‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 3)Chapitre 2 sur 35 · III ]V · texte numérisé non relu

III ]V

T. II

expier ses propres erreurs. Il y a peu de noms qui réveillent clans Tima^piiation des pensées à la fois plus toucliantes et plus formidables que eelui de la vallée de Josapliat : vallée si pleine de mystères que, selon le prophète Joël, tous les hommes y doivent comparoître un jour devant le juge redoutable : Congregabo oiniies pentes , et deducam eas in valleni Josaphaty et diseeptaho euni eis ihi, « 11 est raison- «nable, dit le père Nau , que l’honneur de Jésusc( Christ soit réparé publicpiement dans le lieu où il c( lui a été ravi par tant d’opprobres et d’ignominies, c( et qu’il juge justement les hommes où ils l’ont jugé « si injustement. »

L’aspect de la vallée de Josapliat est désolé : le côté occidental est une haute falaise de craie qui soutient les murs gothiques de la ville, au dessus desquels on aperçoit Jérusalem; le côté oriental est formé par le mont des Oliviers et par la montagne du Scandale, nions Offensionis , ainsi nommée de Tidolàtrie de Salomon. Ces deux montagnes qui se touchent sont presque nues et d’une couleur rouge et sombre : sur leurs flancs déserts on voit eà et là

quelques vignes noires et brûlées, quelques bouquets d’oliviers sauvages , des friches couvertes d’hysope,des chapelles, des oratoires et des mosquées en ruine. Au fond de la vallée on découvre un pont d’une seule arche , jeté sur la ravine du torrent de Cédron. Les pierres du cimetière des Juifs se montrent comme un amas de débris au pied de la montagne du Scandale, sous le village arabe de Siloan : on a peine à distinguer les masures de

ce village des sépuleres dont elles sont environnées. Trois monuments antiques, les tombeaux de Zaeliarie, de Josaphat et d’Absalon,se font remarquer dans ce champ de destruction. A la tristesse de Jérusalem, dont il ne s’élève aucune fumée, dont il ne sort aucun bruit; à la solitude des montagnes où l’on n’aperçoit pas un être vivant ; au désordre de toutes ces tombes fracassées, brisées, demi-ouvertes, on diroit que la trompette du Jugement s’est déjà fait entendre, et que les morts vont se lever dans la vallée de Josaphat.

Au bord même, et presqu’à la naissanee du torrent de Cédron, nous entrâmes dans le jardin des Oliviers ; il appartient aux pères latins, qui l’ont aeheté de leurs propres deniers : on y voit huit gros oliviers d’une extrême décrépitude. L’olivier est pour ainsi dire immortel, paree qu’il renaît de sa souche : on conservoit dans la citadelle d’Athènes un olivier dont l’origine remontoit à la fondation de la ville. Les oliviers du jardin de ce nom à Jérusalem sont au moins du temps du Bas-Empire ; en voici la preuve : en Turquie, tout olivier trouvé debout par les musulmans, lorsqu’ils envahirent l’Asie, ne paie qu’un médin au fise, tandis que l’olivier planté depuis la conquête doit au grand-seigneur la moitié de ses fruits ^ ; or les huit oliviers dont nous parlons ne sont taxés qu’a huit médius.

* Cette loi est aussi absurde que la plupart des autres lois en Turquie : chose bizarre d’épargner le vaincu au moment de la conquête , lorsque la violence peut amener l’injustice, et d’accabler le sujet en pleine paix !

Nous descendîmes de clieval à rentrée dece jardin, pour visiter à pied les Stations de la montagne. Le village de Getbsémani étoit à quelque distance du jardin des Oliviers. On le confond aujourd’hui avec ce jardin, comme le remarquent Thévenot et Roger.

Nous entrâmes d’abord dans le sépulcre de la Vierge. C’est une église souterraine où l’on descend par cinquante degrés assez beaux : elle est partagée entre toutes les sectes chrétiennes : les Turcs même ont un oratoire dans eelieu; les catholiques possèdent le tombeau de Marie. Quoique la Vierge ne soit pas morte à Jérusalem, elle fut (selon Topinion de plusieurs pères ) miraculeusement ensevelie à Gcthsémani par les apôtres. Euthymius raconte Thistoire de ces merveilleuses funérailles. Saint Thomas ayant fait ouvrir le cercueil, on n’y trouva plus qu’une robe virginale, simple et pauvre vêtement de cette reine de gloire que les anges avoient enlevée aux cieux.

