‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 2)Chapitre 8 sur 21 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Suite du Voyage de Jérusalem.

Le 10, de grand matin, je sortis de Jérusalem par la porte d'Éphraïm, toujours accompagné du fidèle Ali, dans le dessein d'examiner les champs de bataille immortalisés parle Tasse. Arrivé au nord de la ville, entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois, j'ouvris la Jérusalem dé-

livrée; et je fus sur-le-champ frappé de la vérité de l'exposition du Tasse :

Gerusalem sovra due colli è posta, etc.

Je me servirai d'une traduction qui dispense de l'original :

u Solime est assise sur deux collines opposées et de hauteur inégale ; un vallon les sépare et partage la ville : elle a de trois côtés un accès difficile. Le quatrième s'élève d'une manière douce et presque insensible ; c'est le côté du nord : des fossés profonds et de hautes murailles l'environnent et la défendent.

« Au dedans sont des citernes et des sources d'eau vive ; les dehors n'offrent qu'une terre aride et nue ; aucune fontaine, aucun ruisseau, ne l'arrosent ; jamais on n'y vit éclore de fleurs ; jamais arbre, de son superbe ombrage, n'y forma un asile contre les rayons du soleil. Seulement, à plus de six milles de distance, s'élève un bois dont l'ombre funeste répand l'horreur et la tristesse.

u Du côté que le soleil éclaire de ses premiers rayons, le Jourdain roule ses ondes illustres et fortunées. A l'occident, la mer Méditerranée mugit sur le sable qui l'arrête et la captive. Au nord est Béthel, qui éleva des autels au veau d'or, et l'infidèle Samarie. Bethléem, le berceau d'un Dieu, est du côté qu'attristent les pluies et les orages. »

Rien de plus net, de plus clair, de plus précis que cette description : elle eût été faite sur les lieux, qu'elle ne serait pas plus exacte. La forêt, placée à six milles du camp, du côté de l'Arabie, n'est point une invention du poète : Guillaume de Tyr parle du bois où le Tasse fait naître tant de merveilles. Godefroi y trouva des poutres et des solives pour la construction de ses machines de guerre. On verra combien le Tasse avait, étudié les originaux, quand je traduirai les historiens des croisades.

E '1 capitano

Poi ch' intorno ha miralo, ai suoi discende.

(( Cependant Godefroi, après avoir tout reconnu, tout examiné, va rejoindre les siens : il sait qu'en vain il attaquerait Solime par les côtés escarpés et d'un difficile abord. Il fait dresser les tentes vis-à-vis la porte septentrionale et dans la plaine qu'elle regarde : de là il les prolonge jusques au-dessous de la tour angulaire.

« Dans cet espace il renferme presque le tiers de la ville. Jamais il n'aurait pu en embrasser toute l'enceinte ; mais il ferme tout accès aux secours et fait occuper tous les passages. »

On est. absolument sur les lieux. Le camp s'étend depuis la porte de Damas jusqu'à la tour angulaire, à la naissance du torrent de Cédron et de la vallée de Josapbat. Le terrain entre la ville et le camp est tel que le Tasse l'a représenté, assez uni, et propre à devenir un champ de bataille au pied des murs de Solime. Àladin est assis avec Ilerminie sur une tour bâtie entre deux portes, d'où ils découvrent les combats de la plaine et le camp des chrétiens. Cette tour existe avec plusieurs autres entre la porte de Damas et la porte d'Éphraïm.

Au second livre, on reconnaît, dans l'épisode d'Olinde et de Sophronie, deux descriptions de lieu très-exactes :

Nel tempio de' cristiani occulte- giace, etc.

(( Dans le temple des chrétiens, au fond d'un souterrain inconnu, s'élève un autel ; sur cet autel est l'image de celle que ce peuple révère comme une déesse et comme la mère d'un Dieu mort et enseveli. »

C'est F église appelée aujourd'hui le Sépulcre delà Vierge : elle est dans la vallée de Josaphat, et j'en ai parlé plus haut, page 220. Le Tasse, par un privilège accordé aux poètes, met cette église dans l'intérieur de Jérusalem.

La mosquée où l'image de la Vierge est placée d'après le

conseil du magicien, est évideraemment la mosquée du Temple :

Io, là donde riceve L' altâ vostra meschita e V aura e '1 die. etc.

« La nuit, j'ai monté au sommet de la mosquée, et, par l'ouverture qui reçoit la clarté du jour, je me suis fait une route inconnue à tout autre. »

Le premier choc des aventuriers, le combat singulier d'Argant, d'Othon, de Tancrède, de Raimond de Toulouse, a lieu devant la porte d'Éphraïm.

