‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 3)Chapitre 10 sur 35 · ITIN · texte numérisé non relu

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T. II

petit événement dans la grande histoire de l’ingratitude humaine. • Quant à Carthage , elle vit un prince sortir de ses murs pour aller s’asseoir sur le trône des Césars : ce fut cet Iléraclius qui renversa le tyran Phocas. Les Arabes firent, en G47, leur première expédition en Afrique. Cette expédition fut suivie de quatre autres dans l’espace de cinquante ans. Carthage tomba sous le joug musulman en 696. La plupart des habitants se sauvèrent en E'spagne et en Sicile. Le patrice Jean , général de l’empereur Léonce, occupa la ville en 697, mais les Sarrasins y rentrèrent pour toujours en 698; et la fille de Tyr devint la proie des enfants d’Ismaël. E]lle fut prise par Hassan , sous le califat d’Abd-el- Melike. On prétend que les nouveaux maîtres de Carthage en rasèrent jusqu’aux fondements. Cependant il en existoit encore de grands débris au eommencement du neuvième siècle, s’il est vrai que des ambassadeurs de Charlemagne y découvrirent le corps de saint Cyprien. Vers la fin du meme siècle, les infidèles formèrent une ligue contre les chrétiens, et ils avoient à leur tète, dit l’histoire, les Sarrasins de Carthage, Nous verrons aussi que saint Louis trouva une ville naissante dans les ruines de cette antique cité. Quoi qu’il en soit, elle n’offre plus aujourd’hui que les débris dont je vais parler. Elle n’est connue dans le pays que sous le nom de Bersach, qui semble être une corruption du nom de Byrsa. Quand on veut aller de Tunis à Carthage, il faut demander la tour d’Almenare ou la torre de Mastinacès : ventoso ^Joria ciirru !

Il est assez difficile de bien comprendre , d’après le récit des historiens, le plan de l’ancienne Carthage. Polybe et Tite-Live avoient sans doute parlé fort au long du siège de cette ville, mais nous n’avons plus leurs descriptions. Nous sommes réduits aux abréviateurs latins, tels que Florus et Velleïus Paterculus, qui n’entrent point dans le détail des lieux. Les géographes qui vinrent par la suite des temps ne connurent que la Carthage romaine. L’autorité la plus complète sur ce sujet est celle du grec Appien , qui florissoit près de trois siècles après l’événement, et qui, dans son style déclamatoire, manque de précision et de clarté. Rollin, qui le suit , en y mêlant peut-être mal à propos l’autorité de Strabon , m’épargnera la peine d’une traduction.

<( Elle étoit située dans le fond d’un golfe , envi- « ronnée de mer en forme d’une presqu’île dont le «col, c’est-à-dire l’isthme qui la joignoit au conti- «nent, étoit d’une lieue et un quart ( vingt -cinq « stades). La presqu’île avoit de circuit dix-huit lieues « (trois cent soixante stades). Du côté de l’occident « il en sortoit une longue pointe de terre , large à « peu près de douze toises ( un demi-stade ) , qui , «s’avançant dans la mer, la séparoit d’avec le ma- « rais , et étoit fermée de tous côtés de rochers et « d’une simple muraille. Du côté du midi et du con- « tiiient, où étoit la citadelle appelée Bjrsa, la ville «étoit close d’une triple muraille, haute de trente « coudées , sans les parapets et les tours qui la flan- « quoientAÔut à l’entour par d’égales distances, éloi- « gnées l’une de l’autre de quatre-vingts toises.

« Chaque loiir avoit quatre étages , les murailles « n’eu avoient que deux ; elles étoient voûtées , et (( dans le bas il y avoit des étables pour mettre trois «cents éléphants, avec les choses nécessaires pour «leur subsistance, et des écuries au dessus pour « quatre mille chevaux , et les greniers pour leur « nourriture. Il s’y trouvoit aussi de quoi y loger «vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. «Enfin, tout cet appareil de guerre étoit renfermé « dans les seules murailles. 11 n’y avoit qu’un endroit « de la ville dont les murs fussent foibles et bas : « c’étoit un angle négligé qui commeneoit à la pointe «de terre dont nous avons parlé, et qui continuoit «jusqu’au port qui étoit du côté du couchant. Il y « en avoit deux qui se communiquoient l’un à l’autre, «mais qui n’avoient qu’une seule entrée, large de « soixante-dix pieds et fermée par des chaînes. Le «premier étoit pour les marchands, où l’on trou- « voit plusieurs et diverses demeures pour les ma- «telots. L’autre étoit le port intérieur, pour les « navires de guerre, au milieu duquel on voyoit une «île nommée Cotlion, bordée, aussi bien que le «port, de grands quais où il y avoit des loges sé- « parées pour mettre à couvert deux cent vingt na- « vires, et des magasins au dessus, où l’on gardoit « tout ce qui étoit nécessaire à l’armement et à l’équi- « pement des vaisseaux. L’entrée de chacune de ces «loges, destinées à retirer les vaisseaux, étoit ornée « de deux colonnes de marbre d’ouvrage ionique ; de « sorte que tant le port que l’île représéntoient des « deux côtés deux magnifiques galeries. Dans cette

«île étoit le palais de l’amiral; et, comme il étoit « vis-à-vis de l’entrée du port, il pouvoit de là découc( vrir tout ce qui se passoit dans la mer , sans que « de la mer on pût rien voir de ce qui se faisoit dans « l’intérieur du port. Les marchands , de même , n’a- « voient aucune vue sur les vaisseaux de guerre , les c( deux ports étant séparés par une double muraille, c( et ily avoit dans chacun une porte particulière pour « entrer dans la ville sans passer par l’autre port. « On peut donc distinguer trois parties dans Carc( thage : le port qui étoit double, appelé quelquefois « Cothon ^ à cause de la petite île de ce nom : la cita- «delle, appelée Bjrsa, la ville proprement dite, ou « demeuroient les habitants, qui environnoit la cita- « delle , et étoit nommée Mégara, »

Il ne resta vraisemblablement de cette première ville que les citernes publiques et particulières ; elles sont d’une beauté surprenante , et donnent une grande idée des monuments des Carthaginois; mais je ne sais si l’aquéduc qui conduisoit l’eau à ces citernes ne doit pas être attribué à la seconde Carthage. Je me fonde, pour la destruction entière de la cité de Didon, sur ce passage de Florus : « Quanta aurhs deleta sit , ut de cœteris taceam, vel ignîum « mora prohari potest, Quippe per continuas XVII c( dies vix potuit incendium exstingui, quod doinibus c( ac templis suis sponte hostes iinmiserant ; ut quac( tenus urhs eripi Romanis non poterat, triumphus (( arderet. »

Appien ajoute que ce qui échappa aux flammes fut démoli par ordre du sénat romain. «Rome, dît

2tG ITINÉRAIRE

« Vellcïus Paterculus, déjà maîtresse du monde, ne « se croyoit pas en sûreté tant que subsisteroit le « nom de Cartilage : » si nornen usquam maneret CarthaQ;inis.