Les tombeaux de saint Joseph, de saint Joachim et de sainte Anne se voient aussi dans cette église souterraine.

Sortis du sépulcre de la Vierge , nous allâmes voir, dans le jardin des Oliviers , la grotte où le Sauveur répandit une sueur de sang, en prononçant ces paroles : Pater, si possihile est , transeat a me calix iste.

Cette grotte est irrégulière ; on y a pratiqué des autels. A quelques pas en dehors on voit la place où Judas trahit son maître par un baiser. A quelle

espèce de douleur Jésus -Christ consentit à descendre î II éprouva ces affreux dégoûts de la vie que la vertu meme a de la peine à surmonter. Et à l’instant où un ange est obligé de sortir du ciel pour soutenir la Divinité défaillante sous le fardeau des misères de l’homme , cette Divinité miséricordieuse est trahie par l’homme ^ !

En quittant la grotte du Calice d’amertume, et gravissant un chemin tortueux semé de cailloux , le drogman nous arrêta près d’une roche d’où l’on prétend que Jésus-Christ regarda la ville coupable en pleurant sur la désolation prochaine de Sion, Baronius observe que Titus planta ses tentes à l’endroit meme où le Sauveur avoit prédit la ruine de Jérusalem. Doubdan, qui combat cette opinion sans citer Baronius , croit que la sixième légion romaine campa au sommet de la montagne des Oliviers, et non pas sur le penchant de la montagne. Cette critique est trop sévère , et la remarque de Baronius n’en est ni moins belle ni moins juste

De la roche de la Prédiction nous montâmes à des grottes qui sont à la droite du chemin. On les appelle les Tombeaux des Prophètes ; elles n’ont rien de remarquable , et l’on ne sait trop de quels prophètes elles peuvent garder les cendres.

Un peu au dessus de ces grottes nous trouvâmes une espèce de citerne composée de douze arcades : ce fut là que les apôtres composèrent le premier

' Voyez la note B, à la fin du volume. ^ Voyez la note C, à la fin du volume.

38 ITINÉRxVIRE

symbole de notre croyance. Tandis que le monde entier adoroit à la face du soleil mille divinités honteuses, douze pécheurs, cachés dans les entrailles de la terre, dressoient la profession de foi du genre humain, et reconnoissoient l’unité du Dieu créateur de ces astres à la lumière desquels on n’osoit encore proclamer son existence. Si quelque Romain de la cour d’Auguste, passant auprès de ce souterrain eût aperçu les douze Juifs qui composoient cette œuvre sublime, quel mépris il eût témoigné pour cette troupe superstitieuse! Avec quel dédain il eût parlé de ces premiers fidèles? Et pourtant ils alloient renverser les temples de ce Romain , détruire la religion de ses pères, changer les lois, la politique, la morale, la raison, et jusqu’aux pensées des hommes. Ne désespérons donc jamais du salut des peuples. Les chrétiens gémissent aujourd’hui sur la tiédeur de la foi : qui sait si Dieu n’a point planté dans une aire inconnue le grain de sénevé qui doit multiplier dans les champs? Peut-être cet espoir de salut est-il sous nos yeux sans que nous nous y arrêtions ; peut-être nous paroît-il aussi absurde que ridicule. Mais qui auroit jamais pu croire a la folie de la Croix?

On monte encore un peu plus haut, et l’on rencontre les ruines ou plutôt l’emplacement désert d’une chapelle : une tradition constante enseigne que Jésus-Christ récita dans cet endroit V Oraison dominicale.

(( Un jour, comme il étoit en prière en un certain « lieu , après qu’il eut cessé de prier , un de ses dis-

«ciples lui dit : Seigneur, apprenez-nous à prier, « ainsi que Jean l’a appris à ses diseiples.

c( Et il leur dit : Lorsque vous prierez, dites : Père, c( que votre nom soit sanctifié, etc. \ »

Ainsi furent composées presqu’au même lieu la profession de foi de tous les hommes et la prière de tous les hommes.

A trente pas de là , en tirant un peu vers le nord , est un olivier au pied duquel le Fils du souverain Arbitre prédit le jugement universel

Enfin, on fait encore une cinquantaine de pas sur la montagne , et l’on arrive à une petite mosquée, de forme octogone, reste d’une église élevée jadis à l’endroit même où Jésus -Christ monta au ciel après sa résurrection. On distingue sur le rocher l’empreinte du pied gauche d’un homme ; le vestige du pied droit s’y voyoit aussi autrefois : la plupart des pèlerins disent que les Turcs ont enlevé ce second vestige pour le placer dans la mosquée du temple; mais le père Roger affirme positivement qu’il n’y est pas. Je me tais , par respect, sans pourtant être convaincu , devant des autorités considérables : saint Augustin, saint Jérôme, saint Paulin, Sulpice Sévère , le vénérable Bède , la tradition, tous les voyageurs anciens et modernes, assurent que cette trace marque un pas de Jésus-Christ. En examinant cette trace, on en a conclu que le Sauveur avoit le visage tourné vers le nord au moment de son Ascension, comme pour renier ce midi in-

* Saiat Luc.

