INGRATE PATRIE
TU n'auras pas mes os.
Mais, après tout, la proscription et l'exil, qui peuvent faire oublier des noms vulgaires, attirent les yeux sur les noms illustres : la vertu heureuse nous éblouit ; elle charme nos regards lorsqu'elle est persécutée.
Carthage elle-même ne survécut pas longtemps à Annibal. Scipion Nasica et les sénateurs les plus sages voulaient conserver à Rome une rivale ; mais on ne change point les destinées des empires. La haine aveugle du vieux Caton l'emporta; et les Romains, sous le prétexte le plus frivole, commencèrent la troisième guerre punique.
Ils employèrent d'abord une insigne perfidie pour dépouiller les ennemis de leurs armes. Les Carthaginois, ayant en vain demandé la paix, résolurent de s'ensevelir sous les ruines de leur cité. Les consuls Marcius et Manilius parurent bientôt sous les murs de Carthage. Avant d'en former le siège, ils eurent recours à deux cérémonies formidables : l'évocation des divinités tutélaires de cette ville, et le dévouement de la patrie d' Annibal aux dieux infernaux.
« Dieu ou déesse qui protégez le peuple et la république « de Carthage, génie à qui la défense de cette ville est confiée, « abandonnez vos anciennes demeures ; venez habiter nos 0 temples. Puissent Rome et nos sacrifices vous être plus « agréables que la ville et les sacrifices des Carthaginois ! »
Passant ensuite à la formule de dévouement :
« Dieu Pluton, Jupiter malfdisant, dieux Mânes, frappez « dé terreur la ville de Carthage ; entraînez ses habitants aux •c enfers. Je vous dévoue la tète des ennemis, leurs biens, « leurs villes, leurs campagnes ; remplissez mes vœux, et je « vous immolerai trois brebis noires. Terre, mère des hommes, « et vous, Jupiter, je vous atteste. ^
Cependant les consuls furent repoussés avec vigueur. Le génie d"Annibal s'était réveillé dans la ville assiégée. Les femmes coupèrent leurs cheveux ; elles en firent des cordes pour les arcs et pour les machines de guerre. Scipion , le second Africain, servait alors comme tribun dans l'armée romaine. Quelques vieillards qui avaient vu le premier Scipion en Afrique vivaient encore , enti'e autres le célèbre Masinissa. Ce roi numide, âgé de plus de quatre-vingts ans, invita le jeune Scipion à sa cour; c'est sur la supposition de cette enti-evue • que Gcéron composa le beau morceau de sa République y connu sous le nom du Songe de Scipion. Il fait parler ainsi l'Émilien à Lélius , à Philus , à iManilius et à Scévola :
« J'aborde Masinissa. Le vieillard me reçoit dans ses bras, a et nv arrose de ses pleurs. Il lève les yeux au ciel et s'écrie : » Soleil, dieux célestes, je vous remercie! Je reçois, avant « de mourir , dans mon royaume et à mes foyers , le disne « héritier de l'homme vertueux et du grand capitaine tou- « jours présent à ma mémoire 1 »
« La nuit, plein des discours de Masmissa, je rêvai que « l'Africain s'oôrait devant moi : je tremblais, saisi de res- « pect et de crainte. L' .Africain me rassura, et me transporta « avec lui au plus haut du ciel , dans un lieu tout brillant « d'étoûes. Il me dit :
« -Abaissez vos regards, et voyez Carthage : je la forçai de « se soumettre au peuple romain ; dans deux ans vous la dé- « truirez de fond en comble , et vous mériterez par vous- •t même le nom d'Afrricain , que vous ne tenez encore que de
' Scipion avait ru aupararant Masinissa. Sa dernière entrcTue n eut pas lieu, car Masiai&sa était mort quand Scipion arriva à sa cour.
