X. II
Les Romains, ne voulant point interrompre U) cours des victoires de ce çrand lioinme, ni envoyer les consuls Fulvius et M. Emilius prendre sa place , lui ordonnèrent de rester en Afrique, en qualité de proconsul. 11 se plai[jnit de ces honneurs ; il écrivit au sénat, et le pria instamment de lui ôter le commandement de Farmée : une affaire importante aux yeux de Régulus demandoit sa présence en Italie. II avoit un champ de sept arpens à Pupinium : le fermier de ce champ étant mort, le valet du fermier s’étoit enfui avec les bœufs et les instruments du laboura[je. Régulus représentoit aux sénateurs que si sa ferme demeuroit en friche , il lui seroit impossible de faire vivre sa femme et ses enfants. Le sénat ordonna que le champ de Régulus seroit cultivé aux frais de la république; qu’on tireroit du trésor l’argent nécessaire pour racheter les objets volés, et que les enfants et la femme du proconsul seroient, pendant son absence, nourris aux dépens du peuple romain. Dans une juste admiration de cette simplicité, Tite-Live s’écrie : «O combien la c( vertu est préférable aux richesses ! Celles-ci pasc( sent avec ceux qui les possèdent ; la pauvreté de c( Régulus est encore en vénération ! »
Régulus , marchant de victoire en victoire , s’empara bientôt de Tunis; la prise de cette ville jeta la consternation parmi les Carthaginois ; ils demandèrent la paix au proconsul. Ce laboureur romain prouva qu’il est plus facile de conduire la charrue après avoir remporté des victoires, que de diriger d’une main ferme une prospérité éclatante : le véri-
table grand homme est surtout fait pour briller dans le malheur; il semble égaré dans le succès, et paroît comme étranger à la fortune. Régulus proposa aux ennemis des conditions si dures , qu’ils se virent forcés de continuer la guerre.
Pendant ces négociations , la destinée amenoit au travers des mers un homme qui devoit changer le cours des événements : un Lacédémonien nommé Xanthippe vient retarder la chute de Carthage; il livre bataille aux Romains sous les murs de Tunis , détruit leur armée, fait Régulus prisonnier , se rembarque et disparoît sans laisser d’autres traces dans l’histoire L
Régulus, conduit à Carthage, éprouva les traitements les plus inhumains; on lui lit expier les durs triomphes de sa patrie. Ceux qui traînoient à leurs chars avec tant d’orgueil des rois tombés du trône , des femmes, des enfants en pleurs, pouvoient-ils espérer qu’on respectât dans les fers un citoyen de Rome !
La fortune redevint favorable aux Romains. Carthage demanda une seconde fois la paix; elle envoya des ambassadeurs en Italie : Régulus les accompagnoit. Ses maîtres lui firent donner sa parole qu’il reviendroit prendre ses chaînes si les négociations n’avoient pas une heureuse issue : on espéroit qu’il plaideroit fortement en faveur d’une paix qui lui devoit rendre sa patrie.
* Quelques auteurs accusent les Carthaginois de l’avoir fait périr par jalousie de sa gloire, mais cela n’est pas prouvé.
Rqiiiius, arrivé aux portes de Rome, refusa d’en- Irer dans la ville. Il y avoit une aneienne loi qui défendoit à tout étraïqjer d*introduii‘e dans le sénat les ambassadeurs d’un peuple ennemi : Rég^ulus, se rep^ardant comme un envoyé des Cartha^^inois , lit revivre en cette occasion l’antique usage. Les sénateurs Furent donc obligés de s’assembler hors des
murs de la cité. Régiilus leur déclara qu’il venoit , par l’ordre de ses maîtres , demander au peuple romain la paix on l’échange des prisonniers.
Les ambassadeurs de Carthage, après avoir exposé l’objet de leur mission , se retirèrent : Régulus les voulut suivre; mais les sénateurs le prièrent de rester à la délibération.
