DE TOUTES LES RICHESSES QU’IL A CONQUISES , N’EMPORTE QUE CE LINCEUL
Richard, rival de gloire de Saladin, après avoir quitté la Palestine, vint se faire renfermer dans une tour en Allemagne. Sa prison donna lieu à des aventures que l’histoire a rejetées , mais que les troubadours ont conservées dans leurs ballades.
L’an 1242, l’émir de Damas Saleh -Ismaël , qui faisoit la guerre à Nedjmeddin, Soudan d’Egypte, et qui étoit entré dans Jérusalem, remit cette ville entre les mains des princes latins. Le Soudan envoya les Karismiens assiéger la capitale de la Judée. Ils la reprirent et en massacrèrent tous les habitants : ils la pillèrent encore une fois l’année suivante avant de la rendre au Soudan Saleh-Ayoub, successeur de Nedjmeddin.
Pendant le cours de ces événements, la couronne de Jérusalem avoit passé d’Isabelle à Henry, comte de Champagne, son nouvel époux; et de celui-ci à Amaury , frère de Lusignan , qui épousa en quatrièmes noces la même Isabelle. 11 en eut un Ris qui
mourut en bas âge. Alarie, bile d’îsabelle et de son premier mari Conrad, marquis de Montferrat, devint riiéritière d’un royaume imaginaire. Jean, eom te de Brienne, épousa Marie. Il en eut une bile, Isabelle ou Volante, mariée depuis à l’empereur Frédéric 11. Celui-ci, arrivé à Tyr, bt la paix avec le Soudan d’Égypte. Les conditions du traité furent que Jérusalem seroit partagée entre les chrétiens et les musulmans. Frédéric 11 vint en conséquence prendre la couronne de Godefroy sur l’autel du Saint-Sépulcre , la mit sur sa tête, et repassa bientôt en Europe. Il est probable que les Sarrasins ne tinrent pas les engagements qu’ils avoient pris avec Frédéric, puisque nous voyons, vingt ans après, en 1242, rsedjmeddin saccager Jérusalem, comme je l’ai dit plus haut. Saint Louis arriva en Orient sept ans après ce dernier malheur. 11 est remarquable que ce prince, prisonnier en Egypte, vit massacrer sous ses yeux les derniers héritiers de la famille de SaladinE
Il est certain que les mamelucs Baharites, après avoir trempé leurs mains dans le sang de leur maître, eurent un moment la pensée de briser les fers de saint Louis , et de faire de leur prisonnier leur soudan, tant ils avoient été frappés de ses vertus î Saint Louis dit au sire de Joinville qu’il eût accepté cette couronne, si les inbdèles la lui avoient décernée. Rien peut-être ne fait mieux connoître ce prince, qui n'a voit pas moins de grandeur d’ame que de
* Voyez la note F, à la lin du volume.
piété, et en qui la religion n’excluoit point les pensées royales.
Les mameliics changèrent de sentiments : Moas, Almansor^Nimadin-Ali , Sefeidin-Modfar , succédé-
rent tour à tour au trône d’Egypte, et le fameux Ribars-Bondoc-Dari devint Soudan en 1263. 11 ravagea la partie de la Palestine qui n’étoit pas soumise à ses armes, et fit réparer Jérusalem. Kelaoun, héritier de Bondoc-Dari en 1281 , poussa les chrétiens de place en place, et Khalil, son fils, leur enleva Tyr et Ptolémaïs; enfin, en 1291, ils furent entièrement chassés de la Terre-Sainte , après s’ètre maintenus cent quatre-vingt-douze ans dans leurs conquêtes, et avoir régné quatre-vingt-huit ans à Jérusalem.
Le vain titre de roi de Jérusalem fut transporté dans la maison de Sicile, par le frère de saint Louis, Charles, comte de Provence et d’Anjou, qui réunit sur sa tête les droits du roi de Chypre et de la princesse Marie , fille de Frédéric, prince d’Antioche. Les chevaliers de Saint-J ean-de-Jérusalem, devenus les chevaliers de Rhodes et de Malte, les chevaliers Teutoniques, conquérants du nord de l’Europe et fondateurs du royaume de Prusse, sont aujourd’hui les seuls restes de ces Croisés qui firent trembler l’Afrique et l’Asie, et occupèrent les trônes de Jérusalem , de Chypre et de Constantinople.
Il y a encore des personnes c[ui se persuadent, sur l’autorité de quelques plaisanteries usées , que le royaume de Jérusalem étoit un misérable petit vallon , peu digne du nom pompeux dont on l’avoit
décoré : c’étoit un très vaste et très grand pays.
L’Ecriture entière, les auteurs païens, comme Hécatée d’Abdère, Théophraste, Strabon même, Pausanias, Galien, Dioscoride, Pline, Tacite, Solin, Ammien Marcellin; les écrivains juifs, tels que Josèphe, les compilateurs du T alrnud Misna;
les historiens et les géographes arabes, Massudi, IbnHaukal, Ibn al Quadi, Hamdoullah, Abulfeda, Edrisi , etc. ; les voyageurs en Palestine , depuis les premiers temps jusqu’à nos jours, rendent unanimement témoignage à la fertilité de la Judée. L’abbé Guénée a discuté ces autorités avec une clarté et une critique admirables L Faudroit-il s’étonner d’ailleurs qu’une terre féconde fût devenue stérile après tant de dévastations? Jérusalem a été prise et saccagée dix-sept fois ; des millions d’hommes ont été égorgés dans son enceinte, et ce massacre dure pour ainsi dire encore; nulle autre ville n’a éprouvé un pareil sort. Cette punition, si longue et presque surnaturelle, annonce un crime sans exemple, et qu’aucun châtiment ne peut expier. Dans cette contrée devenue la proie du fer et de la flamme, les champs incultes ont perdu la fécondité qu’ils dévoient aux sueurs de l’homme; les sources ont été ensevelies sous des éboulements ; la terre des montagnes , n’étant plus soutenue par l’industrie du vigneron, a été entraînée au fond des vallées , et les collines , jadis couvertes de bois de sycomores, n’ont plus offert que des sommets arides
* Dans les quatre Mémoires dont je parlerai. ^ Voyez la note G, à la fin du volume.
(K) niNÉRAîRE
l>e8 olirélioiis ayant donc perdu ce royamne en les sondans Raliarites deineurèrent en possession de leur conquête jusqu’en 1^82. A celte époque les mamelucs Circassiens usiu*pèrent l’autorité en E^jypte, et donnèrent une nouvelle forme de jjouvernement à la Palestine. Si les soudans Circassiens sont ceux qui avoient établi une poste aux pi- |>;eons et des relais pour apporter au Caire la nei^je du mont Liban , il faut convenir que , pour des Ibu'bares, ils connoissoient assez Ijien les agréments de la vie. Sélim mit fin à tant de révolutions en
s’emparant, en 171G, de l’Egypte et de la Syrie.
C’est cette Jérusalem des Turcs, cette dix-septième ombre de la Jérusalem primitive que nous allons maintenant examiner.
En sortant du couvent, nous nous rendîmes à la citadelle. On ne penne ttoit autrefois à personne de la visiter; aujourd’bui qu’elle est en ruine, on y entre pour quelques piastres. D’Anville prouve que ce château, appelé par les chrétiens le ch(iteaii ou la tour des Pi sans y est bâti sur les ruines de l’ancien château de David, et qu’il occupe la place de la tour Psephina. Il n’a rien de remarquable : c’est une forteresse gothique, telle qu’il en existe partout, avec des cours intérieures, des fossés, des chemins couverts, etc. E On me montra une salle abandonnée, remplie de vieux casques. Quelques uns de ces easques avoient la forme d’un bonnet égyptien : je remarquai encore des tubes de fer, de la longueur et
I Voyez la Dissertation de d’Anville, à la fin de cet Itinéraire.
DE PARIS A JÉRUSALEM. Gl
de la grosseur d uo eaooo de fusd , dont j’ignore Pusage. Je m’étois intrigué secrètement pour aelieter deux ou trois de ces antiquailles ; je ne sais plus quel hasard fit manquer ma négociation.
Le donjon du château découvre Jérusalem du couchant à l’orient, comme le mont des Oliviers la voit de l’orient au couchant. Le paysage qui environne la ville est affreux : ce sont de toutes parts des montagnes nues, arrondies à leur cime, ou terminées en plateau ; plusieurs d’entre elles , à de grandes distances, portent des ruines de tours ou des mosquées délabrées. Ces montagnes ne sont pas tellement serrées, qu’elles ne présentent des intervalles par où l’œil va chercher d’autres perspectives; mais ces ouvertures ne laissent voir que d’arrièreplans de rochers aussi arides que les premieivs plans.
