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l'avoir attentivement examinée, je crois que cette dernière chambre est tout simplement une excavation faite par les ouvriers hors du tombeau ; car je n’ai point remarqué de murailles, Resterait à expliquer l’usage de la petite porte, qui n'était peut-être qu’une autre ouverture du sépulcre. Ce sépulere at-il toujours été caché sous la terre, comme la rotonde des catacombes à Alexandrie? S’élevait-il, au contraire, au-dessus de sal c Je tombeau de Cecilia Metella à Rome? Avait-il une pre extérieure, et de quel ordre était-elle? Toutes questions qui restent à éclaircir. On n'a rien trouvé dans le tombeau + lon n'est pas méme assuré que ce soit celui d’Agamemnon dout Pausanias a fait mention (1).
En sortant de ce monument, je traversai une vallée slérile , et,
sur le flanc d'une colline opposée, je vis les ruines de Mycènes :
j'admirai surtout une des portes de la ville, formée de quartiers de roches gigantesques posés sur les rochers mêmes de la montagne, avec lesquels elles ont l'air de ne faire qu’un tout. Deux lions rene colossale, sculptés des deux côtés de cette porte, Se nm D to
qui soutenaient les armoiries de nos anciens chevaliers ; ils n’ont plus de têtes. Je n’ai point vu, même en Égypte, d'architecture plus imposante ; et le désert où elle se trouve ajoute à sa gravité : elle est du genre de ces ouvrages que Strabon et Pausanias attribuent aux Cyclopes, et dont on retrouve des traces en Italie. M: Petit-Radel veut que cette architecture ait précédé l'invention des ordres. Au reste, c'était un enfant tout nu, un pâtre, qui me montrait dans cette solitude le tombeau d'Agamemnon et les ruines de Mycènes.
Au bas de la porte dont j’ai parlé est une fontaine qui sera, si l’on veut, celle que Persée trouva sous un champignon, et qui donna son nom à Mycènes : car mycès veut dire en grec un champignon, ou le pommeau d'unetépée : ce conte est de Pausanias. En voulant regagner le chemin de Corinthe, j'entendis le sol retentir sous les pas de imon cheval. Je mis pied à terre, et je découvris la voûte d’un autre tombeau, ea
Pausanias compte à Mycènes cinq tombeaux; le tombeau d'Atrée, celui d'Agamemnon, celui d'Eurymnédon, celui de Télédamus et de Pélops, et celui d’Électre. Il ajoute que Clytemnestre et Égisthe étaient enterrés hors des murs : ce serait donc le tombeau de Clytemnestre et d’Égisthe que j'aurais retrouvé! Je l'ai indiqué à M. Fauvel, qui doit le chercher à son premier voyage à Argos : singulière destinée qui me fait sortir tout exprès de Paris pour découvrir les cendres de Clytemnestrel
Nous laissâèmes Némée à notre gauche, et nous poursuivimes notre roule : nous arrivâmes de bonne heure à Corinthe, par une espèce de plane que traversent des courants d’eau, et que divisent des monlicules isolés, semblables à lAcro-Corinthe, avec lequel ils se confondent. Nous aperçûmes celui-ci longtemps avant d'y arriver, Comme une masse irrégulière de granit rougeàtre, couronnée d’une ligne de murs tortueux. Tous les Yoyageurs ont décrit Corinthe. Spon et Wheler visitèrent la citadelle, où ils retrouvèrent la fontaine Pyrène ; mais Chandler ne monta point à l’Acro-Corinthe, et M, Fauvel nous apprend que les Turcs n’y laissent plus entrer personne. En ellet, je ne pus même obtenir la permission de me promener dans les environs, malgré les mouvements que se donna pour cela mon janissaire. Au reste, Pausanias dans sa Corinthie, et Plutarquedans la Vie d'Aratus, nous ont fait connaître parfaitement les monuments et les localités de l’Acro-Corinthe.
Nous étions venus descendre à un kan assez propre, placé au centre de la bourgade, et peu éloigné du bazar. Le janissaire partit pour la provision ; Joseph prépara le diner; et, pendant qu'ils étaient ainsi occupés, j’allai rôder seul dans les environs.
