LE VATICAN
J'ai visité le Vatican à une heure. Beau jour, soleil brillant, air extrêmement doux.
Solitude de ces grands escaliers, ou plutôt de ces rampes où Ton peut monter avec des mulets ; solitude de ces galeries ornées des chefs-d'œuvre du génie, où les papes d'autrefois passaient avec toutes leurs pompes ; solitude de ces Loges que tant d'artistes célèbres ont étudiées, que tant d'hommes illustres ont admirées : le Tasse, Arioste, Montaigne, ;Milton, Montesquieu, des reines, des rois ou puissants ou tombés, et tous ces pèlerins de toutes les parties du monde.
Dieu débrouillant le chaos.
J'ai remarqué Fange qui suit Lot et sa femme.
Belle vue de Frascati par-dessus Rome, au coin ou au coude de la galerie.
Entrée dans les Chambres. — Bataille de Constantin : le tyran et son cheval se noyant.
Saint Léon arrêtant Attila. Pourquoi Raphaël a-t-il donné un air fier et non religieux au groupe chrétien? Pour exprimer le sentiment de l'assistance divine.
Le Saint-Sacrement, premier ouvrage de Raphaël : froid, nulle piété, mais disposition et figures admirables.
Apollon, les Cluses et les Poètes. — Caractère des poètes bien exprimé. Singulier mélange.
Héhodore chassé du temple. — Un ange remarquable, une figure de femme céleste, imitée par Girodet dans son Ossian.
L'incendie du bourg. — La femme qui porte un vase : copiée sans cesse. Contraste de l'homme suspendu et de l'homme qui veut atteindre l'enfant : l'art trop visible. Toujours la femme et l'enfant rendus mille fois par Raphaèl, et toujours excellemment.
L'École d'Athènes : j'aime autant le carton.
Saint Pierre délivré. — Effet des trois lumières, cité partout.
Bibliothèque : porte de fer, hérissée de pointes ; c'est bien
la porte de la science. Armes d'un pape : trois abeilles ; symbole beureux.
Magnifique vaisseau : livres invisibles. Si on les communiquait , on pourrait refaire ici l'histoire moderne tout entière.
3fusée chrétien. — Instruments de martyre : griffes de fer pour déchirer la peau, grattoir pour l'enlever, martinets de fer, petites tenailles : belles antiquités chrétiennes ! Comment souffrait-on autrefois ? comme aujourd'hui, témoin ces instruments. En fait de douleurs, l'espèce humaine est stationna ire.
Lampes trouvées dans les catacombes. — Le christianisme commence à un tombeau ; c'est à la lampe d'un mort qu'on a pris cette lumière qui a éclairé le monde. — Anciens calices , anciennes croix , anciennes cuillères pour administrer la communion. Tableaux apportés de Grèce pour les sauver des iconoclastes.
Ancienne figure de Jésus-Christ , reproduite depuis par les peintres ; elle ne peut guère remonter au delà du huitième siècle. Jésus-Christ était-il le plus beau des hommes y ou était-il laid ? Les Pères grecs et les Pères latins se sont partagés d'opinion : je tiens pour la beauté.
Donation à l'Église sur papyrus : le monde recommence ici.
Musée antique. — Chevelure d'une femme trouvée dans un tombeau. Est-ce celle de la mère des Gracques ? est-ce celle de Délie, de Cinthie, de Lalagé ou de Lycinle, dont Mécène, si nous en croyons Horace, n'aurait pas voulu changer un seul cheveu contre toute l'opulence d'un roi de Phrygie :
Aut pinguis Phrygiœ Mygdonias opes Pcrmutare velis criiie Lyciniœ?
Si quelque chose emporte l'idée de la fragilité , ce sont les cheveux d'une jeune femme , qui furent peut-être l'objet de l'idolâtrie de la plus volage des passions ; oi; pourtant ils ont
sui'vécu à l'empire romain. La mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu rompre ce léger roseau.
