ITIN
T. II
i ITINÉRAIRE
(‘lioscs aussi honorables pour la France cpie pour M. le [général Sébastiani. Mais je ne pourrois publier cette lettre sans la permission de celui à qui elle est écrite, et malheureusement Fabsence du général m’ôte tout moyen d’obtenir cette permission.
11 falloit tout le désir que j’avois d’étre utile aux [)ères de Terre-Sainte pour m’occuper d’autre chose que de visiter le Saint-Sépulere. Je sortis du couvent le meme jour, à neuf heures du matin, accompagné de deux religieux, d’un drogman, de mon domestique et d’un janissaire. Je me rendis à pied à l’église qui renferme le tombeau de Jésus-Christ. Tous les voyageurs ont décrit cette église, la plus vénérable de la terre , soit que l’on pense en philosophe ou en chrétien. Ici j’éprouve un véritable embarras. Dois-je offrir la peinture exacte des lieux saints ? Mais alors je ne puis que répéter ce que l’on a dit avant mol : jamais sujet ne fut peut-être moins connu des lecteurs modernes , et toutefois jamais sujet ne fut plus complètement épuisé. Dois -je omettre le tableau de ces lieux sacrés ? Mais ne sera-ce pas enlever la partie la plus essentielle de mon voyage, et en faire disparoître ce qui en est et la fin et le but? Après avoir balancé long-temps, je me suis déterminé à décrire les principales stations de Jérusalem, par les considérations suivantes :
Personne ne lit aujourd’hui les anciens pèlerinages à Jérusalem ; et ce qui est très usé paroîtra vraisemblablement tout neuf à la plupart des lecteurs ;
2® L’église du Saint-Sépulcre n’existe plus ; elle a
été incendiée de fond en comble depuis mon retour de Judée ; je suis, pour ainsi dire, le dernier voyageur qui Tait vue ; et j’en serai par eette raison meme le dernier historien.
Mais comme je n’ai point la prétention de refaire un tableau déjà très bien fait, je profiterai des travaux de mes devanciers , prenant soin seulement de les éclaircir par des observations.
Parmi ces travaux , j’aurois choisi de préférence ceux des voyageurs protestants , à cause de l’esprit du siècle : nous sommes toujours prêts à rejeter aujourd’hui ce que nous croyons sortir d’une source trop religieuse. Malheureusement je n’ai rien trouvé de satifaisant sur le Saint-Sépulcre dans Pococke , Shaw, Maundrell, Hasselquist et quelques autres. Les savants et les voyageurs qui ont écrit en latin touchant les antiquités de Jérusalem, tels que Adamannus, Bède, Brocard, Willibaldus,Breydenbach, Sanut, Ludolphe, Beland% Adrichomius, Quaresmius , Baumgarten , Fureri, Bochart, Arias-Montanus, Reuwich, Hese, Cotovic^, m’obligeroient à des traductions qui, en dernier résultat, n’apprendroient rien de nouveau au lecteur^. Je m’en suis donc tenu
*Son ouvrage, Palœstma ex monumentîs veieribus illustrata^ est un miracle d’érudition.
^ Sa description du Saint-Sépulcre va jusqu’à donner en entier les hymnes que les pèlerins chantent à chaque station.
3 II y a aussi une description de Jérusalem en arménien, et une autre en grec moderne : j’ai vu la dernière. Les descriptions très anciennes, comme celles de Sanut, de Ludolphe, de Brocard, de Beydenbach , de WilHhaldus ou Guillebaud, d’Aclamannus, ou plutôt
aux voyageurs frauoois ^ ; eL parmi ces derniers, j’ai préféré la descripliou du SaiuL-Sépulcre par Des- (layes ; voici pourquoi :
Relou (1550), assez célèbre d’ailleurs comme na- (uraliste, dit à peine un mot du Saint-Sépulcre: son style en outre a trop vieilli. D’autres auteurs plus anciens encore que lui , ou ses contemporains , tels que Cacliernois (1490), Régnault (1522), Salignae (1 522),leHuen (1525), Gassot (1536), Renaud (1548). Postel (1553), Giraudet (1575), se servent également d’une langue trop éloignée de celle que nous parlons
Villamont (1588) se noie dans les détails, et il n’a ni méthode ni critique. Repère Roucher (1610) est si pieusement exagéré, qu’il est impossible de le citer. Renard (1616) écrit avec assez de sagesse, quoiqu’il n’eût que vingt ans à l’époque de son voyage; mais il est diffus, plat et obscur. Le père Pacifique (1622) est vulgaire, et sa narration est trop abrégée. Monconys (1647) ne s’occupe que de recettes de médecine. Doubdan (1651) est clair, savant, très digne d’étre consulté, mais long et sujet à s’appesantir sur les petites choses. Le frère Roger (1653),
cl’Arculfe, et du vénérable Bède, sont curieuses, parce qu’en les lisant on peut juger des changements survenus depuis à l’église du Saint-Sépulcre; mais elles seroient inutiles quant au monument moderne.
^ De Vera, en espagnol, est très concis, et pourtant très clair. Zuallardo, en italien, est confus et vague. Pierre de la Vallée est charmant, à cause de la grâce particulière de son style et de ses singulières aventures; mais il ne fait point autorité.
2 Quelques uns de ces auteurs ont écrit en latin; mais on a d’anciennes versions françoises de leurs ouvrages.
atlaclié pendant cinq années au service des lieux saints, a de la science, de la critique, un style vd' et animé ; sa description du Saint-Sépulcre est trop longue ; c’est ce qui me l’a fait exclure. Tliévenot (1656) , un de nos voyageurs les plus connus, a parfaitement parlé de l’église de Saint-Sauveur; et j’engage les lecteurs à consulter son ouvrage [Vojage au Levauiy chapitre xxxix) ; mais il ne s’éloigne guère de Deshayes. Le père Nau, jésuite (1674), joignit à la connoissance des langues de l’Orient l’avantage d’accomplir le voyage de Jérusalem avec le marquis de Nointel, notre ambassadeur à Constantinople, et le même à qui nous devons les premiers dessins d’Athènes : c’est bien dommage que le savant jésuite soit d’une intolérable prolixité. La lettre du père Neret, dans les Lettres Edifiantes ^ est excellente de tout point ; mais elle omet trop de choses. J’en dis autant de du Loiret de la Roque (1688). Quant aux voyageurs tout-à-fait modernes, Muller, Vanzow, Korte Bscheider, Mariti, Volney , Niebuhr, Rrown, ils se taisent presque entièrement sur les saints lieux.