Ih'essé de dire son avis , il représenta fortement toutes les raisons que Rome avoit de continuer la guerre contre Carthage. Les sénateurs, admirant sa fermeté, désiroient sauver un tel citoyen : le grandpontife soutenoit qu’on pouvoit le dégager des serments qu’il avoit faits.
c( SiuTez les conseils que je vous ai donnés , dit « l’illustre captif, d’une voix qui étonna l’assemblée, «et oubliez Régulus : je ne demeurerai point dans « Rome après avoir été l’esclave de Carthage. Je « n’attirerai point sur vous la colère des dieux. J’ai « promis aux ennemis de me remettre entre leurs « mains si vous rejetez la paix; je tiendrai mon ser- « ment. On ne trompe point Jupiter par de vaines «expiations; le sang des taureaux et des brebis ne « peut effacer un mensonge, et le sacrilège est puni « tôt ou tard.
DE PARIS A JÉUÜSALEAÎ.
«Je n’ignore poiiît le sort c|in m’attend; mais un « crime flétriroit mon ame : la douleur ne brisera « que mon corps. D’ailleurs il n’est point de maux: c( pour celui qui les sait souffrir : s’ils passent les « forces de la nature, la mort nous en délivre. Pères «conscrits, cessez de me plaindre : j’ai disposé de « moi, et rien ne me pourra faire ehaugcr de senti- « ment. Je retourne à Carthage; je fais mon devoir, « et je laisse faire aux dieux. »
Régulus mit le comble à sa magnanimité : ahn de diminuer Fintérêt qu’on prenoit à sa vie, et pour se débarrasser d’une compassion inutile, il dit aux sénateurs que les Carthaginois lui avoient fait boire un poison lent avant de sortir de prison : «Ainsi, « ajouta-t-il, vous ne perdez de moi que quelques in- «stants qui ne valent pas la peine d’étre achetés par « un parjure. » 11 se leva , s’éloigna de Rome sans proférer une parole de plus, tenant les yeux attachés à la terre, et repoussant sa femme et ses enfants, soit qu’il craignît d’étre attendri par leurs adieux, soit que, comme esclave carthaginois, il se trouvât indigne des embrassements d’une matrone romaine. Il finit ses jours dans d’affreux supplices, si toutefois le silence de Polybe et de Diodore ne balance pas le récit des historiens latins. Régulus fut un exemple mémorable de ce que peuvent, sur une ame courageuse, la religion du serment et l’amour de la patrie. si l’orgueil eut peut-être un peu de part à la résolution de ce mâle génie, se punir ainsi d’avoir été vaincu , c’étoit être loire.
digne de la vie
ITIINERAIRE
Après vinp^t-quatre années de combats, un traité de paix mit fin à la première p^nerre Punique. Mais les Romains n’étoient déjà plus ce peuple de laboureurs conduit par un sénat de rois, élevant des autels à la Modération et à la Petite-Fortune : c’étoient des hommes qui se sentoient faits pour commander, et que l’ambition poussoit incessamment à l’injustice. Sous un prétexte frivole, ils envahirent la Sardaigne , et s’applaudirent d’avoir fait , en pleine paix, une conquête sur les Carthaginois. Ils ne savoient pas que le vengeur de la foi violée étoit déjà aux portes de Sagonte , et que bientôt il paroîtroit sur les collines de Rome : ici commence la seconde guerre Punique.
Annibal me paroît avoir été le plus grand capitaine de l’antiquité : si ce n’est pas celui que l’on aime le mieux, c’est celui qui étonne davantage. Il n’eut ni l’héroïsme d’Alexandre , ni les talents universels de César; mais il les surpassa l’un et l’autre comme homme de guerre. Ordinairement l’amour de la patrie ou de la gloire conduit les héros aux prodiges : Annibal seul est guidé par la haine. Livré à ce génie d’une nouvelle espèce, il part des extrémités de l’Espagne avec une armée composée de vingt peuples divers. Il franchit les Pyrénées et les Gaules, dompte les nations ennemies sur son passage, traverse les fleuves, arrive au pied des Alpes. Ces montagnes sans chemins, défendues par des Barbares, opposent en vain leur barrière à Annibal. 11 tombe de leurs sommets glacés sur l’Italie , écrase la première armée consulaire sur les bords du Tésin.
DE PARIS AMÉRÜSALEM. 215
frappe uii second coup à la Trébia, un troisième à Trasimène, et du quatrième coup de son épée il semble immoler Rome dans la plaine de Cannes. Pendant seize années il fait la guerre sans secours au sein de Fltalie; pendant seize années, il ne lui échappe qu’une de ces fautes qui décident du sort des empires, et qui paroissent si étrangères à la nature d’un grand homme , qu’on peut les attribuer l'aisonnablement à un dessein de la Providence.
