‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 3)Chapitre 7 sur 35 · VOYAGE DE TUNIS ET RETOUR EN FRANCE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE TUNIS ET RETOUR EN FRANCE

Je trouvai cliez monsieur et madame Devoise l’hospitalité la plus généreuse et la société la plus aimable : ils eurent la bonté de me garder six semaines au sein de leur famille; et je jouis enfin d’un repos dont j’avois un extrême besoin. On approcboit du carnaval , et Ton ne songeoit qu’à rire , en dépit des Maures. Les cendres de Didon et les ruines de Carthage entendoient le son d’un violon François. On ne s’embarrassoit ni de Scipion ^ ni d’Annibal, ni de Marins, ni de Caton d’Utique, qu’on eût fait boire ( car il aimoit le vin ) s’il se fût avisé de venir gourmander l’assemblée. Saint Louis seul eût été respecté en sa qualité de François; mais le bon et grand roi n’eût pas trouvé mauvais que ses sujets s’amusassent dans le même lieu où il avoit tant souffert.

Le caractère national ne peut s’effacer. Nos marins disent que, dans les colonies nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une église, les Anglois une taverne, et les François un fort; et j’ajoute une salle de bal. Je me trouvois en Amérique, sur la frontière du pays des Sauvages : j’appris qu’à la première journée je rencontrerois parmi les In-

tliens un de mes compatriotes. Arrivé chez les Cayougas, tribu qui faisoit partie de la nation des Iroquois , mon (juide me conduisit dans une forêt. Au milieu de cette forêt on voyoit une espèce de range ; je trouvai dans cette grange une vingtaine de Sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers , le corps demi-nu , les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête, et des anneaux passés dans les narines. Un petit François poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, racloit un violon de poche, et faisoit danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c’étoit son nom ) étoit maître de danse chez les Sauvages. On lui payoit ses leçons en peaux de castors et en jambons d’ours : il avoit été marmiton au service du général Rochambeau pendant la guerre d’Amérique. Demeuré à New -York après le départ de notre armée, il résolut d’enseigner les beaux arts aux Américains. Ses vues s’étant agrandies avec ses succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes errantes du Nouveau-AIonde. En me parlant des Indiens, il me disoit toujours : « Ces messieurs Sauvages et ces dames Sauvagesses. » 11 se louoit beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n’ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordoit l’instrument fatal; il crioit en Iroquois : A vos places! Et toute la troupe sautoit comme une bande de démons. Voilà ce que c’est que le génie des peuples.

Nous dansâmes donc aussi sur les débris de Carthage. Ayant vécu à Tunis absolument comme en France , je ne suivrai plus les dates de mon journal. Je traiterai les sujets dune manière générale et selon l’ordre dans lequel ils s’offriront à ma mémoire. Mais, avant de parler de Carthage et de scs ruines, je dois nommer les différentes personnes que j’ai connues en Barbarie. Outre M. le consul de France, je voyois souvent AL Lessing, consul de Hollande: son beau-frère. Al. Humberg, officieringénieur hollandois, commandoit à la Goulette. C’est avec le dernier que j’ai visité les ruines de Carthage; j’ai eu infiniment à me louer de sa complaisance et de sa politesse. Je rencontrai aussi AL Lear, consul des Etats-Unis. J’avois été autrefois recommandé en Amérique au général Washington. AL Lear avoit occupé une place auprès de ce grand homme : il voulut bien, en mémoire de mon illustre patron, me faire donner passage sur un schooner des Etats-Unis. Ce schooner me déposa en Espagne, comme je le dirai à la fin de cet Itinéraire. Enfin, je vis à Tunis, tant à la légation que dans la ville, plusieurs jeunes François à qui mon nom n étoit pas tout-à-fait étranger. Je ne dois point oublier les restes de l’intéressante famille de AL Andanson.

Si la multitude des récits fatigue Técrivain qui veut parler aujourd’hui de l’Egypte et de la Judée, il éprouve, au sujet des antiquités de l’Afrique, un embarras tout contraire par la disette des documents. Ce n’est pas qu’on manque de Voyages en