Corinthe est siluée au pied des montagnes, dans une plaine qui s'étend jusqu'à la mer de Crissa, aujourd’hui le golfe de Lépante, seul nom moderne qui, dans la Grèce, rivalise de beauté
(1) Les Lacédémoniens se vantaient aussi dé posséder les cendres d’Agamemnote à
avec les noms antiques. Quand le temps est serein , on déconvre par delà cette mer la cime de l'Hélicon et du Parnasse; mais on , ne voit pas de la ville même la mer Saronique; il faut pour cela monter à l’Acro-Corinthe; alors on aperçoit non-seulement celle mer, mais les regards s'étendent jusqu’à la citadelle d'Athènes et jusqu'au cap Colonne : « C’est, dit Spon, une des plus belles vues « de l'univers. » Je le crois aisément: car, même au pied de l’Acro-Corinthe, la perspective est enchanteresse. Les maisons du village, assez grandes et assez bien entretenues, sont répandues par groupes sur la plaine, au milieu des müriers, des orangers et des cyprès ; les vignes, qui font la richesse du pays, donnent un air frais et fertile à la campagne, Elles ne sont ui élevées en guirlandes sur des arbres comme en Italie, ni tenues basses comme aux environs de Paris. Chaque cep forme un faisceau de verdure isolé autour duquel les grappes pendent en automne comme des cristaux, Les cimes du Parnasse et de l’Hélicon, le golfe de Lépante, qui ressemble à un magnifique canal, le mont , Oneïus, couvert de myrtes, forment au nord et au levant l’horizon du tableau , tandis que l’Acro-Corinthe, les moniagnes de l’Argolide et de la Syconie s'élèvent au midi et au couchant. Quant aux monuments de Corinthe, ils n'existent plus. M. Foucherot n’a découvert parmi les ruines que deux chapiteaux corin- , thiens, unique souvenir de l’ordre inventé dans cette ville,
Corinthe renversée de fond en comble par Mumuius, rebâtie par Jules César et par Adrien, une seconde fois détruite par Alaric, relevée encore par les Vénitiens, fut saccagée une.troisième et dernière fois par Mahomet IE. Strabon la vit peu de temps après son rétablissement. sous Auguste. Pausanias l’admira du temps d'Adrien; et, d'après les monuments qu’il nous a décrits, c'était à cette époque une ville superbe. I eût été curieux de savoir ce qu'elle pouvait être en 1173, quand Benjamin de Tudèle y passa ; mais ce juif espagnol raconte gravement qu'il arriva à Patras, « ville d’Antipater, dit-il, un des quatre rois grecs qui parla- « gèrent l'empire d’Alexandre. » De là il se rend à Lépante et à Corinthe : il trouve dans celte dernière ville trois cents juifs conduits par les vénérables rabbins Léon, Jacob et Ézéchias ; et c'était tout ce que Benjamin cherchait. ; aie
Des voyageurs modernes nous ont mieux fait connaitre ce qui reste de Corinthe après tant de calamités : Spon et Wheler y découvrirent les débris d’un temple de la plus baule antiquité: ces débris étaient composés de onze colonnes cannelées sans base et d'ordre dorique. Spon affirme que ces colonnes n’avaient pas quatre diamètres de hauteur de plus que le diamètre du pied de la colonne, ce qui signifie apparemment qu'elles avaient cinq diamètres. Chandler dit qu’elles avaient la moitié de là hauteur , qu'elles auraient dù avoir pour être dans la juste proportion de. leur ordre. {l est évident que Spon se trompe, puisqu'il prend pour mesure de l'ordre le diamètre du pied de la colonne, et non le diamètre du tiers. Ce monument, dessiné par Leroi, valait la peine d’être rappelé, parce qu’il prouve où que le premier dorique n'avait pas les proportions que Pline et Vitruve lui ont assignées depuis, ou que l'ordre toscan, dont ce temple parait se rappro-, cher, n’a pas pris naissance en ltalie. Spon a cru reconnailre | dans ce monument le temple de Diane d’'Éphèse, cité par Pausanias ; et Chandler, le Sisypheus de Strabon. Je ne puis dire si ces colonnes existent encore : je ne les ai point vues; mais je crois savoir confusément qu'elles ont été renversées, et que les Anglais en ont emporté les derniers débris (4).