Ce fut du haut de la tour de David que le roiprophète découvrit Bethsabée se baignant dans les jardins d’ürie. La passion qu’il conçut pour cette femme lui inspira dans la suite ces magnifiques Psaumes- de la Pénitence :
« Seigneur, ne me reprenez point dans votre fu- « reur, et ne me châtiez pas dans votre colère... Ayez « pitié de moi selon l’étendue de votre miséricorde... c( Mes jours sé sont évanouis comme la fumée... Je « suis devenu semblable au pélican des déserts... « Seigneur, je crie vers vous du fond de l’abîme, etc. » On ignore pourquoi le château de Jérusalem porte le nom de cJidteau des Pisans. D’Anville, qui forme à ce sujet diverses conjectures , a laissé échapper un passage de Belon assez curieux :
(( 11 convient à un chacun qui veut entrer au Sé- « pulcre, bailler neuf ducats, et n’y a personne qui «en soit exempt, ne pauvres, ne riches. Aussi celui «qui a prlns la gabelle du Sépulcre à ferme, paie « huit mille ducats au seigneur : qui est la cause «pourquoi les rentiers rançonnent les pèlerins, ou « bien ils n’y entreront point. Les Cordeliers et les « caloyers grecs , et autres manières de religieux «chrétiens ne paient rien pour y entrer. Les Turcs «le gardent en grande révérence, et y entrent avec « grande dévotion. L’on dit que les Pisans imposè- « rent cette somme de neuf ducats lorsqu’ils étoient « seigneurs en Jérusalem, et qu’elle a été ainsi inain- « tenue depuis leur temps. »
La citadelle des Pisans ^ étoît gardée quand je la vis par une espèce d’aga demi-nègre : il y tenoit ses femmes renfermées, et il faisoit bien, à en juger par l’empressement qu’elles mettoient à se montrer dans cette triste ruine. Au reste, je n’aperçus pas un canon, et je ne sais si le recul d’une seule pièce ne feroit pas crouler tous ces vieux créneaux.
Nous sortîmes du château après l’avoir examiné pendant une heure ; nous prîmes une rue qui se dirige de l’ouest à Test, et qu’on appelle la rue du Bazar : c’est la grande rue et le beau quartier de Jérusalem. Mais quelle désolation et quelle misère ! N’anticipons pas sur la description générale. Nous ne rencontrions personne, car la plupart des habi-
^ Elle portoit aussi le nom de Nehlosa vers la fin du treizième siècle, comme on le voit par un passage de Brocard. Voyez la Dissertation de d’Anville.
lants s’étoient retirés dans la montagne à l’arrivée du pacha. La porte de quelques boutiques abandonnées étoit ouverte ; on aperçoit par cette porte de petites chambres de sept ou huit pieds carrés, où le maître, alors en fuite, mange, couche et dort sur la seule natte qui compose son ameublement.
A la droite du Bazar, entre le Temple et le pied de la montagne de Sion , nous entrâmes dans le quartier des Juifs. Ceux-ci, fortifiés par leur misère, avoient bravé l’assaut du pacha : ils étoient là tous en guenilles, assis dans la poussière de Sion, cherchant les insectes qui les dévoroient , et les yeux attachés sur le Temple. Le drogman me fit entrer dans une espèce d’école : je voulus acheter le Pentateuque hébreu dans lequel un rabbin montroit à lire à un enfant, mais le rabbin ne voulut jamais me le vendre. On a observé que les Juifs étrangers qui se fixent à Jérusalem vivent peu de temps. Quant à ceux de la Palestine , ils sont si pauvres , qu’ils envoient chaque année faire des quêtes parmi leurs frères en Egypte et en Barbarie.
J’avois commencé d’assez longues recherches sur l’état des Juifs à Jérusalem, depuis la ruine de cette ville par Titus jusqu’à nos jours; j’étois entré dans une discussion importante touchant la fertilité de la Judée : à la publication des derniers volumes des Mémoires de V Académie des Inscriptions , j’ai supprimé mon travail. On trouve dans ces volumes quatre Mémoires de l’abbé Guénée qui ne laissent rien à désirer sur les deux sujets que je me proposois de traiter. Ces Mémoires sont de véritables
chefs-trœiivre de clarlé, de eriùque et d’érudition. L’auteur des Lettres de (juelques Juifs portugais est un de ces hommes dont les cabales littéraires ont étouffé la renommée durant sa vie, mais dont la réputation croîtra dans la postérité. Je renvoie le lecteur curieux à ces excellents Mémoires ; il les trouvera aisément , puisqu’ils viennent d’étre publiés, et qu’ils existent dans une collection qui n’est [)as rare. Je n’ai point la prétention de surpasser les maîtres ; je sais jeter au feu le fruit de mes études, et reconnoître qu’on a fait mieux que moi E
Du quartier des Juifs nous nous rendîmes à la maison de Pilate, afin d’examiner par une fenêtre la mosquée du Temple; il est défendu à tout chrétien, sous peine de mort, d’entrer dans le parvis qui environne cette mosquée : je me réserve à en faire la description lorsque je parlerai des monuments de Jérusalem. A quelque distance du prétoire de Pilate nous trouvâmes la piscine Probatique et
I J’aurois pu piller les Mémoires de l’abbé Guénée, sans en rien dire, à l’exemple de tant d’auteurs qui se donnent l’air d’avoir puisé dans les sources quand ils n’ont fait que dépouiller des savants dont ils taisent le nom. Ces fraudes sont très faciles aujourd’hui; car dans ce siècle de lumières l’ignorance est grande. On commence par écrire sans avoir rien lu, et l’on continue ainsi toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auroient peut-être du talent s’ils avoient quelques études. Il faudroit se souvenir que Boileau lisoit Longin dans l’original, et que Racine savoit par cœur le Sophocle et l’Euripide grec. Dieu nous ramène au siècle des pédants! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres qu’un écolier en bonnet de docteur. Voyez la note H, à la fin du volume.
le palais d’Hérode : ce dernier est une ruine dont les fondations appartiennent à l’antiquité.
Un ancien hôpital chrétien, aujourd’hui consacré au soulagement des Turcs, attira notre attention. On nous y montra une immense chaudière, appelée la chaudière de sainte Hélène, Chaque musulman qui se présentoit autrefois à cet hôpital recevoit deux petits pains et des légumes cuits à l’huile ; le vendredi, on ajoutoit à cette distribution du riz accommodé au miel ou au raisiné : tout cela n’a plus lieu ; à peine reste-t-il quelque trace de cette charité évangélique , dont les émanations s’étoient comme attachées aux murs de cet hôpital.
Nous traversâmes de nouveau la ville, et, revenant chercher la porte de Sion, Ali-x\ga me fit monter avec lui sur les murs : le drogman n’osa pas nous y suivre. Je trouvai quelques vieux canons de vingt-quatre ajustés sur des affûts sans roues, et placés aux embrasures d’un bastion gothique. Un garde qui fumoit sa pipe dans un coin voulut crier ; Ali le menaça de le jeter dans le fossé s’il ne se taisoit ; et il se tut : je lui donnai une piastre.
Les murs de Jérusalem, dont j’ai fait trois fois le tour à pied , présentent quatre faces aux quatre vents ; ils forment un carré long , dont le grand côté court d’orient en occident , deux pointes de la boussole au midi. D’Anville a prouvé par les mesures et les positions locales que l’ancienne Jérusalem n’étoit pas beaucoup plus vaste que la moderne : elle occupoit quasi le même emplacement, si ce n’est qu’elle enfermoit toute la montagne de Sion, et
ITIJV. T. Il,
qu’elle lalssoit dehors le Calvaires On ne doit pas prendre à la lettre le texte de Josèphe lorsque eet historien assure que les murs de la cité s’avançoient, au nord, jusqu’aux sépulcres des rois : le nombre des stades s’y oppose; d’ailleurs, on pourroit dire encore que les murailles touchent aujourd’hui à ces sépulcres ; car elles n’en sont pas éloignées de cinq cents pas.
Le mur d’enceinte qui existe aujourd’liui est l’ouvrage de Soliman, lils de Sélim^, comme le prouvent les inscriptions turques placées dans ce mur. On prétend que le dessein de Soliman étoit d’enclore la montagne de Sion dans la circonvallation de Jérusalem, et qu’il fit mourir l’architecte pour n’avoir pas suivi ses ordres. Ces murailles, flanquées de tours carrées, peuvent avoir, à la plate-forme des bastions, une trentaine de pieds de largeur, et cent vingt pieds d’élévation; elles n’ont d’autres fossés que les vallées qui environnent la ville. Six pièces de douze, tirées à barbette, en poussant seulement quelques gabions sans ouvrir de tranchée, y feroient dans une nuit une brèche praticable; mais on sait que les Turcs se défendent très bien derrière un mur par le moyen des épaulements. Jérusalem est dominée de toutes parts ; pour la rendre tenable contre une armée régulière, il faudroit faire de grands ouvrages avancés à l’ouest et au nord , et bâtir une citadelle sur la montagne des Oliviers.