Ijarbarie : je coiinois une trentaine de Relations des royaumes de Maroc, d’Al^jer et de Tunis. Toutefois ees Relations sont insuflisantes. Parmi les anciens Voya[>es, il faut distinguer \ Africa illustrata de Gramrnaye , et le savant ouvrage de Sbaw. Les Missions des pères de la Trinité et des pères de la Merci renferment des miracles de charité ; mais elles né parlent point, et ne doivent point parler des Romains et des Carthaginois. Les Mémoires imprimés à la suite des Voyages de Paul Lucas ne contiennent que le récit d’une guerre civile à Tunis. Sbaw auroit pu suppléer à tout, s’il avoit étendu ses rechercbes à l’histoire ; malheureusement il ne la considère que sous les rapports géographiques. Il touche à peine, en passant, les antiquités : Carthage, par exemple, n’occupe pas, dans ses observations, plus de place que Tunis. Parmi les voyageurs tout-à-fait modernes, lady Montagne, l’ahhé Poire t, M. Desfontaines, disent quelques mots de Carthage, mais sans s’y arrêter aucunement. On a publié à Milan, en 1806, l’année même de mon voyage, un ouvrage sous ce titre : Ragguaglio di (dciuii Monuinenti di AnticJiita ed Artiy raccolti negli ultimi Viaggi d’un dilettante

Je crois qu’il est question de Carthage dans ce livre : j’en ai retrouvé la note trop tard pour le faire venir d’Italie. On peut donc dire que le sujet que je vais traiter est neuf, j’ouvrirai la route; les habiles viendront après moi.

Avant de parler de Carthage, qui est ici le seul

^ Voyez la Préface de la troisième édition.

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objet mtéressant , il faut commencer par nous débarrasser de Tunis. Cette ville conserve à peu près son nom anticpie. Les Grecs et les Latins Fappeloient Tunes y et Diodore lui donne l’épithète de Blanche, Aeuxov, parce qu’elle est bâtie sur une colline crayeuse : elle est à douze milles des ruines de Carthage, et presque au bord d’un lac dont l’eau est salée. Ce lac communique avec la mer, au moyen d’un canal appelé la Goidette, et ce canal est défendu par un fort. Les vaisseaux marchands mouillent devant ce fort, où ils se mettent à l’abri derrière la jetée de la Goulette, en payant un droit d’ancrage considérable.

Le lac de Tunis pouvoit servir de port aux flottes des anciens; aujourd’hui une de nos barques a bien de la peine à le traverser sans échouer. 11 faut avoir soin de suivre le principal canal qu’indiquent des pieux plantés dans la vase. Abulfeda marque dans ce lac une île qui sert maintenant de lazaret. Les voyageurs ont parlé des flammants ou phénicoptères qui animent cette grande flaque d’eau, d’ailleurs assez triste. Quand ces beaux oiseaux volent à l’encontre du soleil, tendant le cou en avant, et allongeant les pieds en arrière, ils ont l’air de flèches empennées avec des plumes couleur de rose.

Des bords du lac, pour arriver à Tunis, il faut traverser un terrain qui sert de promenade aux Erancs. La ville est murée, elle peut avoir une lieue de tour, en y comprenant le faubourg extérieur, Rled-ei-Had-rah. Les maisons en sont basses, les rues étroites, les boutiques pauvres, les mosquées

chétives. peuple, qui se montre peu au dehors, a quelque chose de hagard et de sauvage. On rencontre sous les portes de la ville ce qu’on appelle des Slddi ou des Saints : ce sont des négresses et des nègres tout nus , dévorés par la vermine , vautrés dans leurs ordures , et mangeant insolemment le pain de la charité. Ces sales créatures sont sous la protection immédiate de Mahomet.. Des marchands européens, des Turcs enrôlés à Smyrne, des Maures dégénérés , des renégats et des captifs , composent le reste de la population.

La campagne aux environs de Tunis est agréable: elle présente de grandes plaines semées de blé et bordées de collines qu’ombragent des oliviers et des caroubiers. Un aquéduc moderne, d’un bon effet, traverse une vallée derrière la ville. Le bey a sa maison de campagne au fond de cette vallée. De Tunis meme on découvre, au midi, les collines dont j’ai parlé. On voit à l’orient les montagnes du Mamélife : montagnes singulièrement déchirées, d’une figure bizarre, et au pied desquelles se trouvent les eaux chaudes connues des anciens. A l’ouest et au nord, on aperçoit la mer, le port de la Goulette, et les ruines de Carthage.

Les Tunisiens sont cependant moins cruels et plus civilisés que les peuples d’Alger. Ils ont recueilli les Maures d’Andalousie, qui habitent le village de Tub-ürbo, à six lieues de Tunis, sur la Më-Jerdah E Le bey actuel est un homme habile:

^ La Bagrada de l’antiquité, au Lord de laquelle Régulus tua le fameux serpent.

il cherche à se tirer de la dépendance d’Alger, à laquelle Tunis est soumise depuis la conquête qu’en firent les Algériens en 1757. Ce prince parle italien, cause avec esprit, et entend mieux la politique de l’Europe que la plupart des Orientaux. On sait au reste que Tunis fut attaquée par saint Louis en 1270, et prise par Charles-Quint en 1535. Comme la mort de saint Louis se lie à Fhistoire de Carthage, j’en parlerai ailleurs. Quant à Charles-Quint, il défit le fameux Barberousse, et rétablit le roi de Tunis sur son trône, en l’obligeant toutefois à payer un tribut à l’Espagne : on peut consulter à ce sujet l’ouvrage de Robertson L Charles-Quint garda le fort de la Goulette, mais les Turcs le reprirent en 1574.