Strabon, dans sa description courte et claire, mêle évidemment différentes parties de Taneienne et de la nouvelle cité:

Kal Kap}(,vi^à)v <5*8 ÈttI xtvôç tc)'puTat,

etc.

«Carthage, environnée de murs de toutes parts, « occupe une presqu’île de trois cents stades de tour, « qu’elle a attachée à la terre ferme par un isthme « de soixante stades de largeur. Au milieu de la ville « s’élevoit une colline sur laquelle étoit bâtie une ci- «tâdelle appelée Bjrsa. Au sommet de cette eitaa delle on voyoit un temple consacré à Esculape, et des maisons couvroient la pente de la colline. Les « ports sont au pied de Byrsa , ainsi que la petite île « ronde appelée Cothon, autour de laquelle les vais- « seaux forment un cercle. »

Sur ce mot Karchèdôn de l’original, j’observe, après quelques écrivains, que, selon Samuel Bochard, le nom phénicien de Carthage étoit Cartha- Hadath ou Cartha-Hadtha , c’est-à-dire la nouvelle ville. Les Grees en firent Karchèdôn , et les Romains Carthage. Les noms des trois parties de la ville éloient également tirés du phénicien , Magara de fnagar , magasin; Bjrsa de hosra, forteresse; et Cothon de ratoun , coupure; ear il n’est pas bien clair que le Cothon fût une île.

Ap rès Strabon , nous ne savons plus rien de Carthage , sinon qu’elle étoit devenue une des plus grandes et des plus belles villes du monde. Pline pourtant se contente de dire : Colonia Carthago , niagnœ in vestigiis Carthaginis, Pomponius Mêla avant Pline, ne paroît pas beaucoup plus favorable Jeun ciuidern iteruin opulenta , eticim nitnc tamen priorurn excidio rerwn , quarn ope prœsentiwn clarior; mais Solin dit : Alterum post urhein lioniam terrarum decus. D’autres auteurs la nomment la Grande et V Heureuse : Carthago magna , felicitate rei^erenda.

La nouvelle Carthage souffrit d’un incendie sous le règne de Marc-Aurèle ; car on voit ce prince occupé à réparer les malheurs de la colonie.

Commode , qui mit une flotte en station à Carthage pour apporter à Rome les blés de l’Afrique, voulut changer le nom de Carthage en celui de la ville Cornmodiane. Cette folie de l’indigne fils d’un grand homme fut bientôt oubliée.

Les deux Gordiens ayant été proclamés empereurs en Afrique firent de Carthage la capitale du monde pendant leur règne d’un moment. Il paroît toutefois que les Carthaginois en témoignèrent peu de reconnoissance; car, selon Capitolin, ils se révoltèrent contre les Gordiens en faveur de Capélius. Zosime dit encore que ces memes Carthaginois reconnurent Sabinien pour leur maître , tandis que le jeune Gordien succédoit dans Rome à Balbin et à Maxime. Quand on croiroit, d’après Zonare, que Carthage fut favorable aux Gordiens , ces empereurs n’au-

roient pas eu le temps d’embellir beaucoup cette

cité.

Plusieurs inscriptions rapportées par le savant docteur Sbaw prouvent qu’Adrien , Aurélien et Septime Sévère élevèrent des monuments en différentes villes du Byzacium, et sans doute ils ne négligèrent pas la capitale de cette riche province.

Le tyran Alaxence porta la flamme et le fer en Afrique , et triompha de Carthage comme de Fantique ennemie de Rome. On ne voit pas sans frissonner cette longue suite d’insensés qui, presque sans interruption, ont gouverné le monde depuis Tibère jusqu’à Constantin, et qui vont, après ce dernier prince, se joindre aux monstres de la Byzantine. Les peuples ne valoient guère mieux que les rois. Une effroyable convention sembloit exister entre les nations et les souverains : ceux-ci pour tout oser, celles-là pour tout souffrir.

Ainsi ce que nous savons des monuments de Carthage dans les siècles que nous venons de parcourir se réduit à très peu de chose : nous voyons seulement par les écrits de Tertullien, de saint Cyprien, de Lactance , de saint Augustin , parles canons des conciles de Carthage et par les Actes des Martjrs , qu’il y avoit à Carthage des amphithéâtres, des théâtres, des bains, des portiques. La ville ne fut jamais bien fortifiée, car Gordien-le-Vieux ne put s’y défendre; et, long-temps après, Genseric et Bélisaire y entrèrent sans difficulté.

J’ai entre les mains plusieurs monnoies des rois vandales qui prouvent que les arts étoient tout-

à-fait perdus sous le règne de ces rois : ainsi il n’est pas probable que Carthage ait reçu aucun embellissement de ses nouveaux maîtres. Nous savons au contraire que Genseric abattit les églises et les théâtres ; tous les monuments païens furent renversés par ses ordres : on cite entre autres le temple de Mémoire et la rue consacrée à la déesse Céleste. Cette rue étoit bordée de superbes édifices.

Justinien, après avoir arraché Carthage aux Vandales , y fit construire des portiques , des thermes , des églises et des monastères, comme on le voit dans le livre des Edifices de Procope. Cet historien parle encore d’une église bâtie par les Carthaginois, au bord de la mer, en l’honneur de saint Cyprien. Voilà ce que j’ai pu recueillir touchant les monuments d’une ville qui occupe un si haut rang dans l’histoire : passons maintenant à ses débris.

