TU N’AURAS PAS MES OS
Mais, après tout, la proscription et l’exil, qui peuvent faire oublier des noms vulgaires, attirent les yeux sur les noms illustres : la vertu heureuse nous éblouit; elle charme nos regards lorsqu’elle est persécutée.
Carthage elle-même ne survécut pas long-temps à Annibal. Scipion Nasica et les sénateurs les plus sages vouloient conserver à Rome une rivale ; mais on ne change point les destinées des empires. La haine aveugle du vieux Caton l’emporta, et les Romains, sous le prétexte le plus frivole, commencèrent la troisième guerre Punique.
Ils employèrent d’abord une insigne perfidie pour dépouiller les ennemis de leurs armes. Les Carthaginois , ayant en vain demandé la paix , résolurent de s’ensevelir sous les ruines de leur cité. Les consuls Marcius et Manilius parurent bientôt sous les murs de Carthage. Avant d’en former le siège, ils eurent recours à deux cérémonies formidables : l’évocation
des divinités tutélaires de cette ville, et le dévouement de la patrie d’Amiibal aux dieux infernaux.
«Dieu ou déesse, qui protégez le peuple et la « république de Carthage, génie à qui la défense de «cette ville est confiée, abandonnez vos anciennes «demeures; venez habiter nos temples. Puissent « Rome et nos sacrifices vous être plus agréables « que la ville et les sacrifices des Carthaginois î »
Passant ensuite à la formule de dévouement :
«Dieu Pluton, Jupiter malfaisant, dieux Mânes, « frappez de terreur la ville de Carthage ; entraînez « ses habitants aux enfers. Je vous dévoue la tête des «ennemis, leurs biens, leurs villes, leurs campa- «gnes; remplissez mes vœux, et je vous immolerai «trois brebis noires. Terre, mère des hommes, et «vous, Jupiter, je vous atteste.»
Cependant les consuls furent repoussés avec vigueur. Le génie d’Annibal s’étoit réveillé dans la ville assiégée. Les femmes coupèrent leurs cheveux ; elles en firent des cordes pour les arcs et pour les machines de guerre. Scipion, le second Africain, servoit alors comme tribun dans l’armée romaine. Quelques vieillards qui avoient vu le premier Scipion en Afrique vivoient encore, entre autres, le célèbre Masinissa. Ce roi numide , âgé de plus de quatre-vingts ans, invita le jeune Scipion à sa cour; c’est sur la supposition de cette entrevue ^ que Cicéron composa le beau morceau de sa République , eonnu sous le nom du Songe de Scipion. Il fait
* Scipion avoit vu auparavant-Masinissa. Sa dernière entrevue n’eut pas lieu, car Masinissa étoit mort quand Scipion arriva à sa cour.
parler aiosi rÉmillen à Lélius, à Philus, à Manilius
et à S ce vol a :
«J’aborde Masiiiissa. Le vieillard me reçoit dans « ses bras et m’arrose de ses pleurs. 11 lève les yeux «au ciel et s’écrie : «Soleil, dieux célestes, je vous «remercie ! Je reçois, avant de mourir, dans mon « royaume et à mes foyers le digne héritier de «l’homme vertueux et du grand capitaine toujours « présent à ma mémoire ! »
«La nuit, plein dés discours de Masinissa, je « rêvai que l’Africain s’offroit devant moi : je trem- « blois , saisi de respect et de crainte. L’Africain me « rassura, et me transporta avec lui au plus haut du « ciel, dans un lieu tout brillant d’étoiles. 11 me dit :
«Abaissez vos regards, et voyez Carthage : je la « forçai de se soumettre au peuple romain ; dans « deux ans vous la détruirez de fond en comble, et «Vous mériterez par vous-même le nom d’Africain
« que vous ne tenez encore que de mon héritage
« Sachez , pour vous encourager à la vertu , qu’il «est dans le ciel un lieu destiné à l’homme juste. « Ce qu’on appelle la vie sur la terre, c’est la mort. « On n’existe que dans la demeure éternelle des « âmes , et l’on ne parvient à cette demeure que par «la sainteté, la religion, la justice, le respect envers « ses parents , et le dévouement à la patrie. Sachez « surtout mépriser les récompenses des mortels. «Vous voyez d’ici combien cette terre est petite, « combien les plus vastes royaumes occupent peu « de place sur le globe que .vous découvrez à peine , « combien de solitudes et de mers divisent les peu-
DE PAUiS A JÉRUSALEM. 231
c( pies entre eux ! Quel seroit donc l’objet de votre <( ambition? Le nom d’un Romain a-t-il jamais France chi les sommets du Caucase ou les rivages du « Gange? Que de peuples à l’orient, à l’occident, au «midi, au septentrion, n’entendront jamais parler «de l’Africain! Et ceux qui en parlent aujourd’hui, « combien de temps en parleront-ils ? Ils vont mou- « rir. Dans le bouleversement des empires, dans ces «grandes révolutions que le temps amène, ma mé- « moire périra sans retour. O mon fils! ne songez « donc qu’aux sanctuaires divins où vous entendez « cette harmonie des sphères qui charme mainte- « nant vos oreilles ; n’aspirez qu’à ces temples éter- « nels préparés pour les grandes âmes et pour ces « génies sublimes qui, pendant la vie, se sont élevés « à la contemplation des choses du ciel. » L’Africain « se tut et je m’éveillai. »
Cette noble fiction d’un consul romain , surnommé le Père de la patrie y ne déroge point à la gravité de l’histoire. Si l’iiistoire est faite pour conserver les grands noms et les pensées du génie, ces grands noms et ces pensées se trouvent ici^.