Un des plus beaux endroits du poème, c'est l'attaque du camp des chrétiens par Soliman. Le sultan marche la nuit au travers des plus épaisses ténèbres ; car, selon l'expression sublime du poète :

Votô Pluton gli abissi. elasuanotte Tult-i verso dalle lartare e grotte.

Le camp est assailli du côté du couchant ; Godefroi, qui occupe le centre de l'armée vers le nord, n'est averti qu'assez tard du combat qui se livre à l'aile droite. Soliman n'a pu se jeter sur l'aile gauche, quoiqu'elle soit plus près du désert, parce qu'il y a des ravines profondes de ce côté. Les Arabes, cachés pendant le jour dans la vallée de îérébinthe, en sont sortis avec les ombres pour tenter la délivrance de Solime.

Soliman, vaincu, prend seul le chemin de Gaza. Ismen le rencontre et le fait monter sur un char qu'il environne d'un nuage. Ils traversent ensemble le camp des chrétiens et arrivent à la montagne de Solime. Cet épisode, admirable d'ailleurs, est conforme aux localités jusqu'à l'extérieur du château de David, près la porte de Jaffa ou de Bethléem; niais il y a erreur dans le reste. Le poète a confondu ou s'est plu à confondre la tour de David avec la tour Antonia ; celle-ci était bâtie loin de là, au bas de la ville, à l'angle septentrional du temple.

Quand on est sur les lieux, on croit voir les soldats de Godefroi partir de la porte d'Éphraïm, tourner à l'orient, descendre dans la vallée de -îosaphat, et aller, comme de pieux et paisibles pèlerins, prier l'Éternel sur la montagne des Oliviers. Remarquons que cette procession chrétienne rappelle d'une manière sensible la pompe des Panathénées, conduite à Éleusis au milieu des soldats d'Àlcibiade. Le Tasse, qui avait tout lu, qui imite sans cesse Virgile, Homère et les autres poètes de l'antiquité, a mis ici en beaux vers une des plus belles scènes de l'histoire. Ajoutons que cette procession est d'ailleurs un fait historique raconté par l'Anonyme, Robert moine, et Guillaume de Tyr.

Nous venons au premier assaut. Les machines sont plantées devant les murs du septentrion. Le Tasse est exact ici jusqu'au scrupule :

Non era il fosso di palustre limo

(Chè nol consente il loco), o d' acqua molle.

C'est la pure vérité. Le fossé au septentrion est un fossé sec, ou plutôt une ravine naturelle, comme les autres fossés de la ville.

Dans les circonstances de ce premier assaut, le poète a suivi son génie, sans s'appuyer sur l'histoire ; et, comme il lui convenait de ne pas marcher aussi vite que le chroniqueur, il suppose que la principale machine fut brûlée par les infidèles et qu'il fallut recommencer le travail. Il est certain que les assiégés mirent le feu à une des tours des assiégeants. Le Tasse a étendu cet accident selon le besoin de sa fable.

Bientôt s'engage le terrible combat de Tancrède et de Clorinde, fiction la plus pathétique qui soit jamais sortie du cerveau d'un poète. Le lieu de la scène est aisé à trouver. Clorinde ne peut rentrer avec Argant par la porte Dorée; elle est donc sous le temple, dans la vallée de Siloé. Tancrède la poursuit ; le combat commence ; Clorinde mou-

rante demande le baptême; Tancrède, plus infortuné que sa victime, va puiser de l'eau à une source voisine; par cette source le lieu est déterminé :

Poeo quindi lontan nel sen del monte Scaturia mormorando un pieciol rio.

C'est la fontaine de Siloé, ou plutôt la source de Marie, qui jaillit ainsi du pied de la montagne de Sion.

Je ne sais si la peinture de la sécheresse, dans le treizième chant, n'est pas le morceau du poëme le mieux écrit : le Tasse y marche l'égal d'Homère et de Virgile. Ce morceau, travaillé avec soin, a une fermeté et une pureté de style qui manquent quelquefois aux autres parties de l'ouvrage :

Spenta è del cielo ogni benigna lampa.etc.

(( Jamais le soleil ne se lève que couvert de vapeurs sanglantes, sinistre présage d'un jour malheureux : jamais il ne se couche, que des taches rougeàtres ne menacent d'un aussi triste lendemain. Toujours le mal présent est aigri par l'affreuse certitude du mal qui doit le suivre.

« Sous les rayons brûlants, la fleur tombe desséchée ; la feuille pâlit, l'herbe languit altérée, la terre s'ouvre et les sources tarissent. Tout éprouve la colère céleste; et les nues stériles, répandues dans les airs, n'y sont plus que des vapeurs enflammées.