« mon héritage. ... Sachez , pour vous encourager à la vertu , « qu'il est dans le ciel un lieu destiné à Thomme juste. Ce « qu'on appelle la vie sur la terre , c'est la mort. On n'existe « que dans la demeure éternelle des âmes , et l'on ne par- « vient à cette demeure que par la sainteté, la religion, la « justice , le respect envers ses parents , et le dévouement à » la patrie. Sachez surtout mépriser les récompenses des « mortels. Vous voyez d'ici combien cette terre est petite , « combien les plus vastes royaumes occupent peu de place « sur le globe que vous découvrez à peine , combien de soli- « tudes et de mers divisent les peuples entre eux î Quel se- « rait donc l'objet de votre ambition? Le nom d'un Romain « a-t-il jamais franchi les sommets du Caucase ou les rivages " du Gange ? Que de peuples à l'orient , à l'occident , au midi, « au septentrion, n'entendront jamais parler de l'Africain! « Et ceux qui en parlent aujourd'hui , combien de temps en « parleront-ils ? Ils vont mourir. Dans le bouleversement des « empires , dans ces grandes révolutions que le temps amène, « ma mémoire périra sans retour. O mon fils! ne songez donc « qu'aux sanctuaires divins où vous entendez cette harmo- « nie des sphères qui charme maintenant vos oreilles ; n'as- « pirez qu'à ces temples éternels préparés pour les grandes « âmes et pour ces génies sublimes qui , pendant la vie , se K sont élevés à la contemplation des choses du ciel. » L'A- « fricain se tut , et je m'éveillai. »
Cette noble fiction d'un consul romain , surnommé le Père de la patrie, ne déroge point à la gravité de l'histoire. Si l'histoire est faite pour conserver les grands noms et les pensées du génie, ces grands noms et ces pensées se trouvent ici *.
Scipion l'Émilien , nommé consul par la faveur du peuple, eut ordre de continuer le siège de Carthage. 11 surprit d'abord la ville basse , qui portait le nom de Mégara ou de Magara -. Il voulut ensuite fermer le port extérieur au moyen d'une chaussée. Les Carthaginois ouvrirent une autre entrée
' Ce songe est une imitation d'un passage de la République de Platon ' Jo ne ferai la description de Carthage qu'en parlant de ses ruine».
DE PAKIS .4 JEBLSALEM. 173
à ce port , et parurent en mer au grand étonnement des Piomains. Ils auraient pu brûler la flotte de Scipion ; mais Theure de Carthage était venue , et le trouble s'était emparé des conseils de cette ville infortunée.
Elle fut défendue par un certain Asdrubal, homme cruel, qui commandait trente mille mercenaires, et qui traitait les citoyens avec autant de rigueur que les ennemis. L'hiver s'étant passé dans les entreprises que j'ai décrites , Scipion attaqua au printemps le port intérieur, appelé le Cothon.
Bientôt maître des murailles de ce port, il s'avança jusque dans la grande place de la ville. Trois rues s'ou^Taient sur cette place, et montaient en pente jusqu'à la citadelle, connue sous le nom de Bijrsa. Les habitants se défendirent dans les maisons de ces rues : Scipion fut obhgé de les assiéger, et de prendre chaque maison tour à tour. Ce combat dura sLx jours et six nuits. Une partie des soldats romains forçait les retraites des Carthaginois, tandis qu'une autre partie était occupée à tirer avec des crocs les corps entassés dans les maisons ou précipités dans les rues. Beaucoup de vivants furent jetés pêle-mêle dans les fossés avec les morts.
Le septième jour, des députés parurent en habits de suppliants; ils se bornaient à demander la vie des citoyens réfugiés dans la citadelle. Scipion leur accorda leur demande, exceptant toutefois de cette grâce les déserteurs romains qui avaient passé du côté des Carthaginois. Cinquante mille personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards, sortirent ainsi de Byrsa.
Au sommet de la citadelle s'élevait un temple consacré à Esculape. Les transfuges , au nombre de neuf cents, se retranchèrent dans ce temple. Asdrubal les commandait; il avait avec lui sa femme et ses deux enfants. Cette troupe désespérée soutint quelque temps les efforts des Romains; mais , chassée peu à peu des pams du temple , elle se renferma dans le temple même. Alors Asdrubal, entraîné par Tamour de la vie , abandonnant secrètement ses compagnons
d'infortune, sa femme et ses enfants , vint , un rameau d'olivier à la main, embrasser les genoux de Scipion. Scipion le fit aussitôt montrer aux transfuges. Ceux-ci, pleins de rage, mirent le feu au temple , en faisant contre Asdrubal d'horribles imprécations.
