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« jour et la date désignés ci-après (1), nous soussignés avons
« loué notre bâtiment au porteur de ce traité, le signor Fran--
« cesko (Français), pour aller de l'échelle d'Yafà à Alexandrie,
€ à condition qu’il n’entrera dans aucun autre port, et qu'il ira « droit à Alexandrie, à moins qu'il ne soit forcé par le mauvais « temps de surgir dans quelque échelle. Le nolis de ce bâtiment « est de quatre cent quatre-vingts ghrouch (piastres) au lion, « lesquels valent chacun quarante pârah (2). Il est aussi con-
venu entre eux que le nolis susdit ne sera acquitté que lorsqu’ils seront entrés à Alexandrie. Arrêté et convenu entre eux, «et cela devant les témoins soussignés. Témoins :
« Le séïd (le sieur) Mousthafa él Baba; le séïd Hhocéin « Chetmâ. — Le réïs (pätron) Hhannâ Demitry (Jean Démé- « trius), de Tripoli de Syrie, affirme la vérité du contenu de cet « écrit. "
« Le réïs (patron) Hhannà a touché, sur le montant du nolis « ci-dessus énoncé, la somme de cent quatre-vingts ghrouch au « lion; le reste, c’est-à-dire les trois cents autres ghrouch, lui « seront payés à Alexandrie ; et comme ils servent d'assurance « pour le susdit bâtiment depuis Yäfà jusqu’à Alexandrie, ils « restent dans la bourse du signor Francesko, pour cette seule « raison, Il est convenu, en outre, que le patron leur fournira, « à un juste prix, de l’eau + du feu pour faire la cuisine, et du « sel, ainsi que toutes les provisions dont ils pourraient man- « quer, et les vivres. »
Ce ne fut pas sans un véritable regret que je quittai mes vénérables hôtes le 16 octobre. Un des Pères me donna des lettres de recommandation pour l'Espagne; car mon projet était, après avoir vu Carthage, de finir mes courses par les ruines de l’AIhambra, Ainsi ces religieux, qui restaient exposés à tous les outrages, songcaient encore à m'être utiles au delà des mers et dans leur propre patrie.
Avant de quitter Jaffa, j'écrivis à M. Pillavoine, consul de France à Saint-Jean d'Acre, la lettre suivante :
Jalfa, ce 16 octobre 1806.
« Moxstur ,
« J'ai l'honneur de vous envoyer la lettre de recommanda- « tion que M. l'ambassadeur de France à Constantinople m’a- « vait remise pour vous. La saison étant déjà très-avancée, et «mes affaires me rappelant dans notre commune patrie, je me « vois forcé de partir pour Alexandrie. Je perds à regret l’occa- « sion de faire votre connaissance. J'ai visité Jérusalem ; j’ai été « témoin des vexations que le pacha de Damas fait éprouver aux « religieux de Terre-Sainte. Je leur ai conseillé, comme vous, « la résistance. Malheureusement ils ont connu trop tard tout « l'intérêt que l'empereur prend à leur sort. Ils ont donc encore « cédé en partie aux demandes d’Abdallah : il fant espérer « qu'ils auront plus de fermeté l’année prochaine. D'ailleurs, il « m'a paru qu’ils n'avaient manqué cette année ni de prudence « ni de courage.
« Vous trouverez, monsieur, deux autres lettres jointes à la « lettre de M. l'ambassadeur : l’une m'a été remise par M. Du- « bois, négociant : je tiens l’autre du drogman de M. Vial, con- « sul de France à Modon.
« J'ose prendre encore, monsieur, la liberté de vous recom- « mander M. D...., que j'ai vu ici, On m'a dit qu’il était hon-
(1) Le jour et la date, c’est-à-dire l’année, yeoëm, oùé tarikh, ont été oubliés. Outre cette omission, nous avons remarqué plusieurs fautes d'orthographe assez graves ; dont on trouvera la rectification au bas du fac-simile de l'original arabe. (Note de M. Langlés.)
(2) Quoiqu'on ait employé ici Je mot arabe fadhdhah, qui signifie proprement de l'argent, ce mot désigne ici la très-petite pièce de monnaie connue en Égypte sous le nom de pérah ou meydyn, évaluée à 8 deniers 7 dans l'Annuaire de la République française, publié au Cuire en Pan IX. Suivant le mème ouvrage, page 60, la piastre turque, le ghrouch de 40 pärah, vaut
f liv. 8 sous 6 deniers $, (Note de M. Langlès.)
« nête homme, pauvre et malheureux & litres à la protection de la France.
« Agréez, monsieur, je vous prie, etc.
« F. À. ne Cu. »
: ce sont là {rois grands
Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m’embarquai le 16, à huit heures du soir. La mer était grosse et le vent peu favorable. Je restai sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa, J'avoue que j’éprouvais un cer- {ain sentiment de plaisir, en pensant que je venais d'accomplir un pèlerinage que j'avais médité depuis si longtemps. J’espérais mettre bientôt à fin cette sainte aventure, dont la partie la plus hasardeuse me semblait achevée. Quand je songeais que j'avais lraversé presque seul le continent et les mers de la Grèce ; que je me relrouvais encore seul, dans une petite barque, au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne, comme la chose du monde la plus facile : je me trompais pourtant.
Je me retirai dans la chambre du capitaine, lorsque nous eûmes perdu de vue les lumières de Jaffa, et que j'eus salué pour la dernière fois les rivages de la Terre-Sainte ; mais le lendemain, à la pointe du jour, nous découvrimes encore la côte en face de Gaza, car le capitaine avait fait route au midi. L’aurore nous amena une forte brise de l'orient, la mer devint belle, et nous miîmes le cap à Pouest. Ainsi je suivais absolument Je chemin qu'Ubalde et le Danois avaient parcouru pour aller délivrer Renaud. Mon bateau n’était guère plus grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j'étais conduit par la Fortune. Ma navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre Jours, et ja mais je n'ai fait sur les flots une course plus agréable et plus rapide. Le ciel fut constamment pur, le vent bon, la mer brillante. On ne changea pas une seule fois la voile. Cinq hommes composaient l’équipage de la saïque, y compris le Capilaine ; gens moins gais que mes Grecs de l'île de Tino, mais en apparence plus habiles. Des vivres frais, des grenades excellentes, du vin de Chypre, du café de la meilleure qualité, nous tenaient dans l'abondance et dans la joie. L’excès de ma prospérité aurait dû me causer des alarmes; mais, quand j'aurais eu l'anneau de Polycrate, je me serais bien gardé de le jeter dans la mer, à cause du maudit esturgeon. ÿ x j
Il y a dans la vie du marin quelque chose d’aventureux qui nous plaît et qui nous attache. Ce passage continuel du calme à l'orage, ce changement rapide des terres et des CIEUX, tiennent éveillée l'imagination du navigateur. Il est lui-même, dans ses destinées, l’image de l’homme ici-bas : toujours se promettant de rester au port, et toujours déployant ses voiles ; cherchant des îles enchantées où il n'arrive presque jamais, et dans lesquelles il s'ennuie s’il y touche; ne parlant que de repos, et n’aimant que les tempêtes; périssant au milieu d’un naufrage , ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir suivre le vaisseau.
Nous traversâmes le 17 et le 18 le golfe de Damiette : cette ville remplace à peu près l'ancienne Peluse. Quand un pays offre de grands et de nombreux souvenirs, la mémoire, pour se débarrasser des tableaux qui l’accablent, s’attache à un seul événement; c'est ce qui m’arriva en passant le golfe de Peluse : je commençai par remonter en pensée jusqu aux premiers Pharaons, et je finis par ne pouvoir plus songer qu’à la mort de Pompée ; c’est
selon moi le plus beau morceau de Plutarque et d’Amyot son traducteur (0). | | Le 19 à midi, après avoir été deux jours sans voir la terre, nous aperçümes un promontoire assez élevé, appelé le cap Brûs los, et formant la pointe la plus septentrionale du Della. J’ai déjà remarqué, au sujet du Granique, que l'illusion des noms est une chose prodigieuse : le cap Brûlos ne me présentait qu'un pelit , monceau de sable ; mais c'était extrémité de ce quatrième con- *{inent, le seul qui me reslât à connaître ; c’était un coin de cette
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Égypte, berceau des sciences, mère des religions et des lois: je n’en pouvais détacher les yeux.