Deshayes (1621), envoyé par Louis XI II en Palestine, m’a donc paru mériter qu’on s’attachât à son récit :
Parce que les Turcs s’empressèrent de montrer eux-mêmes Jérusalem à cet ambassadeur, et qu’il seroit entré jusc[ue dans la mosquée du Temple, s’il l’avoit voulu ;
2® Parce qu’il est si clair et si précis dans le style un peu vieilli de son secrétaire , que Paul Lucas l’a
copié mot à mot, sans avertir du plagiat, selon sa
coutume ;
3® Parce que d’Anville , et c’est la raison péremptoire, a pris la carte de Deshayes pour l’objet d’une dissertation qui estpeut-être le chef-d’œuvre de notre célèbre géographe ^ Deshayes va nous donner ainsi le matériel de l’église du Saint-Sépulcre: j’y joindrai ensuite mes observations^.
« Le Saint-Sépulcre et la plupart des saints lieux « sont servis par des religieux Cordeliers qui y sont « envoyés de trois ans en trois ans; et, encore qu’il «y en ait de toutes nations, ils passent néanmoins «tous pour François, ou pour Vénitiens, et nesub- « sistent que parce qu’ils sont sous la protection du «roi. Il y a près de soixante ans qu’ils demeurent «hors de la ville, sur le mont de Sion, au même « lieu où Notre-Seigneur fit la cène avec ses apôtres ; «mais leur église ayant été convertie en mosquée, « ils ont toujours depuis demeuré dans la ville sur « le mont Gion, où est leur couvent que l’on appelle « Saint- Saiweur. C’est où leur gardien demeure avec « le corps de la famille , qui pourvoit de religieux «en tous les lieux de la Terre- Sainte , où il est « besoin qu’il y en ait.
«L’église du Saint -Sépulcre n’est éloignée de ce
’^Cétoit l’opinion du savant M. de Sainte-Croix. La dissertation de d’Anville porte le titre de Dissertation sur V étendue de F ancienne Jérusalem, Elle est fort rare, mais je la donne à la fin de cet Itinéraire.
* Je n’ai point rejeté dans les notes à la fin du volume cette longue citation de Deshayes, parce qu’elle est trop importante, et que son déplacement rendroit ensuite inintelligible ce que je dis moi-méme de l’église du Saint-Sépulcre.
couvent que de deux cents pas. E]lle comprend le Saint-Sépulcre, le mont Calvaire, et plusieurs autres lieux saints. Ce fut sainte Hélène qui en fit bâtir une partie pour couvrir le Saint-Sépulcre; mais les princes chrétiens qui vinrent après la firent augmenter pour y comprendre le mont Calvaire, qui n’est qu’à cinquante pas du Saint- Sépulcre.
« Anciennement le mont Calvaire étoit hors de la ville, ainsi que je l’ai déjà dit : c’étoit le heu où l’on exécutoit les criminels condamnés à mort; et, afin que tout le peuple y pût assister, il y avoit une grande place entre le mont et la muraille de la ville. Le reste du mont étoit environné de jardins, dont l’un appartenoit à Joseph d’Arimathie, disciple secret de Jésus-Christ , où il avoit fait faire un sépulcre pour lui , dans lequel fut mis le corps de Notre- Seigneur. La coutume parmi les Juifs n’ étoit pas d’enterrer les corps comme nous faisons en chrétienté. Chacun, selon ses moyens, faisoit pratiquer dans quelque roche une forme de petit cabinet où l’on mettoit le corps que l’on étendoit sur une table du rocher même ; et puis on refermoit ce lieu avec une pierre que l’on mettoit devant la porte, qui n’avoit d’ordinaire que quatre pieds de haut.
«L’église du Saint -Sépulcre est fort irrégulière; car l’on s’est assujetti aux lieux que l’on vouloit enfermer dedans. Elle est à peu près faite en croix, ayant six-vingts pas de long, sans compter la descente de l’Invention de la sainte Croix, cl soixante
«et dix de large. U y a trois dômes, dont celui qui « couvre le Saint-Sépulcre sert de nef à l’église. Il a «trente pas de diamètre, et est ouvert par haut « comme la rotonde de Rome. Il est vrai qu’il n’y a « point de voûte : la couverture en est soutenue «seulement par de grands chevrons de cèdre, qui « ont été apportés du mont Liban. L’on entroit au- « trefois en cette église par trois portes; mais aujour- « d’hui il n’y en a plus qu’une, dont les Turcs gar- « dent soigneusement les clefs , de crainte que les « pèlerins n’y entrent sans payer les neuf sequins , « ou trente-six livres, à quoi ils sont taxés; j’entends « ceux qui viennent de chrétienté : car pour les chré- « tiens sujets du grand-seigneur, ils n’en paient pas «la moitié. Cette porte est toujours fermée, et il « n’y a qu’une petite fenêtre traversée d’un barreau « de fer , par où ceux de dehors donnent des vivres « à ceux qui sont dedans , lesquels sont de huit na- «tions différentes.
« La première est celle des Latins ou Romains , « que représentent les religieux Cordeliers. Ils gar- « dent le Saint-Sépulcre ; le lieu du mont Calvaire « où Notre-Seigneur fut attaché à la croix; l’endroit « où la sainte Croix fut trouvée ; la pierre de \onciktion, et la chapelle où Notre-Seigneur apparut à « la Vierge après sa résurrection.
« La seconde nation est celle des Grecs , qui ont «le chœur de l’église où ils officient, au milieu du- « quel il y a un petit cercle de marbre, dont ils « estiment que le centre soit le milieu de la terre.
«La troisième nation est celle des Abyssins; ils
« tiennent la chapelle où est la colonne di Impj'opere.
«La quatrième nation est celle des Cophtes, qui « sont les chrétiens d’Egypte ; ils ont un petit ora- « toire proche du Saint-Sépulcre.
«La cinquième est celle des Arméniens; ils ont « la chapelle de Sainte-Hélène, et celle où les habits «de Notre-Seigneur furent partagés et joués.
«La sixième nation est celle des Nestoriens ou « Jacobites, qui sont venus de Chaldée et de Syrie; « ils ont une petite chapelle proche du lieu où Notre- « Seigneur apparut à la Madeleine , en forme de «jardinier, qui pour cela est appelée la Chapelle de « la Madeleine,
« La septième nation est celle des Géorgiens , qui « habitent entre la mer Majeure et la mer Caspienne ; « ils tiennent le lieu du mont Calvaire où fut dressée «la Croix, et la prison où demeura Notre-Seigneur «en attendant que l’on eût fait le trou pour la « placer.
«La huitième nation est celle des Maronites, qui « habitent le mont Liban ; ils reconnoissent le pape « comme nous faisons.