Le vaisseau, sur lequel j’étois parti d’Alexandrie étant arrivé au port de Tunis, nous jetâmes l’ancre en face des ruines de Carthage : je les regardois sans pouvoir deviner ce que c’étoit; j’apercevois quelques cabanes de Maures, un ermitage musulman sur la pointe d’un cap avancé, des brebis paissant parmi des ruines; ruines si peu apparentes, que je les distinguois à peine du sol qui les portoit : c’étoit là Carthage :

Devlctæ Carthaginis arces Procubiiere ; jacent infausto in littore turres Eversæ. Quantum ilia metus , quantum ilia laborum Urbs dédit insultans Latio et Laurentibus arvis!

Nunc passim , vix reliquias, vix nomina servans,

Obruitur, propriis non agnoscenda ruinis.

« Les murs de CarÜia^e vaineue, et ses tours ren- « versées (jisent épars sur le rivage fatal. Quelle (( crainte cette ville n’a-t-elle pas jadis inspirée à ((Rome; quels efforts ne nous a-t-elle pas coûté (( lorsqu’elle nous insultoit jusque dans le Latium et « dans les champs de Laurente ? Maintenant on aper- (( çoit à peine ses débris , elle conserve à peine son ((nom, et ne peut être reconnue à ses propres (( ruines ! »

Pour se retrouver dans ces ruines il est nécessaire de suivre une marche méthodique. Je suppose donc que le lecteur parte avec moi du fort de la Goulette , lequel , comme on sait et comme je l’ai dit , est situé sur le canal par où le lac de Tunis se dégorge dans la mer. Chevauchant le long du rivage, en se dirigeant est-nord-est, vous trouvez, après une demi -heure de chemin , des salines qui remontent vers l’ouest jusqu’à un fragment de mur assez voisin des grandes citernes. Passant entre les salines et la mer, vous commencez à découvrir des jetées qui s’étendent assez loin sous les flots. La mer et les jetées sont à votre droite ; à votre gauche , vous apercevez sur des hauteurs inégales beaucoup de débris; au pied de ces débris est un bassin de forme ronde assez profond, et qui eommuniquoit autrefois avec la mer par un canal dont on voit encore la trace. Ce bassin doit être, selon moi, le Cothon, ou le port intérieur de Carthage. Les restes des immenses travaux que l’on aperçoit dans la mer indiqueroient , dans ce cas , le môle extérieur. Il me semble même qu’on peut distinguer quelques piles de la

levée que Scipion fit eonstmlre afin de fermer le port. J’ai remarqué aussi un second canal intérieur, qui sera, si l’on veut, la coupure faite par les Carthaginois lorsqu’ils ouvrirent un autre passage à leur flotte.

Ce sentiment est directement opposé à celui du docteur Sliaw, qui place l’ancien port de Carthage au nord et au nord-ouest de la péninsule , dans le marais noyé appelé El-Mersa, ou le havre. Il suppose que ce port a été bouché par les vents du nordest, et par le limon de la Bagrada. D’Anville, dans sa Géographie ancienne , et Bélidor, dans son Architecture hydraulique, ont suivi cette opinion. Les voyageurs se sont soumis à ces grandes autorités. Je ne sais quelle est à cet égard l’opinion du savant Italien dont je n’ai pas vu l’ouvrage

J’avoue que je suis effrayé d’avoir à combattre des hommes d’un mérite aussi éminent que Shaw et d’Anville. L’un avoit vu les lieux, et l’autre les avoit devinés, si on me passe cette expression. Une chose cependant m’encourage : M. Ilumberg, commandant-ingénieur à la Goulette, homme très habile , et qui réside depuis long-temps au milieu des ruines de Carthage, rejette absolument l’hypothèse du savant Anglois. Il est certain qu’il faut se défier de ces prétendus changements de lieux , de ces accidents locaux, à l’aide desquels on explique les difficultés d’un plan qu’on n’entend pas. Je ne sais

’ J’ai indiqué cet ouvrage plus haut.

Son opinion paroît semblable à la mienne. Voyez la Préface de la troisième édition.

donc si la Baf^rada a pu fermer l’ancien port de Carthage, comme le docteur Sliaw le suppose, ni produire sur le rivage d’Utique toutes les révolutions qu’il indique. La partie élevée du terrain au nord et au nord-ouest de l’isthme de Carthage n’a pas, soit le long de la mer, soit dans l’El-Mersa, la moindre sinuosité qui pût servir d’abri à un bateau. Pour trouver le Cothon dans cette position , il faut avoir recours à une espèce de trou qui , de l’aveu de Shaw, n’occupe pas cent verges en carré. Sur la mer du sud-est, au contraire, vous rencontrez de longues levées , des voûtes qui peuvent avoir été les magasins , ou même les loges des galères ; vous voyez des canaux creusés de main d’hommes, un bassin intérieur assez grand pour contenir les barques des anciens ; et , au milieu de ce bassin , une petite île.

L’histoire vient à mon secours. Scipion l’Africain étoit occupé à fortifier Tunis lorsqu’il vit des vaisseaux sortir de Carthage pour attaquer la flotte romaine à Utique ( Tite-Live , liv. x). Si le port de Carthage avoit été au nord, de l’autre côté de l’isthme, Seipion, plaeé à Tunis, n’auroit pas pu découvrir les galères des Carthaginois ; la terre cache dans cette partie le golfe d’Utique. Mais, si l’on place le port au sud-est, Scipion vit et dut voir appareiller les ennemis.

Quand Seipion l’Emilien entreprit de fermer le port extérieur, il fit commeneer la jetée à la pointe du cap de Carthage (App.). Or, le cap de Carthage est à l’orient, sur la baie même de Tunis. Appien ajoute que cette pointe de terre étoit près du port;

DE PAKIS A JERUSALEAÎ. 253

ce qui est vrai si le port étoit au sud - est ; ce qui est faux si le port se trouvoit au nord-ouest. Une chaussée conduite de la plus longue pointe de l’isthme de Carthage pour enclore au nord ouest ce qu’on appelle Y El - Mersa est une chose absurde à supposer.

Enfin, après avoir pris le Cothon, Scipion attaqua Byrsa, ou la citadelle (Appien); le Cothon étoit donc au dessous de la citadelle : or, celle-ci étoit bâtie sur la plus haute colline de Carthage, colline que l’on voit entre le midi et l’orient. Le Cothon placé au nord-ouest auroit été trop éloigné de Byrsa, tandis que le bassin que j’indique est précisément au pied de la colline du sud-est.