Le soir même, nous eûmes, COMME disent les marins, connaissance de quelques palmiers qui se montraient dans le sud-ouest, et qüi paraissaient sortir de la mer; on ne voyait point le sol qui les portait. Au sud, on remarquait une masse noirâtre etconfuse, accompagnée de quelques arbres isolés : c’étaient les ruines d’un village, triste enseigne des destinées de l'Égypte.
Le 20, à cinq heures du matin, j'aperçus sur la surface verte et ridée de la mer une barre d’écume, et de l'autre côté de cette barre une eau pâle et tranquille Le capitaine vint me frapper sur l'épaule, et me dit en langue franque : « Nilo! » Bientôt après nous entrâmes et nous courûmes dans ces eaux fameuses , dont je voulus boire, et que je trouvai salées, Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l'emplacement de Rosette ; mais le plan même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressemblaient aux lagunes dés Florides : l’aspect en était tout différent de celui dés côtes de la Grèce et de la Syrie, et rappelait l'effet d’un horizon sous les tropiques.
A dix heures nous découvrimes enfin, au-dessous de la cime des palmiers, une ligne de sable qui se prolongeait à l'ouest jusqu'au promontoire d'Aboukir, devant lequel il nous fallait passer pour arriver à Alexandrie. Nous nous trouvions alors en face même de l’embouchure du Nil, à Rosette, et nous allions traverser le Bogâz. L'eau du fleuve était dans cet endroit d’un rouge tiyant sur le violet, de la couleur d’une bruyère en automne : le il dont la crue était finie, commençait à baisser depuis quelque temps. Une vinglaine de gerbes ou bateaux d'Alexandrie se tepaient à Pancre dans le Bogâz, attendant un vent favorable pour franchir la barre et remonter à Rosette.
En cinglant toujours à l’ouest , nous parvinmes à l'extrémité du dégorgement de celte immense écluse. La ligne des eaux du fleuve et celle des eaux de la mer ne se confondaient point; elles étaient distinctes, séparées; elles écumaient en se rencontrant, et semblaientse servir mutuellement de rivages (1).
A cinq heures du soir, la côte, que nous avions toujours à notre
gauche, changea d'aspect. Les palmiers paraissaient alignés sur fa give, comme ces avenues dont les châteaux de France sont déçorés : la nature se ‘plaît ainsi à rappeler les idées de la civilisation dans le pays où celte civilisation prit naissance et où règnent aujourd’hui l'ignorance et la barbarie. Après avoir doublé la pointe d'Aboukir, nous fûmes peu à peu abandonnés du vent, et nous ne pûmes entrer que de nuit dans le port d'Alexandrie. Il était onze heures du soir quand nous jetâmes l'ancre dans le port marchand, au milieu des vaisseaux mouillés devant la ville. Je ne voulus point descendre à terre, et j'attendis le jour sur le pont de notre saïque.
à J'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions. J'entrevoyais à ina droite des vaisseaux et le château qui remplace la tour du Phare; à ma gauche, l'horizon me semblait borné par des collines, dés ruines et des obélisques que je distinguais à peine au travers des ombres ; devant moi s’étendait une ligne noire de murailles et de maisons confuses: on ne voyait à terre qu'une seule lumière, et l’on n’entendait aucun bruit. C'était là pourtant celte Alexandrie, rivale de Memphis et de Thèbes, qui compta dois millions d'habitants, qui fut le sanctuaire des Muses, et que Jes bruyantes orgies d'Antoine et de Cléopâtre faisaient retentir dans les ténèbres. Mais en vain je prêtais l'oreille, un talisman fatal plongeait dans le silence Le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c’est le despolisme qui éteint toute joie, et qui ne permet pas même un cri à la douleur. Et quel bruit pourraît-il ss élever d une ville dont un tiers au moins est abandonné , dont 1 autre tiers est consacré aux sépulcres, et dont le tiers animé, au milieu de ces deux extrémités mortes, est une espèce de tronc palpilant qui n’a pas même la force de secouer ses chaines entre des ruines et des tombeaux ?
{1)Voyez, pour la description de l'Égypte, toutleonzième livre des Martyrs»
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Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de la saïque me porta à terre, el je me fis conduire chez M. Drovetti, consul de France à Alexandrie. Jusqu'à présent j'ai parlé de nos consuls dans le Levant avec la reconnaissance que je leur dois; icij'irai plus loin, et je dirai que j'ai contracté avec M. Drovetti une liaison qui est devenue une véritable amitié. M. Drovetti, militaire distingué et né dans la belle Italie, me reçut avec celte simplicité qui caractérise le soldat, et cette chaleur qui tient à l'influence d'un heureux soleil, Je ne sais si, dans le désert où il habite, cet écrit lui tombera entre les mains; je le désire, afin qu’ilapprenne que le temps n’affaiblit point chez moi les sentiments ; que je n'ai point oublié l’attendrissement qu'il me montra lorsqu'il me dit adieu au rivage; attendrissement bien noble, quand on en essuie comme lui les marques avec une main mulilée au service de son pays! Je n’ai ni crédit, ni protecteurs, ni fortune ; mais si j’en avais, je ne les emploierais pour personne avec plus de plaisir que pour M. Drovetti.
On ne s’altend point sans doute à me voir décrire l'Égypte: j'ai parlé avec quelque étendue des ruines d'Athènes, parce qu'après tout, elles ne sont bien connues que des amateurs des arts; je me suis livré à de grands détails sur Jérusalem, parce que Jérusalem était l’objet principal de mon voyage. Mais que dirais-je de l'Égypte? Qui ne l’a point vue aujourd'hui? Le Voyage de M. de Volney en Égypte estun véritable chef-d'œuvre dans tout ce qui n’est pas érudilion : l'érudition a été épuisée par Sicard , Norden, Pococke, Shaw, Niebuhr et quelques autres; les dessins de M. Denon et les grands tableaux de l'institut d'Égypte ont transporté sous nos yeux les monuments de Thèbes et de Memphis; enfin, j'ai moi-même dit ailleurs tout ce que j'avais à dire sur l'Égypte. Le livre des Martyrs où jai parlé de cette vieille terre est plus complet touchant lantiquité que les autres livres du même ouvrage. Je me bornerai donc à suivre, sans m'arrêter, les simples dates de mon journal.
M. Drovetti me donna un logement dans la maison du consulat, bâtie presque au bord de la mer, sur le port marchand. Puisque j'étais en Égypte, je ne pouvais pas en sortir sans avoir au moins vu le Nil et les Pyramides. Je priai M. Drovetti de me noliser un bâtimentautrichien’ pour Tunis, tandis que j'irais contempler le prodige d’un tombeau. Je trouvai à Alexandrie deux Français très-dislingués, attachés à la légation de M. de Lesseps, qui devait, je crois, prendre alors le consulat général de l'Égypte, et qui, si je ne me trompe, est resté depuis à Livourne : leur intention étant aussi d’aller au Caire, nous arrêtâmes une gerbe, où nous nous embarquâmes le 23 pour Rosette. M. Drovetti garda Julien, qui avait la fièvre, et me donna un janissaire : je renvoyai Jean à Constantinople, sur un vaisseau grec qui se preparait à faire voile.
Nous partimés le soir d'Alexandrie, et nous arrivàmes dans la nuit au Bogäz de Rosette. Nous traversämes la barre sans accident. Au lever du jour, nous nous trouvâmes à l'entrée du fleuve: nous abordâmes le cap, à notre droite. Le Nil était dans toute Sa beauté ; il coulait à plein bord, sans couvrir ses rives; il laissait voir, le long de son cours, des plaines verdoyantes de riz, plantées de palmiers isolés qui représentaient des colonnes et des portiques. Nous nous rembarquâmes et nous touchàmes bientôt à Roselte.Ce fut alorsquej'eusune première vue dece magnifique Delta, où il ne manque qu’un gouvernement libre etun peuple heureux, Mais il n’est point de beau pays sans l'indépendance ; le ciel le plus serein est odieux si l’on est enchaîné sur la terre, Je ne (rouvais dignes de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie: je voyais Jes restes des monuments (1) d'une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la Francesur les bords du Nil; je songeais en même temps que les lances de nos chevaliérs et les baïonneltes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d’un si brillant soleil ; avec celte différence
que les chevaliers, malheureux à la journée Massoure, furent
(1) On voit encore en Égypte plusieurs fabriques élevées par les Français,
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vengés par les soldats à la bataille des Pyramides. Au reste, quoique je fusse charmé de rencontrer une grande rivière et une fraiche verdure , je ne fus pas très-étonné , car e'étaient absoluinent là mes fleuves de là Louisiane et mes savanes américaines : j'aurais désiré retrouver aussi les forêts où je plagais les premières illusions de ma vie.