« Le ciel semble une noire fournaise : les yeux ne trouvent plus où se reposer ; le zéphyr se tait, enchaîné dans ses grottes obscures ; l'air est immobile: quelquefois seulement la brûlante haleine d'un vent qui souffle du côté du rivage maure l'agite et l'enflamme encore davantage.

« Les ombres de la nuit sont embrasées de la chaleur du jour : son voile est allumé du feu des comètes et chargé d'exhalaisons funestes. 0 terre malheureuse! le ciel te refuse sa rosée ; les herbes et les fleurs mourantes attendent en vain les pleurs de F aurore.

(( Le doux sommeil ne vient plus sur les ailes de la nuit verser ses pavots aux mortels languissants. D'une voix éteinte, ils implorent ses faveurs et ne peuvent les obtenir. La soif, le plus cruel de tous les fléaux, consume les chrétiens : le tyran de la Judée a infecté toutes les fontaines de mortels poisons, et leurs eaux funestes ne portent plus que les maladies et la mort.

a Le Siloé, qui, toujours pur, leur avait offert le trésor de ses ondes, appauvri maintenant, roule lentement sur des sables qu'il mouille à peine : quelle ressource, hélas ! i'Éridan débordé, le Gange, le Nil même, lorsqu'il franchit ses rives et couvre l'Egypte de ses eaux fécondes, suffiraient à peine à leurs désirs.

« Dans l'ardeur qui les dévore, leur imagination leur rappelle ces ruisseaux argentés qu'ils ont vus couler au travers des gazons, ces sources qu'ils ont vues jaillir du sein d'un rocher et serpenter dans des prairies : ces tableaux jadis si riants ne servent plus qu'à nourrir leurs regrets et à redoubler leur désespoir.

« Ces robustes guerriers qui ont vaincu la nature et ses obstacles ; qui jamais n'ont ployé sous leur pesante armure ; que n'ont pu dompter le fer ni l'appareil de la mort; faibles maintenant, sans courage et sans vigueur, pressent la terre de leur poids inutile : un feu secret circule dans leurs veines, les mine et les consume.

a Le coursier, jadis si fier, languit auprès d'une herbe aride et sans saveur ; ses pieds chancellent, sa tête superbe tombe négligemment penchée; il ne sent plus l'aiguillon de la gloire, il ne se souvient plus des palmes qu'il a cueillies : ces riches dépouilles, dont il était autrefois si orgueilleux, ne sont plus pour lui qu'un odieux et vil fardeau.

I Le chien fidèle oublie son maître et son asile ; il languit étendu sur la poussière, et, toujours haletant, il cherche en vain à calmer le feu dont il est embrasé ; l'air lourd et brûlant pèse sur les poumons qu'il devait rafraîchir. »

Voilà de la grande, de la haute poésie. Cette peinture, si bien imitée dans Paul et Virginie, a le double mérite de convenir au ciel de la Judée et d'être fondée sur l'histoire : les chrétiens éprouvèrent une pareille sécheresse au siège de Jérusalem. Piobert nous en a laissé une description que je ferai connaître aux lecteurs.

Au quatorzième chant, nous chercherons un fleuve qui coule auprès d'Ascalon, et au fond duquel demeure Termite qui révéla à Ubalde et au chevalier danois les destinées de Renaud. Ce fleuve est le torrent d'Ascalon, ou un autre torrent plus au nord, qui n'a été connu qu'au temps des croisades, comme le témoigne d'Anville.

Quant à la navigation des deux chevaliers, l'ordre géographique y est merveilleusement suivi. Parlant d'un port entre Jaffa et Ascalon, et descendant vers l'Egypte, ils durent voir successivement Ascalon, Gaza, Piaphia et Damiette. Le poète marque la route au couchant, quoiqu'elle fût d'abord au midi ; mais il ne pouvait entrer dans ce détail. En dernier résultat, je vois que tous les poètes épiques ont été des hommes très-instruits ; surtout ils étaient nourris des ouvrages de ceux qui les avaient précédés dans la carrière de l'épopée : Virgile traduit Homère; le Tasse imite à chaque stance quelque passage d'Homère, de Virgile, de Lucain, de Stace; Milton prend partout, et joint à ses propres trésors les trésors de ses devanciers.