Un peuple maritime, un roi qui fut un philosophe et qui devint un tyran, un Barbare de Rome, qui croyait qu'on remplace des statues de Praxitèle comme des cuirasses de soldats ; lous ces souvenirs ne rendent pas Corintbe fort intéressante : mais on à pour : ressource Jason, Médée, la fontaine Pyrèue, Pégase, les jeux L'ihmiques institués par Thesée et chantés par Pindare; c’est-àdire, couume à ordinaire ; la Fable et la poésie. Je ne parle | point de Denys et de Tinolcon : l'un qui fut assez lâche pour 11e
(4) Les colonnes étaient, ou sont encore, vers le port de Schœænus, et-je , Ï ne suis pas descendu à la mer, É
6 20e dar
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pas mourir, l'autre assez malheureux pour vivre. Si jamais je montais sur un trône, je n'en descendrais que mort; et je ne seral jamais assez vertueux pour tuer mon frère : je ne me soucie donc point de ces deux hommes. J'aime mieux cet enfant qui, pendant le siége de Corinthe, fit fondre en larmes Mummius lui-même en
lui récitant ces vers d'Homère :
Totopérapre Auvani ui repris, 0 TÜT DA0YTO Tpoin ëv edpsin, L4pur Atpzidnot DÉPOITES.
As d'à Ego Gpekor Oavisur aui rÔTUOY Émusreiy Hpure ro ürs por mlsiorot yulenpeu Jodpa Tpôec éréppuhar mepi [nheiwvr Cavévre. ; To # EXuyoy xrepécv, ui peu #80 N707 À yuuoi’ Nüy dé pe kevyuhée buvére duapro Whüvate
« O trois et quatre fois heureux les Grecs qui périrent devant «les vastes murs
« d’Ilion en soute- «nant la cause
red ien ere 2e « les faux frères; j'ai souffert toutes d Eee et de « fatigues, de fréquentes veilles, la faim et Eee | ST e « peines, le froid et la nudité. » Cet homme, nee es ES ge méprisé de la foule, rejeté comme « les balayures An e,» ne s’assocfa d’abord que deux compagnons, Crispus el Caïus, avec la famille de Stéphanas : tels furent les bee URSS d'un temple indestructible et les us EE e ue Le voyageur parcourt des yeux l'emplacement de ce e ville célèbre : il ne voit pas un débris des auiels du CL Te il aperçoit quelques chapelles chrétiennes qui s’élèvent du milieu s tb: cs. | et eve donner, du haut du ciel, le salut de le, à ses enfants, et léur dire: « Paul à l'Église de Dieu, qui est à 4e », ) « AE de huit heures du malin quand nous partimes de Corinthe le 21, après une assez bonne nuit. Deux chemins confluisent de Corintbe à Mégare: l’un traverse Je mont
« des Atrides! Plût
Géranien, aujour-
d’hui Palæo-Vouni
«aux dieux que
(la Vieille-Monta-
« j’eusse accompli
«ma destinée le
gne): l'autre cô-
«jour où les « Troyens lancè- «rent sur moi «leurs javelots , « landis que je dé- « fendais le corps « d'Achille! Alors « j'aurais - obtenu « les honneurs ac- « coutumés du bù- « cher funèbre, et «les Grecs au- « raient parlé de « mon nom! Au- « jourd’hui mon «sort est de finir «mes jours par «une mort obs- « cure et déplora- « ble. »
© Voilà qui est vrai, nalurel, pathélique ; et l’on retrouve ici un grand coup de la fortune, la puis- | sance du génie.et les entrailles de l’homme.
On fait encore des vases à Corinthe, mais ce ne sont plus ceux que Cicéron demandait avec tant d’empressement à son cher Allicus. À
Il paraît, au reste, que les Corinthiens ont perdu le goût qu'ils avaient pour les étrangers : tandis que j'examinais un marbre dans une vigne, je fus assailli d'une grêle de pierres ; apparemment que les descendants de Laïs veulent maintenir l’honneur du proverbe,
Lorsque les Césars relevaient les murs de Corinthe, et que les temples des dieux sortaient de leurs ruines plus éclatants que jamais, il ÿ avait un ouvrier obscur qui bâlissait en silence un monument resté debout au milieu des débris de la Grèce. Cet ouvrier élait un étranger qui disait de lui-même : « J'ai été battu « de verges trois fois; j’ai été lapidé une fois ; j'ai fait naufrage « trois fois. J’ai fait quantité de voyages, et j'ai trouvé divers a périls sur les fleuves : périls de la part des voleurs, périls de la « part de ceux de ma nation, périls de la part des Gentils, périls « au milieu des villes, périls au milieu des déserrs , périls entre
toie la mer Saronique, le long des
Ruines du pont Babyxe
roches Scyroniennes. Ce dernier est Je plus curieux :
c'était le seul connu des anciens voyageurs, car ils ne parlent pas du premier; mais les Turcs ne permettent plus de le suivre; ils ont établi un-poste militaire au pied du mont Oneïus, à peu près au milieu de l'isth= me, pour être à portée des deux:
mers : le ressort de la Morée finit là, et l'on ne peut passer la grand’garde sans montrer un ordre ex- 5 | près du pacha.