M. de Saint-Marcel , consul de France à Roselte, nous reçut avec une grande politesse : M. Cafle, négociant français et le plus obligeant des hommes, voulut nous accompagner jusqu'au Caire. Nous fimes notre marché avec le patron d'une grande barque ; il nous donna la chambre d'honneur ; et, pour plus de sûreté, PouS nous associâmes un chef albanais. M. de Choiseul a parfaitement représenté ges soldats d'Alexandre :
« Ces fiers Albanais seraient encore des héros , s'ils avaient «un Scanderberg à leur tête, mais ils ne sont plus que des bri- « gands dont l'extérieur annonce la férocité. Ils sont tous grands, « lestes et nerveux; leur vêtement consisté en des culottes fort « amples, un pelil jupon ; un gilet garni dé plaques, de chaînes « et de plusieurs rangs de grosses olives d'argent; ils portent des « brodequins attachés avec des courroies qui montent quelque- « iois jusqu'aux genoux, pour tenir sur les mollets des plaques « qui en prennent la forme et les préservent du frottement du « cheval. Leurs manteaux, galonnés et tailladés de “plusieurs « couleurs, achèvent de rendre cet habillement très-pittoresque ; «ils n'ont d'auire coiffure qu’une calolle de drap rouge, encore « la quittentsils en courant au combar (1). » |
Les deux jours que nous passâmes à Roselte furent employés à visiter celte jolie ville arabe, ses jardins et sa forêt de palmiers, Savary a un peu exagéré les agréments de ce lieu; cependant il
n'a pas menti autant qu'on la voulu faire eroire, Le. pathos de :
ses descriptions à nui à son autorité comme Yoyageur ; mais c'est justice de dire que la vérité manque plus à son style qn'à son récit,
Le 26, à midi, nous entrâmes dans notre barque, où il y avait un grand nombre de passagers tures etarabes. Nous courûmes au large, el nous commençâmes à ere le Nil. Sur notre gauche, un marais verdoyant s'élendait à perte de vue; à notre droite, une lisière cultivée bordait le fleuve, et par delà cette lisière on voyait le sable du désert. Des palmiers clairssemés indiquaient çà et là des villages, comme Les arbres plantés autour des cabanes dans les plaines de la Flandre. Les maisons de ces villages sont ailes de terre, et élevées sur des monticules artificiels : précaution inulile , puisque. souvent, dans ces maisons, il n’y a per. sonne à sauver de l’inondation du Nil, Une partie dn Delta est en friche; des milliers de fellahs ont élé massacrés par les Albanais; Je resié a passé dans la Haute-Égypte.
Contrariés par Le ve :1 et par la rapidité du courant, nous employämes sept mortelles journées à remonter de Roselte au Caire. Tant nos matelojs nous liraient à la cordelle, tantôt nous marchions à l’aide d'une brise du nord qui ne soufflait qu'un mowent, Nous nous arrêlions souvent pour preudre à bord des Albanais ; il nous en arriva quatre dès le second jour de notre navigation, qui s’emparèrent de notre chambre :1l fallut supporter leur brutalité et leur insolence. Au moindre bruit ils ON aient sur le pont, prenaient leurs tusils, et, commo des insensés,
'ArÈtErR
a Marie! » livaient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des pat obcènes, avalaient de grandes cruches cle vi,
(1) Voyage de la Grèce. Le lond du vétemeut des Albanais st blanc, eb lus guluus sout rouges.
lâchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre:
des chrétiens et dés musulmans.
Est-il done possible que les lois puissent mettre autant de dif. férence entre des hommes !quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides musulmans, ces lellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut uu peuple si industrieux, si. paisible, si sage ; un peuple dont Héroïlole et surtout Diodore se. sont plu à nous peindre les coutumes el les inœurs! Y a-t-il, dans aucun poëme, un plus beau tablean que celui-ci?
« Dans les premiers temps, les rois ne se conduisaient point « en Égypte comme chez les autres peuples, où ils font tout ce. « qu’ils veulent sans être obligés de suivre aucune règle ni de «prendre aucun conseil : {ont leur était prescrit par les lois, « non-seulement à l'égard de l'administration du royaume, mais « encore par rapport à leur conduite parliculière. [ls ne pou- « vaient point se faire servir par des esclaves achetés ou même « nés dans leur maison; mais on leur donnait les enfants des « principaux d’entre les prêlres, toujours au-dessus de vingt ans, « et les mieux élevés de la nation, afin que le roi, voyant jour « et nuit autour de sa personne la jeunesse la plus considérable « de l'Egypte, ne fit rien de bas, et qui fût indigne de son rangs « En effet, les princes ne se jettent si aisément dans loutes sor
de vices que parce qu'ils trouvent des ministres lonjours prêts
à servir leurs passions, Il y avait surtout des heures du jour et
« voix qu’ils conservassent le roi, et répandissent s « sorte de prospérité, parce qu’il gouvernait ses sujets avec jus-
s : Parce « qu'il est maître de lui-même, magnanime, bienfaisant, dou)
envers les autres, ennemi du mensonge ; ses punitions n’é- € galent point les fautes, et ses récompenses passent les services. « Après avoir dit plusieurs choses semblables, il condamnait les « manquements où le roi était tombé par ignorance. Il est vrai « qu'ilen dixeplpait le roi même, mais il chargeait d'exécrations « les flalleurs el tous ceux qui lui donnaient de mauvais con= g seils, Le grand-prêtre en usait de celle manière, parce que les € avis mêlés de louanges sont plus eflicaces que les remontrances « amères pour porter les rois à la crainte des dieux et à l'amour « de la vertu. Ensuite de cela le roi ayant sacrifié et consulté les « enfrailles de la victime, le lecteur des livres sacrés lui lisait € quelques actions ou quelques paroles remarquables des stand « homines, afin que le souverain de la république, ayant l'esprit « plein d'excellents principes, en fit usage daus les occasions qui « se présenteraient à lui. » #.
C'est bien dommage que l'illustre archevêque de Cambrai, au lieu de peindre une Égyple imauinaire, n'ait pas einprunlté cè
tableau, en lui donnant les couleurs que son heureux génie au rail su y répandre, Faydit a raison sur ce seul point, si l'on peut avoir raison quand on manjue absoluinent de décence, de bonnè loi et de g àt. Mais il aurait toujours failu que Fénelon conser=
-vât, à tout prix, le fond des aventures par lui inventées et ra-
conlées dans le style le plus antique : l'épisode de Terimosiris vaut seul un long poëme : Fees | |
per Je in’entonçai dans une sombre forêt, où j'aperçus (out à « coup un vieillard qui tenait un livré dans sa main. Ce vieil- « lard avait un grand front chauve et un peu ridé; une barbe « blanche pendait Jusqu'à Sa ceinture ; gt taille était haute et « inajestueuse; son teint élait encore frais ét vermeit; ses yeux « élaent, vils el perçants; sa voix, douce; ses paroles, simples
« et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vicillard: il « s'appelait Termosiris..….. »
Nous passâmes par le canal de Ménouf, ce qui m’empécha de voir le beau boisde palmiers quise tronve sur la grande branche de l’ouest ; mais les Agabes infestaient alors le bord occidental de celte branche qui touche au désert libÿqne. En sortant du canal de Ménouf, el continuant de remonter le fleuve, nous aperçûmes, à notre gauche, la crête du mont Moqattam, et à notre droite, les hautes dunes de sable de la Libye. Bientôt, dans l'espace vide que laissait l'écartement de ces deux chaînes de montagnes, nous découvrimes le sommet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore
près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces.
toimbeaux ; ils paraissaient s’agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous en approchions. Le Nil, qui était alors comme une petite mer; le mélange des sables du désert et de la plus fraiche verdure ; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées el les minarets dy Caire; les pyramides lointaines de Sacarah, d'où le fleuve sepnhilait sortir comme de ses immenses
« palais; et ils se sont épuisés dans la construction de leurs tom- « beaux. »
On voudrait aujourd'hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l'on ne songe pas qu'il y à pour les peuples une utilité morale d’un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l'antiquité, La vue d’un tombeau n'apprend-elle done rien ? Si elle enseigne quelque chose, pour uoi se plaindre qu’un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. À moins de soutenir qu'il est égal pour une nalion de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l'histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d'un peuple au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés. Qu'importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres? Tout est tombeau chez un peuple qui n’est plus. Quad Fhommerïa passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa morl: soñmaÿsolée est au moins utile à ses cendres ; mais ses palais gardent-ils quelque chose ‘de ses plaisirs ?