Si je m’étends sur ce point plus qu’il n’est nécessaire à beaucoup de lecteurs, il y en a d’autres aussi qui prennent un vif intérêt aux souvenirs de l’histoire , et qui ne cherchent dans un ouvrage que des faits et des connoissances positives. N’est-il pas singulier que, dans une ville aussi fameuse que Carthage, on en soit à chercher l’emplacement même de ses ports, et que ce qui fit sa principale gloire soit précisément ce qui est le plus oublié?

Shaw me semble avoir été plus heureux à l’égard du port marqué dans le premier livre de Y Enéide. Quelques savants ont cru que ce port étoit une création du poëte; d’autres ont pensé que Virgile avoit eu l’intention de représenter , ou le port d’Ithaque , ou celui de Carthagène, ou la baie de Naples; mais le chantre de Didon étoit trop scrupuleux sur la peinture des lieux pour se permettre une telle li-

cence; il a décrit dans la plus exacte vérité un port à quelque distance de Cartlia0;e. Laissons parler le docteur Sliaw:

^(\L4iv(ih - Reah , TAquilaria des anciens, est à «deux lieues à l’est-nord-est de Seedy-Doude, un c( peu au sud du promontoire de Mereure : ce fut là c( que Curion débarqua les troupes qui furent en- « suite taillées en pièces par Saburra. Il y a ici di- « vers restes d’antiquités, mais il n’y en a point qui « méritent de Eattention. La montagne située entre «le bord de la mer et le village, où il n’y a qu’un « demi-mille de distance, est à vingt ou trente pieds « au dessus du niveau de la mer, fort artistement «taillée, et percée en quelques endroits pour faire « entrer l’air dans les voûtes que l’on y a pratiquées : « on voit encore dans ces voûtes, à des distances ré- «glées, de grosses colonnes et des arches pour sou- « tenir la montagne. Ce sont ici les carrières dont «parie Strabon, d’où les habitants de Carthage, « d’ü tique et de plusieurs autres villes voisines pou- « voient tirer des pierres pour leurs bâtiments; et, « comme le dehors de la montagne est tout couvert « d’arbres , que les voûtes qu’on y a faites s’ouvrent «du côté de la mer, qu’il y a un grand rocher de « chaque eôté de cette ouverture vis-à-vis laquelle « est l’île d’Ægimurus , et que de plus on y trouve «des sources qui sortent du roc, et des reposoirs «pour les travailleurs, on ne sauroit presque dou- «ter, vu que les circonstances y répondent si exac- «tement, que ce ne soit ici la caverne que Virgile «place quelque part dans le golfe, et dont il fait la

« description dans les vers suivants , quoiqu’il y ait « des commentateurs qui ont cru que ce n’est qu’une c( pure fiction du poëte :

Est in secessu longo locus : insula portum Efficit objectu laterum; quibus omnis ab alto Frangitur, inque sinus scindit sese unda reductos.

Hinc atque bine vastæ rupes, geminique minantur In cœlum scopuli, quorum sub vertice late Æquora tuta silent : tum sylvis scena coruscis Desuper, horren tique atrum neinus imminet umbra.

Fronte sub adversa, scopulis pendentibus antrum;

Intus aquæ dulces , vivoque sedilia saxo,

Nympharum domus, etc.

( ViKG. , Æneid., lib. i, v. 163-172.)

A présent que nous connoissons les ports , le reste ne nous retiendra pas long-temps. Je suppose que nous avons continué notre route le long de la mer jusqu’à l’angle d’où sort le promontoire de Carthage. Ce cap , selon le docteur Shaw, ne fut jamais compris dans la cité. Maintenant nous quittons la mer, et, tournant à gauche, nous parcourons en revenant au midi les ruines de la ville, disposées sur l’amphithéâtre des collines.

Nous trouvons d’abord les débris d’un très grand édifice, qui semble avoir fait partie d’un palais et d’un théâtre. Au dessus de cet édifice , en montant à l’ouest, on arrive aux belles citernes qui passent généralement pour être les seuls restes de Carthage : elles recevoient peut-être les eaux d’un aquéduc dont on voit des fragments dans la campagne. Cet aquéduc parcouroit un espace de cinquante milles ,

et se rendort aux sources de Zawan ^ et de Zungar. Il y avoit des temples au dessus de ces sources : les plus grandes arclies de Faquéduc ont soixante-dix pieds de haut; et les piliers de ces arches emportent seize pieds sur chaque face. Les citernes sont immenses : elles forment une suite de voiites qui prennent naissance les unes dans les autres , et qui sont bordées, dans toute leur longueur, par un corridor : c’est véritablement un magnifique ouvrage.

Pour aller des citernes publiques à la colline de Byrsa, on traverse un chemin raboteux. Au pied de la colline, on trouve un cimetière et un misérable village, peut-être le Tents de lady Montague Le sommet de l’Acropole offre un terrain uni, semé de petits morceaux de marbre , et qui est visiblement Faire d’un palais ou d’un temple. Si l’on tient pour le palais , ce sera le palais de Didon ; si l’on préfère le temple, il faudra reconnoître celui d’Esculape. Là, deux femmes se précipitèrent dans les flammes, l’une pour ne pas survivre à son déshonneur , l’autre à sa patrie.

Soleil, dont les regards embrassent l’univers,

Reine des dieux , témoins de mes affreux revers , Triple Hécate, pour qui dans l’horreur des ténèbres Retentissent les airs des hurlements funèbres ;

Pâles filles du Styx, vous tous, lugubres dieux. Dieux de Didon mourante , écoutez tous mes vœux !

^ On prononce dans le pays Zauvan.

= Les écuries des éléphants, dont parle lady Montague, sont des chambres souterraines qui n’ont rien de remarquable.

DE PARIS A JÉRUSALEM. 2.'j7

S’il faut qu’enfiu ce monstre, échappant au naufrage,

Soit poussé dans le port, jeté sur le rivage;

Si c’est l’arrêt du sort , la volonté des deux.

Que du moins assailli d’un peuple audacieux,

Errant dans les climats où son destin l’exile ,

Implorant des secours, mendiant un asile.

Redemandant son fds arraché de ses bras ,

De ses plus chers amis il pleure le trépas !...

Qu’une honteuse paix suive une guerre affreuse !

Qu’au moment de régner, une mort malheureuse L’enlève avant le temps ! Qu’il meure sans secours,

Et que son corps sanglant reste en proie aux vautours ! Voilà mon dernier vœu ! Du courroux qui m’enflamme Ainsi le dernier cri s’exhale avec mon ame.