Infatigable dans les périls, inépuisable dans les ressources, fin, ingénieux, éloquent, savant même, et auteur de plusieurs ouvrages , Annibal eut toutes les distinctions qui appartiennent à la supériorité de l’esprit et à la force du caractère ; mais il manqua des hautes qualités du cœur: froid, cruel, sans entrailles , né pour renverser et non pour fonder des empires , il fut en magnanimité fort inférieur à son rival.
Le nom de Scipion l’Africain est un des beaux noms de l’histoire. L’ami des dieux, le généreux protecteur de l’infortune et de la beauté , Scipion a quelques traits de ressemblance avec nos anciens chevaliers. En lui commence cette urbanité romaine, ornement du génie de Cicéron, de Pompée, de César, et qui remplaça chez ces citoyens illustres la rusticité de Caton et de Fabricius.
Annibal et Scipion se rencontrèrent aux champs de Zama ; l’un célèbre par ses victoires , l’autre fameux par ses vertus : dignes tous les deux de représenter leurs grandes patries, et de se disputer l’empire du monde.
216 JTINÉRAIRE
Au départ de la RoUe de Scipioii pour TAFi ique, le riva{)e de la Sicile étoit bordé d’uu peuple immense et d’une foule de soldats. Quatre cents vaisseaux de cliarqi^c et cinquante trirèmes couvroient la rade de Lllybée. On dlstin|juoit à ses trois fanaux la galère de l^élius, amiral de la flotte. Les autres vaisseaux, selon leur grandeur, portoient une ou deux lumières. Les yeux du monde étoient attachés sur cette expédition qui devoit arracher Annibal de l’Italie , et décider enfin du sort de Rome et de Carthage. La cinquième et la sixième légion, qui s’étoient trouvées à la bataille de Cannes, brûloient du désir de ravager les foyers du x^ainqueur. Le général surtout attiroit les regards : sa piété envers les dieux , ses exploits en Espagne , où il avoit vengé la mort de son oncle et de son père, le projet de rejeter la guerre en Afrique : projet que lui seul avoit conçu contre l’opinion du grand Fabius ; enfin , cette faveur que les hommes accordent aux entreprises hardies, à la gloire, à la beauté, à la jeunesse, faisoient de Seipion l’objet de tous les vœux comme de toutes les espérances.
Le jour du clépart ne tarda pas d’arriver. Au lever de l’aurore, Seipion parut sur la poupe de la galère de Lélius , à la vue de la flotte et de la multitude qui couvroit les hauteurs du rivage. Un héraut leva son sceptre, et fit faire silence :
« Dieux et déesses de la terre , s’écria Seipion , et ((VOUS, divinités de la mer, accordez une heureuse (( issue à mon entreprise ! que mes desseins tournent c( à ma gloire et à celle du peuple romain ! Que,
« pleins de joie, nous retournions un jour dans nos «foyers, chargés des dépouilles de l’ennemi ; et que « Carthage éprouve les malheurs dont elle avoit « menacé ma patrie ! »
Cela dit, on égorge une victime; Scipion en jette les entrailles fumantes dans la mer : les voiles se déploient au son de la trompette; un vent favorable emporte la flotte entière loin des rivages de la Sicile.
Le lendemain du départ, on découvrit la terre d’Afrique et le promontoire de Mercure : la nuit survint, et la flotte fut obligée de jeter l’ancre. Au retour du soleil, Scipion, apercevant la côte, demanda le nom du promontoire le plus voisin des vaisseaux. « C’est le cap Beau, » répondit le pilote. A ce nom d’heureux augure, le général, saluant la Fortune de Rome, ordonna de tourner la proue de sa galère vers l’endroit désigné par les dieux.
Le débarquement s’accomplit sans obstacles ; la consternation se répandit dans les villes et dans les campagnes ; les chemins étoient couverts d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuyoient avec leurs troupeaux : on eût cru voir une de ces grandes migrations des peuples , quand des nations entières , par la colère ou par la volonté du ciel, abandonnent les tombeaux de leurs aïeux. L’épouvante saisit Carthage : on crie aux armes, on ferme les portes; on place des soldats sur les murs, comme si les Romains étoient déjà prêts à donner l’assaut.
