‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · JOSABETH · texte numérisé non relu

JOSABETH

0 David !

LE CHŒUR

Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.

La plume tombe des mains : on est honteux débarbouiller encore du papier, après qu'un homme a écrit de pareils vers.

Je passai une partie de la journée du 9 au couvent, pour m' occuper des détails de la vie privée à Jérusalem ; je n'a-

vais plus rien d'essentiel à voir, soit au dedans, soit au dehors de la ville, si ce n'est le puits de Néhémie, où l'on cacha le feu sacré au temps de la captivité, les sépulcres des juges et quelques autres lieux ; je les visitai le soir du 9. Comme ils n'ont rien de remarquable, excepté les noms qu'ils portent, ce n'est pas la peine d'en entretenir le lecteur.

Je viens donc à ces petits détails qui piquent la curiosité, en raison de la grandeur des lieux dont on parle. On ne se peut figurer qu'on vive à Athènes et à Sparte comme chez soi. Jérusalem surtout, dont le nom réveille le souvenir de tant "de mystères, effraye l'imagination ; il semble que tout doive être extraordinaire dans cette ville extraordinaire. Voyons ce qu'il en est, et commençons par la description du couvent des Pères latins.

On y pénètre par une rue voûtée qui se lie à une autre voûte assez longue et très-obscure. Au bout de cette voûte on rencontre une cour formée par le bûcher, le sellier et le pressoir du couvent. On aperçoit à droite, dans cette cour, un escalier de douze à quinze marches ; cet escalier monte à un cloître qui règne au-dessus du cellier, du bûcher et du pressoir, et qui, par conséquent, a vue sur la cour d'entrée. A l'orient de ce cloître s'ouvre un vestibule qui communique à l'Église : elle est assez jolie : elle a un chœur garni de stalles, une nef éclairée par un dôme, un autel à la romaine et un petit jeu d'orgues : tout cela est renfermé dans un espace de vingt pieds de longueur sur douze de largeur.

Une autre porte, placée à l'occident du cloître dont j'ai parlé, conduit dans l'intérieur du couvent. « Ce couvent, dit un pèlerin dans sa description aussi exacte que naïve, ce couvent est fort irrégulier, bâti à l'antique et de plusieurs pièces rapportées hautes et basses ; les officines petites et dérobées, les chambres pauvres et obscures, plusieurs petites courcelles, deux petits jardins, dont le plus grand peut avoir quinze ou seize perches, et tenant aux remparts

de la ville. Vers la partie occidentale est une autre cour et quelques petits logements pour les pèlerins. Toute la récréation qu'on peut avoir dans ce lieu, c'est que, montant sur la terrasse de F église, on découvre toute la ville, qui va toujours en descendant jusqu'à la vallée de Josaphat : on voit l'église du Saint-Sépulcre, le parvis du temple de Salomon, et plus loin, du même côté d'orient, la montagne des Olives : au midi le château de la ville et le chemin de Bethléem, et au nord la grotte de Jérémie. Voilà en peu de paroles le plan et le tableau de ce couvent, qui ressent extrêmement la simplicité et la pauvreté de celui qui, en ce même lieu, propter nos égenus factus est, cum esset clives. (11 Cor., vin.) »

La chambre que j'occupais s'appelle la Grande chambre des Pèlerins. Elle donnait sur une cour solitaire, environnée de murs de toutes parts. Les meubles consistaient en un lit d'hôpital avec des rideaux de serge verte, une table et un coffre ; mes domestiques occupaient deux cellules assez loin de moi. Une cruche pleine d'eau et une lampe à l'italienne complétaient mon ménage. La chambre, assez grande, était obscure et ne tirait de jour que par une fenêtre qui s'ouvrait sur la cour dont j'ai parlé. Treize pèlerins avaient écrit leurs noms sur la porte, en dedans de la chambre: le premier s'appelait Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669; le dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804. Je n'ait reconnu que trois noms français parmi ces treize voyageurs.

Les pèlerins ne mangent point avec les Pères comme à Jaffa. Unies sert à part, et ils font la dépense qu'ils veulent. S'ils sont pauvres, on les nourrit ; s'il sont riches, ils payent ce qu'on achète pour eux : le couvent n'en retire pas une obole. Le logement, le lit, le linge, la lumière, le feu, sont toujours pour rien et à titre d'hospitalité.