‘ Voyez la Dissertation de d’An ville, à la fin de cet Itinéraire. 2 En 1534.
Dans cet amas de décombres, qu’on apelle une ville, il a plu aux gens du pays de donner des noms de rues à des passages déserts. Ces divisions sont assez curieuses, et méritent d’étre rapportées, d’autant plus cju’aucun voyageur n’en a parlé ; toutefois les pères Roger, Nau, etc. , nomment quelques portes en arabe. Je commence par ces dernières :
Bah-eUKzalil y la porte du Bien-Aimé : elle s’ouvre à l’ouest. On sort par cette porte pour aller à Bethléem, Hébron et Saint-Jean-du-Désert. INau écrit Bal-el-Khalil , et traduit, porte d’Abraliam : c’est la porte de Jaffa de Deshayes, la porte des Pèlerins, et quelquefois la porte de Damas des autres voyageurs.
Bal-el-Nabi-Dahoudy la porte du prophète David : elle est au midi , sur le sommet de la montagne de Sion, presqu’en face du tombeau de David et du Saint-Cénacle. Nau écrit Bab-Sidi-DaocL Elle est nommée porte de Sion par Deshayes , Doubdan , Roger, Cotovic, Bénard, etc.
Bab-el-Maugrarbé , la porte des Maugrabins ou des Barbaresques : elle se trouve entre le levant et le midi, sur la vallée d’Annon, presqu’au coin du Temple, et en regard du village de Siloan. Nau écrit Bab-el-Megarebe. C’est la porte Sterquilinaire ou des ordures , par où les Juifs amenèrent Jésus-Christ à Pilate, après l’avoir pris au jardin des Oliviers.
Bab-el-Darahie ^ la porte Dorée : elle est au levant, et donne sur le parvis du Temple. Les Turcs l’ont murée : une prédiction leur annonce que les chrétiens prendront un jour la ville par cette porte;
on croit que Jésus-Christ entra à Jérusalem par eette meme porte le jour des Rameaux.
Bah-el-Sidi-Mariam, la porte de la Sainte-Vierge, à l’orient, vis-à-vis la montagne des Oliviers. Nau l’appelle en arabe Heiitta. Toutes les relations de la Terre-Sainte la nomment porte de saint Etienne ou de Marie , parce qu’elle fut témoin du martyre de saint Étienne, et quelle conduit au sépulcre de la Vierge. Du temps des Juifs elle se nommoit la porte des Troupeaux.
Bah-el-Zahara, la porte de l’Aurore ou du Cerceau, Cerchiolino : elle regarde le septentrion, et conduit à la grotte des Lamentations de Jérémie. Les meilleurs plans de Jérusalem s’accordent à nommer cette porte, porte d' Ephraïni ond' Hérode. Cotovic la supprime et la confond avec la porte de Damas ; il écrit : Porta Darnascena, sive Effraïni ; mais son plan, trop peti t et très défectueux , ne se peut comparer à celui de Deshayes, ni encore moins à celui de Shaw. Le plan du Voyage espagnol de Vera est très beau, mais chargé et inexact. Nau ne donne point le nom arabe de la porte d’Ephraïm, et il est peut-être le seul voyageur qui l’appelle porte des Turcomans. La porte d’Éphraïm et la porte Sterquilinaire ou du fumier sont les deux petites portes de Jérusalem.
Bdb-el-Haniond o\\ Bab-el-C/iam, la porte de la Colonne ou de Damas : elle est tournée au nordouest, et mène aux sépulcres des rois, à Naplouse ou Sichem, à Saint-J ean-d’ Acre et à Damas. Nau écrit Bâb-el-Ainond. Quand Simon le Cyrénéen rencontra Jésus-Christ chargé de la croix , il venoit de la porte
de Damas. Les pèlerins entroient anciennement par cette porte, maintenant ils entrent par celle de Jaffa ou de Bethléem ; d’où il est arrivé qu’on a transporté le nom de la porte de Damas à la porte de Jaffa ou des Pèlerins. Cette observation n’a point encore été faite, et je la consigne ici pour expliquer une confusion de lieux qui embarrasse quelquefois dans les récits des voyageurs.
Venons maintenant au détail des rues. Les trois principales se nomment :
Harat-bab-el-Haniond , la rue de la Porte de la Colonne : elle traverse la ville du nord au midi.
Souk-el-Kebiz , la rue du Grand-Bazar : elle court du couchant au levant.
Harat-el-Allaiii y la Voie Douloureuse : elle commence à la porte de la Vierge , passe au prétoire de Pilate, et va finir au Calvaire.
On trouve ensuite sept autres petites rues :
Harat-el-Miislmin y la rue des Turcs.
Harat-el-N assara y la rue des chrétiens : elle va du Saint-Sépulcre au couvent latin.
Harat-el-Asmaii y la rue des Arméniens, au levant du château.
Harat-el-Youcl y la rue des Juifs : les boucheries de la ville sont dans cette rue.
Harat-bab-Hotta y la rue près du Temple.
Harat-el-Zahara, Mon drogman me traduisoit ces mots par strada Comparita, Je ne sais trop ce que cela veut dire. Il m’assuroit encore que les rebelles et les méchantes gens demeuroient dans cette rue.
Harat-el-Maugrarbé y rue des Maugrabins. Ces
Mau^rablns , comme je l’ai dit, sont les Occidentaux ou Rarbaresqiies. On compte parmi eux quelques descendants des Maures chassés d’Espag^ne par Ferdinand et Isabelle. Ces bannis furent reçus dans la ville sainte avec une grande charité ; on leur fit bâtir une mosquée : on leur distribue encore au jourd’hui du pain, des fruits et quelque argent. Les héritiers des fiers Abencerages, les élégants architectes de l’Albambra, sont devenus à Jérusalem des portiers qu’on recherche à cause de leur intelligence, et des courriers estimés pour leur légèreté. Que diroient Saladin et Richard si, revenant tout à coup au monde, ils trouvoient les chevaliers maures transformés en concierges au Saint - Sépulcre , et les chevaliers chrétiens représentés par des frères quêteurs ?
A l’époque du voyage de Benjamin de Tudèle, c’est-à-dire sous les rois francois de Jérusalem, la ville avoit trois enceintes de murailles, et quatre portes que Benjamin appelle porta Somnus Ahra~ Iiœ, porta David, porta Sion , porta JehosaphaL Quant aux trois enceintes , elles ne s’accordent guère avec ce que nous savons du local de Jérusalem lors de la prise de cette xdlle par Saladin. Benjamin trouva plusieurs Juifs établis dans le quartier de la Tour de David : ils y avoient le privilège exclusif de la teinture des draps et des laines , moyennant une somme qu’ils pay oient tous les ans au roi.
Les lecteurs qui voudront comparer la Jérusalem moderne avec la Jérusalem antique peuvent avoir recours à d’Anviile, dans sa Dissertafion sar
r ancienne Jériisaleni à Reland, et au père Lami,
de Sancta Cieitate et Ternplo.
Nous rentrâmes au couvent vers neuf heures. Après avoir déjeuné j’allai faire une visite au patriarche grec et au patriarche arménien, qui m’avoient envoyé saluer par leurs drogmans.
Le couvent grec touche à l’église du Saint-Sépulcre. De la terrasse de ce couvent on découvre un assez vaste enclos, où croissent deux ou trois oliviers, un palmier et quelques cyprès : la maison des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem occupoit autrefois ce terrain abandonné. Le patriarche grec me parut un très bon homme. Il étoit dans ce moment aussi tourmenté par le pacha que le gardien de Saint-Sauveur. Nous parlâmes de la Grèce : je lui demandai s’il possédoit quelques manuscrits ; on me fit voir des Rituels et des Traités des pères. Après avoir bu le café et reçu trois ou quatre chapelets, je passai chez le patriarche arménien.
Celui-ci s’appeloit Arsenics ^ de la ville de Césarée en Cappadoce ; il étoit métropolitain de Scythopoli, et procureur patriarcal de Jérusalem; il m’écrivit lui-même son nom et ses titres en caractères syriaques sur un petit billet que j’ai encore. Je ne trouvai point ehez lui l’air cle souffrance et d’oppression que j’avois remarqué ehez les malheureux Grecs , esclaves partout. Le couvent arménien est agréable, l’église eharmante et d’une propreté rare. Le patriarche , qui ressembloit à un riche Turc ,
Voyez cette Dissertation, à la iin cle cet Itinéraire.