Le seizième chant ne fournit rien à notre sujet. Au dixseptième chant, nous trouvons la description de Gaza et le dénombrement de l'armée égyptienne : sujet épique traité de main de maître, et où le Tasse montre une connaissance parfaite de la géographie et de l'histoire. Lorsque je passai de Jaffa à Alexandrie, notre saïque descendit jusqu'en face de Gaza, dont la vue me rappela ces vers de la Jérusalem :

« Aux frontières de la Palestine, sur le chemin qui conduit à Péluse, Gaza voit au pied de ses murs expirer la mer et son courroux : autour d'elle s'étendent d'immenses so-

litudes et des sables arides. Le vent qui règne sur les flots exerce aussi son empire sur cette mobile arène ; et le voyageur voit sa route incertaine flotter et se perdre au gré des tempêtes. »

Le dernier assaut, au dix-neuvième chant, est absolument conforme à l'histoire. Godefroi fit attaquer la ville par trois endroits. Le vieux comte de Toulouse battit les murailles entre le couchant et le midi, en face du château de la ville, près de la porte de Jaffa. Godefroi força au nord la porte d'Éphraïm. Tancrède s'attacha à la tour angulaire, qui prit dans la suite le nom de Tour de Tancrède.

Le Tasse suit pareillement les chroniques dans les circonstances et le résultat de l'assaut. Ismen, accompagné de deux sorcières, est tué par une pierre lancée d'une machine : deux magiciennes furent en effet écrasées sur le mur à la prise de Jérusalem. Godefroi lève les yeux et voit les guerriers célestes qui combattent pour lui de toutes parts. C'est une belle imitation d'Homère et de Virgile, mais c'est encore une tradition du temps des croisades : « Les morts y entrèrent avec les vivants, dit le père Nau: car plusieurs des illustres croisés qui étaient morts en diverses occasions devant que d'arriver, et entre autres Adhémar, ce vertueux et zélé évêque du Puy en Auvergne, y parurent sur les murailles, comme s'il eût manqué à la gloire qu'ils possédaient dans la Jérusalem céleste, celle de visiter la terrestre et d'adorer le Fils de Dieu dans le trône de ses ignominies et de ses souffrances, comme ils l'adoraient dans celui de sa majesté et de sa puissance. »

La ville fut prise, ainsi que le raconte le poëte, au moyen de ponts qui s'élançaient des machines et s'abattaient sur les remparts. Godefroi et Gaston de Foix avaient donné le plan de ces machines, construites par des matelots pisans et génois. Ainsi, dans cet assaut, où le Tasse a déployé l'ardeur de son génie chevaleresque, tout est vrai, hors ce qui regarde Renaud : comme ce héros est de pure inven-

tion, ses actions doivent être imaginaires. 11 n'y avait po nt de guerriers appelés Renaud d'Esté au siège de Jérusalem : le premier chrétien qui s'élança sur les murs ne fut point un chevalier du nom de Renaud, mais l'Étolde, gentilhomme flamand de la suite de Godefroi. Il fut suivi de Guicher et de Godefroi lui-même. La stance où le Tasse peint l'étendard de la croix ombrageant les tours de Jérusalem délivrée est sublime :

a L' étendard triomphant se déploie dans les airs : les vents respectueux soufflent plus mollement; le soleil plus serein le dore de ses rayons : les traits et les flèches se détournent ou reculent à son aspect. Sion et la colline semblent s'incliner et lui offrir Thommage de leur joie. »

Tous les historiens des croisades parlent de la piété de Godefroi, de la générosité de Tancrède, de la justice et de la prudence du comte de Saint-Gilles ; Anne Comnène ellemême fait l'éloge de ce dernier : le poëte nous a donc peint les héros que nous connaissons. Quand il invente des caractères, il est du moins fidèle aux mœurs. Argant est le véritable mameluk.

L' altio è Circasso Argante, uom che straniero...

o L'autre, c'est Argant le Circassien : aventurier inconnu à la cour d'Egypte , il s'y est assis au rang des satrapes. Sa valeur l'a porté aux premiers honneurs de la guerre. Impatient, inexorable, farouche, infatigable, invincible dans les combats, contempteur de tous les dieux, son épée est sa raison et sa loi. »

Soliman est un vrai sultan des premiers temps de l'empire turc. Le poëte, qui ne néglige aucun souvenir, fait du sultan de Nicée un des ancêtres du grand Saladin; et l'on voit qu'il a eu l'intention de peindre Saladin lui-même sous les traits de son aïeul.

Je ne saurais guère assigner le lieu où le féroce Argant est tué par le généreux Tancrède ; mais il le faut chercher

dans les vallées, entre le couchant et le septentrion. On ne le peut placer à l'orient de la tour angulaire qu'assiégeait Tancrède ; car alors Herminie n'eût pas rencontré le héros hlessé, lorsqu'elle revenait de Gaza avec Yafrin.