Sans doute, à le prendre à la rigueur, une pelite fisse suffit à tous, et six pieds ile terre, comme le disait Malhieu Molé, feront toujours raison du plus graud homme du monde, Dieu peut être
&ioré sous un arbre éomme sous le dô Saint-Pierre ; *écti SPHEA 8 pe nme e dôme de Saint-{ ICTTE; ON ! fait que je n'ose l'écrire. Je ne me pardonnerais pas un pareil malheur, si P vivre dans une chaumiere comme au Louvre; Le vice de ce | se dé m
raisonnement est de transporler un ordre de choses dans un autre
D'ailleurs un peuple n’est pas plus heureux quand'il vitignorant des arts que quand il laisse des témoins éclatants de son génie. On ne croit plus à ces sociétés de bergers qui passent leurs jours
dans l'innocence, en promenant leur doux loisir au fond des fo-
rêts. On sait que ces honnêles bergers se font la guerre entre eux pour manger les moutons de leurs voisins. Leurs grottes ne sont ni lapissées de vignes, ni embaumées du parfum dés fleurs: on y est élouifé par la fumée, et suffoqué par l'odeur des laitages, En poésie et en philosophie, un petit peuple à derni barbare peut goûter tous les biens; mais l'impitoyable histoire le soumet aux calamités du reste des hommes. Cenx qui crient tant contre là gloire ne seraient-ils pas un peu amoureux de la renommée ? Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtie la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d’un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un tom beau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les âges à se briser au pied d’un gereneil, ne saurait être.sortie d’une. âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil, c'est du moins un grand orgril, Une vanilé comme celle de la grande Pyramide, qni dure depuis trois ou quatre mille ang, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose. | Au resle, ces Pyramides me rappelèrent des monuments moins pompeux, mais 1 taulefois étaient aussi des sépuleres; je veux arler de ces édilices de gazon qui couvrent les cendres des In< iens au bord de l'Ohio. Lorsque je les visitai, j'étais dans nme situation d'âme bien différente de celle où je me trouvais en contemplant les mausolées des Pharaons : je commençais alors le voyage, et maintenant je le finis. Le monde, à'ces deux époques
. de ma vie, s'est présenté à moi précisément sous l’image des deux - déserts où j'ai yu ces deux espèces de tormbeaux : des solitudes
riantes, des sables arides. i Nous abordâmes à Boulacq, et nous louâmes des chevaux et des ânes pour le Caire. Cette ville, que dominent l'ancien château de Babylone el le mont Mogqaltam , présente un aspect assez pit toresque, à cause de la multitude des palmiers, des sycomores et des minarets qui s'élèvent de son enceinte. Nous y entrâmes par des voiries et par un faubourg détruit, au milieu des vautours qui dévoraient leur proie. Nous descendimes à la contrée des Francs, espèce de eul-de-sac donton ferme l'entrée tous les soirs, commeles cloîtres extérieurs d’un couvent Nous fûmes reçus par
: M...,: (1), à qui M. Drovetti avait confié le soin des affaires des « rois ont été comme indifférents sur la construction de leurs :
et ts me mo mme en 2
Fränçais au Caire, [ nous prit sous sa protection, et enyoya prévenir le pacha de notre arrivée : il fil en même temps avertir les cinq mamelucks français, afin qu'ils nons-äscompagnassent dans nos courses. - ne :
Ces mamelucks étaient attachés au service du pacha. Les grandes armées laissent toujours après elles quelques traineurs: la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats qui restèrent épar-
qi en Egypte. [ls prirent parti sous différents beys, et furent
jentôt renommés par leur bravoure. Tout le monde convenait que, si ces déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s'étaient réunis et avaient nommé un bey français, ils se seraient rendus maitres du pays. Malheureusement ils manquèrent de chef, et périrent presque tous à la solde des maîtres qu'ils avaientthoisis, Lorsque j'é'ais au Caire, Mahamed-Ali-Pacha-pleurait encore-la iwort d’un de ces braves Ce soldat, d’abord petit tambour dans
: un de nos régiments, était tombé entre les mains des Turcs par
les chances de la guerre : devenu homine, il se trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mabamed, qui ne le Conhaissait point encore; le voyant charger un gros d'ennemis, $’écria : « Quel est « cet homme? Ce ne peut être qu'un Français$ » et c'était en effet un Frauçais. Depuis ce moment il devint le favori de son maitre, et il n’était bruit que de sa valeur. 1] fut tué peu de.
(1) Par la plus grande fatalité, le nom de mon hôte, au Caire. s’est effacé F : : sat , IST 14 + 9 EE CHOC sur imoa journal, ck je crains de ne l'avon pas retenu correctement, ce qui
ma mémoire était infidele aux services, à l’'obligeunce et à la politesse de mon hôt:, comme à son nom.
temps avant mon arrivée en Égypte, dans une affaire où lescinq autres mamelucks perdirent leurs chevaux.
Ceux-ci étaient Gascons, Languedociens et Picards; leur chef s’avouait le fils d’un cordonnier de Toulouse. Le second en autorilé après lui servait d'interprète à ses camarades, Il savait assez bien le ture et Parabe, et disait toujours en français, j'étions,
j'allions ; Je faisions. Un troisiè.
me, grand jeune homme maigre et pâle, avait vécu longtemps dans le désertavec les Bédouins, et il re-.
grettait singulièrement cette vie. I] me contait que, quand il se trouvait seul dans les sables, sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n’était pas le maitre.
Le pacha faisait un tel cas de ces cinq mamelucks, qu’il les préférait au reste de ses spahis: eux seuls retraçaient et surpassaient l’intrépiditédeces terribles cavaliers détruits par l’armée française à la journée des Pyramides.
Nous sommes dans le siècle des merveilles; chaque Français semble être appelé aujourd’hui à jouer un rôle extraordinaire : cinq soldals, tirés des derhiers rangs de notre armée, se trouvaient, en 1806, à peu près les maitres au Caire. Rien n'était amusant et singulier comme de voir Abdallah de Toulouse prendre les cordons de son cafetan , en donner par le vi- Sage des Arabes
et des Albanais qui l'importunaient, rues les plus populeuses.
Au reste, ces rois par l'exil avaient adopté, à L exemple d'Alexandre, lès mœurs des peuples conquis; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes ; ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race ; toutes choses que leurs pères n'ont point en Gascogne et en Picardie. Mais, au milieu des nattes, des tapis, des divans que Je vis dans leur maison, je remarquai une dépouille de la patrie : c’é-
large chemin dans les
{ait un uniforme haché de coups de sabre, qui couvraitle pied d'un lit fait à la française. Abdallah réservait peut-être ces honorables lambeaux pour la fin du songe, come le berger devenu ministre, Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux, L’habit d’un gardeur de troupeaux, Petit chapeau, jupon, panetière, houlette, Et, je pense, aussi sa musette,
Le tte GR TA Vue extérieure de l'église du Saint-Sépulere,
Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1° no vembre,nousmons {âmes au château, | afin d'examiner le puits de Joseph, la mosquée, elc. Le fils du pacha habitait alors ce chàteau. Nous présentâmesnoshommages à Son Excellence qui pouvait .
avoir qualorze ou quinze ans. Nous | la trouvimes assise sur un tapis, … dans un cabinet .
délabré , et entourée d’une douzaine de complaisants qui s'empressaient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jam
père de cet enfant était à peine maitre du Caire, et ne possédaitni la haüte nila basse Égypte. C'était dans cet élat de choses que douze misérables Sauvages nourris saient des plus lès | ches flalteries un | jeune Barbare enfermé pour sa sûrelé dans un donjon. Et voilà le maître -que les Égyptiens attene daient après tant de malheurs!