Cependant Scipion avoit envoyé sa flotte vers LItique; il marchoit lui-même par terre à cette ville
‘il8 ITINÉRAIRE
dans le dessein de l’assiéger : Masinissa vint le rejoindre avec deux mille chevaux.
Ce roi Numide, d’abord allié des Carthaginois, avoit fait la guerre aux Romains en Espagne ; par une suite d’aventures extraordinaires, ayant perdu et recouvré plusieurs fois son royaume, il se trouvoit fugitif quand Scipion débarqua en Afrique. Syphax, prince des Gétules, qui avoit épousé Sophonisbe , fille d’Asdrubal , venoit de s’emparer des états de Masinissa. Celui-ci se jeta dans les bras de Scipion, et les Romains lui durent en partie le succès de leurs armes.
Après quelques combats heureux, Scipion mit le siège devant Utique. Les Carthaginois , commandés par Asdrubal et par Syphax, formèrent deux camps séparés à la vue du camp romain. Scipion parvint à mettre le feu à ces deux camps dont les tentes étoient faites de nattes et de roseaux, à la manière des Numides. Quarante mille hommes périrent ainsi dans une seule nuit. Le vainqueur, qui prit dans cette circonstance une quantité prodigieuse d’armes , les fit brûler en l’honneur de Vulcain.
Les Carthaginois ne se découragèrent point : ils ordonnèrent de grandes levées. Syphax, touché des larmes de Sophonisbe , demeura fidèle aux vaincus , et s’exposa de nouveau pour la patrie d’une femme qu’il aimoit avec passion. Toujours favorisé du ciel, Scipion battit les armées ennemies, prit les villes de leur dépendance, s’empara de Tunis, et menaça Carthage d’une entière destruction. Entraîné pai' son fatal amour, Syphax osa reparoître devant les
DE PARIS A JÉRUSALEM. 2î9
vainqueurs, avec un courage cligne d’un meilleur sort. Abandonné des siens sur le champ de bataille , il se précipite seul dans les escadrons romains : il espéroit que ses soldats , honteux d’abandonner leur roi, tourneroient la tête et viendroient mourir avec lui : mais ces lâches continuèrent à fuir; et Syphax, dont le cheval fut tué d’un coup de pique, tomba vivant entre les mains de Masinissa.
C’étoit un grand sujet de joie pour ce dernier prince de tenir prisonnier celui qui lui avoit ravi la couronne : quelque temps après , le sort des armes mit aussi au pouvoir de Masinissa Sophonisbe, femme de Syphax. Elle se jette aux pieds du vainqueur :
(( Je suis ta prisonnière : ainsi le veulent les dieux, «ton courage et la fortune; mais, par tes genoux «que j’embrasse, par cette main triomphante que «tu me permets de toucher, je t’en supplie, ô «Masinissa, garde -moi pour ton esclave, sauve- « moi de l’horreur de devenir la proie d’un Barbare. « Hélas 1 il n’y a qu’un moment que j’étois, ainsi que « toi-même, environnée de la majesté des rois ! Songe « que tu ne peux renier ton sang ; que tu partages « avec Syphax le nom de Numide, Mon époux sortit « de ce palais par la colère des dieux ; puisses-tu y « être entré sous de plus heureux auspices ! Citoyenne « de Carthage, fille d’Asdrubal, juge ce que je dois « attendre d’un Romain. Si je ne puis rester dans les « fers d’un prince né sur le sol de ma patrie , si la «mort peut seule me soustraire au joug de l’étran-
«ger, (loïiiie-moi celte mort : je la compterai au c( nombre de tes Ijienfaits. »
Masinissa fut touché des pleurs et du sort de 8o|)lionisbe : elle étoit dans tout l’éclat de la jeunesse et d’une incomparable beauté. Ses supplications, dit Tite-Live, étoient moins des prières que des caresses. Masinissa vaincu lui promit tout; et, non moins passionné que Syphax, il lit son épouse de sa prisonnière.