2 Voyez la note D , à la fin du volume.

Pesté d’erreurs , pour appeler à la foi les Barbares qui dévoient renverser les temples des faux dieux, créer de nouvellès nations, et planter l’étendard de la Croix sur les murs de Jérusalem.

Plusieurs pères de l’Eglise ont cru que Jésus- Christ s’éleva aux cieux au milieu des aines des patriarches et des prophètes, délivrées par lui des chaînes de la mort : sa mère et cent vingt disciples furent témoins de son Ascension. 11 étendit les bras comme Moïse, dit saint Grégoire de Nazianze, et présenta ses disciples à son père ; ensuite il croisa ses mains puissantes en les abaissant sur la tète de ses bien- aimés et c’étoit de cette manière que Jacob avoit béni les fils de Joseph; puis, quittant la terre avec une majesté admirable, il monta lentement vers les demeures éternelles et se perdit dans une nue éclatante ^ !

Sainte Hélène avoit fait bâtir une église où l’on trouve aujourd’hui la mosquée octogone. Saint Jérôme nous apprend qu’on n’avoit jamais pu fermer la voûte de cette église à l’endroit où Jésus -Christ prit sa route à travers les airs. Le vénérable Bède assure que de son temps, la veille de l’Ascension, on voyoit pendant la nuit la montagne des Oliviers couverte de feux. Rien n’oblige à croire ces traditions , que je rapporte seulement pour faire connoître l’iiistoire et les mœurs ; mais si Descartes et Newton eussent philosophiquement douté de ces merveilles. Racine et Milton ne les auroient pas poétiquement répétées ?

’ Tertull. ^ Ludolpli,

Telle est l’iiistoire évangélique expliquée par les monuments. Nous l’avons vue commencer à Bethléem, marcher au dénoûment chez Pilate, arriver à la catastrophe au Calvaire, et se terminer sur la montagne des Oliviers. Le lieu même de l’Ascension n’est pas tout-à-fait à la cime de la montagne, mais à deux ou trois cents pas au dessous du plus haut sommet L

Nous descendîmes de la montagne des Oliviers , et, remontant à cheval, nous continuâmes notre route. Nous laissâmes derrière nous la vallée de Josaphat, et nous marchâmes, par des chemins escarpés, jusqu’à l’angle septentrional de la ville; de là, tournant à l’ouest, et longeant le mur qui fait face au nord, nous arrivâmes à la grotte où Jérémie composa ses Lamentations. Nous n’étions pas loin des Sépulcres des rois; mais nous renonçâmes à les voir ce jour-là, parce qu’il étoit trop tard. Nous revînmes chercher la porte de Jaffa, par laquelle nous étions sortis de Jérusalem. 11 étoit sept heures précises quand nous rentrâmes au couvent.

Notre course àvoit duré cinq heures. A pied, et en suivant l’enceinte des murs , il faut à peine une heure pour faire le tour de Jérusalem.

Le 8 octobre à cinq heures du matin j’entrepris avec Ali-Aga et le drogman Michel la revue de l’intérieur de la ville. 11 faut nous arrêter ici pour je ter un regard sur l’histoire de Jérusalem.

Jérusalem fut fondée l’an du monde 2023, par le grand-prêtre Melchisédech : il la nomma Salem ,

* Voyez la note E , à la lin du volume.

c’est-à-dire la Paix ; elle ni’occupoit alors que les deux monta^jnes de Moria et d’Acra.

Cinquante ans après sa fondation, elle fut prise par les Jébuséens, descendants de Jébus, fils de Chanaan. Ils bâtirent sur le mont Sion une forteresse à laquelle ils donnèrent le nom de Jébus leur père : la ville prit alors le nom de Jérusalem , ee qui si^i’nilie Vision de paix. Toute TEeriture en fait un mappiifique éloge : Jérusalem , civitas Dei, luce splendida fulgebis. Omnes nationes terrœ adorabiuit te, etc,

JosLié s’empara de la ville basse de Jérusalem, la première année de son entrée dans la Terre-Promise : il fit mourir le roi Adonisédecli et les quatre rois d’Ebron, de Jérimol, de Laeliis et d’Eglon. Les Jébuséens demeurèrent les maîtres de la ville haute ou de la eitadelle de Jébus. Ils n’en furent chassés que par David, huit cent vingt-quatre ans après leur entrée dans la cité de Melcbisédecli.