On dégradait donc, dans un coin
de ce château, là
me d’un enfant qu devait conduir& des hommes; dans un autre coin, Où
L s , r . S habiet nous ouvrir ainsi un | frappait une monnaie du plus bas aloï. Et, afin que le
tants du Caire reçussent sans murmurer Vor altéré et le ee Se ; rompu qu’on leur préparait, les canons étaient pointés sut Le J'aimais mieux porter ma vue au dehors et RL en a du château le vaste tableau que présentaient Ras à ee campagnes, le désert et les Pyramides. Nous here + ne cher à ces dernières, quoique nous en fussions € Mae pers lieues. A l'œil nu, je voyais parfaitement les assises se DS Let la tête du sphinx qui sortait du sable, avec une
comptais les gradins des angles de la grande Pyramide, et je distinguais les yeux, la bouche et les oreilles du sphinx, tant ces masses sont prodigieuses | ;
Memphis avait existé dans les plaines qui s’étendent de l’autre côté du Nil jusqu’au désert où s’élèvent les Pyramides,
« Ces plaines heureuses, qu'on dit être le séjour des justes «morts, ne sont, «à la lettre, que « les belles cam:
« pagnes qui sont
on les apercevait à travers la verdure des rizières, le cours. du, fleuve, la cime des palmiers et des sycomores, elles avaient l'air de fabriques colossales bâlies dans un magnifique jardin, La lumière du soleil, d'une douceur admirable, colorait la chaîne aride, du Mogattam, les sables libyques, l'horizon de Sacarah, et la plaine des tombeaux, Un vent frais chassait de petits nuages
blancs versla Nubie, et ridait la vaste nappe des flots du Nil, L’Égypte m’a paru le
« aux environs du
plus beau, pays
«lac Achéruse,
de la terre : j'ai-
« auprès de Mem- « phis, et qui sont « partagées par des .« champs et des «étangs couverts « de blés ou de lo- « Los. Ce n’est pas «a sans fondement « qu'on a dit que «les morts habi- « tent là ; car c’est « là qu’on termine « lesfunérailles de «la plupart des « Égyptiens, lors- « que après avoir « fait traverser le «Nil et le lac « d’Achéruse à « leurs corps, on
LE
« les dépose enfin sm AIR
« dans des tombes (nr
« qui sont arran- dir —. :
«gées sous terre À pl
«en cette campa- LR «gne. Les céré- SN dE « monies, qui se « pratiquent qu « coreaujourd’hui « dans l'Égypte , «conviennent à «tout ce que les « Grecs disent de « l'enfer, comme « à la barque -qui «transporte les « corps ; à la pièce « demonnaie qu'il « faut donner au « nocher, nommé « Charon en lan- «gue égyptien- «ne; au temple « de la ténébreuse « Hécate, placé à « l’entrée de l’en- «fer; aux portes « du Cocyte et du Léthé, posées sur des gonds d’airain; à d’autres « portes, qui sont celles de la Vérité et de la Justice qui est sans « lête (1). »
Le 2 nous allämes à Djizé et à l'ile de Rhoda, Nous examinâmesle Nilomètre, au milieu des ruinesde la maison de Mourad- Bey, Nous nous étionsainsi beaucoup rapprochés des Pyramides. À celle distance, elles paraissaient d’une hauteur démesurée : comme
. (1) Diod., traduction de TennAsson.
LL LAGNY, Imprimerie de ViaLaT et Cie,
Sépulere antique dans la vallée de Siloé,
me jusqu'aux déserls qui Ja bordent, et qui ouvrent à l’imagination les champs de l’immensité. »
Nous vimes, en revenant de notre course, la mosquée abandonnée dont j'ai parlé au sujet de l’El-Sachra de Jérusalem, et qui me paraît être l'original de la cathédrale de Cordoue, Je passai cinq aulresjours au Caire, dans l’espoirde visiter les sépulcres des Pharaons; mais cela fut impossible. Par une singulière fatalité, l'eau du Nil n'était pas encore assez retirée pour.
aller à cheval aux Pyramides, ni assez haute pour s’en approcher en baleau.Nousenvoyames, sonder. les gués et examiner la campagne : tous, les Arabes s’accor-, dèrent à dire qu'il fallait attendre encore trois semaines ou un ;mois avant de tenter Je voyage. Un pareil délai m'aurait exposé à passer l’hiver en Égypte (car
| les vents de l’ouest allaient commencer); or cela ne convenait ni
à mes affaires ni à ma fortune. Je ne m'étais déjà que trop arrêté sur ma route, et je m’exposai à ne revoir jamais la France, pour avoir voulu remonter au Caire. Il fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie, et me contenter d'avoir vu de mes yeux les Pyramides, sans les avoir touchées de mes mains. Je chargeai M. Cafe d'écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l'usage, à la première occasion : l'on doit remplir tous les petits devoirs d’un pieux voyageur, N’aime-t-on pas à dire, sur
les débris de la statue de Memnon, le nom des Romains qui l'ont entendue souprrer au lever de l'aurore? Ces Romains furent comme nous étrangers dans la terre d'Egypte, et nous passerons comme eux. |
Au reste, je me serais très-bien arrangé du séjour du Caire; c'est la seule ville qui m’ait donné l'idée d’une ville orientale telle qu on se la représente ordinairement : aussi figure-t-elle dans les Mille et une Nuits. Elle conserve encore beaucoup de traces dû passage des Francais : les femmes s’y montrent avec moins dé réserve qu'avtrefois ; on est absolument maître d'aller et d’enter partout où l’on veut; l'habit européen , loin d’être un objet
d'insulte, est un titre de protection. Il y a un jardin assez joli,
planté én palmiers avec des allées circulaires, qui sert de prome- Bade publique : c’est l’ouvrage de nos soldats.
Avant de quitter le Caire, je fis présent à Abdallah d’un fusil de chasse à deux coups, de la manufacture de Lepage, Il me promit d'en faire usage à la première occasion. Je me séparai de mon hôte et de mes aimables compagnons de voyage. Je me rendis à Boulacq, où je m'embarquai avec M. Caffe pour Rosette, Nôus étions lés seuls passagers sur le bateau, et nous appareil- Bines le 8 novembre à sept heures du soir.
— Nous descendimes avec le cours du fleuve : nous nous enga- £tâmes dans lé canal de Ménouf, Le 40 an matin, en sortant du éanal et rentrañt dans la grande branche de Rosette, nous aperçûres le côté occidental du fleuve occupé par un camp d'Arabes, Le courant nous portait malgré nous déce côté, et nous obligeait dé
serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur crià
à notre patron d'aborder, Celui-ci répondit qu'il était pressé de se rendre àsa destination, et que d’ailleurs il n'était pointennemi. Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du
rivage, et le flot courait dans cette direction l’espace d’un mille, :
Ea sentinelle, voya..t que nous poursuivions notre route, tira
sur nous : cette première balle pensa tuer le pilote, qui riposta
d’un coup d’escupette. Alors tou le camp accourut, borda la rive, ét nous essuyâmes le feù de la ligne. Nous cheminions fort doucement, car nous avions Île vent contraire : pour comble de guignon, nous échouâmes ün moment. Nous étions sans armes; on a vu que j'avais donné mon fusil à Abdallah. Je voulais faire des-
cendre dans la chambre M. Caffe, que sa complaisance pour |
moi exposait à celte désagréable aventure; mais, quoiqué père de famille et déjà sur l'âge, il s’obslina à rester sur le poni, Je remarquai la singulière preslesse d’un Arabe : il lâchait son
veau; et tout cela sans avoir perdu un pas sur la marche de la barque. Le courant nous porta enfin sur l’autre rive; mais il nous jeta dans un camp d’Albanais révoltés, plus Le Ce pour nous que les Arabes, car ils avaient du canon, et un be
pouvait couler bas. Nous apercûmes du mouvement à terre;
accident, au milieu des partis ennemis, jusqu’à Rosette. Nous y ärrivâmes le 44 à dix heures du matin.
d'y passai deux jours avec M. Cafle et M. de Saint-Marcel, et je partis le 43 pour Alexandrie. Je saluai l'Égypte, en la quittant, par cés beaux vers :
Mère antique des arts et des fables divines, Toi, dobt la gloire assise au milieu des ruines ônne le génie et confond notre orgueil ,
Égypte vénérable, où du fond du cercueil,
la grandeur colossal insulte à nos chimères, C’est ton peuplé qui sut, à ces barques légères, Dont rien ne dirigeait le cours audacieux ; Chercher des guides sûrs dans la voûte des cieux, Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives, T'apportait en tribut ses ondes fngitives,
Et, sur l'émail des prés égarant les poissons,
Du limuu de ses flots tiourrissait tes moissons, Lès hameaux, dispersés sur les hauteurs fertiles, D'un nouvel Océan semblaient former les iles ;
| fidèle, J’invite les le ed
pod 21 | donner ici l'inscription coup de fusil, rechargeait son arme en courant, tirait de nou- |
uletnous !