On avait mis un cuisinier à mes ordres. Je ne dînais presque jamais qu'à la nuit, au retour de mes courses. On

me servait d'abord un potage à l'huile et aux lentilles, ensuite du veau aux concombres ou aux oignons, du chevreau grillé ou du mouton au riz. On ne mange point de bœuf, et la viande de buffle a un goût sauvage. Pour rôti, j'avais des pigeons et quelquefois des perdrix de l'espèce blanche, appelées perdrix du désert. Le gibier est fort commun dans la plaine de Rama et dans les montagnes de Judée: il consiste en perdrix, bécasses, lièvres, sangliers et gazelles. La caille d'Arabie qui nourrit les Israélites est presque inconnue à Jérusalem ; cependant on en trouve quelques-unes dans la vallée du Jourdain. Pour légumes on m'a continuellement fourni des lentilles, des fèves, des concombres et des oignons.

Le vin de Jérusalem est excellent : il a la couleur et le goût de nos vins de Roussillon. Les coteaux qui le fournissent sont encore ceux d'Engaddi, près Bethléem. Quant aux fruits, je mangeai, comme à Jaffa, de gros raisins, des dattes, des grenades, des pastèques, des pommes et des figues de la seconde saison : celles du sycomore ou figuier de Pharaon étaient passées. Le pain, fait au couvent, était bon et savoureux.

Un mulet coûte cent ou deux cents piastres, selon sa beauté : un âne vaut depuis quinze jusqu'à cinquante piastres. On donne quatre-vingts ou cent piastres pour un cheval commun, moins estimé en général que l'âne ou le m»* let ; mais un cheval d'une race arabe bien connue est sans prix. Le pacha de Damas, Abdallah-Pacha, venait d'en acheter un trois. mille piastres. L'histoire d une jument fait souvent l'entretien du pays. On racontait, lorsque j'étais à Jérusalem, les prouesses d'une de ces cavales merveilleuses. Le Bédouin qui la montait, poursuivi parles sbires du gouverneur, s'était précipité avec elle du sommet des montagnes qui dominent Jéricho. La jument était descendue au grand galop, presque perpendiculairement, sans broncher, laissant les soldats dans l'admiration et l'épouvante de cette fuite.

Mais la pauvre gazelle creva en entrant à Jéricho, et le Bédouin, qui ne voulut point l'abandonner, fut pris pleurant sur le corps de sa compagne. Cette jument a un frère dans le désert; il est si fameux, que les Arabes savent toujours où il a passé, où il est, ce qu'il fait, comment il se porte. Ali-Aga m'a religieusement montré dans les montagnes, près de Jéricho, la marque des pas de la jument morte en voulant sauver son maître : un Macédonien n'aurait pas regardé avec plus de respect la trace des pas de Bucéphale.

Parlons à présent des pèlerins. Les relations modernes ont un peu exagéré les richesses que les pèlerins doivent répandre à leur passage dans la terre sainte. Et d'abord, de quels pèlerins s'agit-il ? Ce n'est pas des pèlerins latins, car il n'y en a plus, et l'on en convient généralement. Dans l'espace du dernier siècle, les Pères de Saint-Sauveur n'ont peut-être pas vu deux cents voyageurs catholiques, y compris les religieux de leurs ordres et les missionnaires au Levant. Que les pèlerins latins n'ont jamais été nombreux, on le peut prouver par mille exemples. Thévenot raconte qu'en 1656 il se trouva, lui vingt-deuxième, au Saint-Sépulcre.

Les richesses dont le Saint-Sépulcre doit regorger, n'étant point apportées à Jérusalem par les pèlerins catholiques, le sont donc par des pèlerins juifs, grecs et arméniens? Dans ce cas-là même je crois les calculs trèsenflés.

La plus grande dépense des pèlerins consiste dans les droits qu'ils sont obligés de payer aux Turcs et aux Arabes, soit pour l'entrée des saints lieux, soit pour les caffari ou permissions de passage. Or, tous ces objets réunis ne mon tent qu'à soixante-cinq piastres vingt-neuf paras. Si vous portez la piastre à son maximum, à cinquante sous de France, et le para à cinq liards ou quinze deniers, cela vous donnera cent soixante-quatre livres six sous trois* deniers ;

si vous calculez la piastre à son minimum, c'est-à-dire à trenle-Irois sous de France et quatre deniers, et le para à trois liards et un denier, vous aurez cent huit livres neuf sous six deniers.

Il faut donc d'abord réduire ce grand nombre de pèlerins, du moins quant aux catholiques, à très-peu de chose, ou à rien du tout : car sept, douze, vingt, trente, même cent pèlerins, ne valent pas la peine d'être comptés.