Scipion l’Emilien, nommé consul par la faveur du peuple, eut ordre de continuer le siège de Carthage. 11 surprit d’abord la ville basse, qui portoit le nom de Mégara ou de Magara"^. 11 voulut ensuite fermer le port extérieur au moyen d’une chaussée.
* Ce Songe est une imitation d’un passage de la République de Platon.
Ue ne ferai la description de Carthage cju’en parlant de ses ruines.
Les Carthaginois ouvrirent une autre entrée à ce port, et parurent en mer au grand étonnement des Romains. Ils auroient pu brûler la flotte de Scipion; mais riieure de Carthage étoit venue, et le trouble s’étoit emparé des conseils de cette ville infortunée.
Elle fut défendue par un certain Asdrubal , homme cruel qui commandoit trente mille mercenaires, et qui traitoit les citoyens avec autant de rigueur que les ennemis. L’hiver s’étant passé dans les entreprises que j’ai décrites, Scipion attaqua au printemps le port intérieur appelé le Cothon,
Bientôt maître des murailles de ce port, il s’avança jusque dans la grande place de la ville. Trois rues s’ouvroient sur cette place et montoient en pente jusqu’à la citadelle connue sous le nom de Bjrsa, Les habitants se défendirent dans les maisons de ces rues : Scipion fut obligé de les assiéger et de prendre chaque maison tour à tour. Ce combat dura six jours et six nuits. Une partie des soldats romains forçoit les retraites des Carthaginois , tandis qu’une autre partie étoit occupée à tirer avec des crocs les corps entassés dans les maisons ou précipités dans les rues. Beaucoup de vivants furent jetés pêle-mêle dans les fossés avec les morts.
Le septième jour, des députés parurent en habits de suppliants; ils se bornoient à demander la vie des citoyens réfugiés dans la citadelle. Scipion leur accorda leur demande , exceptant toutefois de cette grâce les déserteurs romains qui avoient passé du côté des Carthaginois. Cinquante mille personnes,
hommes, femmes, enfants et vieiRards, sortirent ainsi de Byrsa.
Au sommet de la citadeRe s’élevoit un temple consacré à Esculape. Les transfuges, au nombre de neuf cents, se retranchèrent dans ce temple. Asdrubal les commandoit; il avoit avec lui sa femme et ses deux enfants! Cette troupe désespérée soutint quelque temps les efforts des Romains ; mais , chassée peu à peu des parvis du temple , elle se renferma dans le temple même. Alors Asdrubal , entraîné par l’amour de la vie , abandonnant secrètement ses compagnons d’infortune , sa femme et ses enfants , vint, un rameau d’olivier à la main, embrasser les genoux de Scipion. Scipion le fit aussitôt montrer aux transfuges. Ceux-ci, pleins de rage, mirent le feu au temple, en faisant contre Asdrubal d’horribles imprécations.