David fit augmenter la forteresse de Jébus, et lui donna son propre nom. 11 fit aussi bâtir sur la montagne de Sion un palais et un tabernacle, afin d’y déposer TArelie d’allianee.

Salomon augmenta la Cité sainte : il éleva ce premier Temple dont l’Ecriture et l’iiistorien Josèphe raeontent les merveilles, et pour lequel Salomon lui-méme eomposa de si beaux cantiques.

Cinq ans après la mort de Salomon, Sésac, roi d’Egypte , attaqua Roboam , prit et pilla Jérusalem.

* ToLie.

Elle fut encore saccagée cent cinquante ans après par Joas, roi d’Israël.

Envahie de nouveau par les Assyriens, Manassès, roi de Juda, fut amené captif à Babylone. Enfin, sous le règne de Sédécias , Nabuchodonosor renversa Jérusalem de fond en comble, brûla le Temple, et transporta les Juifs à Babylone. Sion quasi ager

arabatur, dit Jérémie ; Hierusalern ut lapidum

erat. Saint Jérôme, pour peindre la solitude de cette ville désolée , dit qu’on n’y voyoit pas voler un seul oiseau.

Le premier Temple fut détruit quatre cent soixantedix ans six mois et dix jours après sa fondation par Salomon, l’an du monde 3513, environ six cents ans avant Jésus-Cbrist : quatre cent soixante-dixsept ans s’étoient écoulés depuis David jusqu’à Sédécias, et la ville avoit été gouvernée par dix-sept rois.

Après les soixante et dix ans de captivité, Zorobabel commença à rebâtir le Temple et la ville. Cet ouvrage, interrompu pendant quelques années, fut successivement achevé par Esdras et Nébémie.

Alexandre passa à Jérusalem l’an du monde 3583, et offrit des sacrifices dans le Temple.

Ptolémée, fils de Lagus, se rendit maître de Jérusalem; mais elle fut très bien traitée par Ptolémée Pbiladelphe, qui fit au Temple de magnifiques présents.

Antiochus-le-Grand reprit la Judée sur les rois d’Egypte , et la remit ensuite à Ptolémée Evergètes. Antiochus Epipliane saccagea de nouveau Jérusa-

lem, et plaça dans le Temple Tidole de Jupiter- Olympien.

Les Macliabées rendirent la liberté à leur pays , et le défendirent contre les rois de l’Asie.

Malheureusement Aristobule et Hircan se disputèrent la couronne; ils eurent recours aux Romains qui, par la mort de Mithridate, étoient devenus les maîtres de l’Orient. Pompée accourt à Jérusalem : introduit dans la ville, il assiège et prend le Temple. Crassus ne tarda pas à piller ce monument auguste que Pompée vainqueur avoit respecté.

Hircan, protégé de César, s’étoit maintenu dans la grande sacrifieature. Antigone , fils d’Aristobule , empoisonné par les Pompéiens, fait la guerre à son oncle Hircan et appelle les Partlies à son secours. Ceux-ci fondent sur la Judée, entrent dans Jérusalem et emmènent Hircan prisonnier.

Hérode-le-Grand, fils d’Antipater, officier distingué de la cour d’Hircan, s’empare du royaume de Judée par la faveur des Romains. Antigone, que le sort des armes fait tomber entre les mains d’Hérode , est envoyé à Antoine. Le dernier descendant des Macliabées, le roi légitime de Jérusalem, est attaché à un poteau , battu de verges et mis à mort par l’ordre d’un citoyen romain.

Hérode, demeuré seul maître de Jérusalem, la remplit des monuments superbes dont je parlerai dans un autre lieu. Ce fut sous le règne de ce prince que Jésus-Christ vint au monde.

Archélaüs, fils d’Hérode et de Mariamne, succéda à son père, tandis qu’Hérode Antipas, fils aussi du

grand Hérode , eut la tétrarchie de la Galilée et de la Pérée. Celui-ci fit tranclier la tête à saint Jean- Baptiste, et renvoya Jésus-Christ à Pilate. Cet Hérode le tétrarque fut exilé à Lyon par Caligula.