Mais si cette douzaine de pèlerins qui paraissaient chaque année au Saint-Sépulcre, il y a un ou deux siècles, étaient de pauvres Voyageurs, les Pères de terre sainte ne pouvaient guère s'enrichir de leur dépouille. Écoutons le sincère Doubdan :

« Les religieux qui y demeurent (au couvent de Saint- Sauveur), militants sous la règle de Saint-François, y gardent une pauvreté très-étroite, et ne vivent que des aumônes et charités qu'on leur envoie de la chrétienté, et que les pèlerins leur donnent, chacun selon ses facultés : mais comme ils sont éloignés de leur pays et savent les grandes dépenses qui leur restent à faire pour le retour, aussi n'y laissent-ils pas de grandes aumônes, ce qui n'empêche pas qu'ils n'y soient reçus et traités avec grande charité. »

Ainsi, les pèlerins de terre sainte qui doivent laisser des trésors à Jérusalem ne sont point des pèlerins catholiques ; ainsi, la partie de ces trésors qui devient l'héritage des couvents, ne tombe point entre les mains des religieux latins. Si ces religieux reçoivent des aumônes de l'Europe, ces aumônes, loin de les enrichir, ne suffisent pas à la conservalion des lieux saints, qui croulent de toutes parts et qui seront bientôt abandonnés, faute de secours. La pauvreté de ces religieux est donc prouvée par le témoignage unanime des voyageurs. J'ai déjà parlé de leurs souffrances; s'il en faut d'autres preuves, les voici :

a Tout ainsi, dit le père Roger, que ce fut un religieux français qui eut possession des saints lieux de Jérusalem,

aussi le premier religieux qui a souffert le martyre fut un Français nommé frère Limin, de la province de Touraine, lequel fut décapité au grand Caire. Peu de temps après, frère Jacques et frère Jérémie furent mis à mort hors des portes de Jérusalem. Frère Conrad d'Alis Barthélémy, du mont Politian, de la province de Toscane, fut fendu en deux, depuis la tête jusqu'en bas, dans le grand Caire. Frère Jean dTËter, Espagnol de la province de Castille, fut taillé en pièces par le bâcha de Casa. Sept religieux furent décapités par le sultan d'Egypte. Deux religieux furent écorchés tout vife en Syrie.

« L'an 1637, les Arabes martyrisèrent toute la communauté des frères qui étaient au sacré mont de Siou, au nombre de douze. Quelque temps après, seize religieux, tant clercs que laïques, furent menés de Jérusalem en prison à Damas (ce fut lorsque Chypre fut prise par le roi d'Alexandrie), et y demeurèrent cinq ans, tant que l'un après l'autre y moururent de nécessité. Frère Cosme de Saint-François fut tué par les Turcs à la porte du Saint-Sépulcre, où il prêchait la foi chrétienne. Deux autres frères, à Damas, reçurent tant de coups de bâton, qu'ils moururent sur la place. Six religieux furent mis à mort par les Arabes, une nuit qu'ils étaient à matines, au couvent bâti à Analhot, en la maison du prophète Jérémie, qu'ils brûlèrent ensuite. Ce serait abuser de la patience du lecteur de déduire en particulier les souffrances et les persécutions que nos pauvres religieux ont souffertes depuis quils ont eu en garde les saints lieux; ce qui continue avec augmentation, depuis Tan 1627 que nos religieux y ont été établis, comme on pourra connaître par les choses qui suivent, » etc.

L'ambassadeur Deshayes tient le même langage sur les persécutions que les Turcs font éprouver aux Pères de terre sainte :

K Les pauvres religieux qui les servent sont aussi réduits aucunes fois à de si grandes extrémités, faute d'être assis-

lés de la chrétienté, que leur condition est déplorable. Ils n'ont pour tout revenu que les aumônes qu'on leur envoie, qui ne suffisent pas pour faire la moitié de la dépense à laquelle ils sont obligés; car, outre leur nourriture et le grand nombre de luminaires qu'ils entretiennent, il faut qu'ils donnent continuellement aux Turcs, s'ils veulent vivre en paix; et quand ils n'ont pas le moyen de satisfaire à leur avarice, il faut qu'ils entrenl en prison.

« Jérusalem est tellement éloignée de Constanlinople, que l'ambassadeur du roi qui y réside ne saurait avoir nouvelles des oppressions qu'on leur fait, que longtemps après. Cependant ils souffrent et endurent, s'ils n'ont des l'argent pour se rédimer; et bien souvent les Turcs ne se contentent pas de les Iravailler en leurs personnes, mais encore ils convertissent leurs églises en mosquées. »

Je pourrais composer des volumes entiers de témoignages semblables, consignés dans les Voyages en Palestine ; je n'en produirai plus qu'un, et il sera sans réplique.