Et toi, mon peuple , et toi , prends son peuple en horreur! Didon au lit de mort te lègue sa fureur !

En tribut à ta reine offre un sang qu’elle abhorre !

C’est ainsi que mon ombre exige qu’on l’honore.

Sors de ma cendre, sors, prends la flamme et le fer,

Toi qui dois me venger des enfants de Teucer!

Que le peuple latin , que les fils de Carthage,

Opposés par les lieux, le soient plus par leur rage !

Que de leurs ports jaloux, que de leurs murs rivaux. Soldats contre soldats, vaisseaux contre vaisseaux ,

Courent ensanglanter et la mer et la terre !

Qu’une haine éternelle éternise la guerre !

A peine elle achevoit, que du glaive cruel Ses suivantes ont vu partir le coup mortel ,

Ont vu sur le bûcher la reine défaillante.

Dans ses sanglantes mains l’épée encor fumante.

Du sommet de Byrsa l’œil embrasse les ruines de Carthage, qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte, n’ayant rien de bien conservé, mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février; les figuiers, les oliviers et les caroubiers

ITIX. T. II.

258 ITlNERAlRIi

donnoient déjà leurs premières leuilles; de ^p^andes an^éllcpies et des aeantlies formoierit des louffes de verdure [)arml les débris de marbre de toutes eouleurs. Au loin je promenois mes regards sur Tistlime, sur une double mer, sur des îles loinlaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées ; je déeouvrois des forets , des vaisseaux, des aquéducs, des villages maures , des ermitages maliométans , des minarets et les maisons blancbes de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons et ressemblant à des nuages , voloient au dessus de ma tète. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensois à Didon , à Sopbonisbe , à la noble épouse d’Asdrubal ; je contemplois les vastes plaines ou sont ensevelies les légions d’Annibal , de Scipion et de César ; mes yeux vouloient reconnoître l’emplacement d’ütique: Hélas 1 les débris des palais de Tibère existent encore à Caprée, et l’on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! Enfin , les terribles Vandales, les légers Maures passoient tour à tour devant ma mémoire, qui m’offroit pour dernier tableau saint Louis expirant sur les ruines de Carthage. Que le récit de la mort de ce prince termine cet Itinéraire : heureux de rentrer, pour ainsi dire , dans ma patrie, par un antique monument de ses vertus, et de finir au tombeau du Roi de sainte mémoire ce long pèlerinage aux tombeaux des grands hommes.

Lorsque saint Louis entreprit son second voyage d’outre mer, il n’étoit plus jeune. Sa santé affoiblie

ne lui permettoit ni de rester long-temps à clievaU ni de soutenir le poids d’une armure; mais Louis n’avoit rien perdu de la vigueur de Famé. Il assemble à Paris les grands du royaume ; il leur fait la peinture des malheurs de la Palestine, et leur déclare qu’il est résolu d’aller au secours de ses frères les chrétiens. En même temps il reçoit la croix des mains du légat, et la donne à ses trois fils aînés.

Line foule de seigneurs se croisent avec lui : les rois de l’Europe se préparent à prendre la bannière, Charles de Sicile, Edouard d’Angleterre, Gaston de Réarn, les rois de Navarre et d’Aragon. Les femmes montrèrent le même zèle: la dame de Poitiers, la comtesse de Bretagne, lolande de Bourgogne, Jeanne de Toulouse, Isabelle de France, Amicie de Courtenay, quittèrent la quenouille que filoient alors les reines , et suivirent leurs maris outre mer.

Saint Louis fit son testament : il laissa à Agnès , la plus jeune de ses filles, dix mille francs pour se marier, et quatre mille francs à la reine Marguerite : il nomma ensuite deux régents du royaume, Mathieu, abbé de Saint-Denis, et Simon, sire de Nesle : après quoi il alla prendre l’oriflamme.

Cette bannière, que l’on commence à voir paroître dans nos armées sous le règne de Louis-le- Gros, étoit un étendard de soie attaché au bout d’une lance : il étoit d\in vermeil samit, à guise de gonfanon à trois queues , et cwoit autour des houpes de soie verte. On le déposoit en temps de paix sur l’autel de l’abbaye de Saint-Denis, parmi les tombeaux des rois, comme pour avertir que, de race en

ITIINÉRAIRE

race, les François ét oient fidèles à Dieu, au prince et à rhonneur. Saint Louis prit cette bannière des mains de l’abbè, selon l’usage. Il reçut en même temps rcscarcellc ^ et le bourdon^ du pèlerin, que l’on appeloit alors la consolation et la niarque cia vojYigc^ : coutume si ancienne dans la monarcliie, que Charlemagne fut enterre avec l’escarcelle d’or qu’il avoit habitude de porter lorsqu’il alloit en Italie.

Louis pria au tombeau des martyrs, et mit son royaume sous la protection du patron de la France. Le lendemain de cette cérémonie, il se rendit pieds nus, avec ses fils, du Palais de Justice à l’église de Notre-Dame. Le soir du meme jour il partit pour Vincennes , où il lit ses adieux à la reine Marguerite, gentille, bonne reine, pleine de grand siinplece , dit Robert de Sainceriaux ; ensuite il quitta pour jamais ces vieux chênes , vénérables témoins de sa justice et de sa vertu.

« Mainte fois ai vu que le saint homme roi s’alloit c( ébattre au bois de Vincennes , et s’asseyoit au pied c(d’un chêne, et nous faisoit seoir auprès de lui, et «tous ceux qui avoient affaire à lui venoient lui « parler sans qu’aucun huissier leur donnât empé- «chement... Aussi plusieurs fois ai vu qu’au temps «d’été le bon roi venoit au jardin de Paris, vêtu « d’une cotte de camelot , d’un surent de tiretaine «sans manche et d’un mantel par dessus de sandal «noir, et fesoit là étendre des tapis pour nous as-

* Une ceinture.

2 Un }3âton. 3 Solatia et indïcia itinerîs.

« seoir auprès de lui, et là fesoit dépêcher son peuple <( diligemment comme au bois de VineennesL »

Saint Louis s’embarcpia à Aigues-Aîortes le mardi juillet 1270. Trois avis avoient été ouverts dans le conseil du roi avant de mettre à la voile : d’abor-

der à Saint- Jean-d’Acre , d’attaquer l’Egypte , de taire une descente à Tunis. Malheureusement saint Louis se rangea au dernier avis par une raison qui sembloit assez décisive.