«Chaque nation, outre ces lieux que tous ceux «qui sont dedans peuvent visiter, a encore quel- « que endroit particulier dans les voûtes et dans les « coins de cette église qui lui sert de retraite , et où « elle fait l’office selon son usage : car les prêtres et « religieux qui y entrent demeurent d’ordinaire deux « mois sans en sortir jusqu’à ce que du couvent qu’ils « ont dans la ville Ton y en envoie d’autres pour « servir en leur place. Il seroit malaisé d’y demeurer
1 TINKRAIHE
« longuement sans être malade, parce qu’il y a Fort « peu d’air, et que les voûtes et les murailles renc( dent une fraîcheur assez malsaine ; néanmoins « nous y trouvâmes un bon ermite, qui a pris l’ha- (( bit de saint François, qui y a demeuré vingt ans <( sans en sortir : encore qu’il y ait tellement à tra- <( vailler, pour entretenir deux cents lampes, et pour « nettoyer et parer tous les lieux saints , qu’il ne «sauroit reposer plus de quatre heures par jour.
«Fai entrant dans l’église on rencontre la pierre « de V onction, sur laquelle le corps de Notre-Seigneur « fut oint de myrrhe et d’aloès avant que d’être mis « dans le sépulcre. Quelques uns disent qu’elle est « du même rocher du mont Calvaire , et les autres «tiennent qu’elle fut apportée dans ce lieu par Jo- « seph et Nicodème, disciples secrets de Jésus-Christ, « qui lui rendirent ce pieux office , et qu’elle tire « sur le vert. Quoi qu’il en soit, à cause de l’indis- « crétion de quelques pèlerins qui la rompoient, l’on « a été contraint de la couvrir de marbre blanc et de «l’entourer d’un petit balustre de fer, de peur que « l’on ne marche dessus. Elle a huit pieds moins « trois pouces de long, et deux pieds moins un pouce « de large, et au dessus il y a huit lampes qui brû- « lent continuellement.
« Le Saint-Sépulcre est à trente pas de cette pierre, « justement au milieu du grand dôme dont j’ai parlé : « c’est comme un petit cabinet qui a été creusé et «pratiqué dans une roche vive, à la pointe du ci- « seau. La porte qui regarde l’orient n’a que quatre « pieds de haut et deux et un quart de large ; de
« sorte qu’il se faut grandement baisser pour y en- « trer. Le dedans du sépulcre est presque carré. 11 « a six pieds moins un pouce de long , et six pieds « moins deux pouces de large ; et depuis le bas jusqu’à « la voûte , huit pieds un pouce. Il y a une table « solide de la même pierre qui fut laissée en creu- « sant le reste. Elle a deux pieds quatre pouces et «demi de haut, et contient la moitié du sépulcre: «car elle a six pieds moins un pouce de long, et « deux pieds deux tiers et demi de large. Ce fut sur « cette table que le corps de Notre-Seigneur fut mis, « ayant la tête vers l’occident et les pieds à l’orient : «mais, à cause de la superstitieuse dévotion des « Orientaux, qui croient qu’ayant laissé leurs cheveux « sur cette pierre. Dieu ne les abandonneroit jamais, « et aussi parce que les pèlerins en rompoient des «morceaux, l’on a été contraint de la couvrir de « marbre blanc sur lequel on célèbre aujourd’hui la « messe ; il y a continuellement quarante - quatre « lampes qui brûlent dans ce saint lieu : et afin d’en « faire exhaler la fumée , l’on a fait trois trous à la «voûte. Le dehors du sépulcre est aussi revêtu de «tables de marbre et de plusieurs colonnes, avec « un dôme au dessus.
«A l’entrée de la porte du sépulcre, il y a une « pierre d’un pied et demi en carré, et relevée d’un «pied qui est du même roc, laquelle servoit pour « appuyer la grosse pierre qui bouchoit la porte du « sépulcre ; c’étoit sur cette pierre qu’étoit l’ange «lorsqu’il parla aux Maries; et, tant à cause de ce « mystère c[ue pour ne pas entrer d’abord dans le
«Saint-Sépulcre, les premiers elirétiens lirent une « petite eliapelle au devant, qui est appelée la Cha- « pelle de F Ange.
« A douze pas du Saint-Sépulcre , en tirant vers « le septentrion , Ton rencontre une grande pierre « de marbre gris , qui peut avoir quatre pieds de « diamètre, que l’on a mise là pour marquer le lieu «où Notre-Seigneur se fit voir à la Madeleine, en « forme de jardinier.
«Plus avant est la chapelle de l’Apparition, où « l’on tient par tradition que Notre-Seigneur apparut « premièrement à la Vierge , après sa résurreetion. « C’est le lieu où les religieux Cordeliers font leur «office, et où ils se retirent: ear de là ils entrent « en des eliambres qui n’ont point d’autre issue que « par cette chapelle.
« Continuant à faire le tour de l’église , l’on trouve « une petite chapelle voûtée , qui a sept pieds de long « et six de large, que l’on appelle autrement la Pn- « sort de Noti'e-Seigneur , paree qu’il fut mis dans ce « lieu en attendant que l’on eût fait le trou pour « planter la Croix. Cette chapelle est à l’opposite du « mont de Calvaire ; de sorte que ces deux lieux « sont comme la croisée de l’église ; car le mont est « au midi et la eliapelle au septentrion.
« Assez proehe de là est une autre eliapelle de «cinq pas de long et de trois de large, qui est au « même lieu où notre-Seigneur fut dépouillé par les « soldats avant que d’être attaché à la Croix, et où « ses vêtements furent joués et partagés.
«En sortant de cette chapelle, on rencontre à
« main gauche un grand escalier qui perce la mu- (( raille de l’église pour descendre dans une espèce « de cave qui est creusée dans le roc. Après avoir «descendu trente marches, il y a une chapelle, à «main gauche, que l’on appelle vulgairement la « Chapelle Sainte-Hélène , à cause qu’elle étoit là en « prière pendant qu’elle faisoit chercher la sainte « Croix. L’on descend encore onze marches jusqu’à « l’endroit où elle fut trouvée avec les clous , la cou- « ronne d’épine et le fer de la lance , qui avoient été « cachés en ce lieu plus de trois cents ans.
« Proche du haut de ce degré , en tirant vers le «mont de Calvaire, est une chapelle qui a quatre « pas de long et deux et demi de large, sous l’autel « de laquelle l’on voit une colonne de marbre gris , « marqueté de taches noires , qui a deux pieds de « haut et un de diamètre. Elle est appelée la Colonne « dè Impropere, parce que l’on y fit asseoir Notre-Sei- « gneur pour le couronner d’épines.