étoit enveloppé dans des robes de soie, et assis sur des coussins. Je bus d’excellent café de Moka. On m’apporta des confitures, de l’eau fraîche , des serviettes blanches; on brûla du bois d’aloès, et je fus parfumé d’essence de rose au point de m’en trouver incommodé. Arsénios me parla des Turcs avec mépris. Il m’assura que l’Asie entière attendoit l’arrivée des François; que, s’il paroissoit un seul soldat de ma nation dans son pays, le soulèvement seroit général. On ne sauroit croire à quel point les esprits fermentent dans l’Orient E J’ai vu Ali-Aga se fâcher à Jéricho contre un Arabe qui se moquoit de lui, et qui lui disoit que, si l’empereur avoit voulu prendre Jérusalem, il y seroit entré aussi aisément qu’un chameau dans un champ de doura. Les peuples de l’Orient sont beaucoup plus familiarisés que nous avec les idées d’invasion. Ils ont vu passer tous les hommes qui ont changé la face de la terre : Sésostris, Cyrus, Alexandre, Mahomet et le dernier conquérant de l’Europe. Accoutumés à suivre les destinées d’un maître , ils n’ont point de loi qui les attaché à des idées d’ordre et de modération politique : tuer quand on est le plus fort leur semble un droit légitime; ils s’y soumettent ou l’exercent aveç la même indifférence. Ils appartiennent essentiellement à l’épée; ils aiment tous les prodiges qu’elle opère : le glaive est pour eux la
^ M. Seetzen, qui passa à Jérusalem quelques mois avant moi, et qui a voyagé plus tard dans l’Arabie, dit, dans sa lettre à M. de Zach, que les habitants du pays ne firent que lui parler des armées françoises. {Ann. des Voyages ^ par M. Malte-Brun.)
DE DAUlS A JÉRUSALEM. 73
baguette d’un Génie qui élève et détruit les empires. La liberté, ils l’ignorent; les propriétés, ils n’en ont point : la force est leur dieu. Quand ils sont long-temps sans voir paroître ces conquérants exécuteurs des hautes justices du ciel, ils ont l’air de soldats sans chefs , de citoyens sans législateur , et d’une famille sans père.
Mes deux visites durèrent h peu près une heure. De là j’entrai dans l’église du Saint-Sépulcre; le Turc qui en ouvre les portes avoit été prévenu de se tenir prêt à me recevoir : je payai de nouveau à Mahomet le droit d’adorer Jésus-Christ. J’étudiai une seconde fois, et plus à loisir, les monuments de cette vénérable église. Je montai dans la galerie où je rencontrai le moine cophte et l’évèque abyssin : ils sont très pauvres, et leur simplicité rappelle les beaux temps de l’Evangile. Ces prêtres , demi-sauvages, le teint brûlé par les feux du tropique, portant pour seule marque de leur dignité une robe de toile bleue, et n’ayant point d’autre abri que le Saint-Sépulcre, me touchèrent bien plus que le chef des papas grecs et le patriarche arménien. Je défierois l’imagination la moins religieuse de n’étre pas émue à cette rencontre de tant de peuples au tombeau de Jésus-Christ, à ces prières prononcées dans cent langages divers , au lieu même oii les apôtres reçurent du Saint-Esprit le don de parler toutes les langues de la terre.
Je sortis à une heure du Saint-Sépulcre, et nous rentrâmes au couvent. Les soldats du pacha avoieni envahi l’hospice, ainsi que je l’ai déjà raconté, et
J TliNEKAIUE
ils y vivoieiit à discrétion. En retournant à ma cellule, et traversant un corridor avec le dro^jman Mieliel, je rencontrai deux jeunes spahis armés de pied en eaj), et faisant un Ijruit étrange : il est vrai qu’ils n’étoient pas bien redoutables, car, à la honte de Mahomet, ils étoient ivres à tomber. Aussitôt qu’ils m’apereurent, ils me fermèrent le passage en jetant de grands éclats de rire. Je m’arrêtai pour attendre la hn de ces jeux. Jusque là il n’y avoit point de mal ; mais bientôt un de ces Tartares, passant derrière moi, me prit la tète, me la courba de force, tandis que son camarade , baissant le collet de mon habit , me frappoit le cou avec le dos de son sabre nu. Le drogman se mit à beugler. Je me débarrassai des mains des spahis; je sautai à la gorge de celui qui m’avoit saisi par la tète : d’une main lui arrachant la barbe , et de l’autre l’étranglant contre le mur, je le lis devenir noir comme mon chapeau ; après quoi je le lâchai, lui ayant rendu jeu pour jeu et insulte pour insulte. L’autre spahi, chargé de vin et étourdi de mon action, ne songea point à venger la plus grande avanie que l’on puisse faire à un Turc, celle de le prendre par la barbe. Je me retirai dans ma chambre et je me préparai à tout événement. Le père gardien n’étoit pas trop fâché que j’eusse un peu corrigé ses persécuteurs; mais il eraignoit quelque catastrophe : un Turc humilié n’est jamais dangereux, et nous n’entendîmes parler de rien.
Je dînai à deux heures, et je sortis à trois avec ma petite troupe accoutumée. Je visitai les sépul-
cres des rois; de là, faisant à pied le tour de la ville, je m’arrêtai aux tombeaux d’Absalon, de Josapbat et de Zacharie dans la vallée de Josapbat. J’ai dit que les sépulcres des rois étoient en dehors de la porte d’Éphraïm , vers le nord , à trois ou quatre portées de fusil de la grotte de Jérémie. Parlons des monuments de Jérusalem.
J’en distingue de six espèces :
Les monuments purement hébreux; 2® les monuments grecs et romains du temps des païens ; 3® les monuments grecs et romains sous le christianisme ; 4^ les monuments arabes ou moresques ; 5° les monuments gothiques sous les rois françois ; G® les monuments turcs.
Venons aux premiers.
On ne voit plus aucune trace de ceux-ci à Jérusalem, si ce n’est à la piscine Probatique; car je mets les sépulcres des rois et les tombeaux d’Absalon, de Josaphat et de Zacharie au nombre des monuments grecs et romains exécutés par les Juifs.
Il est difficile de se faire une idée nette du premier et même du second Temple d’après ce qu’eri dit l’Ecriture et d’après la description de Josèphe; mais on entrevoit deux choses : les Juifs avoient le goiit du sombre et du grand dans leurs édifices, comme les Egyptiens ; ils aimoient les petits détails et les ornements recherchés , soit dans les gravures des pierres, soit dans les ornements en bois, en bronze ou en or L
* Voyez la note l, à la fin du volume.
Le Temple de Salomon ayant été détruit par les Syriens, le second Temple, rebâti par Hérode TAscalonite, rentra dans l’ordre de ces ouvrages moitié juifs moitié grecs, dont je vais bientôt parler.
Il ne nous reste donc rien de Tarchitecture primitive des Juifs à Jérusalem, hors la piscine Probatique. On la voit encore près de la porte Saint- Etienne, et elle bornoit le Temple au septentrion. C’est un réservoir long de cent cinquante pieds, et large de quarante. L’excavation de ce réservoir est soutenue par des murs, et ces murs sont ainsi composés : un lit de grosses pierres jointes ensemble par des crampons de fer; une maçonnerie mêlée appliquée sur ces grosses pierres; une couche de cailloutage collée sur cette maçonnerie; un enduit répandu sur ce cailloutage. Les quatre lits sont perpendiculaires au sol , et non pas horizontaux : l’enduit étoit du côté de l’eau, et les grosses pierres s’appuyoient et s’appuient encore contre la terre.
Cette piscine est maintenant desséchée et à demi comblée; il y croît quelques grenadiers et une espèce de tamarin sauvage, dont la verdure est bleuâtre ; l’angle de l’ouest est tout rempli de nopals. On remarque aussi dans le côté occidental deux arcades qui donnent naissance à deux voûtes : c’étoit peut-être ün aquéduc qui conduisoit l’eau dans l’intérieur du Temple.
Josèphe appelle cette piscine StagnwnSalomonis; l’Evangile la nomme Prohatique , parce qu’on y purifioit les brebis destinées aux sacrifices. Ce fut au
bord de cette piscine que Jésus-Christ dit au paralytique:
c( Levez-vous et emportez votre lit. »
Voilà tout ce qui reste aujourd’hui de la Jérusalem de David et de Salomon.
Les monuments de la Jérusalem grecque et romaine sont plus nombreux, et forment une classe nouvelle et fort singulière dans les arts. Je commence par les tombeaux de la vallée de Josaphat et de la vallée de Siloë.