Obligé de prendre ainsi le seul chemin laissé libre, il me fallut renoncer aux ruines du temple de Neptune-fsthmien, que Chandler ne put trouver, que Pococke, Spon et Wlheler ont vues, et qui subsistent encore, selon le témoignage de M. Fauvel. Par la même raison je n’examinai point la trace des tentatives faites à différentes époques pour couper listhme : le canal que l'on avait commencé à creuser du côté du port Schœnus est, selon M. Foucherot, profond de trente à quarante pieds, et large de soixante, On viendrait aujourd’hui facilement à bout de ce travail par le moyen de la poudre à canon : il n’y a guère que cinq milles d’une mer à l’autre, à mesurer la partie la plus étroite de la langue de terre qui sépare les deux mers.
Un mur de six milles de longueur, souvent relevé et abattu, fermait isthme dans un endroit qui prit le nom d’Hexamillia : c'est là que nous commençâmes à gravir le mont Oneïus. J’arrêlais souvent mon cheval au milieu des pins, des lauriers et des myrtes, pour regarder en arrière. Je contemplais tristement les
deux mers, surlôut celle qui s’étendait au couchant, et qui sem-
blait me tenter par les souvenirs de la France. Cette mer était si
—————— tranquille ! le chemin élait si court! Dans quelques jours j'aurais su revoir mes amis! Je ramenais mes regards sur le Péloponèse, eur Corinthe, sur Pisthme, sur l'endroit où se célébraient les jeux : quel désert! quel silence! infortuné pays! malheureux Grecs! La France perdra-t-elle ainsi Sa gloire? sera-t-ellç ainsi dévastée, foulée aux pieds dans la suite des siècles? Cette image de : ;
ma patrie, qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que j'avais sous les yeux, m'allendrit : je ne pensais plus qu'avec peine à l’espace qu'il fal- Jait encore parcourir avant de revoir mes pénates. J’étais, comme l’ami de la fable, alarmé d’un songe; et je
serais volontiers retourné vers mon pays, pour lui dire :
Vous m'êtes, en dormant, un - peu triste apparu ; J'ai craint qu'il ne fût vrai je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est cause.
Nous nous énfoncâmes dans les défilés du mont Onéïus, perdant de vue et retrouvant tour à tour la mer , Saronique et Corintbe. Du plus haut de ce mont, qui prend le nom de Macriplaysi, nous descendimes au Dervène, autrement à la grand” garde. Je ne sais si c’est là qu’il faut placer Crommyon; mais, certes, je n'y trouvai pas des hommes plus humains que Pytiocamptès {1). Je montrai mon ordre du pache. Le commandant m'invila à fumer la pipe et à boire lecafé dans sa baraque. C'é-
Ï s 1 Par ci homme d’une figure calme elapathique, ne pouvant
k ouvement sur sa natte sans Soupirer, comme s'il éprou- We une douleur : il esamina mes armes, me fit remarquer les LIN PRE de carabine qui portait, disait-il, fort hors du chemi x: A ARE n paysan qui gravissait la montagne dit no! min; ils lui crièrent de descendre: celui-ci n’enten-
it point la voix, Alors le commandant se leva avec eflort, prit
(1) Coupeur de pins, brigand tué par Thésée,
sa carabine, ajusla longtemps entre les sapins le paysan, et lui Jàcha son coup de fusil. Le Ture revint, après cette expédition, se rasseoir sur sa nalte, aussi tranquille, aussi bonhounme qu'auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en tonte apparence, car il pleurait et montrait son sang. On Jui donna cinquante coups de bâton pour le guérir. |
Jemelevai brusquement, et d'autant plus désolé, que l'envie de faire briller devant moi son adresse avait peut-être déterminé ce bourreau à tirer sur le paysan. Joseph ne
Arrivée à Athènes.
voulut pastraduire ce que je disais, et peut-être Ja prudence était-elle nécessaire dans ce moment; mais .je n'écountais guère la prudence.
Je me fis amener mon cheval, et je parlis sans attendre le janissaire, qui criait inutilement après moi, [| me rejoignit avec Joseph lorsque j'étais déjà assez avancé Sur la croupe du mont Géranien. Mon indignation se calma peu à peu par l'effet des lieux que je parcourais. Il me semblait qu'en m'approchantd’'Athènes je rentrais dans les pays civilisés, et que la nature même prenait quelque chose de moins triste. La Morée est presque entièrement dépourvue d'arbres quoiqu'elle soit certainement plus fertile que l’Attique. Je meréjouissais de cheminer dans une forêt de pins, entre les troncs … desquels j'apercevais la mer. Les plans inclinés qui s'étendent depuis le rivage jusqu’au pied de la montagne étaient couverts d’oliviers et de caroubiers; de pareils sites sont rares en Grèce.