«L’on rencontre à dix pas de cette chapelle un «petit degré fort étroit, dont les marches sont de « bois au commencement et de pierre à la fin. Il y « en a vingt en tout , par lesquelles on va sur le mont «du Calvaire. Ce lieu, qui étoit autrefois si igno- « minieux, ayant été sanctifié par le sang de Notre- « Seigneur, les premiers chrétiens en eurent un soin «particulier; et, après avoir ôté toutes les immon- « dices et toute la terre qui étoit dessus , ils l’enfer- « mèrent de murailles : de sorte que c’est à présent « comme une chapelle haute , qui est enclose dans « cette grande église. Elle est revêtue de marbre par
(( dedans , et séparée en deux par une arcade. Ce qui « est vers le septentrion est l’endroit où Notre-Sei- <( i^neur fut attaché à la Croix. Il y a toujours trente- (( deux lampes ardentes, qui sont entretenues par les c Cordeliers, qui célèbrent aussi tous les jours la « messe en ce saint lieu.
« Em l’autre partie qui est au midi fut plantée la <( sainte Croix. On voit encore le trou qui est creusé (( dans le roc environ un pied et demi, outre la terre « qui étoit dessus. Le lieu où étoient les croix des « deux larrons est proche de là. Celle du bon larron c( étoit au septentrion et l’autre au midi; de manière « que le premier étoit à la main droite de INotre- <( Seigneur, qui a voit la face tournée vers l’occident, <( et le dos du côté de Jérusalem, qui étoit à l’orient. (( Il y a continuellement cinquante lampes ardentes « pour honorer ce saint lieu.
« Au dessous de cette chapelle sont les sépultures « de Godefroy de Bouillon, et de Baudouin son frère, c( où on lit ces inscriptions :
Hic jacet inclytus dux godefridus de
RulION , QUI TOTAM ISTAM TERRAM AC- QUISIVIT CULTUI CHRISTIANO , CUJUS ANIMA REGNET CUM ChRISTO. AmEN.
Rex Balduinus, Judas alter Machabeus,
Spes patriæ, vigor Ecclesiæ, virtus utriusque,
QuEM FORMIDABANT, GUI DONA TRIBUTA FEREBANT
Cedar et Ægyptus, Dan ac homicida Damascus.
Proh dolorî In modico clauditur hoc tumulo
I Outre ces deux tombeaux on en voit quatre autres à moitié brisés. Sur un de ces tombeaux on lit encore, mais avec beaucoup de peine, une épitapbe rapportée par Cotovic.
« Le mont de Calvaire est la dernière station de «l’église du Saint -Sépulcre; car à vingt pas de là «l’on rencontre la pierre de \ onction y qui est jus- « tenient à l’entrée de l’église. »
Deshayes ayant ainsi décrit par ordre les stations de tant de lieux vénérables, il ne me reste à présent qu’à montrer l’ensemble de ces lieux aux lecteurs.
On voit d’abord que l’église du Saint-Sépulcre se compose de trois églises : celle du Saint-Sépulcre, celle du Calvaire et celle de l’Invention de la sainte Croix.
L’église proprement dite du Saint -Sépulcre est bâtie dans la vallée du mont Calvaire, et sur le terrain où l’on sait que Jésus-Christ fut enseveli. Cette église forme une croix ; la chapelle meme du Saint- Sépulcre n’est en effet que la grande nef de l’édifice: elle est circulaire comme le Panthéon à Rome, el ne reçoit le jour que par un dôme au dessous duquel se trouve le Saint-Sépulcre. Seize colonnes de marbre ornent le pourtour de cette rotonde; elles soutiennent, en décrivant dix-sept arcades, une galerie supérieure , également composée de seize colonnes et de dix-sept arcades, plus petites que les colonnes et les arcades qui les portent. Des niches correspondantes aux arcades s’élèvent au dessus de la frise de la dernière galerie; et le dôme prend sa naissance sur l’arc de ses niches. Celles-ci étoient autrefois décorées de mosaïques représentant les douze apôtres, sainte Hélène, l’empereur Constantin , et trois autres portraits inconnus.
Le chœur de l’église du Saint-Sépulcre est à l’orient de la nef du tombeau : il est double comme dans les anciennes basiliques : c’est-à-dire qu’il a d’abord une enceinte avec des stalles pour les prêtres, ensuite un sanctuaire reculé et élevé de deux degrés au dessus du premier. Autour de ce double sanctuaire régnent les ailes du chœur , et dans ces ailes sont placées les chapelles décrites par Deshayes.
C’est aussi dans l’aile droite, derrière le chœur, que s’ouvrent les deux escaliers qui conduisent, l’im à l’église du Calvaire, l’autre à l’église de l’Invention de la Sainte-Croix : le premier monte à la cime du Calvaire; le second descend sous le Calvaire même; en effet la Croix fut élevée sur le sommet du Golgotha, et retrouvée sous cette montagne. Ainsi, pour nous résumer, l’église du Saint-Sépulcre est bâtie au pied du Calvaire : elle touche par sa partie orientale à ce monticule sous lequel et sur lequel on a bâti deux autres églises, qui tiennent par des murailles et des escaliers voûtés au principal monument.
L’architecture de l’église est évidemment du siècle de Constantin : l’ordre corinthien domine partout. Les piliers sont lourds ou maigres, et leur diamètre est presque toujours sans proportion avec leur hauteur. Quelques colonnes accouplées qui portent la frise du chœur sont toutefois d’un assez bon style. L’église étant haute et développée , les corniches se profilent à l’œil avec assez de grandeur ; mais comme depuis environ soixante ans on a surbaissé l’arcade qui sépare le chœur de la nef, le rayon horizontal
est brisé, et l’on ne jouit plus de l’ensemble de la voûte.
L’église n’a point de péristyle : on entre par deux portes latérales ; il n’y en a plus qu’une d’ouverte. Ainsi le monument ne paroît pas avoir eu de décorations extérieures. Il est masqué d’ailleurs par les masures et par les couvents grecs qui sont accolés aux murailles.
Le petit monument de marbre qui couvre le Saint- Sépulcre a la forme d’un catafalque orné d’arceaux demi -gothiques engagés dans les côtéspleins de ce catafalque : il s’élève élégamment sous le dôme qui Féclaire, mais il est gâté par une chapelle massive que les Arméniens ont obtenu la permission de bâtir à l’une de ses extrémités. L’intérieur du catafalque offre un tombeau de marbre blanc fort simple , appuyé d’un côté au mur du monument, et servant d’autel aux religieux catholiques : c’est le tombeau de Jésus-Christ.