Quand on a passé le pont du torrent ^e Cédron , on trouve au pied du Mons Offensionis le sépulcre d’Absalon. C’est une masse carrée, mesurant huit pas sur chaque face; elle est formée d’une seule roche, laquelle roche a été taillée dans la montagne voisine , dont elle n’est séparée que de quinze pieds. L’ornement de ce sépulcre consiste en vingt-quatre colonnes d’ordre dorique sans cannelure, six sur chaque front du monument. Ces colonnes sont à demi engagées et forment partie intégrante du bloc, ayant été prises dans l’épaisseur de la masse. Sur les chapiteaux règne la frise avec le triglyphe. Au dessus de cette frise s’élève un socle qui porte une pyramide triangulaire , trop élevée pour la hauteur totale du tombeau. Cette pyramide est d’un autre morceau que le corps du monument.
Le sépulcre de Zacharie ressemble beaucoup à celui-ci ; il est taillé dans le roc de la même manière, et se termine en une pointe un peu recourbée comme le bonnet phrygien ou comme un monument chinois. Le sépulcre de Josaphat est une grotte
78 ITINÉUAIRE
dont la porte d’un assez bon goût fait le principal 0!‘nenient. Enlin le sépulcre ou se cacha l’apôtre saint Jacques présente sur la vallée de Siloë un portique agréable. Les quatre colonnes qui composent ce portique ne posent point sur le sol, mais elles sont placées à une certaine hauteur dans le rocher, ainsi que la colonnade du Louvre sur le premier étage du palais.
La tradition, comme on le voit, assigne des noms à CCS tombeaux. Arculfe , dans Adamannus i^De Locis Sanctis , lib. 1 , cap. x ) ; Vilalpandus [^Antiquœ Jérusalem Descriptio ); Adrichomius [Seiitentia de loeo sepulcri Absaloji)] Ouaresmius ( tom. ii, cap. iv et V ) , et plusieurs autres ont ou parlé de ces noms , ou épuisé sur ce sujet la critique de l’histoire. Mais, quand la tradition ne seroit pas ici démentie par les faits, Farchiteeture de ces monuments prouveroit que leur origine ne remonte pas à la première antiquité judaïque.
S’il falloit absolument fixer l’époque où ces mausolées ont été construits, je la placerois vers le temps de l’alliance des Juifs et des Lacédémoniens , sous les premiers Machabées. Le dorique dominoit encore dans la Grèce : le corinthien n’envahit Farchitecture qu’un demi-siècle après , lorsque les Romains commencèrent à s’étendre dans le Péloponèse et dans l’Asie
* Aussi trouvons-nous à cette dernière époque un portique corinthien dans le Temple rebâti par Hérode, des colonnes avec des inscriptions grecques et latines, des portes de cuivre de Corinthe, etc. *
* Joseph., de Bell. Judaic., lib. vi, eap. xiv.
DE PAUIS A JÉRUSALEM. 79
Alais, eu naturalisant à Jérusalem rarchitecture fie Corintlie et d’Athènes, les Juifs y mêlèrent les formes de leur propre style. Les sépulcres de la vallée de Josaphat, et surtout les tombeaux dont je vais bientôt parler, offrent l’alliance visible du goût de l’Egypte et du goût de la Grèce. Il résulta de cette alliance une sorte de monuments indécis , qui forment pour ainsi dire le passage entre les Pyramides et le Parthenon; monuments où l’on distingue un génie sombre , hardi , gigantesque^, et une imagination riante, sage et modérée On va voir un bel exemple de cette vérité dans les sépulcres des rois.
En sortant de Jérusalem par la porte d’Elphraïm, on marche pendant un demi-mille sur le plateau d’un rocher rougeâtre où croissent quelques oliviers. On rencontre ensuite au milieu d’un champ • une excavation assez semblable aux travaux abandonnés d’une ancienne carrière. Un chemin large et en pente douce vous conduit au fond de cette excavation, où l’on entre par une arcade. On se trouve alors au milieu d’une salle découverte taillée dans le roc. Cette salle a trente pieds de long sur trente pieds de large, et les parois du rocher peuvent avoir douze à quinze pieds d’élévation.
Au centre de la muraille du midi vous apercevez une grande porte carrée, d’ordre dorique, creusée de plusieurs pieds de profondeur dans le roc. Une frise un peu capricieuse, mais d’une dé-
^ C’est ainsi que, sous François l’arcliitecture grecque se mêla au style gothique , et produisit des ouvrages charmants.
licalesse exquise, est sculptée au dessus de la porte: c’est d’abord uii tri^lyphe suivi d’un métope orné d’un simple anneau; ensuite vient une grappe de raisin entre deux couronnes et deux palmes. Le triglyphe se représente, et la ligne se reproduisoit sans doute de la meme manière le long du rocher ; mais elle est actuellement effacée. A dix-huit pouces de cette frise règne un feuillage entremêlé de pommes de pin et d’un autre fruit que je n’ai pu reconnoatre, mais qui ressemble à un petit citron d’E^gypte. Cette dernière décoration suivoit parallèlement la frise , et descendoit ensuite perpendiculairement le long des deux côtés de la porte.
Dans l’enfoncement et dans l’angle à gauche de cette grande porte s’ouvre un canal où Ton marchoit autrefois debout, mais où l’on se glisse aujourd’hui en rampant. Il aboutit par une pente assez roide , ainsi que dans la grande pyramide , à une chambre carrée , creusée dans le roc avec le marteau et le ciseau. Des trous de six pieds de long sur trois pieds de large sont pratiqués dans les murailles, ou plutôt dans les parois de cette chambre, pour y placer des cercueils. Trois portes voûtées conduisent de cette première chambre dans sept autres demeures sépulcrales d’inégale grandeur, toutes formées dans le roc vif, et dont il est difficile de comprendre le dessin , surtout à la lueur des flambeaux. Une de ces grottes, plus basse que les autres , et où Ton descend par six degrés , semble avoir renfermé les principaux cercueils. Ceux-ci étoient généralement disposés de la manière sui-
vante : le plus eonsidérable étoit au fond de la grotte , en face de la porte d’entrée , dans la niche ou dans l’étui qu’on lui avoit préparé; des deux côtés de la porte deux petites voûtes étoient réservées pour les morts les moins illustres , et comme pour les gardes de ces rois qui n’avoient plus besoin de leur secours. Les cercueils, dont on ne voit que les fragments, étoient de pierre et ornés d’élégantes arabesques.
Ce qu’on admire le plus dans ces tombeaux , ce sont les portes des chambres sépulcrales ; elles sont de la même pierre que la grotte , ainsi que les gonds et les pivots sur lesquels elles tournent. Presque tous les voyageurs ont cru qu’elles avoient été taillées dans le roc même ; mais cela est visiblement impossible, comme le prouve très bien le père N au. Thévenot assure « qu’en grattant un peu la poussière (( on aperçoit la jointure des pierres , qui y ont été «mises après que les portes ont été posées avec « leurs pivots dans les trous. » J’ai cependant gratté la poussière, et je n’ai point vu ces marques au bas de la seule porte qui reste debout : toutes les autres sont brisées et jetées en dedans des grottes.
En entrant dans ces palais de la Mort, je fus tenté de les prendre pour des bains d’architecture romaine , tels que ceux de l’antre de la Sibylle près du lac Averne. Je ne parle ici que de l’effet général pour me faire comprendre ; car je savois très bien que j’étois dans des tombeaux. Arculfe ( Apud Adarnann, ) , qui les a décrits avec une grande exactitude [Sepulcra simt in naturcili collis rupe , etc,
ITIN. T. II
avolt vu des ossemenls dans les eercueils. Plusieurs siècles après, Villaniont y trouva pareillement des cendres qu’on y cherche vainement aujourd’hui. Ce monument souterrain étoit annoncé au dehors par trois pyramides, dont une existoit encore du temps de Vilalpandus. Je ne sais ce qu’il faut croire de Zuellard et d’Appart qui décrivent des ouvrages extérieurs et des péristyles.
Une question s’élève sur ces sépulcres nommés Sépulcres des rois. De quels rois s’agit-il ? D’après un passage des P aralipornènes et d’après quelques autres endroits de l’Ecriture , on voit que les tombeaux des rois de Juda étoient dans la ville de Jérusalem : Dorrniitque Aeliaz cum patribus suis y et sepelierunt eiun in cicitate Jérusalem. David avoit son sépulcre sur la montagne de Sion ; d’ailleurs le ciseau grec se fait reconnoître dans les ornements des sépulcres des rois.
Josèphe, auquel il faut avoir recours, cite trois mausolées fameux.