Agrippa, petit-fils d’Hérode-le-Grand, obtint le royaume de Judée; mais son frère Hérode, roi de Chalcide, eut tout pouvoir sur le Temple, le trésor sacré et la grande sacrificature.

Après la mort d’Agrippa la Judée fut réduite en province romaine. Les Juifs s’étant révoltés contre leurs maîtres , Titus assiégea et prit Jérusalem. Deux cent mille Juifs moururent de faim pendant ce siège. Depuis le 14 avril jusqu’au de juillet de l’an 71 de notre ère, cent quinze mille huit cent quatre-vingts cadavres sortirent par une seule porte de Jérusalem L On mangea le cuir des souliers et des boucliers; on en vint à se nourrir de foin et des ordures que l’on chercha dans les égouts de la ville : une mère dévora son enfant. Les assiégés avaloient leur or ; le soldat romain qui s’en aperçut égorgeoit les prisonniers, et cberchoit ensuite le trésor recélé dans les entrailles de ces malheureux. Onze cent mille Juifs périrent dans la ville de Jérusalem, et deux cent trente-huit mille quatre cent soixante dans le reste de la Judée.

^ N’est-il pas singulier qu’un critique m’ait reproclié tous ces calculs, comme s’ils étoient de moi, et comme si je faisols autre chose que de suivre ici les historiens de l’antiquité , entre autres Josèphe ? L’abhé Guénée et plusieurs savants ont prouvé au reste que 'ces calculs ne sont point exagérés.

( Note de la troisième édition. )

4G ITIINÉRAIRE

Je ne comprends dans ce calcul ni les femmes, ni les enfants, ni les yieillards emportés par la faim, les séditions et les flammes. Enfin il y eut quatrevin|jt- dix- neuf mille deux cents prisonniers de guerre ; les uns furent condamnés aux travaux publ ics ; les autres furent réservés au triomphe de Titus : ils parurent dans les amphithéâtres de l’Europe et de l’Asie, oii ils s’entretuèrent pour amuser la populace du monde romain. Ceux qui n’avoient pas atteint l’â^c de dix-sept ans furent mis à l’encan avec les femmes ; on en donnoit trente pour un dénier. Le sang du Juste avoit été vendu trente deniers à Jérusalem, et le peuple avoit crié : San guis ejiis super nos et super Jîlios nostros. Dieu entendit ce vœu des Juifs, et pour la dernière fois il exauça leur prière : après quoi il détourna ses regards de la Terre-Promise et choisit un nouveau peuple.

Le Temple fut brûlé trente-huit ans après la mort de Jésus-Christ; de sorte qu’un grand nombre de ceux qui avoient entendu la prédiction du Sauveur purent en voir raccomplissement.

Le reste de la nation juive s’étant soulevé de nouveau, Adrien acheva de détruire ce que Titus avoit laissé debout dans l’ancienne Jérusalem. 11 éleva sur les ruines de la cité de David une autre ville à laquelle il donna le nom düÆlia Capitolina ; il en défendit l’entrée aux Juifs sous peine de mort, et fit sculpter un pourceau sur la porte qui conduisoit à Bethléem. Saint Grégoire de Nazianze assure cependant que les Juifs avoient la permission d’entrer à Ælia une fois par an, pour y pleurer; saint Jé-

rôme ajoute qu’on leur vendoit au poids de l’or le droit de verser des larmes sur les cendres de leur patrie.

Cinq cent quatre-vingt-cinq mille Juifs, au rapport de Dion, moururent de la main du soldat dans cette guerre d’Adrien. Une multitude d’esclaves de l’un et de l’autre sexe fut vendue aux foires de Gaza et de Membre; on rasa cinquante châteaux et neuf cent quatre-vingt-cinq bourgades.

Adrien bâtit sa ville nouvelle précisément dans la place qu’elle occupe aujourd’hui; et, par une providence particulière, comme l’observe Doubdan, il enferma le mont Calvaire dans l’enceinte des murailles. A l’époque de la persécution de Dioclétien, le nom meme de Jérusalem étoit si totalement oublié, qu’un martyr ayant répondu à un gouverneur romain qu’il étoit de Jérusalem, ce gouverneur s’imagina que le martyr parloit de quelque ville factieuse bâtie secrètement par les chrétiens. Vers la fin du septième siècle, Jérusalem portoit encore le nom diÆlia, comme on le voit par le Voyage d’Arculfe, de la rédaction d’Adamannus, ou de celle du vénérable Bède.