Les palmiers, ranimés par la fraicheur dés eaux, Sur l'onde salutaire abaissaient leurs rameaux ; L Par les feux du Cancer Syène poursuivie Dans ses sables brûlants sentait filtrer la vie; Et des murs de Péluse aux lieux où fut Memphis,
. Mille canots flottaient sur la terre d'Isis. Le faible papyrus, par des tissus fragiles , Formait les flancs étroits de ces barques agiles, » Qui, des lieux séparés, conservant les rapports, Réunissaient l'Égypte en par@urant ses bords. Mais lorsque dans les airs la Vierge triomphante Ramenait vers le Nil son onde décroissante , . Quand les troupeaux bêlants et les épis dorés S'emparaient à leur tour des champs désaltérés 3 Alors d’autres vaisseaux à l’active industrie, + Ouvraient des aquilons l’orageuse patrie.
Alors mille cités que décoraient les arts, L'immense Pyramide, et cent palais épars,
Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage.” : Dans les sables d’Ammon le porphyre sauvage h En colonne hardie élaucé dans les airs,
De sa pompe étrangère étonnait les déserts, O grandeur des mortels! © temps impitoyable ! x, Les destins sont comblés # dans leur course immüable, Les siècles ont détruit éet éclat passager |
Que la superbe Égypte offrit à l'étranger (A)a
J'arrivai le même jour, 13, à Alexandrie, àsept heures du soir. M. Drovetti m'avait nolisé un bâtiment autrichien pour Tunis Ce bâtiment, du port de cent vingt tonneaux, éailcomnandé par un R üsais : le second capitaine s'appelait François. Dinelli, jeune Vénitien très expérimenté dans son art. Les Préparatifs du voyage el les tempêles nous relinrent au port pendant dix jours J'employai ces dix jours à voir et à revoir Alexandrie, k J'ai cité, dansune note des M artyrs, un long Passage de Strabon, qui donne les délails les plus satisfaisants sur l’ancienne Alexandrie ; la nouvellé n’est pas moins Cohnue, grâce à M, de Vol- LT voyageur Et a tracé le tableau le plus.complet et le plus teurs 2 rue à ce tableau ; il n'existe guère dans notre langüe ut” meilleur morceau de description, Quant aux monuments d'Alexandrie, Pococke » Norden , Shaw, Thévenot, Paul Lucas, Tott, Niebubr, Sonnini et ent autres les ont examinés, comptés; mesurés. Je me contenterai donc de de la colonne de Pompée. Je crois être le premier voyageur qui l'ait rapportée en France (2), % Le mondé savant la doit à quelques officiers anglais; ils parvinrent à la relever pr appliquant du plâtre, : % Pococké en avait copié quelques lettres ; plusieurs antres yoyageurs l'avaient aperçue, j'ai moi-même déchiffré distinctement à
RARE 3 : | l'œil nu plusieurs traits, entre autres, le commencement de ce heureusement la nuit survint. Nous n’allumâmes point de lu À
et nous fimes silence. La Providence nous conduisit, sans autre
mot Atox..., qui est décisif, Les gravures du plâtre ont fourni ces quatre lignes MT.
FO... OTATON, AYTOKPATOPA TON HOAIOYXON, AAEZANAPEIAEZ AIOK. H. IANON TON... TON HO... EIAPXOË AIT YITOY.
Il faut d’abord suppléer à la tête de l'inscription le mot TLPOS.
Après le premier-point, N :04; après le second, A; après le.
(1) La Navigation, par M. ESmÉNARD.
Quand j'imprimais ces vers, il n’y a pas encore un an, je né pensais pas qu'on dût appliquer sitôt à l'auteur ses propres paroles !
O temps impitoyable! : : : : .
Les destins sont comblés ! (Note de la troisième édétion.)
(9) Je me trompais : M. Jaubert avait rapporté cette inscription en France avant moi. Le savant d’Ansse de Villoison la expliquée dans un article du Magasin Encyclopédique, Van année, t. v, p. 55. Cet article mérite d'ètro cité. Le docte helléniste propose une lecture uni peu différente de là miene (p)-
+ se En nes “2
RL
DE ee pe
LA
troisième, T; au quatrième, AYTOYE; au cinquième, enfin, il faut ajouter AAION. On voit qu'il n’y a ici d'arbitraire que le mot AYTOYETON, qui est d’ailleurs peu important. Ainsi on peut lire :
IPOX -
TON ZOPOTATON AYTOKPATOPA
TON UOAIOYXON AAEZANAPETAZS AIOKAHTIANCON TON AYFOYETON
HOAAIQN ETAPXOZ AIFYIITOY, C'est-à-dire :
« Au très-sage empereur, protecteur d'Alexandrie, Dioclétien a Augnste; Pollion , préfet d'Égypte. »
Ainsi, tous les. doutes sur la colonne de Pompée sont éclaircis (1). Mais l'histoire garde-t-elle le silence sur ce sujet ? il me semble que, dans la vie d'un des Pères du désert, écrite en grec par un contemporain, on lit que, pendant un tremblement de terre qui eut lieu à Alexandrie ; toutes les colonnes tombèrent, excepté celle de Dioclétien.
M. Boissonade, à qui j'ai tant d'obligations, et dont j'ai mis la complaisance à de si grandes et de si longues épreuves, propose de supprimer le nPO> de ma leçon ; qui n’est là que pour gouverner des accusatifs, et dont la place n’est point marquée sur ka base de la colonne. Il sous-entend alors, comme dans une foule d'inscriptions rapportées par Chandler, Wheler, Spon, ete. éciunss, honoravit. M. Boissonade, qui est destiné à nous consoler de la perte ou de la vieillesse de tant de savants illustres, a évidemment raison.
J'eus encore à Alexandrie une de ces petites jouissances d’amour-propre dont les auteurs sont si jaloux, et qui m'avait déjà rendu si fier à Sparte. Un riche Turc, voyageur et astronome , nommé Aly-Bey el Abassy, ayant entendu prononcer mon now, prétendit connaître mes ouvrages. J’allai lui faire une visite avec Je consul, Aussitôt qu’il m’aperçut, il s’écria : Ah! mon cher Atala, et ma chère René! Aly-Bey me parut digne, dans ce moment, de descendre du grand Saladin. Je suis même encore um peu persuadé que c'est le Turc le plus savant et le plus poli qui soit au monde , quoiqu'il ne connaisse pas bien le genre des noms en français ; mais non ego paucis offendar maculis (2).
Si j'avais été enchanté de l’Égypte, Alexandrie me sembla le lieu le plus triste et le plus désolé de la terre. Du haut de la terrasse de la maison du consul, je n’apercevais qu'une mer nue qui se brisait sur des côles basses encore plus nues, des ports presque vides et le désert libyque s’enfonçant à l'horizon du midi : ce désert semblait, pour ainsi dire, accroître et prolonger la surface jaune
et aplanie des flots : on aurait eru voir une seule mer dont une
moilié élait agitée et bruyante, et dont l'autre moitié était immobile et silencieuse. Partout la nouvelle Alexandrie mêlant ses ruines aux ruines de l’ancienne cité ; un Arabe galopant sur un âne au milieu des débris ; quelques chiens maigres dévorant des
carcasses de chameaux sur la grève; les pavillons des consuls
européens flottant au-dessus de leurs demeures, et déployant, au milieu des tombeaux, des couleurs ennemies : {el était le spectacle.
Quelquefois je montais à cheval avec M. Drovetti, et nous allions nous promener à la vieille ville, à Nécropolis, ou dans le désert. La plante qui donne la soude couvrait à peine un sable aride ; des chakals fuyaient devant nous; une espèce de grillon faisait entendre sa voix grêle et importune : il rappelait pénible= Ment à la mémoire le foyer du laboureur dans celte solitude où
(1) Quant à l’ivscription ; car la colonne est elle-même bien plus ancienne que sa dédicace. | * (2) Voila ce que c’est que la gloire! On m’a dit que cet Aly-Bey était Espasuol de naissance, et qu’il occupait aujourd’hui une place en Espagrie. Belle leçon pour ma vanité ! (Note de la troisième édition.)
stantinople, J'embrassai M Drovetti sur le rivage
jamais une fumée champêtre ne vous appelle à la tente de l’Arabe. Ces lieux sont d'autant plus tristes, que les Anglais ont nové le vaste bassin qui servait comme de jardin à Alexandrie : l'œil ne rencontre plus que du sable, des eaux et l'éternelle colonne de Pompée.