Le premier étoit le tombeau des Machabées, élevé par Simon leur frère : « 11 étoit, dit Josèphe, de «marbre blanc et poli, si élevé qu’on le peut voir « de fort loin. 11 y a tout à l’entour des voûtes en « forme de portiques , dont chacune des colonnes « qui le soutiennent est d’une seule pierre. Et pour « marquer ces sept personnes, il y ajouta sept pyra- «mides d’une très grande hauteur et d’une mer- « veilleuse beauté ^ »
l^e premier livre des Machabées donne à peu près
* Antiq, Judaï.
les mêmes détails sur ce tombeau. Il ajoute qu’on l’avoit construit à Modin , et qu’on le voyoit en naviguant sur la mer: Ah omnibus nai’igantihus mare. Modin étoit une ville bâtie près de Diospolis , sur une montagne de la tribu de Juda. Du temps d’Eusèbe, et même du temps de saint Jérôme, le monument des Machabées existoit encore. Les sépulcres des rois, à la porte de Jérusalem, malgré leurs sept chambres funèbres et les pyramides qui les couronnoient, ne peuvent donc avoir appartenu aux princes asmonéens.
Josèplie nous apprend ensuite qu’Hélène , reine d’Adiabène, avoit fait élever, à deux stades de Jérusalem, trois pyramides funèbres , et que ses os et ceux de son fils Izate y furent renfermés par les soins de Manabaze L Le même historien, dans un autre ouvrage ^ , en traçant les limites de la Cité sainte , dit que les murs passoient au septentrion vis-à-vis le sépulcre d’Hélène. Tout cela convient parfaitement aux sépulcres des rois, qui, selon Vilalpandus, étoient ornés de trois pyramides, et qui se trouvent encore au nord de Jérusalem, à la distance marquée par Josèphe. Saint Jérôme parle aussi de ce sépulcre. Les savants qui se sont occupés du monument que j’exqi^nine ont laissé échapper un passage curieux de Pausanias ^ ; il est vrai
^ Antiq. Judaï. ^ De Bell. Jud.
3 J’ai vu depuis que l’alDbé Guénée l’a indiqué dans les excellenis Mémoires dont j’ai parlé. Il dit qu’il se propose d’examiner ce passage dans un autre Mémoire : il le dit, mais il n’y revient plus : c’est bien dommage.
qu’on ne pense guère à Pausanias à propos de Jérusalem. Quoi qu’il en soit , voici le passage ; la version latine et le texte de Gedoyn sont fidèles :
((Le second tombeau étoit à Jérusalem C’étoit
«la sépulture d’une femme juive nommée Hélène. « La porte du tombeau , qui étoit de marbre comme «tout le reste, s’ouvroit d’elle-mème à certain jour « de l’année et à certaine heure, par le moyen d’une «machine, et se refermoit peu de temps après. En « tout autre temps si vous aviez voulu l’ouvrir vous « l’auriez plutôt rompue. »
Cette porte, qui s’ouvroit et se refermoit d’ellemème par une machine, sembleroit, à la merveille près , rappeler les portes extraordinaires des sépulcres des rois. Suidas et Etienne de Byzance parlent d’un Voyage de Phénicie et de Syrie publié par Pausanias. Si nous avions cet ouvrage , nous y aurions sans doute trouvé de grands éclaircissements sur le sujet que nous traitons.
Les passages réunis de l’iiistorien juif et du xoyageur grec sembleroient donc prouver assez bien que les sépvdcres des rois ne sont que le tombeau d’Hélène; mais ouest arreté dans cette conjecture par la connoissance d’un troisième monument.
Josèplie parle de certaines grottes qu’il nomme les Cavernes royales ^ selon la traduction littérale d’Arnaud d’Andilly : malheureusement il n’en fait point la description; il les place au septentrion de la Ville sainte, tout auprès du tombeau d’Hélène Reste donc à savoir quel fut le prince qui lit creuser ces cavernes de la Aîort, comment elles
DE PARIS A JÉRUSALEM, étoient ornées , et de quels rois elles gardoient les cendres. Josèplie, qui compte avec tant de soin les ouvrages entrepris ou achevés par Hérode-le-Grand , ne met point les sépulcres des rois au nombre de ces ouvrages ; il nous apprend meme qu’Hérode , étant mort à Jéricho, fut enterré avec une grande magnificence à Hérodium. Ainsi , les cavernes royales ne sont point le lieu de la sépulture de ce prince ; mais un mot échappé ailleurs à Fhistorien pourroit répandre quelque lumière sur cette discussion.
En parlant du mur que Titus fit élever pour serrer de plus près Jérusalem , Josèplie dit que ce mur, revenant vers la région boréale, renfermoit le sépulcre cé H érode. C’est la position des cavernes royales. Celles-ci auroient donc porté également le nom de Ccwernes royales et de Sépulcre d’Hérode. Dans ce cas cet Hérode ne seroit point Ilérode l’Ascalonite , mais Hérode le Tétrarque. Ce dernier prince étoit presque aussi magnifique que son père : il avoit fait bâtir deux villes, Séphoris et Tibériade; et, quoiqu’il fût exilé à Lyon par Caligula^ , ilpouvoit très bien s’être préparé un cercueil dans sa patrie : Philippe son frère lui avoit donné le modèle de ces édifices funèbres.
Nous ne savons rien des monuments dont Agrippa embellit Jérusalem.
Voilà ce que j’ai pu trouver de plus satisfaisant sur cette question ; j’ai cru devoir la traiter à fond,
' JosEi’H,, Ant. Jud., lib. xviii; Sthab., lib. xviii.
parce qu’elle a jusqu’ici été plutôt embrouillée qu’éclaircie par les critiques. Les anciens pèlerins qui avoicnt vu le sépulcre d’Hélène l’ont confondu avec les cavernes royales. Les voyageurs modernes, qui n’ont point retrouvé le tombeau de la reine d’Adiabène, ont donné le nom de ce tombeau aux sépultures des princes de la maison d’Hérode. Il est résulté de tous ces rapports une étrange confusion : confusion augmentée par l’érudition des écrivains pieux qui ont voulu ensevelir les rois de Juda dans les grottes royales, et qui n’ont pas manqué d’autorités.
La critique de l’art ainsi que les faits historiques nous obligent à ranger les sépulcres des rois dans la classe des monuments grecs à Jérusalem. Ces sépulcres étoient très nombreux , et la postérité d’Iïérode finit assez vite; de sorte que plusieurs cercueils auront attendu vainement leurs maîtres : il ne manquoit plus, pour connoître toute la vanité de notre nature, que devoir les tombeaux d’hommes qui ne sont pas nés. Rien, au reste, ne forme un contraste plus singulier que la frise charmante sculptée par le ciseau de la Grèce sur la porte de ces chambres formidables où reposoient les cendres des Hérode. Les idées les plus tragiques s’attachent à la mémoire de ces princes ; ils ne nous sont bien connus que par le meurtre de Mariamne , le massacre fies innocents, la mort de saint Jean-Baptiste, et la condamnation de Jésus-Christ. On ne s’attend donc point à trouver leurs tombeaux embellis de guirlandes légères, au milieu du site effrayant de
Jérusalem, non loin du Temple où Jéliovah reudoit ses terribles oracles, et près de la grotte où Jérémie composa ses Lamentations,
M, Casas a très bien représenté ces monuments dans son Voyage pittoresque de la Syrie : je ne connois point l’ouvrage plus récent de M. Mayer. La plupart des Voyages en Terre-Sainte sont accompagnés de gravures et de vignettes. Il faut distinguer celles de la Relation du père Roger, qui pourroient bien être de Claude Mellan.
Les autres édifices des temps romains à Jérusalem, tels que le théâtre et l’amphithéâtre, les tours Antonia, Hippicos, Phasaële et Psephima ù’existent plus, ou du moins on n’en connoît que des ruines informes.
Nous passons maintenant à la troisième sorte des monuments de Jérusalem, aux monuments du christianisme avant l’invasion des Sarrasins. Je n’en ai plus rien à dire, puisque je les ai décrits en rendant compte des saints lieux. Je ferai seulement une remarque : comme ces monuments doivent leur origine à des chrétiens qui n’étoient pas Juifs, ils ne conservent rien du caractère demi-égyptien , demi-grec , que j’ai observé dans les ouvrages des princes asmonéens et des Hérode ; ce sont de simples églises grecques du temps de la décadence de l’art.
La quatrième espèce -de monuments à Jérusalem est celle des monuments qui appartiennent au temps de la prise de cette ville par le calife Omar , successeur d’Abubeker, et chef de la race des Ommiades.
Les Arabes qui avoient suivi les étendards du calife s’emparèrent de rEqjypte;de là, s’avançant le long des côtes de l’Afrique , ils passèrent en Espagne , et remplirent de palais encliantès Grenade et Cordoue. C’est donc au règne d’Omar qu’il faut faire remonter l’origine de cette architecture arabe dont l’Albambra est le chef-d’œuvre, comme le Partlienon est le miracle du génie de la Grèce. La mosquée du Temple, commencée à Jérusalem par Omar, agrandie par Abd-el-Maleck, et rebâtie sur un nouveau plan par El-Oulid, est un monument très curieux pour l’histoire de l’art chez les Arabes.- On ne sait point encore d’après quel modèle furent élevées ces demeures des Fées dont l’Espagne nous offre les ruines. On me saura peut-être gré de dire quelques mots sur un sujet si neuf, et jusqu’à présent si peu étudié.