L’origine de l’église du Saint-Sépulcre est d’une haute antiquité. L’auteur de ÏEpitome des guerres sacrées ( Epitome hellorum sacrorum ) prétend que quarante-six ans après la destruction de Jérusalem par Vespasien et Titus, les chrétiens obtinrent d’Adrien la permission de bâtir, ou plutôt de rebâtir un temple sur le tombeau de leur Dieu, et d’enfermer dans la nouvelle cité les autres lieux révérés des chrétiens. Il ajoute que ce temple fut agrandi et réparé par Hélène, mère de Constantin. Quaresmius combat cette opinion, « parce que, dit-il , les fidèles, « jusqu’au règne de Constantin, n’eurent pas la per-
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«mission d’élever de pareils temples. » Le savant religieux oublie qu’avant la persécution de Dioclétien les chrétiens possédoient de nombreuses églises et célébroient publiquement leurs mystères. Lactance et Eusèbe vantent à cette époque la richesse et le bonheur des fidèles.
D’autres auteurs dignes de foi, Sozomène dans le second livre de son Histoire, saint Jérôme dans ses Épitres à Paulin et à Ruffin, Sévère, livre ii, Nicépliore, livre xviii , et Eusèbe dans la Vie de Constantin, nous apprennent que les païens entourèrent d’un mur les saints lieux ; qu’ils élevèrent sur le tombeau de Jésus-Christ une statue à Jupiter, et une autre statue à Vénus sur le Calvaire ; qu’ils consacrèrent un bois à Adonis sur le berceau du Sauveur. Ces témoignages démontrent également l’antiquité du vrai culte à Jérusalem par la profanation même des lieux sacrés , et prouvent que les chrétiens avoient des sanctuaires dans ces lieux Quoi qu’il en soit , la fondation de l’église du Saint-Sépulcre remonte au moins au règne de Constantin : il nous reste une lettre de ce prince , qui ordonne à Macaire, évêque de Jérusalem, d’élever une église sur le lieu où s’accomplit le grand mystère du salut. Eusèbe nous a conservé cette lettre. L’évêque de Césarée fait ensuite la description de l’église nouvelle, dont la dédicace dura huit jours. Si le récit d’Eusèbe avoit besoin d’être appuyé par des témoignages étrangers, on auroit ceux de Cy-
I Voyez le deuxième Mémoire de rinlroductioii.
rille, évéque de Jérusalem [Catéch. 1-10-13), de Tliéodoret, et même de X Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem y en 333 : Ibidem ^ jus su Cons tan fini iinperatoris , hasilica facta est niiræ pulchritudinis.
Cette église fut ravagée par Cosroës II, roi de Perse, environ trois sièeles après qu’elle eut élé bâtie par Constantin. Héraclius reconquit la vraie Croix, et Modeste, évéque de Jérusalem, rétablit l’église du Saint-Sépulcre. Quelque temps après, le calife Omar s’empara de Jérusalem, mais il laissa aux cbrétiens le libre exercice de leur culte. Vers
l’an 1 009 , Hequem ou Hakem , qui régnoit en Egypte , porta la désolation au Tombeau de Jésus-Christ. Les uns veulent que la mère de ce prince, qui étoit chrétienne, ait fait encore relever les murs de l’église abattue ; les autres disent que le fils du calife d’Iègypte, à la sollicitation de l’empereur Argyropile, permit aux fidèles d’enfermer les saints lieux dans un monument nouveau. Alais comme à l’époque du règne de Hakem les chrétiens de Jérusalem n’étoient ni assez riches, ni assez habiles pour bâtir l’édifice qui couvre aujourd’hui le calvaire ^ ; comme , malgré un passage très suspect de Guillaume de Tyr , rien n’indique que les Croisés aient fait construire à Jérusalem une église du Saint-Sépulcre, il est probable que l’église fondée par Constantin a toujours subsisté telle qu’elle est, du moins quant aux murailles du bâtiment. La seule inspection de l’archi-
On prétend que Marie, femme de Hakem et mère du nouveau calife, en fît les frais, et qu’elle fut aidée dans cette pieuse entreprise par Constantin Monomaque.
lecture de ce bâtiment suffiroit pour démontrer la vérité de ce que j’avance.
Les Croisés s’étant emparés de Jérusalem , le 15 juillet 1099, arrachèrent le Tombeau de Jésus- Christ des mains des infidèles. Il demeura quatrevingt-huit ans sous la puissance des successeurs de Godefroy de Bouillon. Lorsque Jérusalem retomba sous le joug musulman, les Syriens rachetèrent à prix d’or l’église du Saint-Sépulcre, et des moines vinrent défendre avec leurs prières des lieux inutilement confiés aux armes des rois : c’est ainsi qu’à travers mille révolutions la foi des premiers chrétiens nous avoit conservé un temple qu’il étoit donné à notre siècle de voir périr.
Les premiers voyageurs étoient bien heureux ; iis n’étoient point obligés d’entrer dans toutes ces critiques : premièrement, parce qu’ils trouvoient dans leurs lecteurs la religion qui ne dispute jamais avec la vérité; secondement, parce que tout le monde étoit persuadé que le seul moyen de voir un pays tel qu’il est, c’est de le voir avec ses traditions et ses souvenirs. C’est en effet la Bible et l’Evangile à la main que l’on doit parcourir la Terre-Sainte. Si l’on veut y porter un esprit de contention et de chicane, la Judée ne vaut pas la peine qu’on Faille chercher si loin. Que diroit-on d’un homme qui, parcourant la Grèce et l’Italie, ne s’occuperoit qu’à contredire Homère et Virgile ? Voilà pourtant comme on voyage aujourd’hui: effet sensible de notre amourpropre, qui veut nous faire passer pour habiles en nous rendant dédaigneux.
DE PARIS A JÉRUSALEAl. 21
Les lecteurs chrétiens demanderont peut-être à présent quels furent les sentiments que j’éprouvai en entrant dans ce lieu redoutable ; je ne puis réellement le dire. Tant de choses se présentoient à la fois à mon esprit, que je ne m’arrêtois à aucune idée particulière. Je restai près d’une demi-heure à genoux dans la petite chambre du Saint-Sépulcre , les regards attachés sur la pierre sans pouvoir les en arracher. L’un des deux religieux qui me conduisoient demeuroit prosterné auprès de moi , le front sur le marbre; l’autre, l’Evangile à la main, me lisoit à la lueur des lampes les passages relatifs au saint Tombeau. Entre chaque verset il récitoit une prière : Domine Jesu Christe^ qui in hora diei vespertina de cruce depositus , in brachiis dulcissirnœ Matris tuœ reclinatus fuisti, homque ultirna in hoc sanctissimo monumento corpus tuum exanirne contulistiy etc. Tout ce que je puis assurer, c’est qu’à la vue de ce sépulcre triomphant je ne sentis que ma foiblesse ; et , quand mon guide s’écria avec saint Paul : Vbi est, Mors, Victoria tua? Ubi est. Mors , stimulus tuus? prêtai l’oreille, comme si la Mort alloit répondre qu’elle étoit vaincue et enchaînée dans ce monument.