M. Drovetti. avait fait bâtir. sur la plate-forme de sa maison, nne volière en forme de tente. où il nourrissait des cailles et des perdrix de diverses espèces. Nous passions les heures:à nous promener dans cette volière, et à parler de la France. La eonclusion de tous nos discours était qu’il fallait chercher au plus tôt quelque petite retraite dans notre patrie, pour y renfermer nos longues espérances. Un jour, après un grand raisonnement sur le repos, je me tournai vers la mer, et je montrat à mon hôte le vaisseau battu du vent sur lequel j'allais bientôt m'embarquer, Ce n'est pas, après tout, que le désir du repos ne soit naturel à l'homme, mais le but qui nous paraît le moins élevé, n'est pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos vœux comme le palais.
Le ciel fut toujours couvert pendant mon séjour à Alexandrie, la mer, sombre et orageuse. Je m’endormais et me réveillais au gémissement continuel dés flots qui se brisaient presque au pied de la maison du consul. J'aurais pu m'appliquer les réflexions d'Eudore, s’il est permis de se citer soi-même :
« Le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé « mon oreille en vénant à la vie. À combien de rivages n’ai-je « pas vu depuis se briser les mêmes flots que je contemple ici! « Qui m’eût dit, il y a quelques années, que j’entendrais gémir « sur les côtes d'Italie, sur fes grèves des Bataves, des Bretons, « dés Gaulois, ces vagues que je voyais se dérouler sur les beaux « sables de la Messénie ! Quel sera le terme de mes pèlerinages! € Heureux si la mort m’eût surpris ayant d’avoir commencé « més courses sur la {erre, et lorsque je n’avais d'aventures à « conter à personne! »
Pendant mon séjour forcé à Alexandrie, je reçus plusieurs lettres de M. Caffe, mon brave compagnon de voyage sur le Nil. Je n'en citerai qu’une ; elle contient quelques détails touchant les
affaires de l'Égypte à cette époque :
Rosette, le. 14 février 1806.
« Monsieur,
& Quoïqué nous soyons au 44 du courant, j’ai l'honneur de « vous écrire encore, bien persuadé qu’à la reçue de cellé-ci « vous serez encore à Alexandrie. Ayant travaillé à mes expé- « ditions pour Paris, au nombre de quatre, je prends là liberté « de vous les recommander, et d'avoir la complaisance, à votre « heureuse arrivée, de vouloir bien les faire rémettre à leur « adresse.
« Mahamed-Aga, aujourd'hui trésorier de Mabamed-Ali, paéha « du Caire; est arrivé vers le midi : Pon à débité qu’il demande « cinq cents bourses de contribution sur le riz nouveau. Voilà, « mon cher monsieur, comme les affaires voht dé mal en pis.
« Le village où les mamelueks ont baitu les Albanais, et que « les uns et les autres ont dépouillé, s'appélle Neklé; celui où « nous avons élé attaqués par les Arabes porte le nom de Suff.
« J'ai toujours du regret de n'avoir pas en la satisfaction de « vous voir avant votre départ; vous m'avez privé par 1à d'une « grande consolation, etc.
« Votre très-humble, etc. «& LE Carre. »
* Le 23 novembre, à midi, le vent étant devenu favora me réndis à bord du vaisseau aveé mon domesti J'avais, éomme je l'aï dit, renvoyé mon domestiqu
ble, je que francais.
e grec à Con-
, HE DMenice. ? ; * + el nous nous PROMESSE ce; J aCQüit{é aujourd'hui ma dette.
à # CO + Notre navire était à l'ancre dans le grand port d'Alexandrie Lys F. > p » AL , où les vaisseaux francs sont adinis aujourd’hui comme les vais-
seaux turcs; révolution due à nos arines. Je trouvai à bord un
Lé
rabbin de Jérusalem, un Barbaresque, et deux pauvres Maures de Maroc, peut-être descendants des Abencerages, qui revenaient du pèlerinage de la Mecque : ils me demandaient leur passage par charité. Je reçus les enfants de Jacob et de Mahomet au nom de Jésus-Christ : au fond, je n'avais pas grand mérite ; car j'allai me mettre en tête que ces malheureux me porteraient bonheur, et que ma fortune passerait en fraude, cachée parmi leurs misères.
Nous levâmes l'ancre à deux heures. Un pilote nous mit hors du port. Le vent était faible, et de la partie du midi. Nous restmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l'horizon. Le soir du troisième jour nous entendimes le coup de canon de retraite du port d'Alexandrie, Ce fut comme le signal de notre départ définitif; car le vent du nord se leva, et nous fimes voile à l'occident.
Nous essayâmes d’abord de traverser le grand canal de Libye; mais le vent dn nord, qui déjà n’était pas très-favorable, passa au nord-ouest le 29 novembre , et nous fûmes obligés de courir des bordées entre la Crète et la côte d’Afrique.
Le 4° décembre, le vent, se fixant à l’ouest, nous barra abs0lument le chemin. Peu à peu il descendit au sud-ouest , et se changea en une tempête qui ne cessa qu’à noire arrivée à Tunis. Notre navigation ne fut plus qu’une éspèce de continuel naufrage de quarante-deux jours: ce qui est un peu long. Le 3, NOUS amenâmes toutes les voiles, et nous commençâmes à fuir devant Ja lame. Nous fûmes portés jusque sur les côtes de la Caramanie. Là » Pendant quatre jours entiers, je vis à loisir les tristes et hauts sommets du Cragus, enveloppés de nuages. Nous battions la mer çà et là, tâchant, à la
moindre variation du vent, de nous élôigner de la terre. Nous :
eûmes un moment la pensée d'entrer au port de Château-Rouge ;
mais le capitaine, qui était d’une timidité extrême, n’osa risquer :
le mouillage. La nuit du 8 fut très-pénible, Une rafale subite du midi nous chassa vers l’île de Rhodes; la lame était si courte et si mauvaise, qu’elle fatiguait singulièrement le vaisseau. Nous
découvrimes une petite felouque grecque à demi submergée, et :
à laquelle nous ne pûmes donner aucun secours. Elle passa à
une encâblure de notre poupe. Les quatre hommes qui la con- :
duisaient étaient à genoux sur le pont; ils avaient suspendu un fanal à leur mât, et ils poussaient des cris que nous apportaient les vents. Le lendemain matin nous ne revimes plus cette feloique.
Le vent ayant sauté au nord, nous mimes la misaine dehors, et nous lâchâmes de nous soutenir sur la côte méridionale de Rhodes. Nous avancämes jusqu’à l’île de Scarpanto. Le 10, le vent retomba à l’ouest, et nous perdimes tout espoir de continuer notre route, Je désirais que le capitaine renonçât à passer le canal de Libye, et qu'il se jetât dans l'Archipel, où nous avions l'espoir de trouver d’autres vents. Mais il cralgnait de s’aventurer au milieu des îles. Il y avait déjà dix-sept jours que nous élions en mer. Pour occuper mon temps je copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des Martyrs. La nuit je me promenais sur le pont avec le second Capitaine Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues , sur un vaisseau baltu de la tempête, ne sont point stériles pour l'âme, Car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots élincelants autour de vous, les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire , le gémissement du vent dans
es mâts, {out vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l’homme, et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. L’incertitude des votre avenir donne aux objets leur véritable prix : et la terre, contemplée du milieu d’une mer orageuse, ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir.
Après avoir mesuré vingt fois les mêmes vagues, nous nous relrouvâmes le 12 devant l'ile de Scarpanto. Cette île, jadis appelée Carpathos et Crapathos par Homère, donna son nom à la
mer Carpatienne, Quelques vers de Virgile font aujourd'hui toute sa célébrité :
ainsi, avec une extrême violence, :
« Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
Cæruleus Proteus, ete. »
« Protée, à mon cher fils! peut seul finir tes maux ;
C’est lui que nous voyons, sur les mers qu’il habite,
Atteler à son char les monstres d’Amphitrite ; ‘ti Pallène est sa patrie, et dans ce même jour
Vers ces bords fortunés il hâte son retour.