La première chose qui me frappa en arrivant à Mégare, fut une troupe dé femmes albanaises qui, à la vérité, n'étaient pas aussi belles que Nausicaa et ses compagnes : elles lavaient gaiement du linge à une fontaine près de laquelle on voyait quelques restes informes d'un aqueduc. Si c'était là la fontaine des Nymphes Sithnides et l'aqueduc de Théagène, Pausanias les a trop vantés:
D em ee eue
Les aquednes que j'ai vus en Grèce ne ressemblent point anx aquedues romains : ils ne s'élèvent presque point de terre, et ne présentent point celte suite de grandes arches qui font un si bel eflet dans la perspective. %
Nous descendimes chez un Albanais, où nous fûmes assez proprement logés. Il n’était pas six heures du soir ; jallai, selon ma coutume, errer parmi les ruines. Mégare, qui conserve son nom; et le port de Nisée qu’on appelle Dôdeca Ecclésiais (les Douze
glises), sans être très-célèbres dans l'histoire, avaient autrefois
e beaux monuments. La Grèce, sous les empereurs romains, devait ressembler:beaucoup à l'Italie dans le dernier siècle : c'épb une terre classique où chaque ville était remplie de chefsd'œuvre. On voyait à Mégare les douze grands dieux de la main de Praxitèle, un Jupiter-Olymypien commencé par Théoscome et par Phidias, les tombeaux d’Alemène, d'Iphigénie et de Térée. Ce fut sur ce dernier tombeau que la huppe parut pour la première fois : on en conclut que Térée avait été changé en cet oiseau, comme ses victimes l'avaient été en hirondelle et en rossignol. Puisque je faisais le voyage d’un poële, je devais profiter de tout, et croire fermement, avec Pausanias, que l’aventure de la fille de Pandion commenca et finit à Mégare. D'ailleurs, j'apercevais de Mégare les deux cimes du Parnasse : cela suffisait bien pour me remettre en mémoire les vers de Virgile et de La Fonaine :
Qualis populea mærens Philomela, ete.
Autrefois Progné l’hirondelle, etc.
La Nuit ou l'Obscurité, et Jupiter-Conius (4), avaient leurs temples à Mégare : on peut bien dire que ces deux divinités y sont restées, On voit çà et là quelques murs d'enceinte : j'ignore si ce sont ceux qu’Apollon bâtit de concert avec Alcathoüs. Le dieu, en travaillant à cet ouvrage, avait posé sa lyre sur une Us qui depuis ce temps rendait un son harmonieux quand on la touchait avec un caillou. L'abbé Fourmont recueillit trente inscriptions à Mégare. Pococke, Spon, Wheler et Chandler en trouvèrent quelques autres qui n’ont rien d’intéressant. Je ne cherchai point l’école d’'Euclide ; j'aurais mieux aimé la maison de cette pieuse femme qui enterra les os de Phocion sous son foyer (2). Après une assez longue course, je retournai chez mon hôte, où l’on m’attendait pour aller voir une malade. à Les Grecs, ainsi que les Turcs, supposent que tous les Francs ont des connaissances en médecine et des secrets parl:culiers. La simplicité avec laquelle ils s'adressent à un étranger dans leurs maladies à quelque chose de touchant et rappelle les anciennes mœurs : € est une noble confiance de l’homme envers l’homme. Les Sauvages en Amérique ont le même usage Je crois que la religion et l'humanité ordonnent dans ce cas au voyageur de se prêler à ce qu’on attend de lui : un air d'assurance, des paroles de consolation, peuvent quelqueivis rendre la vie à un mourant, et mettre une famille dans la joie.