Quant à la dernière action du poëme, qui, selon la vérité, se passa près d'Ascalon, le Tasse, avec un jugement exquis, Ta transportée sous les murs de Jérusalem. Dans l'histoire, cette action est très-peu de chose; dans le poëme, c'est une bataille supérieure à celles de Virgile et égale aux plus grands combats d'Homère.

Je vais maintenant donner le siège de Jérusalem, tiré de nos vieilles chroniques : les lecteurs pourront comparer le poëme et l'histoire.

Le moine Robert est de tous les historiens des croisades celui qu'on cite le plus souvent. L'Anonyme de la collection Gesta Dei per Francos est plus ancien : mais son récit est trop sec. Guillaume de Tyr pèche par le défaut contraire. 11 faut donc s'arrêter au moine Robert : sa latinité est affectée, il copie les tours des poètes; mais, par cette raison même, au milieu de ses jeux de mots et de ses pointes, il est moins barbare que ses contemporains; il a d'ailleurs une certaine critique et une imagination brillante.

« L'armée se rangea dans cet ordre autour de Jérusalem : le comte de Flandre et le comte de Normandie déployèrent leurs tentes du côté du septentrion, non loin de l'église bâtie sur le lieu où saint Etienne, premier martyr, fut lapidé ; Godefroi et Tancrède se placèrent à l'occident ; le comte de Saint-Gilles campa au midi, sur la montagne de Sion, autour de l'église de Marie, mère du Sauveur, autrefois la maison où le Seigneur fit la cène avec ses disciples. Les tentes ainsi disposées, tandis que les troupes, fatiguées de la route, se reposaient et construisaient des machines propres au combat, Raymond Pilet, Raymond de Turenne, sortirent du camp avec plusieurs autres pour visiter les lieux voisins, dans la crainte que les ennemis ne

vinssent les surprendre avant que les croisés fussent préparés. Ils rencontrèrent sur leur route trois cents Arabes; ils en tuèrent plusieurs et leur prirent trente chevaux. Le second jour de la troisième semaine, 15 juin 1099, les Français attaquèrent Jérusalem; mais ils ne purent la prendre ce jour-là.

a Cependant la flotte arrivée à Jaffa procura des vivres aux assiégeants, mais ils ne souffrirent pas moins de la soif; elle fut si grande durant le siège que les soldats creusaient la terre et pressaient les mottes humides contre leur bouche ; ils léchaient aussi les pierres mouillées de rosée; ils buvaient une eau fétide qui avait séjourné dans des peaux fraîches de buffles et de divers animaux; plusieurs s'abstenaient de manger, espérant tempérer la soif par la faim

« Pendant ce temps-là, les généraux faisaient apporter de fort loin de grosses pièces de bois pour construire des machines et des tours. Lorsque ces tours furent achevées, Godefroi plaça la sienne à l'orient de la ville; le comte de Saint-Gilles en établit une autre toute semblable au midi. Les dispositions ainsi faites, le cinquième jour de la semaine, les croisés jeûnèrent et distribuèrent des aumônes aux pauvres ; le sixième jour, qui était le douzième de juillet, l'aurore se leva brillante; les guerriers d'élite montèrent dans les tours et dressèrent les échelles contre les murs de Jérusalem. Les enfants illégitimes de la ville sainte s'étonnèrent et frémirent en se voyant assiégés par une si grande multitude. Mais, comme ils étaient de tous côtés menacés de leur dernière heure, que la mort était suspendue sur leurs tètes, certains de succomber, ils ne songèrent plus qu'à vendre cher le reste de leur vie. Cependant Godefroi se montrait sur le haut de sa tour, non comme un fantassin, mais comme un archer. Le Seigneur dirigeait sa main dans le combat, et toutes les flèches qu'elle lançait perçaient l'ennemi de part en pari. Auprès de ce guerrier

DE PARTS A JÉRUSALEM

étaient Baudouin et Eustache, ses frères, de même que deux lions auprès d'un lion : ils recevaient les coups terribles des pierres et des dards, et les renvoyaient avec usure à l'ennemi.

« Tandis que l'on combattait ainsi sur les murs de la ville, on faisait une procession autour de ces mêmes murs, avec les croix, les reliques et les autels sacrés. L'avantage demeura incertain pendant une partie du jour; mais, à l'heure où le Sauveur du monde rendit l'esprit, un guerrier nommé VÉtolde, qui combattait dans la tour de Godefroi, saute le premier sur les remparts de la ville : Guicher le suit, ce Guicher qui avait terrassé un lion; Godefroi s'élance le troisième, et tous les autres chevaliers se précipitent sur les pas de leur chef. Alors les arcs et les flèches sont abandonnés ; on saisit l'épée. À cette vue, les ennemis désertent les murailles et se jettent en bas dans la ville ; les soldats du Christ les poursuivent avec de grands cris.