Les Nymphes, les Tritons, tous, jusqu’au vieux Nérée, Respectént de ce dieu la science sacrée -
Ses regards pénétrants, son vaste souvenir,
Embrassent le présent, le passé, l'avenir :
Précieuse faveur du dieu puissant des ondes,
Dont il pait les troupeaux dans les plaines profondes. »
Je n'irai point, si je puis, demeurer dans l'ile de Protée, malgré les beaux vers des Géorgiques françaises et latines. Il me semble encore voir les: tristes villages d’Anchinates, d'Oro, de Saint- Hélie, que nous découvrions avec des lunettes marines dans les montagnes de l’île. Je n’ai point, comme Ménélas et comme Aristée, perdu mon royaume oumes abeilles; je n’ai rien à attendre de l'avenir, et je laisse au fils de Neptune des secrets qui ne peuvent m’intéresser.
Le 12, à six heures du soir, le vent se tournant au midi, j'en gageai le capitaine à passer en dedans de l'ile de Crète. Il y consenlit avec peine. À neuf heures il dit selon sa coutume : Ho paura! et il alla se coucher. M. Dinelli prit sur lui de franchir le canal formé par l'ile de Scarpanto et celle de Coxo. Nous y entrâmes avec un vent violent du sud-ouest. Au lever du jour, nous nous trouvâmes au milieu d’un archipel d’ilots et d’écueils qui blanchissaient de toutes parts. Nous primes le parti de nous jeter dans le port de l’île de Stampalie, qui était devant nous.
Ce triste port n’avait ni vaisseaux dans ses eaux sur ses rivages. On apercevait seulement un village suspendu comme de coutume au sommet d’un rocher. Nous mouillàmes sous la côte; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu'il monlait au village, j'examinai l’intérieur de l’île, Je ne vis partout que des bruyères, des eaux erran{es qui Coulaient sur là mousse, et la mer qui se brisait sur une ceinture de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette île la O:üv rpurstu, à cause des fleurs dont elle était semée, Elle est
» Ni Maisons
plus connue sous le nom d’Astypalée; on % trouvait un temple
d'Achille. Il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampalie, des gens qui ne sont peut-être jamais. sortis de leur île, et qui n’ont jamais entendu parler de’ nos révolutions. Jeme demandais si j'aurais voulu de ce bonheur; mais je n'étais déjà plus qu'un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette queslion, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes. ee
Nos matelots embarquèrent de l’eau; le capitaine revint avec des poulets et un cochon vivant, Une felouque candiote entra dans le port; à peine eut-elle jeté l'ancre auprès de nous, que l'é-
1 quipage se mit à danser autour du gouvernail : O Greæcia vanal
Æ vent continuant toujours de souffler du midi, nous appareillâmes le 46 à neuf heures du matin. Nous passâmes au sud de l’île de Nanfia , et le soir, au coucher du soleil, nous aper= çûmes la Crète. Le lendemain A7, faisant route au nord-ouest,
- nous découvrimes le mont Ida : son sommet, enveloppé de neige,
ressemblait à une immense coupole. Nous portâmes sur l'ile dé Cérigo, et nous fûmes assez heureux pour la passer le 18. Le 19, je revis les côtes de la Grèce, et je saluai le Ténare, Un orage du sud-est s’éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arri= vâmes dans les eaux de l'île de Malte. Nous la découvrimes la veille de Noël, mais le jour de Noël même, le vent se rangeant à l’ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Laninedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côle orientale du royaume de Tunis, entre la vie et la mort. Je n’oubliérai de ma vie la journée du 28. Nous étions à la vue de la Pantalerie : un calme profond survint tout à coup à midi; le ciel, éclairé d’une lumière blafarde, était menaçant. Vers le coucher d’une soleil, une nuit si profonde
tomba du ciel, qu’elle justifia à mes yeux la belle expression de
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Virgile : Ponto nox incubat atra. Nous entendimes ensuite un bruit affreux. Un ouragan fondit sur le navire, et le fit pirouetter comme une plüme sur un bassin d’eau. Dans un instant la mer fut bouleversée de telle sorte que sa surface n’offrait qu'une mappe d'écume. Le vaisseau, qui n’obéissait plus au gouvernail, était comme un point ténébreux au milieu de cette terrible blancheur’; le tourbillon semblait nous soulever et nous arracher des lots; nous tournions en tout sens, plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues. Le retour de la lumière nous montra notre danger, Nous touchions presque à l’île de Lampedouse. Le même coup de vent fit périr, sur l'ile de Malte, deux vaisseaux de guerre anglais, dont les gazeltes du temps ont parlé. M. Dinelli regardant le naufrage comme inévitable, J'écrivis un billet ainsi conçu : « F. A. de Chateaubriand, naufragé sur l’île « de Lampedouse, le 28 décembre 1806 , en revenant de Ja « Terre-Sainte. » J’enfermai ce billet dans une bouteille vide, avec le dessein de la jeter à la mer au dernier moment,
La Providence nous sauva. Un léger changement dans le vent mous fit tomber au midi de Lampedouse, et nous nous trouvâmes dans une mer libre. Le vent remontant toujours au nord, nous hasardâmes de mettre une voile, et nous courûmes sur Ja petite syrte. Le fond de cette syrte va toujours s’élevant jusqu’au rivage, de sorte qu’en marchant la sonde à la main on vient mouiller à telle brasse que l’on veut. Le peu de profondeur de l’eau y rend la mer calme au milieu des plus grands vents, et cette plage, si dangereuse pour les barques des anciens, est une espèce de port en pleine mer pour les vaisseaux modernes.
Nous jetâmes l’ancre devant les îles Kerkeni, tout auprès de da ligne des pêcheries. J’étais si las de cette longue traversée, que j'aurais bien voulu débarquer à Sfax, et me rendre de Jà à Tunis par lerre ; mais le capitaine n’osa chercher le port de Sfax, dont l’entrée est en effet dangereuse. Nous restämes huit jours à l'ancre dans la petite syrte, où je vis commencer l’année 1807. Sous combien d’astres, et dans combien de fortunes diverses j'avais déjà vu se renouveler pour moi les années qui passent si vite où qui sont si longues! Qu'ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels! Comme ce premier jour de
‘l’année était attendu! Et maintenant, sur un vaisseau étranger,
au milieu de la mer, à la vue d’une terre barbare, ce premier jour s’envolait pour moi, sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avec tant de sincérité | Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs.
Toutefois nous crûmes devoir chômer sa fête, non comme la fête d'un hôte agréable, mais comme celle d’une vieille Connaissance, On égorgea le reste des poulets, à l'exception d’un brave coq, notre horloge fidèle, qui n’avait cessé de veiller et de chanter au milieu des plus grands périls. Le rabbin, le Barbaresque et les deux Maures sortirent de la cale du vaisseau, et vinrent recevoir leurs étrennes à nore banquet. C'était là mon repas de famille! Nous bûmes à la France : nous n'étions pas loin de l'ile des Lotophages où les compagnons d'Ulysse oublièrent leur patrie : je ne connais point de fruits assez doux pour me faire oublier Ja mienne,
Nous touchions presque aux îles Kerkeni, les Cercinæ des anciens. Du temps de Strabon il y avait des pêcheries en avant de ces Îles, comme aujourd’hui, Les Cercinæ furent témoins de deux grands coups de la fortune; car elles virent Passer tour à tour Annibal et Marius fugitifs. Nous étions assez près d'Africa (Turris Annibalis), où le premier de ces deux grands hommes fut obligé s embarquer pour échapper à l’ingratitude des Carthaginois. Sfax est une ville moderne : selon le docteur Shaw, elle tire son nom du mot Sfakouse, à cause de la grande quantité de concombres qui croissent dans son territoire.
Le 6 janvier 1807, la lempêle étant enfin apaisée, nous quittèmes la petite syrte, nous remontèmes la côte de Tunis pendant {rois jours, et le 10 nous doublèmes le cap Bon, l'objet de toutes
. Mais avant de parler de Carthage et de &
nos espérances. Le 11, nous mouillâmes sous le cap de Carthage, Le 12, nous jelâmes l'ancre devant Ja Goulette, échelle ou port de Tunis. On envoya la chaloupe à terre; j’écrivis à M. Devoise, consul français auprès du bey. Je craignais de subir encore une quarantaine ; mais M. Devoise m'obtint Ja permission de débarquer le 18. Ce fut avec une vraie joie que je quittai le vaisseau. Je louai des chevaux à la Goulelte ; Je fis le tour du lac, et j'arrivai à cinq heures du soir chez mon nouvel hôte,