Sypbax chargé de fers fut présenté à Scipion. Ce grand homme , qui naguère avoit vu sur un trône celui qu’il contemploit à ses pieds, se sentit touelié de compassion. Sypbax avoit été autrefois l’allié des Romains ; il rejeta la faute de sa défection sur Sophonisbe. « Les flambeaux de mon fatal hy- «ménée, dit-il, ont réduit mon palais en cendres; (( mais une chose me console : la furie qui a détruit c( ma maison est passée dans la couche de mon en- «nemi; elle réserve à Masinissa un sort pareil au c( mien. »
Sypbax caclioit ainsi, sous l’apparence de la haine, la jalousie qui lui arraclioit ces paroles; car ce prince aimoit encore Sophonisbe. Scipion n’étoit pas sans inquiétude ; il craignoit que la fille d’Asdrubal ne prît sur Masinissa l’empire qu’elle avoit eu sur Sypliax. La passion de Masinissa paroissoit déjà d’une violence extrême : il s’étoit hâté de célébrer ses noces avant d’avoir quitté les armes ; impatient de s’unir à Sophonisbe , il avoit allumé les torches nuptiales devant les dieux domestiques de Syphax , devant ces dieux accoutumés à exaucer les vœux
Formés contre les Romains. Masinissa étoit revenu auprès de Scipion : celui-ci , en donnant des louanges au roi des Numides, lui fit quelques légers reproches de sa conduite envers Sophonisbe. Alors Masinissa rentra en lui-méme, et, craignant de s’attirer la disgrâce des Romains , sacrifia son amour à son ambition. On l’entendit gémir au fond de sa tente , et se débattre contre ces sentiments généreux que riiomme n’arracbe point de son cœur sans violence. 11 fit appeler l’officier chargé de garder le poison du roi : ce poison servoit aux princes africains à se délivrer de la vie quand ils étoient tombés dans un malheur sans remède : ainsi , la couronne , qui n’étoit point chez eux à l’abri des révolutions de la fortune, étoit du moins à l’abri du mépris. Masinissa mêla le poison dans une coupe pour l’envoyer à Sophonisbe. Puis, s’adressant à l’officier chargé du triste message : «Dis à la reine que si j’avois « été le maître jamais Masinissa n’eût été séparé « de Sophonisbe. Les dieux des Romains en ordon- « nent autrement. Je lui tiens du moins une de mes « promesses ; elle ne tombera point vivante entre les « mains de ses ennemis si elle se soumet à sa fortune « en citoyenne de Carthage, en fille d’Asdrubal et en « femme de Syphax et de Masinissa. »
L’officier entra chez Sophonisbe, et lui transmit l’ordre du roi. «Je reçois ce don nuptial avec joie, «répondit-elle, puisqu’il est vrai qu’un mari n’a « pu faire à sa femme d’autre présent. Dis à ton « maître qu’en perdant la vie j’aurois du moins « conservé l’honneur si je n’eusse point épousé
«Masinissa la veîUe de ma mort.» Elle avala le poison.
Ce fut dans ces conjonctures que les Carthaginois rappelèrent Annibal de Tltalie : il versa des larmes de rage, il accusa ses concitoyens, il s’en prit aux dieux , il se reprocha de n’avoir pas marché à Rome après la bataille de Cannes. Jamais homme en quittant son pays pour aller en exil n’éprouva plus de douleur qu’Annibal en s’arrachant d’une terre étrangère pour rentrer dans sa patrie.
11 débarqua sur la côte d’Afrique avec les vieux soldats qui avoient traversé, comme lui, les Espagnes, les Gaules, l’Italie, qui montroient plus de faisceaux ravis à des préteurs, à des généraux, à des consuls , que tous les magistrats de Rome n’en faisoient porter devant eux. Annibal avoit été trentesix ans absent de sa patrie : il en étoit sorti enfant ; il y revenoit dans un âge avancé, ainsi qu’il le dit lui-même à Scipion. Quelles durent être les pensées de ce grand homme quand il revit Carthage, dont les murs et les habitants lui étoient presque étrangers ! Deux de ses frères étoient morts ; les compagnons de son enfance avoient disparu; les générations s’étoient succédé : les temples chargés de la dépouille des Romains furent sans doute les seuls lieux qu’Annibal put reconnoître dans cette Carthage nouvelle. Si ses concitoyens n’avoient pas été aveuglés par l’envie, avec quelle admiration ils auroient contemplé ce héros qui, depuis trente ans , versoit son sang pour eux dans une région lointaine, et les couvroit d’une gloire ineffaçable ! Mais ,
quand les services sont si éminents qu’ils excèdent les bornes de la reconnoissance, ils ne sont payés que par l’ingratitude. Annibal eut le malheur d’étre plus grand que le peuple chez lequel il étoit né ; et son destin fut de vivre et de mourir en terre étrangère.