Comme les Rammes commencoient à sortir de l’édifice, on vit paroître une femme couverte de ses plus beaux habits, et tenant par la main deux enfants : c’étoit la femme d’Asdrubal. Elle promène ses regards sur les ennemis qui entouroient la citadeRe , et reconnoissant Scipion : « Romain , s’écria- (( t-elle , je ne demande point au ciel qu’il exerce sur « toi sa vengeance : tu ne fais que suivre les lois de «la guerre; mais puisses-tu, avec les divinités de « mon pays , punir le perfide qui trahit sa femme , « ses enfants , sa patrie et ses dieux ! Et toi , Asdru- «bal, Rome déjà prépare le châtiment de tes for- « faits î Indigne chef de Carthage , cours te faire « traîner au char de ton vainqueur, tandis que ce feu
«va nous dérober, moi et mes enfants, à l’escla-
« vage ! »
En achevant ces mots, elle égorge ses enfants, les jette dans les flammes et s’y précipite après eux. Tous les transfuges imitent son exemple.
Ainsi y)érit la patrie de Didon , de Sophonisbe et d’Annibal. Florus veut que l’on juge de la grandeur du désastre par l’embrasement qui dura dix-sept jours entiers. Scipion versa des pleurs sur le sort de Carthage. A l’aspect de l’incendie qui consumoit cette ville naguère si florissante, il songea aux révolutions des empires, et prononça ces vers d’Homère en les appliquant aux destinées futures de Rome : « Un temps viendra où l’on verra périr, et les sacrés «murs d’Ilion, et le belliqueux Priam, et tout son « peuple. » Corinthe fut détruite la même année que Carthage, et un enfant de Corinthe répéta, comme Scipion, un passage d’Homère, à la vue de sa patrie en cendres. Quel est donc cet homme que toute l’antiquité appelle à la chute des états et au spectacle des calamités des peuples , comme si rien ne pouvoit être grand et tragique sans sa présence ; comme si toutes les douleurs humaines étoient sous la protection et sous l’empire du chantre d’Ilion et d’Hector 1
Carthage ne fut pas plus tôt détruite , qu’un dieu vengeur sembla sortir de ses ruines : Rome perd ses mœurs ; elle voit naître dans son sein des guerres civiles; et cette corruption et ces discordes commencent sur les rivages Puniques. Et d’abord Scipion , destructeur de Clarthage, meurt assassiné par la
main de ses proches; les enfants de ce roi Masinissa, qui fit triompher les Romains, s’égorgent sur le tombeau de Sophonisbe ; les dépouilles de Syphax servent à Jugurtha à pervertir et à vaincre les descendants de Régulus. « O cité vénale ! s’écrie le prince c( Africain en sortant du Capitole : ô cité mûre pour «ta ruine, si tu trouves un acheteur!» Bientôt Jugurtha fait passer une armée romaine sous le joug, presqu’à la vue de Carthage, et renouvelle cette honteuse cérémonie, comme pour réjouir les mânes d’Annibal; il tombe enfin dans les mains de Marins et perd l’esprit au milieu de la pompe triomphale. Les licteurs le dépouillent, lui arrachent ses pendants d’oreilles, le jettent nu dans une fosse, où ce roi justifie jusqu’à son dernier soupir ce qu’il avoit dit de l’avidité des Romains.
Mais la victoire obtenue sur le descendant de Masinissa fait naître entre Svlla et Marins cette
jalousie qui va couvrir Rome de deuil. Obligé de fuir devant son rival, Marins vint chercher un asile parmi les tombeaux d’Hannon et d’Ilamilcar. Un esclave de Sextilius, préfet d’Afrique, apporte à Marins l’ordre de quitter les débris qui lui servent de retraite : «Va dire à ton maître, répond le terrible « consul , que tu as vu Marins fugitif assis sur les « ruines de Carthage. »
«Marins et Carthage, disent un historien et un « poëte, se consol oient mutuellement de leur sort ; et, « tombés l’un et l’autre, ilspardonnoientaux dieux. »
Enfin la liberté de Rome expire aux pieds de Carthage détruite et enchaînée. La vengeance est
ITIÎNÉHAIRE
complète : c’est un Scipion qui succombe en AtVique sous les coups de César; et son corps est le jouet des flots qui portèrent les vaisseaux triomphants de ses aïeux.
Mais Caton vit encore à Utique, et avec lui Rome et la liberté sont encore debout. César approche : Caton ju{je que les dieux de la patrie se sont retirés. 11 demande son épée; un enfant la lui apporte; Caton la tire du fourreau, en touche la pointe et dit : «Je suis mon maître! » Ensuite il se couche et lit deux fois le dialogue de Platon sur Fimmortallté de Famé, après quoi il s’endort. Le chant des oiseaux le réveille au point du jour : il pense alors qu’il est temps de changer line vie libre en une vie immortelle ; il se donne un coup d’épée au dessous de l’estomac : il tombe de son lit , se débat contre la mort. On accourt, on bande sa plaie: il revient de son évanouissement , déchire l’appareil et arrache ses entrailles. Il aime mieux mourir pour une cause sainte , que de vivre sous un grand homme.