Nous parcourèimes les stations jusqu’au sommet du Calvaire. Où trouver dans l’antiquité rien d’aussi touchant , rien d’aussi merveilleux que les dernières scènes de l’Evangile ? Ce ne sont point ici les aventures bizarres d’une divinité étrangère à l’humanité : c’est l’histoire la plus pathétique, histoire qui non seulement fait couler des larmes par sa beauté, mais
dont les conséquences, appliquées à TuiiiYers, ont elian^jé la face de la terre. Je venois de visiter les monuments delà Grèce, et j’étois encore tout rempli de leur grandeur; mais qu’ils avoient été loin de m’inspirer ce que j’éprouvois à la vue des lieux saints 1
L’église du Saint-Sépulcre, composée de plusieurs églises , bâtie sur un terrain inégal , éclairée par une multitude de lampes , est singulièrement mystérieuse ; il y règne une obscurité favorable à la piété et au recueillement de l’ame. Les prêtres chrétiens des différentes sectes habitent les différentes parties de l’édifice. Du haut des arcades, ou ils se sont nichés comme des colombes , du fond des chapelles et des souterrains, ils font entendre leurs cantiques à toutes les heures du jour et de la nuit ; l’orgue du religieux latin, les cymbales du prêtre abyssin, la voix du caloyer grec, la prière du solitaire arménien, l’espèce de plainte du moine cophte, frappent tour à tour ou tout à la fois votre oreille ; vous ne savez d’où partent ces concerts ; vous respirez l’odeur de l’encens sans apercevoir la main qui le brûle : seulement vous voyez passer , s’enfoncer derrière des colonnes, se perdre dans l’ombre du temple , le pontife qui va célébrer les plus redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis.
Je ne sortis point de l’enceinte sacrée sans m’arrêter aux monuments de Godefroy et de Baudouin : ils font face à la porte de l’église, et sont appuyés contre le mur du chœur. Je saluai les cendres de
ces rois chevaliers qui méritèrent de reposer près du grand sépulcre qu’ils avoient délivré. Ces cendres sont des cendres françoises, et les seules qui soient ensevelies à l’ombre du Tombeau de Jésus- Cbrist. Quel titre d’honneur pour ma patrie 1
Je retournai au couvent à onze heures , et j’en sortis de nouveau à midi pour suivre la Voie Douloureuse : on appelle ainsi le chemin que parcourut le Sauveur du monde en se rendant de la maison de Pilate au Calvaire.
La maison de Pilate ^ est une ruine d’où l’on découvre le vaste emplacement du Temple de Salomon et la mosquée bâtie sur cet emplacement.
Jésus-Christ ayant été battu de verges, couronné d’épines , et revêtu d’une casaque de pourpre , fut présenté aux Juifs par Pilate : Ecce Homo , s’écria le juge : et l’on voit encore la fenêtre d’où il prononça ces paroles mémorables.
Selon la tradition latine à Jérusalem, la couronne de Jésus-Christ fut prise sur l’arbre épineux, Ijcium spinosum. Mais le savant botaniste Hasselquist croit qu’on employa pour cette couronne le nabka des Arabes. La raison qu’il en donne mérite d’être rapportée :
« Il y a toute apparenee, dit l’auteur, que le nabka « fournit la couronne que l’on mit sur la tête de « Notre-Seigneur : il est commun dans l’Orient. On « ne pouvoit choisir une plante plus propre à cet
’ Le gouverneur de Jérusalem demeuroit autrefois dans cette maison ; mais on n’y loge plus que ses clievaux parmi des débris. Voy. l’Introduction, sur la vérité des traditions religieuses à Jérusalem.
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« lisage , car elle est armée de piquants ; ses branches « sont souples et pliantes , et sa feuille est d’un vert (( foncé comme celle du lierre. Peut-être les ennemis c(de Jésus-Christ choisirent-ils, pour ajouter l’in- « suite au châtiment, une plante approchant de celle « dont on se servoit pour couronner les empereurs c( et les généraux d’armée. »
Une autre tradition conserve à Jérusalem la sentence prononcée par Pilate contre le Sauveur du monde :
Jesum Nazarenum y subi’ersorem gentis , conternptorem Cœsaris , et falsurn Messiam , ut majoruin suœ gentis testimonio prohatum est y ducite ad comniLinis siipplicii locwiiy et eum in ludihriis regiœ majestatis in medio duoruin latronum cruci afjigite. ly lictoVy expedi cnices.
A cent vingt pas de l’arc de YEcce Homo on me montra, à gauche, les ruines d’une église consacrée autrefois à Notre-Dame-des-Douleurs. Ce fut dans cet endroit que Marie , chassée d’abord par les gardes, rencontra son Fils chargé de la Croix. Ce fait n’est point rapporté dans les Evangiles ; mais il est cru généralement sur l’autorité de saint Boniface et de saint Anselme. Saint Boniface dit que la Vierge tomba comme demi-morte, et qu’elle ne put prononcer un seul mot: Necverburn dicere potuit. Saint Anselme assure que le Christ la salua par ces mots : Salve y Mater l Comme on retrouve Marie au pied de la Croix % ce récit des pères n’a rien que de très
^Iti J O an.
probable ; la foi ne s’oppose point à ces traditions : elles montrent à quel point la merveilleuse et sublime histoire de la Passion s’est gravée dans la mémoire des hommes. Dix-huit siècles écoulés, des persécutions sans fin , des révolutions éternelles , des ruines toujours croissantes, n’ont pu effacer ou cacher la trace d’une mère qui vint pleurer sur son fils.
Cinquante pas plus loin nous trouvâmes l’endroit oii Simon le Cyrénéen aida Jésus-Christ à porter sa Croix.
« Comme ils le menoient à la mort, ils prirent un «homme de Cyrène , appelé Simon , qui revenoit «des champs, et le chargèrent de la Croix, la lui « faisant porter après Jésus L »
Ici le chemin qui se dirigeoit est et ouest fait un coude et tourne au nord ; je vis à main droite le lieu où se tenoit Lazare le pauvre, et en face, de l’autre côté de la rue, la maison du mauvais Riche.
«Il y avoit un homme riche qui étoit vêtu de «pourpre et de lin, et qui se traitoit magnifique- « ment tous les jours.