Il conduisit son armée à Zama. Scipion rapprocha son camp de celui d’Annibal. Le général carthaginois eut un pressentiment de l’infidélité de la fortune ; car il demanda une entrevue au général romain, afin de lui proposer la paix. On fixa le lieu du rendez-vous. Quand les deux capitaines furent en présence, ils demeurèrent muets et saisis d’admiration l’un pour l’autre. Annibal prit enfin la
a Scipion , les dieux ont voulu que votre père ait c(été le premier des généraux ennemis à qui je me c( sois montré en Italie , les armes à la main ; ces « mêmes dieux m’ordonnent de venir aujourd’hui «désarmé, demander la paix à son fils. Vous avez « vu les Carthaginois campés aux portes de Rome : « le bruit d’un camp romain se fait entendre à pré- « sent jusque dans les murs de Carthage. Sorti en- « fant de ma patrie, j’y rentre plein de jours ; une « longue expérience de la bonne et de la mauvaise « fortune m’a appris à juger des choses par la raison « et non par l’événement. Votre jeunesse, et le bon- « heur qui ne vous a point encore abandonné , vous «rendront peut-être ennemi du repos; dans la pro- «spérité on ne songe point aux revers. Vous avez « Lage que j’avois à Cannes et à Trasimène. Voyez
«ce que j’ai été, et connoissez, par mon exemple, « riiiconstance du sort. Celui qui vous parle en sup- « pliant est ce meme Annibal qui, campé entre le « Tibre et le Téveron, prêta donner l’assaut à Rome, « délibéroit sur ce qu’il feroit de votre patrie. J’ai «porté l’épouvante dans les champs de vos pères, « et je suis réduit à vous prier d’épargner de tels « malheurs à mon pays. Rien n’est plus incertain « que le succès des armes : un moment peut vous « ravir votre gloire et vos espérances. Consentir à « la paix , c’est rester vous-même l’arbitre de vos «destinées; combattre, c’est remettre votre sort « entre les mains des dieux. »
A ce discours étudié, Scipion répondit avec plus de franchise, mais moins d’éloquence : il rejeta comme insuffisantes les propositions de paix que lui faisoit Annibal, et l’on ne songea plus qu’à combattre. Il est probable que l’intérêt de la patrie ne fut pas le seul motif qui porta le général romain à rompre avec le général carthaginois, et que Scipion ne put se défendre du désir de se mesurer avec Annd3al.
Le lendemain de cette entrevue, deux armées , composées de vétérans , conduites par les deux plus grands capitaines des deux plus grands peuples de la terre, s’avancèrent pour se disputer, non les murs de Rome et de Carthage, mais l’empire du monde , prix de ce dernier combat.
Scipion plaça les piquiers au premier rang, les princes au second, et les triaires au troisième. Il rompit ces lignes par des intervalles égaux, afin
d’ouvrir un passage aux éléphants des Carthaginois. Des vélites répandus dans ces intervalles dévoient, selon l’occasion , se replier derrière les soldats pesamment armés, ou lancer sur les éléphants une grêle de flèches et de javelots. Lélius couvroit l’aile gauche de l’armée avec la cavalerie latine , et Masinissacommandoit à l’aile droite les chevaux numides.
Annibal rangea quatre-vingts éléphants sur le front de son armée, dont la première ligne étoit composée de Liguriens , de Gaulois , de Baléares et de Maures ; les Carthaginois venoient au second rang; des Bruttiens formoient derrière eux une espèce de réserve, sur laquelle le général comptoit peu. Annibal opposa sa cavalerie à la cavalerie des Romains , les Carthaginois à Lélius , et les Numides à Masinissa.
Les Romains sonnent les premiers la charge. Ils poussent en même temps de si grands cris , qu’une partie des éléphants effrayés se replie sur l’aile gauche de l’armée d’Annibal, et jette la confusion parmi les cavaliers numides. Masinissa aperçoit leur désordre, fond sur eux, et achève de les mettre en fuite. L’autre partie des éléphants qui s’ét oient précipités sur les Romains est repoussée par les vélites, et cause à l’aile droite des Carthaginois le même accident qu’à l’aile gauche. Ainsi, dès le premier choc, Annibal demeura sans cavalerie et découvert sur ses deux flancs: des raisons puissantes, que l’histoire n’a pas connues, l’empêchèrent sans doute de penser à la retraite.