Quelques mouvements paroissent avoir eu lieu dans la Judée sous les empereurs Antonin, Septime-Sévère et Caracalla. Jérusalem, devenue païenne dans ses vieilles années , reconnut enfin le Dieu qu’elle avoit rejeté. Constantin et sa mère renversèrent les idoles élevées sur le sépulcre du Sauveur, et consacrèrent les saints lieux par des édifices qu’on y voit encore.

Ce fut en vain«que Julien, trente-sept ans après, rassembla les Juifs à Jérusalem pour y rebâtir le Temple : les liommes travailloient à eet ouvrage avec des bottes , des bêches et des pelles d’argent ; les femmes emportoient la terre dans le pan de leurs plus belles robes ; mais des globes de feu sortant des fondements à demi ereusés dispersèrent les ouvriers et ne permirent pas d’aebever l’entreprise.

Nous trouvons une révolte des Juifs sous Justinien, l’an 501 de Jésus-Clirist. Ce fut aussi sous cet empereur que l’église de Jérusalem fut élevée à la dignité patriarcale.

Toujours destinée à lutter contre l’idolâtrie et à vaincre les fausses religions, Jérusalem fut prise par Cosroës , roi des Perses, Tan 613 de Jésus- Christ. Les Juifs répandus dans la Judée achetèrent de ce prince quatre-vingt-dix mille prisonniers chrétiens et les égorgèrent.

Héraclius battit Cosroës en 627, reconquit la vraie Croix, que le roi des Perses avoit enlevée, et la reporta à Jérusalem.

Neuf ans après, le calife Omar, troisième successeur de Mahomet, s’empara de Jérusalem, après l’avoir assiégée pendant quatre mois : la Palestine , ainsi que l’Egypte, passa sous le joug du vainqueur.

Omar fut assassiné à Jérusalem en 643. L’établissement de plusieurs califats en Arabie et en Syrie, la chute de la dynastie des Ommiades et l’élévation de celle des Abassides, remplirent la Judée

de troubles et de malheurs pendant plus de deux cents ans.

Ahmed, Turc Touloimide, qui, de gouverneur de

l’Egypte en étoit devenu le souverain , fit la conquête de Jérusalem en 8G8; mais son (ils ayant été défait par les califes de Bagdad , la Cité sainte retourna sous la puissance de ces califes l’an 905 de notre ère.

Un nouveau Turc, nommé Mahomet - Ikhschid ,

s’étant à son tour emparé de l’Egypte, porta ses armes au dehors, et soumit Jérusalem Fan 93G de Jésus-Christ.

Les Eatimites, sortis des sables de Cyrène en 9G8 , chassèrent les Ikhschidites de l’Egypte , et conquirent plusieurs villes de la Palestine.

Un autre Turc, du nom (^iOrtok, favorisé par les Seljoucides d’Alep, se rendit maître de Jérusalem en 984, et ses enfans y régnèrent après lui.

Alostali, calife d’Egypte, obligea les Ortokides à sortir de Jérusalem.

Hakem ou Haquen , successeur d’Aziz , second calife fatimite, persécuta les chrétiens à Jérusalem vers l’an 99G, comme je l’ai déjà raconté en parlant de l’église du Saint-Sépulcre. Ce calife mourut en 1 02 1 .

Meleschah, Turc Seljoucide, prit la sainte Cité en 107G, et fit ravager tout le pays. Les Ortokides qui avoient été chassés de Jérusalem par le calife Mostali y rentrèrent et s’y maintinrent contre Redouan, prince d’Alep. Mais ils en furent expulsés de nouveau par les Eatimites en 107G : ceux-ci y ré-

ITIJS. T. îl.

jjnoleiit encore lorsque les Croisés parurent sur les Frontières de la Palestine.

Les écrivains du dix-huitième siècle se sont plu à représenter les Croisades sous un jour odieux. J’ai réclamé un des premiers contre cette ignorance ou cette injustice \ Les Croisades ne furent des folies, comme on affectoit de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat. Les chrétiens n’étoient point les agresseurs. Si les sujets d’Omar, partis de Jérusalem, après avoir fait le tour de l’Afrique, fondirent sur la Sicile, sur l’Espagne, sur la France meme, où Charles-Martel les extermina, pourquoi des sujets de Philippe sortis de la France, n’auroient-ils pas fait le tour de l’Asie pour se venger des descendants d’Omar jusque dans Jérusalem ? C’est un grand spectacle sans doute que ces deux armées de l’Europe et de l’Asie marchant en sens contraire autour de la Méditerranée, et venant, chacune sous la bannière de sa religion, attaquer Alahomet et Jésus-Christ au milieu de leurs adorateurs. N’apercevoir dans les Croisades que des pèlerins armés qui courent délivrer un tombeau en Palestine, c’est montrer une vue très bornée en histoire. Il s’agissoit non seulement de la délivrance de ce tombeau sacré, mais encore de savoir qui devoit l’emporter sur la terre, ou d’un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l’ignorance, au despotisme, à l’esclavage, ou d’un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de la