Un Grec vint donc me chercher pour voir sa fille. Je trouvai une pauvre créature étendue à terre sur une natte et ensevelie sous les haïllons dont on l’avait couverte. Elle dégagea son bras, avec beaucoup de répugnance et de pudeur, des lambeaux de la misère, et le laissa: retomber mourantsur la couverture. Elle me Parut attaquée d’une fièvre putride : je fis débarrasser sa tête des petites pièces d'argent dont les paysannes albanaises ornent leurs Cheveux; le poids des tresses et du métal concentrait la chaleur au cerveau, Je porlais avec moi du camphre pour la peste ; je le Partageai avec la malade : on l'avait nourrie de raisin, j'approuvai le régime. Enfin, nous primes Christos et la Hanagia (la Vierge), et je promis prompte guérison. J'étais bien loin de l'espérer : j'ai tant vu mourir, que je nai là-dessus que trop d’expérience. ;
{) Le Poudreux, de zovix, poussière : cela n’est pas bien sûr ; mais j'ai pour moi le traducteur français, qui, à la vérité, suit la version latine, comme l'observe fort bien Je savant M. Larcher.— (2) Voyez les Martyrs, Liv. 111.
an a
se QU sr ERA mens
Je trouvai en sortant tout le village RPArLIeA la porte; les femmes fondirent sur moi en criant : crasil crasi® “ du vin! du vin! » Elles voulaient me témoigner leur reconnaissance en me forcant à boire : ceci rendait mon rôle de médecin assez ridicule. Mais qu'importe Si j'ai ajouté à Mégare Hope ne celles qui peuvent me OURANRCMEPRR de bien ue ; difiérentes parties du monde où J'ai erre* C'est un privilège du voyaeur de laisser après lui beaucoup de souvenirs, et de vivre dans le cœur des étrangers quelquefois plus longtemps que dans la mémoire de ses amis. |
Je regagnai le kan avec pere: J'eus toute la nuit sous les yeux l'image de l’'Albanaise expirante : cela me fit souvenir que Vies gile, visitant comme moi la Grèce, fut arrêté à Mégare par la ma- Jadie dont il mourut: moi-même j'étais tourmenté de la fièvre, Mégare avait encore vu passer, ilya quelques années, d autres Francais bien plus malheureux que moi (4). I me lardait de sortir d’un lieu qui me semblait avoir quelque chose de fatal.
Nous ne quittämes pourtant notre gile que le lendemain, 99 août, à onze heures du matin. L’Albanais qui nous avait recus voulut me régaler avant mon départ d une de ces paules sans croupion et sans queue, que Chandler croyait particulières à Mégare, et qui ont été apportées de la Virginie où peut-être d’un petit canton de l'Allemagne. Mon hôte attachait un grand prix à ces poules sur lesquelles il savait mille contes. Je lui fis dire que
j'avais voyagé dans la patrie de ces oiseaux, pays bien éloigné,
situé au delà de la mer, el qu’il y avait dans ce pays des Grecs établis au milieu des bois, parmi les Sauvages. En effet, quelques Grecs fatigués du jong ont passe dans la Floride, où les fruits de la liberté leur ont fait perdre le souvenir de la terre natale. « Ceux qui avaient goûté de ce doux fruit n'y pouvaient plus re- « noncer; mais ils voulaient demeurer parmi les Lotophages, et « ils oubliaient leur patrie (2). »
L'Albanais n'entendait rien à cela : pour toute réponse, il m'invitait à manger sa poule el quelques frutti di mare, J'aurais préféré ce poisson, appelé glaucus, que l’on pêchait autrefois sur la côte de Mégarée. Anaxandrides, cité par Athénée, déclare que Nérée seul a pu le premier imaginer de manger la hure de cet excellent poisson ; Antiphane veut qu'il soit bouilli ; et Amphis le sert tout entier à ces sept chefs qui, sur un bouclier noir,
Épouvantaient les cieux de serments effroyables.
Le retard causé par le bon cœur de mon hôte, et plus encore par ma lassitude, nous empêcha d'arriver à Athènes dans la même journée. Sorlis de Mégare à onze heures du malin, comme je l'ai déjà dit, nous traversàmes d abord la plaine; ensuite nous gravimes le mont Keralo-Pyrg0, le Kerala de Pantiquité : deux roches isolées s'élèvent à son sommet, et sur l’une de ces roches on aperçoit les ruines d’une tour qui donne son nom à la monlagne. C’est à la descente de Kerato-Pyrso, du côté d’'Éleusis, qu'il faut placer la palestre de Gercyon et le tombeau d'Alopé. {l n’en reste aucun vestige. Nous rencontrâämes bientôt le Puits= Fleuri au fond d’un vallon cultivé. J'étais presque aussi fatigué que Cérès quand elle s’assit au bord de ce puits, après avoir cherché Proserpine par toute la terre. Nous nousarrêlâmes quelques instants dans la vallée, et puis nous continuâmes notre chemin. En avançant vers Éleusis, je ne vis point les anémones de diverses couleurs que Wheler aperçut dans les champs; mais aussi la saison en élait passée. = 0
Vers les cinq heures du soir nous arrivâmes à une plaine en= vironnée de montagnes au nord, au couchant et au levant. Un bras de mer long ef étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l’arc des montagnes, L'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d’une île élevée; l'extrémité orientale de celte île s'approche d’un des promontoires du conlinent : on remarque entre ces deux pointes un étroit passage. Je
(1) La garnison de Zante. — (2) Odyss.