Belle colonne torse d'albâtre. Suaire d'amiante retiré d'un sarcophage : la mort n'en a pas moins consumé sa proie.
Vase étrusque. Qui a bu à cette coupe? uii mort. Toutes les choses , dans ce musée , sont trésor du sépulcre , soit qu'elles aient servi aux rites des funérailles , ou qu'elles aitnt appartenu aux fonctions de la vie.
MUSÉE CAPITOLLX.
•23 décembre 1803.
La Colonne Milliaire. Dans la cour, les pieds et la tète d'un colosse : l'a-t-onfait exprès?
Dans le Sénat , noms des sénateurs modernes ; Louve frappée de la foudre ; Oies du Capitole :
Tous les siècles y sont ; on y voit tous les temps ; Là sont les devanciers avec leurs descendants.
Mesm-es antiques de blé , d'huile et def vin , en forme d'autel , avec des têtes de lion.
Peintures représentant les premiers événements de la république romaine.
Statue de Virgile : contenance rustique et mélancolique , front gi-ave, yeux inspirés, rides ckculaires partant des narines et venant se terminer au menton , en embrassant la joue.
Qcéron : une certaine régularité, avec une expression de légèreté ; moins de force de caractère que de philosophie , autant d'esprit que d'éloquence.
L'Alcibiade ne m'a point frappé par sa beauté ; il a du sot et du niais.
Un jeune Mithridate ressemblant à un Alexandre.
Fastes consulaires antiques et modernes.
Sarcophage d'Alexandre Sévère et de sa mère.
Bas-relief de Jupiter enfant dans l'île de Crète : admirable.
Colonne d'albâtre oriental , la plus belle connue.
Plan antiq'de de Rome sur un marbre : perpétuité de la ville éternelle.
Buste d'Aristote : quelque chose d'intelligent et de fort.
Buste de Caracalla : œil contracté; nez et bouche pointus ; Tair féroce et fou.
Buste de Domitien : lèvres serrées.
Buste de Néron : visage gros et rond , enfoncé vers les yeux , de manière que le front et le menton avancent ; Tair d'un esclave grec débauché.
Bustes d'Agrippine et de Germanicus : la seconde figure longue et maigre ; la première , sérieuse.
Buste de Julien : front petit et étroit.
Buste de Marc-Aurèle : grand front, œil élevé vers le ciel, ainsi que le sourcil.
Buste de Vitellius : gros nez, lèvres minces, joues bouffies , petits yeux , tête un peu abaissée, comme le porc.
Buste de César : figure maigre , toutes les rides profondes , l'air prodigieusement spirituel , le front proéminent entre les yeux , comme si la peau était amoncelée et coupée d'une ride perpendiculaire ; sourcils surbaissés et touchant l'œil ; la bouche grande et singulièrement expressive; on croit qu'elle va parler , elle sourit presque ; le nez saillant, mais pas aussi aquilin qu'on le trace ordinairement: les tempes aplaties comme chez Buonaparte; presque point d'occiput; le menton rond et double ; les narines un peu fermées : figure d'imagination et de génie.
Un bas-relief : Endymion dormant assis sur un rocher ; sa tête est penchée dans sa poitrine, et un peu appuyée sur le bois de sa lance, qui repose sur son épaule gauche; la main gauche jetée négligemment sur cette lance, tient à peine la laisse d'un chien qui, planté sur ses pattes de derrière , cherche à regarder au-dessus du rocher. C'est un des plus beaux bas-reliefs connus ^
Des fenêtres du Capitole on découvre tout le Forum , les
• J'ai fait usage de cette po.te dans les Martyrs.
temples de la Fortune et de la Concorde , les deux colonnes da temple de Jupiter Stator , les Rostres, le temple de Faustine , le temple du Soleil , le temple de la Paix , les ruines du palais doré de Néron , celles du Colisée, les arcs de triomphe de Titus , de Septime Sévère , de Constantin ; vaste cimetière des siècles , avec leurs monuments funèbres , portant la date de leur décès.