Tunis étoit alors sous la domination d’un prince que Geofroy de Beaulieu et Guillaume de Nangis nomment Omar^el-Mulej-Moztanca. Les historiens du temps ne disent point pourquoi ce prince feignit de vouloir embrasser la religion des chrétiens ; mais il est assez probable qu’apprenant l’armement des Croisés , et ne sachant oii tomberoit l’orage , il crut le détourner en envoyaïit des ambassadeurs en France , et Rat tant le saint roi d’une conversion à laquelle il ne pensoit point. Cette tromperie de l’infidèle fut précisément ce qui attira sur lui la tempête qu’il prétendoit conjurer. Louis pensa qu’il suffiroit de donner à Omar une occasion de déclarer scs desseins , et qu’alors une grande partie de l’Afrique se feroit chrétienne à l’exemple de son prince.

Une raison politique se joignoit à ce motif religieux : les Tunisiens infestoient les mers ; ils enlevoient les secours que l’on faisoit passer aux princes chrétiens de la Palestine; ils fournissoient des che-

vaux , des armes et des soldats aux soudans d’Egypte ;

* Sire de Joinville.

ils étoient le centre des liaisons que Bondoc-Dari entretenoit avec les Maures de Maroc et de FEspagne. 11 importoit donc de détruire ce repaire de brigands , pour rendre plus faciles les expéditions en Terre-Sainte.

Saint Louis entra dans la baie, de Tunis au mois de juillet 1270. En ce temps-là un prince maure avoit entrepris de rebâtir Carthage : plusieurs maisons nouvelles s’élevoient déjà au milieu des ruines, et l’on voyoït un château sur la colline de Byrsa. Les Croisés furent frappés de la beauté du pays couvert de bois d’oliviers. Omar ne vint point au devant des François; il les menaça au contraire de faire égorger tous les chrétiens de ses états si l’on tentoit le débarquement. Ces menaces n’empêchèrent point l’armée de descendre; elle campa dans Fisthme de Carthage , et Faumônier d’un roi de France prit possession de la patrie d’Annibal en ces mots : Je vous dis le han de Notre-Seivneur Jésus-

Christ y et de Louis, roi de Franee, son sergent. Ce même lieu avoit entendu parler le gétule , le tyrien , le latin, le vandale, le grec et l’arabe, et toujours les mêmes passions dans des langues diverses.

Saint Louis résolut de prendre Carthage avant d’assiéger Tunis, qui étoit alors une ville riche, commerçante et fortifiée. 11 chassa les Sarrasins d’une tour qui défendoit les citernes : le château fut emporté d’assaut, et la nouvelle cité suivit le sort de la forteresse. Les princesses qui accompagnoient leurs maris débarquèrent au port; et, par une de ces révolutions que les siècles amènent, les

DE PARIS A JÉRUSALEAL 2G3

grandes dames de France s’établirent dans les ruines des palais de Didon.

Mais la prospérité sembloit abandonner saint Louis dès qu’il avoit passé les mers; comme s’ibeût toujours été destiné à donner aux infidèles l’exemple de l’héroïsme dans le malheur. Il ne pouvoit attaquer Tunis avant d’avoir reçu les secours que devoit lui amener son frère, le roi de Sicile. Obligée de se retrancher dans l’isthme, l’armée fut attaquée d’une maladie contagieuse qui, en peu de jours, emporta la moitié des soldats. Le soleil de l’Afrique dévoroit des hommes accoutumés à vivre sous un ciel plus doux. Afin d’augmenter la misère des Croisés, les Maures élevoient un sable brûlant avec des machines : livrant au souffle du midi cette arène embrasée , ils imitoient pour les chrétiens les effets du kansim ou du terrible vent du désert : ingénieuse et épouvantable invention, digne des solitudes qui en firent naître l’idée, et qui montre à quel point l’homme peut porter le génie de la destruction. Des combats continuels achevoient d’épuiser les forces de l’armée : les vivants ne suffisoient pas à enterrer les morts; onjetoit les cadavres dans les fossés du camp , qui en furent bientôt comblés.

Déjà les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme n’étoient plus ; le roi avoit vu mourir dans ses bras son fils chéri, le comte de Nevers. Il se sentit lui-méme frappé. 11 s’aperçut dès le premier moment que le coup étoit mortel; que ce coup abattroit facilement un corps usé par les fatigues de la guerre, par les soucis du trône et par ces

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veilles religieuses et royales que Louis cousaerolt à son Dieu et à son peiq)le. 11 tàclm néanmoins de dissimuler son mal, et de eacher la douleur qu’il ressentoit de la perte de son fils. On le voyoit, la mort sur le front, Visiter les hôpitaux, eomme un de ees pères de la Merei eonsacrés dans les mêmes lieux à la rédemption des eaptifs et au salut des pestiférés. Des œuvres du saint il passoit aux devoirs du roi, vellloit k la sûreté du eamp, montroit à l’ennemi un visage intrépide, ou, assis devant sa tente, rendoit la justiee à ses sujets comme sous le chêne de Vlncennes.

Philippe, fils aîné et successeur de Louis, ne quittoit point son père qu’il voyoit près de descendre au tombeau. Le roi fut enfin obligé de garder sa tente : alors , ne pouvant plus être lui-même utile à ses peuples, il tâcha de leur assurer le bonheur dans l’avenir, en adressant à Philippe cette instruction qu’aucun François ne lira jamais sans verser des larmes. 11 l’écrivit sur son lit de mort. Du Gange parle d’un manuscrit qui paroît avoir été l’original de cette instruction : l’écriture en étoit grande, mais altérée; elle annoncoit la défaillance de la main qui avoit tracé l’expression d’une ame si forte.

«Beau fils, la première chose que je t’enseigne « et commande à garder, si est que de tout ton cœur «tu aimes Dieu. Car sans ce, nul homme ne peut « être sauvé. Et garde bien de faire chose qui lui « déplaise. Car tu devrois plutôt désirer à souffrir « toutes manières de tourments , que de pécher « mortellemenl.