^ Dans le Génie du Christianisme.

docte antiquité, et aboli la servitude. Il suffit de lire le discours du pape Urbain II au concile de Clermont pour se eonvaincre que les ebefs de ces entreprises guerrières n avoient pas les petites idées qu’on leur suppose, et qu’ils pensoient à sauver le monde d’une inondation de nouveaux Barbares. L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête ; l’Evangile au contraire ne prêche que la tolérance et la paix. Aussi les chrétiens supportèrent-ils pendant sept eent soixante-quatre ans tous les maux que le fanatisme des Sarrasins leur voulut faire souffrir ; ils tâchèrent seulement d’intéresser en leur faveur Charlemagne : mais ni les Espagnes soumises, ni la France envahie, ni la Grèce et les deux Siciles ravagées , ni l’Afrique entière tombée dans les fers, ne purent déterminer pendant près de huit siècles les chrétiens à prendre les armes. Si enfin les eris de tant de victimes égorgées en Orient, si les progrès des Barbares, déjà aux portes de Constantinople, réveillèrent la chrétienté, et la firent courir à sa propre défense , qui oseroit dire que la cause des guerres sacrées fut injuste ? Où en serions - nous si nos pères n’eussent repoussé la force parla force? Que l’on eontemple la Grèce, et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des musulmans. Ceux qui s’applaudissent tant aujourd’hui du progrès des lumières auroient-ils donc voulu voir régner parmi nous une religion qui a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, qui se fait un mérite de fouler aux pieds les hommes et de mépriser souverainement les lettres et les arts ?

l.cs Croisades, en aFfoiblissanl les lîordes mahoinélanes an centre même de l’Asie, nous ont emlês de devenir la [)roic des Turcs et des Arabes. Elles ont Fait plus : elles nous ont sauvés de nos propres révolutions ; elles ont suspendu , par la jxiix de Dieu y nos (guerres intestines; elles ont ouvert une issue à cet excès de population qui tôt ou tard cause la ruine des états : remarque que le père JMaindDour^ a Faite, et que M. de Ronald a développée.

Quant aux autres résultats des Croisades , on eommence à convenir que ces entreprises (guerrières ont été Favorables au progrès des lettres et de la civilisation. Robertson a parFaitenient traité ce sujet

dans son Histoire du Conuuerce des Anciens aux Indes orientid es qu’il ne faut pas, dans ces calculs, omettre la renommée que les armes européennes ont obtenue dans les expéditions d’ou- Ire-mer. Le temps de ces expéditions est le temps héroïque de notre histoire ; c’est celui qui a donné naissance à notre poésie épique. Tout ce qui répand du merveilleux sur une nation ne doit point être méprisé par cette nation même. On voudroit en vain se le dissimuler, il y a quelque chose dans notre cœur qui nous fait aimer la gloire; l’iiomme ne se compose pas absolument de calculs positifs pour son bien et pour son mal, ce seroit trop le ravaler; c’est en entretenant les Romains de V éternité de leur ville qu’on les a menés à la conquête du monde, et qu’on leur a fait laisser dans Finsloi re un nom éternel.

Goclèfi'oy parut donc sur les frontières de la Palestine, l’an 1099 de Jésus -Christ; il étoit entouré de Baudouin , d’Eustache, de Tancrède, de Raimond de Toulouse, des comtes de Flandre et de Normandie, de PÉtolde, qui sauta le premier sur les murs de Jérusalem; de Guieher, déjà célèbre pour avoir coupé un lion par la moitié; de Gaston de Foix, de Gérard de Roussillon, de Raimbaud d’Orange, de Saint-Pol, de Lambert : Pierre l’ermite marehoit avec son bâton de pèlerin à la tète de ces chevaliers. Ils s’emparèrent d’abord de Rama ; ils entrèrent ensuite dans Emmaüs, tandis que Tancrède et Baudouin du Bourg pénétroient à Bethléem. Jérusalem fut bientôt assiégée , et l’étendard de la Croix flotta sur ses murs un vendredi 15, et selon d’autres, 12 de juillet 1099, à trois heures de l’après-midi.