«Il y avoit aussi un pauvre appelé Lazare y tout «couvert d’ulcères, couché à sa porte, qui eût bien « voulu se rassasier des miettes qui tomboient de la « table du riche ; mais personne ne lui en donnoit ; « et les chiens venoient lui lécher ses plaies.
« Or, il arriva que le pauvre mourut , et fut em- « porté par les anges dans le sein d’ Abraham. Le riche « mourut aussi, et eut l’enfer pour sépulcre. »
* Saint Luc.
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Saint Chrysos tome, saint Ambroise et saint Cyrille ont eru que l’iiistoire du Lazare et du mauvais Riche n’étoit point une simple parabole, mais un Fait réel et connu. Les Juifs même nous ont conservé le nom du mauvais Riche, qu’ils appellent
Après avoir passé la maison du mauvais Riche on tourne à droite et l’on reprend la direction du couchant. A l’entrée de cette rue qui monte au Calvaire le Christ rencontra les saintes femmes qui pleuroient.
« Or, il étoit suivi d’une grande multitude de « peuple et de femmes qui se frappoient la poitrine c( et qui le pleuroient.
c( Mais Jésus se tournant vers elles leur dit : Filles « de Jérusalem , ne pleurez pas sur moi, mais pleurez « sur vous-mêmes et sur vos enfants ^ »
A cent dix pas de là on montre l’emplacement de la maison de Véronique, et le lieu où cette pieuse femme essuya le visage du Sauveur. Le premier nom de cette femme étoit Bérénice ; il fut changé dans la suite en celui de Vera-Icon^ vraie image, par la transposition de deux lettres : en outre, la transmutation du Z» en 2; est très fréquente dans les langues anciennes.
Après avoir fait une centaine de pas on trouve la porte Judiciaire : c’ étoit la porte par où sortoient les criminels qu’on exécutoit sur le Golgotha. Le Golgotha, aujourd’hui renfermé dans la nouvelle cité, étoit hors de l’enceinte de l’ancienne Jérusalem.
" Saint Luc.
De la porte Judiciaire au haut du Calvaire on compte à peu près deux cents pas : là se termine la Voie Douloureuse qui peut avoir en tout un mille de longueur. Nous avons vu que le Calvaire est maintenant compris dans l’église du Saint-Sépulcre. Si ceux qui lisent la Passion dans l’Evangile sont frappés d’une sainte tristesse et d’une admiration profonde , qu’est-ce donc que d’en suivre les scènes au pied de la montagne de Sion , à la vue du Temple, et dans les murs mêmes de Jérusalem!
Après la description de la Voie Douloureuse et de l’église du Saint - Sépulcre , je ne dirai qu’un mot des autres lieux de dévotion que l’on trouve dans l’enceinte de la ville. Je me contenterai de les nommer dans l’ordre où je les ai parcourus pendant mon séjour à Jérusalem.
1° La maison d’Anne le pontife près de la porte de David, au pied du mont Sion, en dedans du mur de la ville : les Arméniens possèdent l’église bâtie sur les ruines de cette maison.
2° Le lieu de l’apparition du Sauveur à Marie- Madeleine, Marie mère de Jacques , et Marie Salomé, entre le château et la porte du mont Sion.
3® La maison de Simon le pharisien. Madeleine y confessa ses erreurs. C’est une église totalement ruinée , à l’orient de la ville.
4® Le monastère de sainte Anne, mère de la sainte Vierge ; et la grotte de la Conception immaculée , sous l’église du monastère. Ce monastère est converti en mosquée, mais on y entre pour quelques rnédins. Sous les rois clirétlens, il étoit habité par
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des religieuses. 11 n’est pas loin de la maison de
Simon.
5° La prison de saint Pierre, près du Calvaire. Ce sont de vieilles murailles où Ton montre des erampons de fer.
G® La maison de Zébédée, assez près de la prison de saint Pierre, grande église qui appartient au patriarche grec.
1^ La maison de Marie, mère de Jean-Marc, où saint Pierre se retira lorsqu’il eut été délivré par l’ange. C’est une église desservie par les Syriens.
8® Le lieu du martyre de saint Jacques-le-Majeur. C’est le couvent des Arméniens. L’église en est fort riche et fort élégante. Je parlerai bientôt du patriarche arménien.
Le lecteur a maintenant sous les yeux le tableau complet des monuments chrétiens dans Jérusalem. Nous allons à présent visiter les dehors de la Ville- Sainte.
J’avois employé deux heures à parcourir à pied la Voie Douloureuse. J’eus soin chaque jour de revoir ce chemin sacré ainsi que l’église du Calvaire, afin qu’aucune circonstance essentielle n’échappât à ma mémoire. Il étoit donc deux heures quand j’achevai, le 7 octobre, ma première revue des saints lieux. Je montai alors à cheval avec Ali-Aga, le drogman Michel et mes domestiques. Nous sortîmes par la porte de Jaffa pour faire le tour complet de Jérusalem. Nous étions couverts d’armes, habillés à la françoise , et très décidés à ne souffrir aucune insulte. On voit que les temps sont bien changés,
grâce au renom de nos victoires : car l’ambassadeiir Deshayes, sous Louis XIIÏ, eut toutes les peines du monde à obtenir la permission d’entrer à Jérusalem avec son épée.
Nous tournâmes à gauche en sortant de la porte de la ville; nous marchâmes au midi, et nous passâmes à la piscine de Bersabée , fossé large et profond , mais sans eau; ensuite nous gravîmes la montagne de Sion, dont une partie se trouve hors de Jérusalem.
Je suppose que ce nom de Sion réveille dans la mémoire des lecteurs un grand souvenir; qu’ils sont curieux de connoître cette montagne si mystérieuse dans l’Ecriture , si célèbre dans les Cantiques de Salomon , cette montagne objet des bénédictions ou des larmes des prophètes , et dont Racine a soupiré les malheurs.
C’est un monticule d’un aspect jaunâtre et stérile, ouvert en forme de croissant du côté de Jérusalem, à peu près de la hauteur de Montmartre, mais plus arrondi au sommet. Ce sommet sacré est marqué par trois monuments ou plutôt par trois ruines : la maison de Caïphe, le Saint-Cénacle, et le tombeau ou le palais de David. Du haut de la montagne vous voyez au midi la vallée de Ben-Hinnon, par delà cette vallée le Champ-du-Sang acheté des trente deniers de Judas, le mont du Mauvais -Conseil , les tombeaux des Juges, et tout le désert vers Habron et Bethléem. Au nord le mur de Jérusalem , qui passe sur la cime de Sion, vous empêche de voir la ville; celle-ci va toujours en s’inclinant vers la vallée de Josaphat.