«Si Dieu t’envoie adversité, reçois -la bénigne- «ment, et lui en rends grâce : et pense que tu l’as « bien desservi , et que le tout te tournera à ton preu. « S’il te donne prospérité, si l’en remercie très bum- «blement, et garde que pour ce tu n’en sois pas « pire par orgueil, ne autrement. Car on ne doit pas « guerroyer Dieu de ses dons.

« Prends-toi bien garde que tu aies en ta com- «pagnie prudes gens et loyaux, qui ne soient point «pleins de convoitises, soit gens d’église, de reli- «gion, séculiers ou autres. Fuis la compagnie des « mauvais , et t’efforce d’écouter les paroles de Dieu , « et les retiens en ton cœur.

«Aussi fais droiture et justice à cîiacun, tant aux « pauvres comme aux riches. Et à tes serviteurs sois «loyal, libéral et roide de paroles, à ee qu’ils te « craignent et aiment comme leur maître. Et si au- « cune controversité ou action se meut, enquiers-toi «jusqu’à la vérité, soit tant pour toi que contre toi. « Si tu es averti d’avoir aucune chose d’autrui, qui « soit certaine, soit par toi ou par tes prédécesseurs, « fais-la rendre incontinent.

« Regarde en toute diligence comment les gens et «sujets vivent en paix et en droiture dessous toi, « par espécial ès bonnes villes et cités , et ailleurs. «Maintiens tes franchises et libertés, esquelles tes « anciens les ont maintenues et gardées , et les tiens « en faveur et amour.

«Garde-toi d’émouvoir guerre contre hommes « chrétiens sans grand conseil , et qu’autrement tu « n’y puisses obvier. Si guerre et débats y a entre

« tes sujets, apaise -les au plus tôt cpie tu pourras.

« Prends garde souvent à tes baillifs, prévôts et c( auti*es ofFieiers , et t’enquiers de leur gouverne- (( meut, afin que, si eliose y a en eux à reprendre, « ([ue tu le fasses.

c( Et te supplie, mon enfant, que en ma fin, tu aies ((de moi souvenanee, et de ma pauvre ame; et me « seeoures par messes , oraisons , prières , aumônes «et bienfaits, par tout ton royaume. Et m’oetroie «partage et portion en tous tes bienfaits, que tu « feras.

« Et je te donne toute bènédietion que jamais père « peut donner à enfant, priant à toute la Trinité du « paradis , le Père , le Eils et le Saint-Esprit , qu’ils « te gardent, et défendent de tous maux; à ce que « nous puissions une fois, après cette mortelle vie, «être devant Dieu ensemble, et lui rendre grâce et «louange sans fin. »

Tout bomme près de mourir, détrompé sur les choses du monde, peut adresser de sages instructions à ses enfants ; mais , quand ees instructions sont appuyées de l’exemple de toute une vie d’innocence ; quand elles sortent de la bouche d’un grand prince, d’un guerrier intrépide, et du cœur le plus simple qui fut jamais; quand elles sont les dernières expressions d’une ame divine qui rentre aux éternelles demeures, alors heureux le peuple qui peut se glorifier en disant : « L’homme qui a écrit « ces instructions étoit le roi de mes pères ! »

La maladie faisant des progrès, Louis demanda l’extrême-onction, il répondit aux prières des ago-

DK PARIS A JÉRUSALEM. 267

nisants avec une voix aussi ferme que s’il eût donné des ordres sur un champ de bataille. 11 se mit à genoux au pied de son lit pour recevoir le saint \iatique, et on fut obligé de soutenir par les bras ce nouveau saint Jérôme, dans cette dernière communion. Depuis ce moment il mit fin aux pensées de la terre , et se crut acquitté envers ses peuples. Eh , quel monarque avoit jamais mieux rempli ses devoirs ! Sa charité s’étendit alors à tous les hommes: il pria pour les infidèles qui firent à la fois la gloire et le malheur de sa vie ; il invoqua les saints patrons de la France, de cette France si chère à son ame royalcsiLe lundi matin, 25 août, sentant que son heure approchoit, il se fit coucher sur un lit de cendres, oû il demeura étendu les bras croisés sur la poitrine , et les yeux levés vers le ciel.

On n’a vu qu’une fois , et l’on ne reverra jamais un pareil spectacle : la flotte du roi de Sicile se montroit à l’horizon ; la campagne et les collines étoient couvertes de l’armée des Maures. Au milieu des débris de Carthage le camp des chrétiens offroit l’image de la plus affreuse douleur : aucun bruit ne s’y faisoit entendre; les soldats moribonds sortoient des hôpitaux, et se traînoient à travers les ruines, pour s’approcher de leur roi expirant. Louis étoit entouré de sa famille en larmes, des princes consternés, des princesses défaillantes. Les députés de l’empereur de Constantinople se trouvèrent présents à cette scène : ils purent raconter à la Grèce la merveille d’un trépas que Socrate auroit admiré. Du lit de cendres oû saint liOuis rendoit le dernier

soupir, on découvroit le riva^^je d’Utique : chacun pouvoit faire la comparaison de la mort du philosophe sLoïcieu et du philosophe chrétien. Plus heureux que Caton, saint Louis ne fut point obli|>é de lire un traité de Timmortalité de Taine pour se convaincre de l’existence d’une vie future : il en trouvoit la preuve invincible dans sa religion, ses vertus et ses malheurs. Enfin, vers les trois heures de l’après-midi, le roi, jetant un grand soupir, prononça distinctement ces paroles: «Seigneur, «j’entrerai dans votre maison, et je vous adorerai « dans votre saint Temple ^ ; » et son ame s’envola dans le saint Temple qu’il étoit digne d’habiter.

On entend alors retentir la trompette des Croisés de Sicile : leur flotte arrive pleine de joie et chargée d’inutiles secours. On ne répond point à leur signal. Charles d’Anjou s’étonne et commence à craindre quelque malheur. 11 aborde au rivage, il voit des sentinelles, la pique renversée, exprimant encore moins leur douleur par ce deuil militaire que par l’abattement de leur visage. 11 vole à la tente du roi son frère : il le trouve étendu mort sur la cendre. Il se jette sur les reliques sacrées, les arrose de ses larmes, baise avec respect les pieds du saint, et donne des marques de tendresse et de regrets qu’on n’auroit point attendues d’une ame si hautaine. Le visage de Louis avoit encore toutes les couleurs de la vie, et ses lèvres meme étoient vermeilles.