Comme les flammes commençaient à sortir de l'édifice , on vit paraître une femme couverte de ses plus beaux habits , et tenant par la main deux- enfants : c'était la femme d'Asdrubal. Elle promène ses regards sur les ennemis qui entouraient la citadelle , et, reconnaissant Scipion : « Romain , s'é- « cria-t-elle , je ne demande point au ciel qu'il exerce sur toi « sa vengeance : tu ne fais que suivre les lois de la guerre : «c mais puisses-tu , avec les divinités de mon pays , punir le « perfide qui trahit sa femme , ses enfants , sa patrie et ses « dieux ! Et toi , Asdrubal , Rome déjà prépare le châtiment ft de tes forfaits ! Indigne chef de Carthage , cours te faire « traîner au char de ton vainqueur, tandis que ce feu va '<■ nous dérober , moi et mes enfants , a l'esclavage ! «
En achevant ces mots , elle égorge ses enfants , les jet^ dans les flammes , et s'y précipite après eux. Tous les transfuges imitent son exemple.
Ainsi périt la patrie de Didon , de Sophonisbe et d'Annibal. Florus veut que l'on juge de la grandeur du désastre par l'embrasement, qui dura dix-sept jours entiers. Scipion versa des pleurs sur le sort de Carthage. A l'aspect de Tincendie qui consumait cette ville naguère si florissante, il songea aux révolutions des empires , et prononça ces vers d'Homère, en les appliquant aux destinées futures de Rome : <* Un temps viendra, où l'on verra périr et les sacrés murs « d'Ilion, et le belliqueux Priam, et tout son peuple. » Corinthe fut détruite la même année que Carthage , et un enfant de Corinthe répéta , comme Scipion , un passage d'Homère , à la vue de sa patrie en cendres. Quel est donc cet homme que toute l'antiquité appelle à la chute des États et au spectacle des calamités des peuples , comme si rien ne pouvait
être grand et tragique sans sa présence ; comme si toutes les douleurs humaines étaient sous la protection et sous l'empire du chantre d'Ilion et d'Hector?
Carthage ne fut pas plutôt détruite , qu'un dieu vengeur semhla sortir de ses ruines : Rome perd ses mœurs; elle voit naître dans son sein des guerres civiles ; et cette corruption et ces discordes commencent sur les rivages puniques. Et d'ahord Scipion , desti'ucteur de Carthage , meurt assassiné par la main de ses proches ; les enfants de ce roi Masinissa , qui fît triompher les Romains , s'égorgent sur le tombeau de Sophonisbe ; les dépouilles de Syphax servent à Jugurtha à pen-ertir et à vamcre les descendants de Résulus. « 0 cité « vénale ! s'écrie le prince aû'icain en sortant du Capitole : 6 cité « mûre pour ta ruine, situ trouves un acheteur! « Bientôt Jugurtha fait passer une armée romaine sous le pus , presque à la vue de Carthage , et renouvelle cette honteuse cérémonie , comme pour réjouir les mânes d'.Ajinibaî ; il tombe enfin dans les mains de :\Iarius , et perd l'esprit au milieu de la pompe triomphale. Les licteurs le dépouillent , lui arrachent ses pendants d'oreilles , le jettent nu dans une fosse , où ce roi justifie jusqu'à son dernier soupir ce qu'il avait dit de l'avidité des R.omains.
Mais la victoire obtenue siu' le descendant de Masinissa a fait naîti-e entre Sylla et Marins cette jalousie qui va couvrir Rome de deuil. Obligé de fuir devant son rival , Marins vint chercher un asile parmi les tombeaux d'Hannon et d'Hamilcar. Un esclave de Sextilius, préfet d'Afrique, apporte à Mari us l'ordre de quitter les débris qui lui servent de retraite : « Va dire à ton maître , répond le terrible consul , «■ que tu as va Marins fugitif assis sur les ruines de Car- « thase. »
« Marius et Carthage, disent un historien et un poète , se « consolaient mutuellement de leur sort ; et , tombés l'un et ^^ l'autre, ils pardonnaient aux dieux. "
Enfin la liberté de Rome expire aux pieds de Carthage détrîiite et enchaînée. La vengeance est complète : c'est un
Scipion qui succombe en Afrique sous les coups de César; et son corps est le jouet des flots qui portèrent les vaisseaux triomphants de ses aïeux.