L’infanterie en étant venue aux mains, les soldats
ITIN. T. II
de Scipion enfoncèrent facilement la première ligne de Tennemi , qui n’étoit composée que de mercenaires. Les Romains et les Carthaginois se trouvèrent alors face à face. Les premiers, pour arriver aux seconds, étant obligés de passer sur des monceaux de cadavres, rompirent leur ligne, et furent au moment de perdre la victoire. Scipion voit le danger et change son ordre de bataille. 11 fait passer les princes et les triaires au premier rang, et les place à la droite et à la gauche des piquiers ; il déborde par ce moyen le front de Tarmée d’Annibal qui avoit déjà perdu sa cavalerie et la première ligne de ses fantassins. Les vétérans carthaginois soutinrent la gloire qu’ils s’étoient acquise dans tant de batailles. On reconnoissoit parmi eux, à leurs couronnes, de simples soldats qui avoient tué de leurs propres mains des généraux et des consuls. Mais la cavalerie romaine, revenant de la poursuite des ennemis, charge par derrière les vieux compagnons d’Annibal. Entourés de toutes parts , ils combattent jusqu’au dernier soupir, et n’abandonnent leurs drapeaux qu’avec la vie. Annibal lui -même, après avoir fait tout ce qu’on peut attendre d’un grand général et d’un soldat intrépide, se sauve avec quelques cavaliers.
Resté maître du champ de bataille , Scipion donna de grands éloges à l’habileté que son rival avoit déployée dans les événements du combat. Etoit-ce générosité ou orgueil ? Peut-être l’une et l’autre ;car le vainqueur étoit Scipion, et le vaincu Annibal.
La bataille de Zaraa mit fin à la seconde guerre
DE PARiS A JÉRUSALEM. 227
Punique. Cartilage demanda la paix, et ne la reçut qu’à des conditions qui présageoient sa ruine prochaine. Annibal, n’osant se lier à la foi d’un peuple ingrat, abandonna sa patrie. Il erra dans les cours étrangères, cherchant partout des ennemis aux Romains, et partout poursuivi par eux; donnant à de foibles rois des conseils qu’ils étoient incapables de suivre, et apprenant par sa propre expérience qu’il ne faut porter chez des hôtes couronnés ni gloire ni malheur. On assure qu’il rencontra Scipion à
Ephèse, et que, s’entretenant avec son vainqueur, celui-ci lui dit : « A votre avis, Annibal, quel a été le « premier capitaine du monde ? — Alexandre , ré- « pondit le Carthaginois. — Et le second ? repartit c< Scipion. — Pyrrhus. — Et le troisième ? — Moi. « — Que seroit-ce donc, s’écria Scipion en riant, «si vous m’aviez vaincu? — Je me serois placé, « répondit Annibal , avant Alexandre. » Mot qui prouve que l’illustre banni avoit appris dans les cours l’art de la flatterie, et qu’il avoit à la fois trop de modestie et trop d’orgueil.
Enfin , les Romains ne purent se résoudre à laisser vivre Annibal. Seul, proscrit et malheureux, il leur sembloit balancer la fortune du Capitole. Ils étoient humiliés en pensant qu’il y avoit au monde un homme qui les avoit vaincus, et qui n’étoit point effrayé de leur grandeur. Ils envoyèrent une ambassade jusqu’au fond de l’Asie demander au roi Prusias la mort de son suppliant. Prusias eut la lâcheté d’abandonner Annibal. Alors ce grand homme avala du poison , en disant : « Délivrons les Romains de la
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«crainte que leur cause un vieillard exilé, désarmé
« et ti'ahi. »
Sel pion éprouva comme Annibal les peines attachées à la gloire. 11 finit ses jours à Literne, dans un exil volontaire. On a remarqué qu’Annibal , Pliilopœmen et Scipion moururent à peu près dans le meme temps, tous trois victimes de l’ingratitude de leur pays. L’Africain fit graver sur son tombeau cette inscription si connue :