Charles obtint les entrailles de son frère, qu’il

* Psal/n.

lit déposer à Montréal près de Salerne. Le cœur el les ossements du prince furent destinés à l’abbaye de Saint-Denis ; mais les soldats ne voulurent point laisser partir avant eux ces restes chéris , disant cpic les cendres de leur souverain étoient le salut de l’armée. Il plut à Dieu d’attacher au tombeau du grand homme une vertu qui se manifesta par des miracles. La France, qui ne se pouvoit consoler d’avoir perdu sur la terre un tel monarque, le déclara son protecteur dans le ciel. Louis placé au rang des saints devint ainsi pour la patrie une espèce de roi éternel. On s’empressa de lui élever des églises et des chapelles plus magniliques que les simples palais où il avoit passé sa vie. Les vieux chevaliers qui l’accompagnèrent à sa première Croisade furent les premiers à reconnoître la nouvelle puissance de leur chef : «Et j’ai fait faire, dit le « sire de Joinville, un autel en l’honneur de Dieu « et de monseigneur saint Loys. »

La mort de liOuis, si touchante, si vertueuse, si tranquille, par où se teripine l’histoire de Carthage, semble être un sacrifice de paix offert en expiation des fureurs, des passions et des crimes dont cette ville infortunée fut si long-temps le théâtre. Je n’ai plus rien à dire aux lecteurs ; il est temps qu’ils rentrent avec moi dans notre commune patrie.

Je quittai M. Devoise, qui m’ avoit si noblement donné l’hospitalité. Je m’embarquai sur le schooner américain, où, comme je l’ai dit, M. Lear m’avoit fait obtenir un passage. Nous appareillâmes de la Goulette le lundi 9 mars 1 807, et nous fîmes voile

pour FEspagne. Nous prîmes les ordres d’une frégate américaine dans la rade d’Alger. Je ne descendis point à terre. Alger est bâti dans une position cliarmante, sur une côte qui rappelle la belle colline du Pausilype. Nous reconnûmes FE^spagne le 19 à sept heures du matin, vers le cap de Gatte, à la pointe du royaume de Grenade. Nous suivîmes le rivage, et nous passâmes devant Malaga. Enfin nous vînmes jeter Fancre, le vendredi saint, 27 mars, dans la baie de Gibraltar.

Je descendis à Algésiras le lundi de Pâques. J’en partis le 4 avril pour Cadix, où j’arrivai deux jours après, et où je fus reçu avec une extrême politesse par le consul et le vice-consul de France, MM. I^eroi et Canclaux. De Cadix je me rendis à Cordoue : j’admirai la mosquée, qui fait aujourd’hui la cathédrale de cette ville. Je parcourus l’ancienne Rétique, où les poètes avoient placé le bonheur. Je remontai jusqu’à Andujar, et je revins sur mes pas pour voir Grenade. L’Alhambra me parut digne d’être regardé, même après les temples de la Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse, et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays.

Je partis de Grenade pour Aranjuès; je traversai la patrie de l’illustre chevalier de la Alanche , que je tiens pour le plus noble, le plus brave, le plus aimable et le moins fou des mortels. Je vis le Tage à Aranjuès, et j’arrivai le 21 avril à Aladrid.

AI. de Reauharnois, ambassadeur de France à la cour d’Espagne , me combla de bontés ; il avoil

connu autrefois mon mallieureux frère, mort sur l’échafaud avec son illustre aïeul L Je quittai Madrid le 24. Je passai à FEscurial, bâti par Philippe II sur les montagnes désertes de la Vieille-Castille. La cour vient chaque année s’établir dans ce monastère, comme pour donner à des solitaires morts au monde le spectacle de toutes les passions, et recevoir d’eux ces leçons dont les passions ne profitent jamais. C’est là que l’on voit encore la chapelle funèbre où les rois d’Espagne sont ensevelis dans des tombeaux pareils , disposés en échelons ; de sorte que toute cette poussière est étiquetée et rangée en ordre comme les curiosités d’un muséum. H y a des sépulcres vides pour les souverains qui ne sont point encore descendus dans ces lieux.

De l’Eseurial je pris ma route pour Ségovie; l’aquéduc de cette ville est un des plus grands ouvrages des Romains ; mais il faut laisser M. de la Borde nous décrire ces monuments dans son beau Voyage. A Burgos , une superbe cathédrale gothique m’annonça l’approche de mon pays. Je n’oubliai poini les cendres du Cid :

Don Rodrigue surtout n’a trait à son visage Qui d’un homme de cœur ne soit la haute image,

Et sort d’une maison si féconde en guerriers,

Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers. Il adoroit Chimène.

A Miranda, je saluai l’Ebre qui vit le premier pas

* M. de Malesherhes.

de cet Aonibal, dont j’avois si lon(T-iemp8 suivi les

traces.

Je traversai Vittoria et les charmantes montagnes de la Biscaye. Le d de mai je mis le pied sur les terres de Erance : j’arrivai le 5 à Bayonne, après avoir fait le tour entier de la Méditerranée, visité Sparte, Athènes, Smyrne, Constantinople, Bliodes, Jérusalem, Alexandrie, le Caire, Carthage, Cordoue, Grenade et Madrid.

Quand les anciens pèlerins avoient accompli le voyage de la Terre-Sainte, ils déposoient leur bourdon à Jérusalem , et prenoient pour le retour un bâton de palmier : je n’ai point rapporté dans mon pays un pareil symbole de gloire, et je n’ai point attaché à mes derniers travaux une importance qu’ils ne méritent pas. H y a vingt ans que je me consacre à l’étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins, dwersa exilia et désertas cjuœrere terras : un grand nombre de feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots ; j’ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerois de quelques instants mon existence : ce sont là des droits à l’indulgence , et non des titres à la gloire. J’ai fait mes adieux aux Muses dans les Martyrs y et je les renouvelle dans ces Mémoires , qui ne sont que la suite ou le commentaire de l’autre ouvrage. Si le ciel m’accorde un repos que je n’ai jamais goûté, je tâcherai d’élever en silence un monument à ma patrie; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu’à mettre mes derniers jours à l’abri des soucis

qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune ; je n’ai plus l’amour du bruit; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages : dans tous les cas, j’ai assez écrit, si mon nom doit vivre ; beaucoup trop, s’il doit mourir.

FIN DE l’iTINÉRATRF..

ITIJV. T. II.

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