Mais Caton vit encore à Utique , et avec lui Rome et la liberté sont encore debout. César approche : Caton juge que les dieux de la patrie se sont retirés. 11 demande son épée ; un enfant la lui apporte ; Caton la tire du fourreau , en touche la pointe, et dit : « Je suis mon maître! » Ensuite il se couche , et lit deux fois le dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme , après quoi il s'endort. Le chant des oiseaux le réveille au point du jour : il pense alors qu'il est temps de changer une vie libre en une vie immortelle ; il se donne un coup d'épée au-dessous de l'estomac : il tombe de son lit , se débat contre la mort. On accourt, on bande sa plaie : il revient de son évanouissement , déchire l'appareil , et arrache ses entrailles; Il aime mieux mourir pour une cause sainte, que de vivre sous un grand homme.
Le destin de Rome républicaine étant accompli , les hommes , les lois , ayant changé , le sort de Carthage changea pareillement. Déjà Tibérius Gracchus avait établi une colonie dans l'enceinte déserte de la ville de Didon ; mais sans doute cette colonie n'y prospéra pas, puisque Marins ne trouva à Carthage que des cabanes et des ruines. Jules César, étant en Afrique , fît un songe : il crut voir pendant son sommeil une grande armée, qui l'appelait en répandant des pleurs. Dès lors il forma le projet de rebâtir Corinthe et Carthage , dont le rêve lui avait apparemment offert les guerriers. Auguste, qui partagea toutes les fureurs d'une révolution sanglante , et qui les répara toutes , accomplit le dessein de César. Carthage sortit de ses ruines , et Strabon assure que de son temps elle était déjà florissante. Elle devint la métropole de l'Afrique, et fut célèbre par sa politesse et par ses écoles. Elle vit naître tour à tour de grands et d'heureux génies. Tertullien lui adressa son apologétique contre les gentils. Mais, toujours cruelle dans sa religion, Carthage persécuta les chrétiens innocents , comme elle avait jadis brûlé des enfants en
l'honneur de Saturne. Elle livra au mart\Te l'illustre Cyprieu , qui faisait refleurir l'éloquence latine. Amobe et Lactance se distinguèrent à Carthage : le dernier y mérita le surnom de Cicéron chrétien.
Soixante ans après , saint Augustin puisa dans la capitale de r.Airique ce goût des voluptés , sur lequel , ainsi que le roi-prophète , il pleura le reste de sa vie. Sa belle imagination , touchée des fictions des poètes , aimait à chercher les restes du palais de Didon. Le désenchantement que l'âge amène, et le vide qui suit les plaisirs , rappelèrent le fils de Monique à des pensées plus graves. Saint Ambroise acheva la victoire , et Augustin, devenu évêque d'Hippone, fut un modèle de vertu. Sa maison ressemblait à une espèce de monastère , où rien n'était affecté ni en pausTeté ni en richesse. Vêtu d'une manière modeste , mais propre et agréable , le vénérable prélat rejetait les habits somptueux , qui ne convenaient , disait-il , ni à son ministère , ni à son corps cassé de vieillesse, ni à ses cheveux blancs. Aucune femme n'entrait chez lui , pas même sa sœur , Ycuve et servante de Dieu. Les étrangers trouvaient à sa table une hospitalité libérale ; mais , pour lui , il ne vivait que de fruits et de légum.es. Il faisait sa principale occupation de l'assistance des pamTes et de la prédication de la parole de Dieu. 11 fut surpris dans l'exercice de ses devoirs par les Vandales, qui vinrent mettre le siège devant Hippone l'an 431 de notre ère, et qui changèrent la face de l'Afrique. Les barbares avaient déjà envahi les grandes provinces de l'empire; Rome même avait été saccagée par Alaric. Les Vandales , ou poussés par les Visisoths , ou appelés par le comte Boniface , passèrent enfin d'Espagne en Afrique. Ils étaient , selon Procope , de la race des Goths , et joignaient à leur férocité naturelle le fanatisme religieux. Convertis au christianisme, mais ariens de secte , ils persécutèrent les catholiques avec une rage inouïe. Leur cruauté fut sans exemple : quand ils étaient repoussés devant une ville , ils massacraient leurs prisonniers autour de cette ville. Laissant les cadavres exposés au soleil , ils chargeaient , pour ainsi dire ,
le vent de porter la peste dans les murs que leur rage n'avait pu frapper. L'Afrique fut épouvantée de cette race d'hommes , de géants demi-nus , qui faisaient des peuples vaincus des espèces de bêtes de somme , les chassaient par troupeaux devant eux , et les égorgeaient quand ils en étaient las.