Je ne dis rien de la Tunis des anciens, parce qu’on va la voir figurer à l’instant dans les guerres de Rome et de Carthage.

Au reste, on m’a fait présent à Tunis d’un manuscrit qui traite de l’état actuel de ce royaume, de son gouvernement, de son commerce, de son revenu, de ses armées, de ses caravanes. Je n’ai point voulu profiter de ce manuscrit ; je n’en connois point l’auteur ; mais, quel qu’il soit, il est juste qu’il recueille l’honneur de son travail. Je donnerai cet excellent Mémoire à la fin de \ Itinéraire'^ , Je passe maintenant à l’histoire et aux ruines de Carthage.

L’an 883 avant notre ère, Didon, obligée de fuir

* Hlstolrê de Charles- Quint , liv. v.

^ Ce Mémoire mérltoit bien de fixer l’attention des critiques , et personne ne l’a remarqué.

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sa terre natale, vint aborder en Afrique. Carthage, fondée parFépouse de Sieliée, dut ainsi sa naissance à l’une de ces aventures trag^iques qui marquent le ^ berceau des peuples, et qui sont comme le ^erme et le présage des maux, fruits plus ou moins tardifs de toute société humaine On connoît Flieureux anachronisme de \ Enéide. Tel est le privilège du génie, que les poétiques malheurs de Didon sont devenus une partie de la gloire de Carthage. A la vue des ruines de eette cité, on cherche les flammes du bûcher funèbre; on croit entendre les imprécations d’une femme abandonnée ; on admire ees puissants mensonges qui peuvent occuper l’imagination, dans des lieux remplis des plus grands souvenirs de l’histoire. Certes , lorsqu’une reine expirante appelle dans les murs de Carthage les divinités ennemies de Rome , et les dieux vengeurs de l’hospitalité; lorsque Vénus, sourde aux prières de l’amour, exauee les vœux de la haine, qu’elle refuse à Didon un descendant d’Enée , et lui accorde Annibal, de telles merveilles, exprimées dans un merveilleux langage , ne peuvent plus être passées sous silence. L’histoire prend alors son rang parmi les Muses, et la fiction devient aussi grave que la vérité.

Après la mort de Didon , la nouvelle eolonie adopta un gouvernement dont Aristote a vanté les lois. Des pouvoirs balancés avec art entre les deux premiers magistrats, les nobles et le peuple, eurent cela de particulier qu’ils subsistèrent pendant sept siècles sans se détruire : à peine furent-ils ébranlés par des séditions populaires et par quelques eon-

DE PARIS A JÉRUSALEM. 209 spirations des grands. Comme les guerres civiles, source des crimes publics, sont cependant mères des vertus particulières, la république gagna plus qu’elle ne perdit à ces orages. Si ses destinées sur la terre ne furent pas aussi longues que celles de sa rivale, du moins^à Carthage la liberté ne succomba qu’avec la patrie.

Mais, comme les nations les plus libres sont aussi les plus passionnées , nous trouvons , avant la première guerre Punique , les Carthaginois engagés dans des guerres honteuses. Ils .donnèrent des chaînes à ces peuples de la Bétique dont le courage ne sauva pas la vertu; ils s’allièrent avec Xerxès, et perdirent une bataille contre Gélon, le même jour que les Lacédémoniens succombèrent aux Thermopyles. Les Iiommes, malgré leurs préjugés, font un tel cas des sentiments nobles , que personne ne songe aux quatre-vingt mille Carthaginois égorgés dans les champs de la Sicile, tandis que le monde entier s’entretient des trois cents Spartiates morts pour obéir aux saintes lois de leur pays. C’est la grandeur de la cause, et non pas celle des moyens, qui conduit à la véritable renommée, et Fbonneur a fait dans tous les temps la partie la plus solide de la gloire.

Après avoir combattu tour à tour Agatliocle en Afrique et Pyrrhus en Sicile, les Carthaginois en vinrent aux mains avec la république romaine. La cause de la première guerre Punique fut légère ; mais cette guerre amena Régulus aux portes de Carthage.

ITIJV.

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