La résolus de m’arrêter à un village bâti sur une colline, qui terminait au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parlé. |
On distinguait dans la plaine les restes d’un aqueduc et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d’une moisson nouvellement coupée; nous descendimes de cheval au pied du monticule, et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
Tandis que j'étais à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua en italien. 11 me conta tout de suite son histoire il était d'Athènes ; il s’occupait à faire du goudron avec les pins des nionts Géraniens : il était l'ami de M. Fauvel, el certainement je verrais M. Fauvel. Je répondis que je portais des lettres à M. Fanvel, Je fus charmé de rencontrer cet homme dans l'espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j'étais environné, etsurleslieux où je me trouvais Je savais bien quels étaient ces lieux : mais un Athénien qui
«connaissait M. Fauvel devait être un excellent cicerone. Je le priai
donc de m'expliquer un peu ce que je voyais, et de m'orienter dans le pays. 11 mit la main sur son cœur à la facon des Tures, et sinclina humblement : «J'ai entendu souvent, me répondit-il, « M. Fauvel expliquer tout cela; mais moi, je ne suis qu'un iynorant, et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez « d’abord au levant, par dessus le promontoire, la cime d’une « montagne loute jaune : c’est le Telo-Vouni, (le petit Hymette); « like de l’autre côté de ce bras de mer, c'est Couluri : M. Fau- « vel l'appelle Salamine. M. Fauvel dit que, dans ce canal vis-à- « vis de vous, se donna un grand combat entre la flotte des Grecs et une floite des Perses. Les Grecs occupaient ce canal; les Perses étaient de l'autre côté, vers le port Lion (le Pirée); le roi de ces Perses, dont (je ne sais plus le nom, était assis sur un trône à la pointe de ce cap. Quant au village où nous sommes, M. Fauvel l'appelle Eleusis, et nous autres Lepsina. M. Fauvel dit qu'il y avait un temple (le temple de Cérès) au-dessous de la maison où nous sommes : si vous voulez faire quelques
as, vous verrez lendroit où était encore l’idoie mutilée de ce temple (la statue de Cérès Éleusine); les Anglais l’ontemportée. » Le Grec me quiltant pour aller faire son goudron me laissa les yeux sur un rivage déser!, etsur une mer où, pour tout vaisseau, on voyaitune barque de pêcheur attachée aux anneaux d'un môle en ruine. ;
Tous les voyageurs modernes ont visité Éleusis; toutes les incriplions en ontélé relevées. L'abbé Fourmont lui seul en copia une vingtaine. Nous ayons une très-docte dissertation de M. de Sainte-Croix sur le temple d'Éleusis, et un plan de ce temple par M. Foucherot, Warturbon, Sainte-Croix, l'abbé Barthélemy, ont dit tout ce qu il y avait de curieux à dire sur les mystères de Cérès ; et le dernier nous en à décrit les pompes extérieures. Quant à la statue mutilée, emportée par deux voyageurs, Chandler la prend pour la statue de Proserpine, et Spon pour la statue de Cérès. Ce buste colossal a, selon Pococke, cinq pieds et demi d’une épaule à | autre, el la corbeille doit il est couronné s’élève à plus de deux pieds. Spon prélend que celle statue pourrait bien être de Praxitèle : je ne sais sur quoi celle opinion est fondée. Pausanias, par respect pour les mystères, ne décrit pas la statue de Cérès ; Strabon garde Le même silence. À la vérité on lit dans Pline que Praxitèle élait l’auteur d une Cérès en marbre et de deux Proserpines en bronze : la première, dont parle aussi Pausanias, ayant été transportée à Rome, ne peut être celle qu'on voyait il y a quelques années à Elensis; les deux Proserpines en bronze sont hors.de la question. A en juger par le trait que nous avons de cette statue, elle pourrait bien ne représenter qu’une Canéphore (1): Je ne sais si M. Fauvel ne m'a point dit que celle stalue, malgré sa répution, était d’un assez mauvais travail.
