinople et Galata. L'immensité de ces trois villes étagées, Galata, Constantinople et Scutari; les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux, qui s'élevaient et se confondaient de toutes parts ; la verdure des arbres, les couleurs des maisons blanches et rouges; la mer qui étendait sous ces objets sa nappe bleue, et le ciel qui déroulait au-dessus un autre champ d'azur : voilà ce que j'admirais. On n'exagère point quand on dit que Gonstantinople offre le plus beau point de vue de l'univers.

Nous abordâmes à Galata : je remarquai sur-le-champ le mouvement des quais, et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers : ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leurs visages, par la différence de leur langage, de leurs habits, de leurs robes, de leurs chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans, qu'ils étaient venus de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie habiter cette frontière des deux mondes. L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues, et les meutes de chiens sans maître, furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d'abord dans l'intérieur de celte ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on n'entend point le bruit de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a point de cloches, ni presque point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l'air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vendre,

et mourir. Les cimetières sans murs, et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès , et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques, qui n'ont de rapports ni avec les hommes modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu'on voit n'est pas un peuple, mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge. Au milieu des prisons et des bagnes s'élève un sérail. Capitole de la servitude : c'est là qu'un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l'idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice ; ils sont entraînés par un pouvoir fatal : les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie.

On a tant de relations de Constantinople , que ce serait folie à moi de prétendre encore en parler. Il y a plusieurs auberges à Péra, qui ressemblent à celles des autres villes de l'Europe : les porteurs qui s'emparèrent de mes bagages me conduisirent à l'une de ces auberges. Je me rendis de là au palais de France. J'avais eu l'honneur de voir à Paris M. le général Sébastiani, ambassadeur de France à la Porte; non-seulement il voulut bien exiger que je mangeasse tous les jours au palais, mais ce ne fut que sur mes instantes prières qu'il me permit de rester à l'auberge. MM. Franchini frères, premiers drogmans de l'ambassade, m'obtinrent, par l'ordre du général, les firmans nécessaires pour mon voyage de Jérusalem ; M. l'ambassadeur y joignit des lettres adressées au père gardien de terre sainte, et à nos consuls en Egypte et en Syrie. Craignant que je ne vinsse à manquer d'argent, il me permit de tirer sur lui des lettres de

DE PARIS A JÉRUSALEM. Ht

change à vue, partout où je pourrais en avoir besoin ; j enfin, joignant à ces services du premier ordre les alten- I lions de la politesse, il voulut lui-même me faire voir Couj stantinople.

Il y avait dans ce moment même à Constantinople une députation des pères de terre sainte ; ils étaient venus réclamer la protection de l'ambassadeur contre la tyrannie des commandants de Jérusalem. Les pères me donnèrent des lettres de recommandation pour Jaffa. Par un autre bonheur, le bâtiment qui portait les pèlerins grecs en Syrie l se trouvait prêt à partir. Il était en rade, et il devait mettre i à la voile au premier bon vent; de sorte que, si mon voyage I de la Troade avait réussi, j'aurais manqué celui de la Palesi tine. Le marché fut bientôt conclu avec le capitaine. M. l'ambassadeur fit porter à bord les provisions les plus recherchées. Il me donna pour interprète un Grec appelé Jean, domestique de MM. Franchini. Comblés d'attention, de vœux et de souhaits, le 18 septembre, à midi, je fus conduit sur le vaisseau des pèlerins.

Le séjour de Constantinople me pesait. Je n aime à visiter que les lieux embellis par les vertus ou par les arts, et je j ne trouvais dans cette patrie des Phocas et des Bajazet ni les unes ni les autres. Mes souhaits furent bientôt remplis, car nous levâmes l'ancre le jour même de mon embarquement, à quatre heures du soir. Nous déployâmes la voile au vent du nord, et nous voguâmes vers Jérusalem sous la bannière de la croix, qui flottait aux mâts de notre vaisseau.

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