Genseric établit à Carthage le siège de son empire : il était digne de commander aux barbares que Dieu lui avait soumis. C'était un prince sombre, sujet à des accès de la plus noire mélancolie , et qui paraissait grand dans le naufrage général du monde civilisé, parce qu'il était monté sur des débris.
Au milieu de ses malheurs , une dernière vengeance était réservée à la ville de Didon. Genseric traverse la mer, et s'empare de Rome : il la livre à ses soldats pendant quatorze jours et quatorze nuits. Il se rembarque ensuite : la flotte du nouvel Annibal apporte à Carthage les dépouilles de Rome, comme la flotte de Scipion avait apporté à Rome les dépouilles de Carthage. Tous les vaisseaux de Genseric , dit Procope , arrivèrent heureusement en Afrique, excepté celui qui portait les dieux. Solidement établi dans son nouvel empire, Genseric en sortait tous les ans pour ravager l'Italie, la Sicile , rillyrie et la Grèce. Les aveugles conquérants de cette époque sentaient intérieurement qu'ils n'étaient rien en euxmêmes , qu'ils n'étaient que des instruments d'un conseil éternel. De là les noms qu'ils se donnaient de Fléau de Dieu, de Ravageur de t espèce humaine; de là cette fureur de détruire dont ils se sentaient tourmentés , cette soif du sang qu'ils ne pouvaient éteindre ; de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès , bassesse des hommes , absence de courage , de vertus , de talents , de génie : car rien ne devait mettre d'obstacles à l'accomplissement des arrêts du ciel. La flotte de Genseric était prête; ses soldats étaient embarqués : où allait-il ? Il ne le savait pas lui-même. « Prince, « lui dit le pilote, quels peuples allez-vous attaquer.^ — «Ceux-là, répond le barbare , que Dieu regarde à présent « dans sa colère. »
Genseric mourut trente-neuf ans après avoir pris Carthage.
C'était la seule ville d'Afrique dont il n'eût pas détruit les murs. Il eut pour successeur Honoric, l'un de ses fils.
Après un règne de huit ans , Honoric fut remplacé sur le ti'one par son cousin Gondamond : celui-ci porta le sceptre treize années, et laissa la couronne à Transamond son frère.
Le règne de Transamond fut en tout de vingt-sept années. Ilderic, fils d'Honoric et petit-fils de Genseric, hérita du royaume de Carthage. Gélimer, parent d'Ilderic, conspira contre lui, et le fit jeter dans un cachot. L'empereur Justinicn prit la défense du monarque détrôné , et Bélisaire passa en Afrique. Gélimer ne fit presque point de résistance. Le général romain entra victorieux dans Carthage. Il se rendit au palais, où, par un jeu de la fortune, il mangea des viandes mêmes qui avaient été préparées pour Gélimer , et fut servi par les officiers de ce prince. Rien n'était changé à la cour , hors le maître ; et c'est peu de chose quand il a cessé d'être heureux.
Bélisaire, au reste, était digne de ses succès. C'était un de ces hommes qui paraissent de loin à loin dans les jours du vice , pour interrompre le di'oit de prescription contre la vertu. Malheureusement ces nobles âmes qui brillent au milieu de la bassesse ne produisent aucune révolution. Elles ne sont point hées aiLx affaires humaines de leur temps ; étrangères et isolées dans le présent, elles ne peuvent avoir aucune influence sur l'avenir. Le monde roule sur elles sans les entraîner; mais aussi elles ne peuvent arrêter le monde. Pour que les âmes d'une haute nature soient utiles à la société , il faut qu'elles naissent chez un peuple qui conserve le goût de l'ordre , de la religion et des mœurs , et dont le génie et le caractère soient en rapport avec sa position morale et politique. Dans le siècle de Bélisaire, les événements étaient grands et les hommes petits. C'est pourquoi les annales de ce siècle, bien que remplies de catastrophes tragiques , nous révoltent et nous fatiguent, rsous ne cherchons point, dans l'histoire, les révolutions qui maîtrisent et écrasent des hommes , mais les
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hommes qui commandent aux révolutions , et qui soient plus puissants que la fortune. L'univers bouleversé par les barbares ne nous inspire que de l'horreur et du mépris ; nous sommes éternellement et justement occupés d'une petite querelle de Sparte et d'Athènes dans un petit coin de la Grèce.