. de mai donc rien à raconter d'Éleusis après tant de voyageurs, sinon que Je me promnenai au milieu de ses ruines, que je des-
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(1) Guillèt la prend pour une cariatide.
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cendis au port, et que je m’arrêtai à contempler le détroit de Salamine. Les fêtes et la gloire étaient passées; le silence élait égal sur la terre et sur la mer : plus d'acclainations, plus de chants, plus de pompes sur le rivage, plus de cris guerriers, plus de choc de galères, plus de tumulie sur les flots. Mon rinagination ne pouvait suflire, tantôt à se représenter la procession religieuse d'Éleusis, tantôt à couvrir le rivage de l’armée innormbrable des Perses qui regardaient le combat de Salamine. Éleusis est. selon moi, le lieu le plus respectable de la Grèce, puisqu'on y enseignait l'unité de Dieu, et que ce lieu fut témoin du plus grand effort que jamais les hommes aient tenté en faveur de Ja liberté. :
Qui le croirait ! Salamine est aujourd'hui presque entièrement effacée du souvenir des Grecs, On à vu ce que m'en disait mon Athénien. « L'ile de Salamine n'a point conservé son nom, dit « M. Fauvel dans ses Mémoires ; il est oublié avec celui de Thé- « mistocle. » Spon raconte qu’il logea à Salamine chez le papas Inonnis, « homme, ajoule:t-il, moins ignorant que tous ses pa= « roissiens, puisqu'il savait que l’île s'était autrefois nommée Sa- « lamine: et il nous dit qu'il l'avait su de son père. » Cette in différence des Grees touchant leur patrie est aussi déplorable qu'elle est honteuse; non-seulement ils ne savent pas leur histoire, mais ils ignorent presque tous (1) la langue qui fait leur gloire : on a vu un Anglais, poussé d’un saint zèle, vouloir s’établir à Athènes pour y donner des leçons de grec ancien,
Il fallut que la nuit me chassât du rivage. Les vagues que la brise du soir avaient soulevées battaient la grève et venaient mou: rir à mes pieds : je marchaï quelque temps le long de la mer qui baignait le tombeau de Thémistocle ; selon toutes les probabilités, j'étais dans ce moment le seul homme en Grèce qui se souvint de ce grand homme.
Joseph avait acheté un moulon pour notre souper ; il savait que nous arriverions le lendemain chez un consul de France, Sparte qu'il avait vue, et Athènes qu’il allait voir, ne lui importaient guère ; mais, dans la joie où il était de toucher le terine de ses fatigues, il régalait la maison de notre hôte, La femme, les enfants, le mari, tout était en mouvement; le janissaire seul restait tranquille au milieu de l’empressement général, fumant sa pipe et applaudissant du turban à tous ses soins dont il espérait bien profiter, Depuis l'extinction des mystères par Alaric, il n'y avait pas eu une paréille fête à Éleusis, Nous nous mimes à table, c’est-à-dire que nous nous assimes à terre autour du régal ; notre hôtesse avait fait euire du pain qui n’était pas très-bon, mais qui était tendre et sortant du four, J'aurais volontiers renouvelé le cri de Vive Cérès / Xaïpe, Anunrep | Ce pain, qui provenait de la nouvelle récolle, faisait voir la fausseté d une prédiction rapportée par Chandler, Du temps de ce voyageur on disait à Éléusis que, si jamais on enlevait la statue mutilée de la déesse, la plaine cesserait d’être fertile. Cérès est allée en Angleterre, etleschamps d'Éleusis n’en ont pas moins été fécondés par cette divinité réelle, qui appelle tous les hommes à la connaissance de ses mystères, qui ne craint point d'être détrônée,
Qui donne aux fleurs leur aimable peinture, Qui fait naître et mürir les fruits, Et leur dispense avec mesure Et la chaleur des jours et la fraicheur des nuits.
Cette grande chère et la paix dont nous jouissons m’étaient d’autant plus agréables que nous les devions, Pour ainsi dire, à la protection de la France. Il y a trente à Quarante ans que toutes les côtes de la Grèce, et particulièrement les ports de Corinthe, de Mégare et d'Éleusis étaient iuféstés par des pirates. Le bon ordre établi dans nos stations du Levant avait peu à peu détruit ce brigandage; nos frégates faisaient la police, et les sujets ottomans respiraient sous le pavillon francais. Les dernières révolutions de l'Europe ont amené pour quelques moments d’autres combinai-
(1) y a de glorieuses exceplions, et tout Je monde a entendu parler de MM. Corui, Kodrika, ctc., etc,