« Le comte de Saint-Gilles, qui de son côté faisait des efforts pour approcher ses machines de la ville, entendit ces clameurs. Pourquoi, dit-il à ses soldats, demeuronsnous ici ? Les Français sont maîtres de Jérusalem ; ils la font retentir de leurs voix et de leurs coups. Alors il s'avance promptement vers la porte qui est auprès du château de David; il appelle ceux qui étaient dans ce château et les somme de se rendre. Aussitôt que l'émir eut reconnu le comte de Saint-Gilles, il lui ouvrit la porte et se confia à la foi de ce vénérable guerrier.

« Mais Godefroi avec les Français s'efforçait de venger le sang chrétien répandu dans l'enceinte de Jérusalem, et voulait punir les infidèles des outrages qu'ils avaient fait souffrir aux pèlerins. Jamais dans aucun combat il ne parut aussi terrible, pas même lorsqu'il combattit le géant sur le pont d'Antioche ; Guicher et plusieurs milliers de guerriers choisis fendaient les Sarrasins depuis la tête jusqu'à la ceinture, ou les coupaient par le milieu du corps. Nul de nos

soldats ne se montrait timide, car personne ne résistait. Les ennemis ne cherchaient qu'à fuir, mais la faite pour eux était impossible ; en se précipitant en foule, ils s'embarrassaient les uns les autres. Le petit nombre qui parvint à s'échapper s'enferma dans le temple de Salomon, et s'y défendit assez longtemps. Comme le jour commençait à baisser, nos soldats envahirent le temple; pleins de fureur, ils massacrèrent tous ceux qui s'y trouvèrent. Le carnage fut tel que les cadavres mutilés étaient entraînés par les flots de sang jusque dans le parvis ; les mains et les bras coupés flottaient sur ce sang et allaient s'unir à des corps auxquels ils n'avaient point appartenu. %

En achevant de décrire les lieux célébrés par le Tasse, je me trouve heureux d'avoir pu rendre le premier à un poëte immortel le même honneur que d'autres avant moi ont rendu à Homère et à Virgile. Quiconque est sensible à la beauté, à l'art, à l'intérêt d'une composition poétique, à la richesse des détails, à la vérité des caractères, à la générosité des sentiments, doit faire de la Jérusalem délivrée sa lecture favorite. C'est surtout le poème des soldats : il respire la valeur et la gloire; et, comme je l'ai dit dans les Martyrs, il semble écrit au milieu des camps sur un bouclier.

Je passai environ cinq heures à examiner le théâtre des combats du Tasse. Ce théâtre n'occupe guère plus d'une demi-lieue de terrain, et le poète a si bien marqué les divers lieux de son action, qu'il ne faut qu'un coup d'œil pour les reconnaître.

Comme nous rentrions dans la ville par la vallée de Josaphàl, nous rencontrâmes la cavalerie du pacha qui revenait de son expédition. On ne se peut figurer l'air de triomphe et de joie de cette troupe, victorieuse des moutons, des chèvres, des ânes et des chevaux de quelques pauvres Arabes du Jourdain.

J'avais tout vu à Jérusalem, je connaissais désormais

l'intérieur et l'extérieur de cette ville, et. même beaucoup mieux que je ne connais le dedans et les dehors^de Paris. Je commençai donc à songer à mon départ. Les Pères de terre sainte voulurent me faire un honneur que je n'avais ni demandé ni mérité. En considéra lion des faibles services que, selon eux, j'avais rendus à la religion, ils me prièrent d'accepter l'ordre du Saint-Sépulcre. Cet ordre, très-ancien dans la chrétienté, sans même en faire remonter l'origine à sainte Hélène, était autrefois assez répandu en Europe; On ne le retrouve plus guère aujourd'hui qu'en Pologne et en Espagne : le gardien du Saint- Sépulcre a seul le droit de le conférer.

Nous sortîmes à une heure du couvent et nous nous rendîmes à l'église du Saint-Sépulcre. Nous entrâmes dans la chapelle qui appartient aux Pères latins : on en ferma soigneusement les portes, de peur que les Turcs n'aperçussent les armes, ce qui coûterait la vie aux religieux. Le gardien se revêtit de ses babils pontificaux; on alluma les lampes et les cierges ; tous les frères présents formèrent un cercle autour de moi, les bras croisés sur la poitrine. Tandis qu'ils chantaient à voix basse le Veni Creator, le gardien monta à l'autel, et je me mis à genoux à ses pieds. On tira du trésor du Saint-Sépulcre les éperons et l'épée de Godefroi de Bouillon : deux religieux debout, à mes côtés, tenaient les dépouilles vénérables. L'officiant récita les prières accoutumées et me fit les questions d'usage. Ensuite il me chaussa les éperons, me frappa trois fois l'épaule avec l'épée, en me donnant l'accolade. Les religieux entonnèrent le Te Deum, tandis que le gardien prononçait cette oraison sur ma tête :

« Seigneur, Dieu tout-puissant, répands ta grâce et tes bénédictions sur ce tien serviteur, » etc.