Le destin de Rome républicaine étant accompli , les hommes, les lois, ayant changé, le sort de Carthage changea pareillement. Déjà Tibérius Gracchus avoit établi une colonie dans Fenceinte déserte de la ville de Didon; mais sans doute cette colonie n’y prospéra pas , puisque Marius ne trouva à Carthage que des cabanes et des ruines. Jules César, étant en Afrique, fit un songe : il crut voir pendant son sommeil une grande armée qui Fappeloit en répandant des pleurs. Dès lors, il forma le projet de rebâtir Corinthe et Carthage, dont son rêve lui avoit
apparemment offert les guerriers. Auguste, qui partagea toutes les fureurs cFuiie révolution sanglante, et qui les répara toutes, accomplit le dessein de César. Carthage sortit de ses ruines, et Strabon assure que de son temps elle étoit déjà florissante. Elle devint la métropole de l’Afrique, et fut célèbre par sa politesse et par ses écoles. Elle vit naître tour à tour de grands et d’heureux génies. Tertullien lui adressa son Apologétique contre les Gentils. Mais, toujours cruelle dans sa religion, Carthage persécuta les chrétiens innocents, comme elle avoit jadis brûlé des enfants en l’honneur de Saturne. Elle livra au martyre l’illustre Cyprien, qui faisoit refleurir l’éloquence latine. Arnobe et Lactance se distinguèrent à Carthage : le dernier y mérita le surnom de Cicéron chrétien.
Soixante ans après, saint Augustin puisa dans la capitale de l’Afrique ce goût des voluptés sur lequel, ainsi que le Roi-Prophète, il pleura le reste de sa vie. Sa belle imagination , touchée des fictions des poètes, aimoit à chercher les restes du palais de Didon. Le désenchantement que l’âge amène , et le vide qui suit les plaisirs, rappelèrent le fils de Alonique à des pensées plus graves. Saint Ambroise acheva la victoire, et Augustin, devenu évêque d’îlippone, fut un modèle de vertu. Sa maison ressembloit à une espèce de monastère oû rien n’étoit affecté, ni en pauvreté, ni en richesse. Vêtu d’une manière modeste, mais propre et agréable, le vénérable prélat rejetoit les habits somptueux, qui ne convenoient, disoit - il, ni à son ministère, ni h
son corps cassé de vieillesse, ni à ses cheveux blancs. Ancnne femme n’entroit chez lui, pas même sa sœur, veuve et servante de Dieu. Les étrangers trouvoicnt à sa table une hospitalité libérale; mais, pour lui , il ne vivoit cpie de fruits et de légumes. Il faisoit sa principale occupation de l’assistance des pauvres et de la prédication de la parole de Dieu. 11 fut surpris dans l’exercice de ses devoirs par les Vandales, cpii vinrent mettre le siège devant Ilippone, l’an 431 de notre ère, et qui changèrent la face de l’Afrique.
Les Barbares avoient déjà envahi les grandes provinces de l’empire ; Rome même avoit été saccagée par Alaric. Les Vandales, ou poussés par les Visigoths, ou appelés par le comte Boniface, passèrent enfin d’Espagne en Afrique. Ils étoient, selon Procope, de la race des Goths, et joignoient à leur férocité naturelle le fanatisme religieux. Convertis au christianisme, mais ariens de secte, ils persécutèrent les catholiques avec une rage inouïe. Leur cruauté fut sans exemple : quand ils étoient repoussés devant une ville, ils massacroient leurs prisonniers autour de cette ville. Laissant les cadavres exposés au soleil, ils chargeoient, pour ainsi dire, le vent de porter la peste dans les murs que leur rage n’avoit pu franchir. L’Afrique fut épouvantée de cette race d’hommes , de eéans demi-nus , qui faisoient des peuples vaincus des espèces de bêtes de somme, les chassoient par troupeaux devant eux, et les égorgeoient quand ils en étoient las.
Genseric établit à Carthage le siège de son em-
pire : il étoit digne de commander aux Barbares que Dieu lui avoit soumis. C’étoitun prince sombre, sujet à des accès de la plus noire mélancolie, et qui paroissoit grand dans le naufrage général du monde civilisé, parce qu’il étoit monté sur des débris.