Le premier Temple de Salomon ayant été renversé six cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, il fut relevé après les soixante-dix ans de la captivité, par Josué, fils de Josédé, et Zorobabel, fils de Salathiel. Hérode l’Ascalonite rebâtit en entier ce second Temple. Il y employa onze mille ouvriers pendant neuf ans. Les travaux en furent prodigieux , et ils ne furent achevés que long-temps après la mort d’IIérode. Les Juifs ayant comblé des précipices et coupé le sommet d’une montagne , firent enfin cette vaste esplanade où slélevoit le Temple à l’orient de Jérusalem, sur les vallées de Siloë et de Josaphat.
Quarante jours après sa naissance Jésus-Christ
fut présenté dans ce second Temple; la Vierge y fut purifiée. A douze ans le Fils de Fliomme y enseigna les docteurs, il en chassa les marchands; il y fut inutilement tenté par le démon ; il y remit les péchés à la femme adultère ; il y proposa la parabole du bon Pasteur, celle des deux Enfants, celle des Vignerons et celle du Banquet nuptial. Ce fut dans ce même Temple qu’il entra au milieu des palmes et des branches d’olivier, le jour de la fête des Rameaux ; enfin il y prononça le Recldite quœ siuit Cœsaris Cœsariy et quœ surit Dei Deo, et y fit l’éloge du denier de la veuve.
Titus ayant pris Jérusalem la deuxième année du règne de Vespasien, il ne resta pas pierre sur pierre du Temple où Jésus-Christ avoit fait tant de choses glorieuses, et dont il avoit prédit la ruine. Lorsqu’Omar s’empara de Jérusalem, il paroît que l’espace du Temple, à l’exception d’une très petite partie , avoit été abandonné par les chrétiens. Saïdebn-Batrik^, historien arabe, raconte que le calife s’adressa au patriarche Sophronius, et lui demanda quel seroit le lieu le plus propre de Jérusalem pour y bâtir une mosquée. Sophronius le conduisit sur les ruines du Temple de Salomon.
Omar, satisfait d’établir sa mosquée dans une enceinte si fameuse, fit déblayer les terres et découvrir une grande roche où Dieu avoit dû parler à Jacob. La mosquée nouvelle prit le nom de cette
I C’est Eutychius, patriarche d’Alexandrie. Nous avons ses Annales arabes, imprimées à Oxford, avec une version latine.
roche, Gd nieat-el-SakJira , et devint pour les musulmans presque aussi sacrée que les mosquées de la Mecque et de Médine. Le calife Abd-el-Malek en augmenta les batiments et renferma la roche dans l’enceinte des murailles. Son successeur, le calife Ll-Louid, embellit encore Ël-Sakhra, et la couvrit d’un dôme de cuivre doré, dépouille d’une église de Balbek. Dans la suite, les Croisés convertirent le temple de Mahomet en un sanctuaire de Jésus- Christ; et lorsque Saladin reprit Jérusalem , il rendit ce temple à sa destination primitive.
Mais quelle est l’architecture de cette mosquée, type ou modèle primitif de l’élégante architecture des Maures ? C’est ce qu’il est très difficile de dire. Les Arabes, par une suite de leurs mœurs despotiques et jalouses, ont réservé les décorations pour l’intérieur de leurs monuments; et il y a peine de mort contre tout chrétien qui non seulement entreroit dans Gâmeat-el-Sakhra, mais qui mettroit seulement le pied dans le parvis qui l’environne. Quel dommage que l’ambassadeur Deshayes , par un vain scrupule diplomatique , ait refusé de voir cette mosquée où les Turcs lui proposoicnt de l’introduire 1 J’en vais décrire l’extérieur :
On voit la grande place de la Mosquée , autrefois la place du Temple, par une fenêtre de la maison de Pilate.
Cette place forme un parvis qui peut avoir cinq cents pas de longueur sur quatre cent soixante de largeur. Les murailles de la ville ferment ce parvis a l’orient et au midi. Il est bordé à l’occident par
des maisons turques , et au nord par les ruines du prétoire de Pilate et du palais d’Hérode.
Douze portiques, plaeés à des distances inégales les uns des autres, et tout-à-fait irréguliers comme les cloîtres de l’Alhambra, donnent entrée sur ce parvis. Ils sont composés de trois ou quatre arcades, et quelquefois ces arcades en soutiennent un second rang ; ce qui imite assez bien l’effet d’un double aquéduc. Le plus considérable de tous ces portiques correspond à l’ancienne Porta speciosa , connue des chrétiens par un miracle de saint Pierre. H y a des lampes sous ces portiques.
Au milieu de ce parvis on en trouve un plus petit qui s’élève de six à sept pieds, comme une terrasse sans balustres, au dessus du précédent. Ce second parvis a, selon l’opinion commune, deux cents pas de long sur cent cinquante de large; on y monte de quatre côtés par un escalier de marbre , chaque escalier est composé de liuit degrés.
Au centre de ce parvis supérieur s’élève la fameuse mosquée de la Roche. Tout auprès de la mosquée est une citerne qui tire son eau de l’ancienne fontaine Scellée , et où les Turcs font leurs ablutions avant la prière. Quelques vieux oliviers et des cyprès clair-semés sont répandus çà et là sur les deux parvis.
Le Temple est octogone : une lanterne également à huit faces, et percée d’une fenêtre sur chaque face, couronne le monument. Cette lanterne est re-
> Fons sîgnatus.
couverte d’un dôme. Ce dôme étoit autrefois de cuivre doré, il est de plomb aujourd’hui; une flèche d’im assez bon ^oût , terminée par un croissant , surmonte tout Tédilice, qui ressemble à une tente arabe élevée au milieu du désert. Le père Roger donne trente-deux pas à chaque côté de l’octogone, deux cent cinquante-deux pas de circuit à la mosquée en dehors , et dix-huit ou vingt toises d’élévation au monument entier.
Les murs sont revêtus extérieurement de petits carreaux ou de briques peintes de diverses couleurs ; ces briques sont chargées d’arabesques et de versets du Coran écrits en lettres d’or. Les huit fenêtres de la lanterne sont ornées de vitraux ronds et coloriés. Ici nous trouvons déjà quelques traits originaux des édifices moresques de l’Espagne : les légers portiques des parvis et les briques peintes de la mosquée rappellent diverses parties du Généralife, de l’Alhambra et de la cathédrale de Cordoue.
Quant à l’intérieur de cette mosquée, je ne l’ai point vu. Je fus bien tenté de risquer tout pour satisfaire mon amour des arts; mais la crainte de causer la perte des chrétiens de Jérusalem m’arrêta. Guillaume de Tyr et Deshayes disent quelque chose de l’intérieur de la mosquée de la Roche ; le père Roger en fait une description fort détaillée et vraisemblablement très fidèle
Cependant elle ne suffit pas pour prouver que l’intérieur de la mosquée de Jérusalem a des rap-
ï Voyez la note K, à la fin du volume.
ports avec rintérieur des monuments moresques en Espagne. Cela dépend absolument de la manière dont les colonnes sont disposées dans le monument; et c’est ce que le père Roger ne dit pas. Portentelles de petites arcades ? Sont -elles accouplées , groupées, isolées, comme à Cordoue et à Grenade? Alais, si les dehors de cette mosquée ont déjà tant de ressemblance avec quelques parties de l’Alhambra, n’est-il pas à présumer que les dedans conservent le même goût d’architecture ? Je le croirois d’autant plus facilement que les marbres et les colonnes de cet édifice ont été dérobés aux églises chrétiennes , et qu’ils doivent offrir ce mélange d’ordres et de proportions que Ton remarque dans la cathédrale de Cordoue.
Ajoutons une observation à ces conjectures. La mosquée abandonnée que l’on voit près du Caire paroît être du même style que la mosquée de Jérusalem : or, cette mosquée du Caire est évidemment l’original de la mosquée de Cordoue. Celle-ci fut bâtie par des princes derniers descendants de la dynastie des Ommiades; et Omar, chef de leur famille, avoit fondé la mosquée de Jérusalem.
Les monuments vraiment arabes appartiennent donc à la première dynastie des califes et au génie de la nation en général : ils ne sont donc pas , comme on l’a cru jusqu’ici, le fruit du talent particulier des Maures de l’Andalousie, puisque j’ai trouvé les modèles de ces monuments dans l’Orient.