Que l'on songe que j'étais à Jérusalem, dans l'église du Calvaire, à douze pas du tombeau de Jésus-Christ, à trente du tombeau de Godefroi de Bouillon ; que je venais de chausser l'éperon du libérateur du Saint-Sépulcre, de toucher

cette longue et large épée de fer qu'avait maniée une main si noble et si loyale; que l'on se rappelle ces circonstances, ma vie aventureuse, mes courses sur la terre et sur la mer, et l'on croira sans peine que je devais être ému. J'étais Français, Godefroi de Bouillon était Français : ses vieilles armes, en me touchant, m'avaient communiqué un nouvel amour pour la gloire et l'honneur de ma patrie. Je n'étais pas sans doute sans reproche; mais tout Français peut se dire sans peur.

On me délivra mon brevet, revêtu de la signature du gardien et du sceau du couvent. Avec ce brillant diplôme de chevalier, on me donna mon humble patente de pèlerin. Je les conserve comme un monument de mon passage dans la terre du vieux voyageur Jacob.

Maintenant que je vais quitter la Palestine, il faut que le lecteur se transporte avec moi hors des murailles de Jérusalem, pour jeter un dernier regard sur cette ville extraordinaire.

Arrêtons-nous d'abord à la grotte de Jérémie, près des sépulcres des rois. Cette grotte est assez vaste, et la voûte en est soutenue par un pilier de pierre. C'est là, dit-on, que le prophète fit entendre ses Lamentations ; elles ont l'air d'avoir été composées à la vue de la moderne Jérusalem, tant elles peignent naturellement l'état de cette ville désolée.

« Comment cette ville, si pleine de peuple, est-elle maintenant si solitaire et si désolée? La maîtresse des nations est devenue comme veuve : la reine des provinces a été assujettie au tribut.

« Les rues de Sion pleurent, parce qu'il n'y a plus personne qui vienne à ses solennités : toutes ses portes sont détruites ; ses prêtres ne font que gémir ; ses vierges sont toutes défigurées de douleur, et elle est plongée dans l'amertume.

(( 0 vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il y a une douleur comme la mienne !

(( Le Seigneur a résolu d'abattre la muraille de la fille de Sion : il a tendu son cordeau, et il n'a point retiré sa main que tout ne fût renversé : le boulevard est tombé d'une manière déplorable, et le mur a été détruit de même.

« Ses portes sont enfoncées dans la terre ; il en a rompu et brisé les barres ; il a banni son roi et ses princes parmi les nations : il n'y a plus de loi; et ses prophètes n'ont point reçu de visions prophétiques du Seigneur.

« Mes yeux se sont affaiblis à force de verser des larmes, le trouble a saisi mes entrailles : mon cœur s'est répandu en terre en voyant la ruine de la fille de mon peuple, en voyant les petits enfants et ceux qui étaient encore à la mamelle tomber morts dans la place de la ville.

« À qui vous comparerai -je, ô fille de Jérusalem? A qui dirai-je que vous ressemblez ?

« Tous ceux qui passaient par le chemin ont frappé des mains en vous voyant : ils ont sifflé la fille de Jérusalem en branlant la tête et en disant: Est-ce là cette ville d'une beauté si parfaite, qui était la joie de toute la terre ? »

Vue de la montagne des Oliviers, de l'autre côté de la vallée de Josaphat, Jérusalem présente un plan incliné, sur un sol qui descend du couchant au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu'elle embrassait autrefois.

Dans la région du couchant et au centre de la ville, vers le Calvaire, les maisons se serrent d'assez près ; mais au levant, le long de la vallée de Gédron, on aperçoit des espaces vides, entre autres l'enceinte qui règne autour de la mosquée bâtie sur les débris du temple, et le terrain presque abandonné où s'élevaient le château Antonia et le second palais d'Hérode.

Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres : elles se terminent enterrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Tout serait à l'œil d'un niveau égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons de nopals, ne rompaient l'uniformité du plan. A la vue de ces maisons de pierre renfermées dans un paysage de pierre, on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu d'un désert.

Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure: vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un sol inégal,, et vous marchez dans des flots de poussière, ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d'une maison à l'autre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe ; des bazars voûtés et infects achèvent d'ôler la lumière à la ville désolée ; quelques chétives boutiques n'étalent aux yeux que la misère ; et souvent ces boutiques mêmes sont fermées, dans la crainte du passage d'un eadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville : quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits les fruits de son labeur, dans la crainte d'être dépouillé parle soldat : dans un coin à l'écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds cà un mur en ruine: à l'air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable que d'immoler un agneau. Pour tout bruit, daoc la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c'est Le janissaire qui apporte la tète du Bédouin, ou qui va piller le Fellah.

Au milieu de cette désolation extraordinaire, il faut s'arrêter un moment pour contempler des choses plus extraordinaires encore. Parmi les ruines de Jérusalem, deux espèces de peuples indépendants trouvent dans leur foi de quoi

surmonter tant d'horreurs et de misères. Là vivent des religieux chrétiens que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations, ni mauvais traitements, ni menaces de la mort. Leurs cantiques retentissent nuit et jour autour du Saint-Sépulcre. Dépouillés le matin par un gouverneur turc, le soir les retrouve au pied du Calvaire, priant au lieu où Jésus-Christ souffrit pour le salut des hommes. Leur front est serein, leur bouche est riante. Ils reçoivent l'étranger avec joie. Sans forces et sans soldats, ils protègent des villages entiers contre l'iniquité. Pressés par le bâton et par le sabre, les femmes, les enfants, les troupeaux, se réfugient dans les cloîtres de ces solitaires. Qui empêche le méchant armé de poursuivre sa proie et de renverser d'aussi faibles remparts? la charité des moines ; ils se privent des dernières ressources de la vie pour racheter leur suppliants. Turcs, Arabes, Chrétiens, schismatiques, tous se jettent sous la protection de quelques pauvres religieux, qui ne peuvent se défendre euxmêmes. C'est ici qu'il faut reconnaître, avecBossuet, « que des mains levées vers le ciel enfoncent plus de bataillons que des mains armées de javelots, »

Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi dit désert, brillante de clarté, jetez les yeux entre la montagne deSion et le temple ; voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre ; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer : on lui demande sa tête, il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira, pendant la nuit, l'enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l'ombre du temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu'il faisait il y a cinq mille ans, ce

peuple le fait encore. 11 a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut l'empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris, sans doute ; mais, pour être frappé d'un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem, il faut voir ces légimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Écrasés par la croix qui les condamne et qui est plantée sur leurs tètes ; cachés près du temple, dont il ne reste pas pierre sur pierre, ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre; et un petit peuple dont l'origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. Et qu'y a-t-il de plus merveilleux, même aux yeux du philosophe, que cette rencontre de l'antique et de la nouvelle Jérusalem au pied du Calvaire : la première s'affligeanl à l'aspect du sépulcre de Jésus- Christ ressuscité ; la seconde se consolant auprès du seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles!

Je remerciai les Pères de leur hospitalité; je leur souhaitai bien sincèrement un bonheur qu'ils n'attendent guère ici-bas : prêt à les quitter, j'éprouvais une véritable tristesse. Je ne connais point de martyre comparable à celui de ces infortunés religieux; l'état où ils vivent ressemble à celui où l'on était, en France, sous le règne de la Terreur. J'allais rentrer dans ma patrie, embrasser mes parents, revoir nies amis, retrouver les douceurs de la vie; et ces Pères, qui avaient aussi des parents, des amis, une patrie, demeuraient exilés dans cette terre d'esclavage.

Le 12 octobre, je montai à cheval avec Ali-Aga, Jean, Julien et le drogrnan Michel, Nous sortîmes de la ville au coucher du soleil, par la porte des Pèlerins. Nous traver-

sâmes le camp du pacha. Je m'arrêtai avant de descendre dans la vallée de Térébinthe, pour regarder encore Jérusalem. Je distinguai par-dessus les murs le dôme de l'église du Saint-Sépulcre. Après avoir contemplé pendant quelque temps Jérusalem, je m'enfonçai dans les montagnes. Il était six heures vingt-neuf minutes lorsque je perdis de vue la cité sainte : le navigateur marque ainsi le moment où disparaît à ses yeux une lerre lointaine qu'il ne reverra jamais.

Nous trouvâmes au fond de la vallée de Térébinthe les chefs des Arabes de Jérémie, Abou-Gosh et Giaber : ils nous attendaient. Nous arrivâmes à Jérémie vers minuit : il fallut manger un agneau qu' Abou-Gosh nous avait fait préparer.

J'arrivai à Jaffa le 15, à midi.

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