Gélimer , prisonnier à Constantinople , servit au triomphe de Bélisaire. Bientôt après , ce monarque devint laboureur. En pareil cas , la philosophie peut consoler un homme d'une nature commune, mais elle ne fait qu'augmenter les regrets d'un cœur vraiment royal.
On sait que Justinien ne fit point crever les yeux à Bélisaire. Ce ne serait , après tout, qu'un bien petit événement dans la gi'ande histou'e de l'ingratitude humaine. Quant à Carthage , elle vit un prince sortir de ses murs pour aller s'asseoir sur le trône des Césars : ce fut cet Héraclius qui renversa le tyran Phocas. Les Arabes firent , en 647 , leur première expédition en Afrique. Cette expédition fut suivie de quatre autres dans l'espace de -cinquante ans. Carthage tomba sous le joug musulman en G96. La plupart des habitants se sauvèrent en Espagne et en Sicile. Le patrice Jean, général de l'empereur Léonce , occupa la ville en 697 , mais les Sarrasins y rentrèrent pour toujours en 698; et la fille de Tyr devint la proie des enfants d'Ismaël. Elle fut prise par Hassan, sous le califat d'Abd-el-Melike. On prétend que les nouveaux maîtres de Carthage en rasèrent jusqu'aux fondements. Cependant il en existait encore de grands débris au commencement du neuvième siècle, s'il est vrai que des ambassadeurs de Charlemagne y découvrirent le corps de saint Cyprien. Vers la fin du même siècle , les infidèles formèrent une ligue contre les chrétiens , et ils avaient à leur tête , dit l'histoire , les Sarrasins de Carthage. Nous verrons aussi que saint Louis trouva une ville naissante dans les ruines de cette antique cité. Quoi qu'il en soit, elle n'offre plus aujourd'hui que les débris dont je vais parler. Elle n'est connue dans le pays que sous le nom de Bersâch , qm semble être une corruption du nom de
B}Tsa. Quand on veut aller de Tunis à Carthage, il faut demander la tour d'Almenare ou la torre de Mastinacès : ventoso gloriacurrul
Il est assez difficile de bien comprendre, d'après le récit des historiens, le plan de l'ancienne Carthage. PolybeetTite- Live avaient sans doute parlé fort au long du siège de cette ville, mais nous n'avons plus leurs descriptions. Nous sommes réduits aux abréviateurs latins, tels que Florus et Velléius Paterculus, qui n'entrent point dans le détail des lieux. Les géographes qui \1nrent par la suite des temps ne connurent que la Carthage romaine. L'autorité la plus complète sur ce sujet est celle du Grec Appien, qui florissait près de trois siècles après l'événement, et qui, dans son style déclamatoire, manque de précision et de clarté. RoUin, qui le suit, en y mêlant peut-être mal à propos l'autorité de Sti-abon, m'épargnera la peine d'une traduction.
« Elle était située dans le fond d'un golfe, environnée de mer « en forme d'une presqu'île dont le col, c'est-à-dire l'isthme « qui la joignait au continent , était d'une lieue et un quart « (vingt-cinq stades). La presqu'île avait de circuit dix-huit « lieues (trois cent soixante stades). Du côté de l'occident, il « en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de " douze toises (un demi-stade), qui, s'avançant dans la mer, « la séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés « de rochers et d'une simple muraille. Du côté du midi et du ^ continent, où était la citadelle appelée Byrsa, la ville était « close d'une triple muraille, haute de trente coudées , sans « les parapets et les tours qui la flanquaient tout alentour « par d'égales distances, éloignées l'une de l'autre dequatre- « vingts toises. Chaque tour avait quatre étages, les murail- « les n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le « bas il y avait des établespour mettre trois cents éléphants, « avec les choses nécessaires pour leur subsistance, et des » écuries au-dessus pour quatre mille chevaux, et les greniers *■ pour leur nourriture. Il s'y trouvait aussi de quoi y loger « vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Enfin, tout rriNÉB. — T. u. 16