Jo le trouve, ce témoignage, dans un monument d'iniquité et d'oppression peut-être unique sur la terre, monument d'une autorité d'autant plus grande, qu'il était fait pour demeurer dans un éternel oubli.

Les Pères m'avaient permis d'examiner la bibliothèque et les archives de leur couvent. Malheureusement, ces archives et celte bibliothèque furent dispersées il y a près d'un siècle : un pacha fit mettre aux fers les religieux, et les amena captifs à Damas. Quelques papiers échappèrent à la dévastation, eu particulier les firmans que les Pères ont obtenus, soit de la Porte, soit des souverains de l'Egypte, pour se défendre contre l'oppression des peuples et des gouverneurs. Ce carton curieux est intitulé :

Uegistro deïliCapitolazioni, Cattiscerifi, Baratti, Comandamenti, Oggetti, Altestazioni) Sentenze, Ordini dei Bascia, Giudici e Polizze, c/ie si trovano nelV Archivio di questa Procura générale dl Terra santa.

Sous la lettre 11, n° I, pag. 569, on lit :

Instrumento del re saraceno Muzafar contiene : che non sia dimandato del vino dai religiosi franchi. Daio alli lô délia luna di Regeb del anno 414.

Sous le n° 2 :

Instrumento del re saraceno Matamnd contiene : che li religiosi franchi non siano molestati. Dato alli 2 di Scia val del anno 501.

Sous le n° 5, pag. 570 :

Instrumento con la sua copia del re saraceno Amed Giakmak contiene : che li religiosi franchi non paghino a quei ministri, che non vengono per gli affari dei frati... possino seppelire i loro morti, possino fare vino, provizione... non siano obbligati a montare cavalli per forza in Rama; non diano visitare loro possessioni : che nessuno pretenda d' esser drogloromanno, se non alcuno appoggio. Dato alli 10 di Sefer 609.

Plusieurs firmans commencent ainsi :

Copia autenticata d'un commendamento ottenuto ad instanza dell' anibasciadore di Francia, etc.

On voit donc les malheureux Pères, gardiens du tombeau de Jésus-Christ, uniquement occupés, pendant plusieurs siècles, à se défendre, jour par jour, de tous les genres d'insultes et de tyrannie. Il faut qu'ils obtiennent la permission de se nourrir, d'ensevelir leurs morts, etc.; tantôt on les force de monter à cheval, sans nécessité, afin de leur faire payer des droits ; tantôt un Turc se déclare leur drogman malgré eux, et exige un salaire de la communauté. On épuise contre ces infortunés moines les inventions les plus bizarres du despotisme oriental. En vain ils obtiennent, à prix d'argent, des ordres qui semblent les mettre à couvert de tant d'avanies; ces ordres ne sont point exécutés: chaque année voit une oppression nouvelle et exige un nouveau firman. Le commandant prévaricateur, le prince, protecteur en apparence, sont deux tyrans qui s'entendent, l'un pour commettre une injustice avant que la loi soit faite, l'autre pour vendre à prix d'or une loi qui n'est donnée que quand le crime est commis. Le registre des fir-

mans des Pères est un livre bien précieux, bien digne à tous égards de la bibliothèque de ces apôtres, qui, au milieu des tribulations, gardent avec une constance invincible le tombeau de Jésus-Christ. Les Pères ne connaissaient pas la valeur de ce catalogue évangélique ; ils ne croyaient pas qu'il pût m'intéresser ; ils n'y voyaient rien de curieux : souffrir leur est si naturel, qu'ils s'étonnaient de mon étonnement. J'avoue que mon admiration pour tant de malheurs si courageusement supportés était grande et sincère ; mais combien aussi j'étais touché en retrouvant sans cesse cette formule : Copie d'un firman obtenu à la sollicitation de M. V ambassadeur de France, etc. Honneur à un pays qui, du sein de l'Europe, veille jusqu'au fond de l'Asie à la défense du misérable, et protège le faible contre le fort! Jamais ma patrie ne m'a semblé plus belle et plus glorieuse que lorsque j'ai retrouvé les actes de sa bienfaisance cachés à Jérusalem, dans le registre où sont inscrites les souffrances ignorées et les iniquités inconnues de l'opprimé et de l'oppresseur.

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