La maison de Caïphe est aujourd’hui une église desservie par les Arméniens ; le tombeau de David est une petite salle voûtée , ou l’on trouve trois sépulcres de pierre noirâtre ; le Saint-Cénacle est une mosquée et un hôpital turcs : c’étoient autrefois une église et un monastère occupés par les pères de Terre-Sainte. Ce dernier sanctuaire est également fameux dans l’ancien et dans le nouveau Testament: David y bâtit son palais et son tombeau ; il y garda pendant trois mois l’Arche d’Alliance; Jésus-Christ y fit la dernière Pâque , et il y institua le sacrement d’Eucharistie; il y apparut à ses disciples le jour de sa résurrection ; le saint Esprit y descendit sur les apôtres. Le Saint-Cénacle devint le premier temple chrétien que le monde ait vu ; saint Jacques-le- Mineur y fut consacré premier évêque de Jérusalem, et saint Pierre y tint le premier concile de l’église ; enfin ce fut de ce lieu que les apôtres partirent, pauvres et nus, pour monter sur tous les trônes de la terre : Docete omnes gentesl
L’historien Josèphe nous a laissé une description magnifique du palais et du tombeau de David. Benjamin de Tudèle fait au sujet de ce tombeau un conte assez curieux ^
En descendant de la montagne de Sion , du côté du levant , nous arrivâmes à la vallée , à la fontaine et à la piscine de Siloë où Jésus-Christ rendit la vue à l’aveugle. La fontaine sort d’un rocher ; elle coule en silence, cwn silentio , selon le témoignage
^ Voyez la note A, à la fin du volume.^
de Jérémie , ce qui contredit un passade de saint Jérôme; elle a une espèce de tlux et reflux, tantôt versant ses eaux comme la fontaine de Vaucluse, tantôt les retenant et les laissant à peine couler. Les lévites répandoient l’eau de Siloë sur l’autel à la fête des Tabernacles , en chantant : Haurietis aquas in gaudio de fontihus Salvatoris . Milton invoque cette source, au commencement de son poëme, au lieu de la fontaine Castalie :
Or if Sion hill
Delight thee more , and Siloa’s brook that flow’d % Fast by the Oracle of God, etc.,
beaux vers que Delille a magnifiquement rendus :
Toi donc qui , célébrant les merveilles des cieux,
Prends loin de l’Hélicon un vol audacieux;
Soit que, te retenant sous ses palmiers antiques,
Sion avec plaisir répète tes cantiques ;
Soit que, chantant le jour où Dieu donna sa loi ,
Le Sina sous tes pieds tressaille encor d’effroi ;
Soit que près du saint lieu d’où partent ses oracles Les flots du Siloê te disent ses miracles :
Muse sainte, soutiens mon vol présomptueux !
Les uns racontent que cette fontaine sortit tout à coup de la terre pour apaiser la soif d’Isaïe lorsque ce prophète fut scié en deux avec une scie de bois par l’ordre de Manassès ; les autres prétendent
qu’on la vit paroître sous le règne d’Ezécliias , dont nous avons l’admirable cantique :
J’ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant ! etc.
Selon Josèphe, cette source miraculeuse couloit pour Tarmée de Titus, et refusoit ses eaux aux Juifs coupables. La piscine, ou plutôt les deux piscines du meme nom sont tout auprès de la source. Elles servent aujourd’hui à laver le linge comme autrefois ; et nous y vîmes des femmes qui nous dirent des injures en s’enfuyant. L’eau de la fontaine est saumâtre et assez désagréable au goût; on s’y baigne les yeux en mémoire du miracle de l’aveugle-né.
Près de là on montre l’endroit où le prophète Isaïe subit le supplice dont j’ai parlé. On y voit aussi un village appelé Siloan; au pied de ce village êst une autre fontaine que l’Ecriture nomme Rogel : en face de cette fontaine, au pied de la montagne de Sion , se trouve une troisième fontaine qui porte le nom de Marie. On croit que la Vierge y vcnoit chercher de l’eau , comme les filles de Laban au puits dont Jacob ôta la pierre : Ecce RacJiel veniebat cinn oçibus patris siii, etc. La fontaine de la Vierge mêle ses eaux à celles de la fontaine de Siloë.
Ici, comme le remarque saint Jérôme, on est à la racine du mont Moria, sous les murs du Temple , à peu près en face de la porte Sterquilinaire. Nous avançâmes jusqu’à l’angle oriental du mur de la ville, et nous entrâmes dans la vallée de Josaphat. Elle court du nord au midi , entre la montagne des Oliviers et le mont Moria. Le torrent de dédron passe au milieu. Ce torrent est à sec une partie de Tannée; dans les orages ou dans les printemps pluvieux il roule une eau rougie.
La vallée de Josaphat est encore appelée dans
FÉcriture vallée de Save, vallée du Roi, vallée de Melchisédech ^ . Ce fut dans la vallée de Melehisédech que le roi de Sodome chercha Abraham pour le féliciter de la victoire remportée sur les cinq rois. Moloch et Béelphégor furent adorés dans cette meme vallée. Elle prit dans la suite le nom de Josaphat , parce que le roi de ce nom y fit élever son tombeau. La vallée de Josaphat semble avoir toujours servi de cimetière à Jérusalem ; on y rencontre les monuments des siècles les plus reculés et des temps les plus modernes : les Juifs viennent y mourir des quatre parties du monde ; un étranger leur vend au poids de For un peu de terre pour couvrir leurs corps dans le champ de leurs aïeux. Les cèdres dont Salomon planta cette vallée^, Fombre du Temple dont elle étoit couverte, le torrent qui la traversoit^, les cantiques de deuil que David y composa , les lamentations que Jérémie y fit entendre la rendoient propre à la tristesse et à la paix des tombeaux. En commençant sa passion dans ce lieu solitaire, Jésus-Christ le consacra de nouveau aux douleurs : ce David innocent y versa, pour effacer nos crimes, les larmes que le David coupable y répandit pour
* Sur tout cela il y a différentes opinions. La vallée du Roi pourroit bien être vers les montagnes du Jourdain , et cette position conviendroit même davantage à l’histoire d’ Abraham.
2 Josèphe raconte que Salomon fit couvrir de cèdres les montagnes de la Judée.
3 Cédron est un mot hébreu qui signifie noirceur et tristesse. On observe qu’il y a faute dans l’évangile de saint Jean, qui nomme ce torrent , torrent des Cèdres. L’erreur vient d’un oméga , écrit au lieu d’un omicron ; )cs(5'pwv, au lieu de xs^po'v.