Cela prouvé, j’irai plus loin. Je crois apercevoir dans l’architecture égyptienne , si pesante , si ma-
jestueiise, si vaste, si durable, le {][erme de cette architecture sarrasine, si lég^ère, si riante, si petite, si fra(}ilc : le minaret est l’imitation de l’obélisque ; les moresques sont des biéro(}lypbes dessinés au lieu d’iiiéro^lyplies gravés. Quant à ces forêts de colonnes qui composent l’intérieur des mosquées arabes, et qui portent une voûte plate, les temples de Memphis, de Dendéra, de Tbèbes, de Méroué, offroient encore des exemples de ce genre de construction. Placés sur la frontière de Metzraïm , les descendants d’ismaël ont eu nécessairement l’imagination frappée des merveilles des Pharaons : ils n’ont rien emprunté des Grecs qu’ils n’ont point connus , mais ils ont cherché à copier les arts d’une nation fameuse qu’ils avoient sans cesse sous les yeux. Peuples vagabonds, conquérants, voyageurs, ils ont imité en courant l’immuable Elgypte : ils se sont fait des obélisques de bois doré et des hiéroglyphes de plâtre, qu’ils pouvoient emporter avec leurs tentes sur le dos de leurs chameaux.
Je n’ignore pas que ce système, si c’en est un, est sujet à quelques objections, et même à des objections historiques. Je sais que le palais de Zehra, bâti par Abdoulraham auprès de Cordoue, fut élevé sur le plan d’un architecte de Constantinople, et que les colonnes de ce palais furent taillées en Grèce; je sais qu’il existe une architecture née dans la corruption de l’art, qu’on peut appeler architecture justinieniie, et que cette architecture a quelques rapports avec les ouvrages des Maures ; je sais enfin que des hommes d’un excellent goût et d’un grand
savoir, tels que le respectable M. d’Agincourt et l’auteur du magnifique Voyage en Espagne , M. de la Borde, pensent que toute architecture est fille de la Grèce; mais, quelles que soient ces difficultés et ces autorités puissantes , j’avoue qu’elles ne me font point changer d’opinion. Un plan envoyé par un architecte de Constantinople, des colonnes taillées sur les rives du Bosphore , des ouvriers grecs travaillant à une mosquée ne prouvent rien : on ne peut tirer d’un fait particulier une conséquence générale. J’ai vu à Constantinople l’architecture justinienne. Elle a , j’en conviens , quelque ressemblance avec l’architecture des monuments sarrasins, comme le rétrécissement de la voûte dans les arcades, etc. Toutefois elle conserve une raison, une froideur , une solidité qu’on ne remarque point dans la fantaisie arabe. D’ailleurs cette architecture justinienne me semble être elle -même l’architecture égyptienne rentrée dans l’architecture grecque. Cette nouvelle invasion de l’art de Memphis fut produite par l’établissement du christianisme : les solitaires qui peuplèrent les déserts de la Thébaïde, et dont les opinions gouver noient le monde, introduisirent dans les églises, dans les monastères, et jusque dans les palais ces portiques dégénérés appelés cloîtres ^ où respire le génie de l’Orient. Remarquons, à l’appui de ceci , que la véritable détérioration de l’art chez les Grecs commence précisément à l’époque de la translation du siège de l’empire romain à Constantinople : ce qui prouve que l’architecture grecque n’enfanta pas l’architecture orientale, mais
que l’architecture orientale se glissa dans rarcliitec-
ture grecque par le voisinage des lieux. *
J’incline donc à croire que toute architecture est sortie de l’Egypte , meme rarehitecture gothique; car rien n’est venu du Nord hors le fer et la dévastation. Mais cette architecture égyptienne s’est modifiée selon le génie des peuples : elle ne changea guère chez les premiers Hébreux , où elle se débarrassa seulement des monstres et des dieux de l’idolàtrie. En Grèce , où elle fut introduite par Gécrops et Inachus, elle s’épura et devint le modèle de tous les genres de beautés. Elle parvint à Rome par les Toscans, colonie égyptienne. Elle y conserva sa grandeur , mais elle n’atteignit jamais la perfection , comme à Athènes. Des apôtres accourus de l’Orient la portèrent aux Barbares du Nord : sans perdre parmi ces peuples son caractère religieux et sombre , elle s’éleva avec les forets des Gaules et de la Germanie; elle présenta la singulière union de la force, de la majesté, de la tristesse dans Fensemble, et de la légèreté la plus extraordinaire dans les détails. Enfin , elle prit chez les Arabes les traits dont nous avons parlé; architecture du désert, enchantée comme les oasis , magique comme les histoires contées sous la tente, mais que les vents peuvent emporter avec le sable qui lui servit de premier fondement.
Je poLirrois appuyer mon opinion d’un million de faits historiques; je pourrois montrer que les premiers temples de la Grèce, tels que celui de Jupiter à Onga, près d’Amyclée, étoient de véritables tem-
pies égyptiens; que la sculpture elle -même étoit égyptienne à Argos, à Sparte, à Athènes, du temps de Dédale et dans les siècles héroïques. Mais j’ai peur d’avoir poussé trop loin cette digression, et il est plus que temps de passer aux monuments gothiques de Jérusalem.
Ceux-ci se réduisent à quelques tombeaux. Les monuments de Godefroy et de Baudouin sont deux cercueils de pierre, portés sur quatre petits piliers. Les épitaphes qu’on a lues dans la description de Deshayes sont écrites sur ces cercueils en lettres gothiques. Tout cela en soi-même est fort peu de chose; cependant je fus très frappé par l’aspect de ces tombeaux , en entrant au Saint-Sépulcre : leurs formes étrangères, sur un sol étranger, m’annoncèrent d’autres hommes , d’autres mœurs , d’autres pays ; je me crus transporté dans un de nos vieux monastères : j’étois comme l’Otaïtien quand il reconnut en France un arbre de sa patrie. Je contemplai avec vénération ces mausolées gothiques qui renfermoient des chevaliers françois, des pèlerins devenus rois, des héros de la Jérusalem délivrée me rappelai les paroles que le Tasse met dans la bouche de Godefroy :
Chi sia di noi, ch’ esser sepulto schivi,
Ove i membri di Dio fur già sepulti ?
Quant aux monuments turcs, derniers témoins qui attestent à Jérusalem les révolutions des empires, ils ne valent pas la peine qu’on s’y arrête : j’en ai parlé seulement pour avertir qu’il ne faut pas
ITIJV.
T. II
du tout confondre les ouvra^jes des Tartares avec les travaux des Maures. Au fond, il est plus vrai de dire que les Turcs ignorent absolument l’arcliiteclure; ils iTont fait qu’enlaidir les édilices grecs et les édifices arabes, en les couronnant de dômes massifs et de pavillons chinois. Quelques bazars et des oratoires de santons sont tout ce que les nouveaux tyrans de Jérusalem ont ajouté à cette ville Infortunée.
Le lecteur connoît maintenant les divers monuments de la Cité sainte.
En revenant de visiter les sépulcres des rois qui ont donné lieu aux descriptions précédentes , je passai par la vallée de Josaphat. Le soleil se coucboit derrière Jérusalem, il doroit de ses derniers rayons cet amas de ruines et les montagnes de la Judée. Je renvoyai mes compagnons par la porte Saint-Étienne, et je ne gardai avec moi que le janissaire. Je m’assis au pied du tombeau de Josaphat, le visage tourné vers le Temple: je tirai de ma poche un volume de Racine, et je relus Atlialie.
A ces premiers vers :
Oui, je viens dans son Temple adorer l’Éternel, etc.,
il m’est impossible de dire ce que j’éprouvai. Je crus entendre les cantiques de Salomon et la voix des prophètes; l’antique Jérusalem se leva devant moi; les ombres de Joad, d’Athalie, de Josabeth sortirent du tombeau ; il me sembla que je ne connoissois que depuis ce moment le génie de Racine. Quelle poésie, puisque je la trouvois digne du lieu où j’é-
tois! On ne sauroit s’imaginer ce qu’est Athalie lue sur le tombeau du saint roi Josaphat, au bord du torrent de Cédron , et devant les ruines du Temple. Mais qu’est-il devenu ce Temple orné partout de fes tons magnifiques ?
Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé!
Quel est clans ce lieu saint ce pontife égorgé ?
Pleure , Jérusalem , pleure , cité perfide ,
Des prophètes divins malheureuse homicide :
De son amour pour toi ton Dieu s’est dépouillé ;
Ton encens à ses veux est un encens souillé.
Où menez-vous ces enfants et ces femmes ?
Le Seigneur a détruit la reine des cités :
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés ;
Dieu ne veut plus qu’on vienne à ses solennités :
Temple, renverse toi ; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur.
Quelle main en un jour t’a ravi tous tes charmes ?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur ?
AZ A R I A s.
O saint Temple !