Je parlerai du siège de cette ville lorsque j’examinerai le théâtre de la Jérusalem délivrée. Godefroy fut élu par ses frères d’armes roi de la Cité conquise. C’étoit le temps où de simples chevaliers sautoient de la brèche sur le trône : le casque a[)prend â porter le diadème; et la main blessée qui mania la pique s’enveloppe noblement dans la pourpre. Godefroy refusa de mettre sur sa tête la couronne brillante qu’on lui offroit,c( ne voulant point, dit-il, «porter une couronne d’or où Jésus -Christ avoit « porté une couronne d’épines. »

N'aplouse ouvrit ses portes , l’armée du Soudan

d’itgypte fut battue à Ascalon. Robert, moine, pour peindre la défaite de cette armée, se sert précisé-

ITllNÉIlAlRE

ment de la eomparaison employée par J. B. Rousseau ; comparaison d’ailleurs empruntée de la Bible :

La Palestine enfin, après tant de ravages,

Vit fnir ses ennemis comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l’aquilon.

11 est probable que Godefroy mourut à Jaffa, dont il avoit fait relever les murs. Il eut pour successeur Baudouin son frère, comte d’Edesse. Celui-ci expira au milieu de ses victoires, et laissa, en 1118, le royaume à Baudouin du Bourg son neveu.

Mélisandre , fille aînée de Baudouin II , épousa Foulques d’Anjou , et porta le royaume de Jérusalem dans la maison de son mari, vers l’an 1130. Foulques étant mort d’une chute de cheval, en 1140, son fils Baudouin III lui succéda. Fa deuxième Croisade , prêchée par saint Bernard , conduite par Louis Vil et par l’empereur Conrad, eut lieu sous le règne de Baudouin IlL Après avoir occupé le trône pendant vingt ans, Baudouin laissa la couronne à son frère Amaury, qui la porta onze années. Amaury eut pour successeur son fils Baudouin , quatrième du nom.

On vit alors paroître Saladin, qui, battu d’abord et ensuite victorieux , finit par arracher les lieux saints à leurs nouveaux maîtres.

Baudouin avoit donné sa sœur Sibylle , veuve de Guillaume Longue-Epée , en mariage à Gui de Lusignan. Les grands du royaume, jaloux de ce choix, se divisèrent. Baudouin IV, ayant lini ses jours en 1184, eut pour héritier son neveu Baudouin V, fils de

Sibylle et de Guillaume Longue-Epée. Le jeune roi, qui n’avoit que huit ans, succomba en 1186 sous une violente maladie. Sa mère Sibylle fit donner la couronne à Gui de Lusignan, son second mari. Le comte de Tripoli trahit le nouveau monarque, qui tomba entre les mains de Saladin à la bataille de Tibériade.

Après avoir achevé la conquête des villes maritimes de la Palestine , le Soudan assiégea Jérusalem ; il la prit Fan 1188 de notre ère. Chaque homme fut obligé de donner pour rançon dix besants d’or : quatorze mille habitants demeurèrent esclaves faute de pouvoir payer cette somme. Saladin ne voulut point entrer dans la mosquée du Temple, convertie en église par les chrétiens , sans en avoir fait laver les murs avec de Peau de rose. Cinq cents chameaux , dit Sanut , suffirent à peine pour porter toute l’eau de rose employée dans cette occasion : ce conte est digne de l’Orient. Les soldats de Saladin abattirent une croix d’or qui s’élevoit au dessus du Temple, la traînèrent par les rues jusqu’au sommet de la montagne de Sion , où ils la brisèrent. Une seule église fut épargnée, et ce fut l’église du Saint-Sépulcre : les Syriens la rachetèrent pour une grosse somme d’argent.

La couronne de ce royaume à demi perdu passa à Isabelle, fille de Baudouin, sœur de Sibylle décédée, et femme d’Eufroy de Turenne. Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion arrivèrent trop tard pour sauver la Ville sainte; mais ils prirent Ptoléînaïs ou Saint -Jean -d’Aere. La valeur de Richard

fût si renommée que , lon^-temps après la mort de ce prince, quand un cheval Iressailloit sans cause, les Sarrasins disoient qu’il avoit vu l’ombre de Richard. Saladin mourut peu de temps après la prise de Ptolémaïs : il ordonna que l’on portât un linceul au bout d’une lance le jour de ses funérailles, et qu’un héraut criât à haute voix :

Page 1