Au milieu de ses malheurs, une dernière vengeance étoit réservée à la ville de Didon. Genseric traverse la mer et s’empare de Rome : il la livre à ses soldats pendant quatorze jours et quatorze nuits, il se rembarque ensuite; la flotte du nouvel Annibal apporte à Carthage les dépouilles de Rome, comme la flotte de Scipion avoit apporté à Rome les dépouilles de Carthage. Tous les vaisseaux de Genseric, dit Procope, arrivèrent heureusement en Afrique, excepté celui qui portoit les dieux. Solidement établi dans son nouvel empire, Genseric en sortoit tous les ans pour ravager l’Italie, la Sicile, rillyrie et la Grèce. Les aveugles conquérants de cette époque sentoient intérieurement qu’ils n’étoient rien en eux-mêmes , qu’ils n’étoient que des instruments d’un Conseil éternel. De là les noms qu’ils se donn oient de Fléau de Dieu , de Rai^ageur de r espèce humaine; de là cette fureur de détruire dont ils se sentoient tourmentés, cette soif du sang qu’ils ne pouvoient éteindre; de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertus, de talents , de génie : car rien ne devoit mettre d’obstacles à l’accomplissement des arrêts du eiel. La flotte de Genseric étoit prête; ses soldats étoient
embarqués : où alloil-il? 11 ne le savoit pas liilinéme. « Prince , lui dit le pilote , quels peuples allezc( vous attaquer ? » — « Ceux-là , répond le Barbare , (( que Dieu regarde à présent dans sa colère. »
Gcnseric mourut trente-neuf ans après avoir pris Carthage. C’étoit la seule ville d’Afrique dont il n’eùt pas détruit les murs. 11 eut pour successeur Ilonoric, Tim de ses fils.
Après un règne de huit ans, Honoric fut remplacé sur le trône par son cousin Gondamond : celui-ci porta le sceptre treize années , et laissa la couronne à Transamond son frère.
Le règne de Transamond fut en tout de vingtsept années. Ilderic , fils d’IIonoric et petit-fils de Genscric , hérita du royaume de Carthage. Gélimer, parent d’ilderic, conspira contre lui, et le fit jeter dans un cachot. L’empereur Justinien prit la défense du monarque détrôné, et Bélisaire passa en Afrique. Gélimer ne fit presque point de résistance. Le général romain entra victorieux dans Carthage. 11 se rendit au palais, ou, par un jeu de la fortune, il mangea des viandes mêmes qui avoient été préparées pour Gélimer, et fut servi par les officiers de ce prince. Bien n’étoit changé à la cour, hors le maître ; et c’est peu de chose quand il a cessé d’étre heureux.
Bélisaire au reste étoit digne de scs succès. C’étoit un de ces hommes qui paroissent de loin à loin dans les jours du vice, pour interrompre le droit de prescription contre la vertu. Malheureusement ces nobles âmes qui brillent au milieu de la bas-
sesse, ne produisent aueune révolution. Elles ne sont point liées aux affaires humaines de leur temps ; étrangères et isolées dans le présent , elles ne peuvent avoir aueune influence sur l’avenir. Le monde roule sur elles sans les entraîner; mais aussi elles ne peuvent arrêter le monde. Pour que les âmes d’une haute nature soient utiles à la société, il faut qu’elles naissent chez un peuple qui conserve le goût de l’ordre, de la religion et des mœurs, et dont le génie et le caractère soient en rapport avec sa position morale et politique. Dans le siècle de Bélisaire , les événements étoient grands et les hommes petits. C’est pourquoi les annales de ce siècle , bien que remplies de catastrophes tragiques , nous révoltent et nous fatiguent. Nous ne cherchons point, dans l’histoire, les révolutions qui maîtrisent et écrasent des hommes, mais les hommes qui commandent aux révolutions, et qui soient plus puissants que la fortune. L’univers bouleversé par les Barbares ne nous inspire que de l’horreur et du mépris ; nous sommes éternellement et justement occupés d’une petite querelle de Sparte et d’Athènes dans un petit coin de la Grèce.
Gélimer, prisonnier à Constantinople, servit au triomphe de Bélisaire. Bientôt après , ce monarque devint laboureur. En pareil cas , la philosophie peut consoler un homme d’une nature commune, mais elle ne fait qu’augmenter les regrets d’un cœur vraiment royal.
On sait que Justinien ne fît point crever les yeux à Bélisaire. Ce ne seroit après tout qirun bien