‹ Itinéraire de Paris à JérusalemChapitre 56 sur 63 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

VOVAGE EN ITALIE. 3 73

Cette maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun d'avoir été cbanlée par les deux plus grands poètes de son temps , et les deux plus beaux génies de l'Italie moderne.

Piacciavi, generosa Ercolea proie,

Oi namento e splendor del secol nostro ,

Ippolito, etc.

C/est ici le cri d"un bomme beureux , qui rend grâce à la maison puissante dont il recueille les faveurs , et dont il fait lui-même les délices. Le Tasse , plus toucbant , fait entendre dans son invocation les accents de la reconnaissance d'un grand bomme infortuné :

Tu magnanimo Alfonso , il quai ritogli , etc.

C'est faire un noble usage du pouvoir, que de s'en servir pour protéger les talents exilés et recueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippohle d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un souvenir qui ne le cède pas en charme à celui d'Horace et de Mécène. Mais que sont devenus les protecteurs et les protégés? Au moment même où j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre; la villa du cardinal d'Est tombe en ruine comme celle du ministre d'Auguste : c'est l'histoire de toutes les choses et de tous les hommes.

Linquenda tellus, et doraus, et placens Uxor ^

Je passai presque tout un jour à cette superbe villa; je ne pouvais me lasser d'admirer la perspective dont on jouit du haut de ses terrasses : au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs platanes et leurs cyprès ; après les jardins viennent les restes de la maison de Mécène , placée au bord de l'Anio » ; de l'autre côté de la rivière , sur la colline eu face , règne un bois de vieux oliviers , où l'on trouve les débris de la villa de Varus ^ ; un peu plus loin , à gauche , dans

' « 11 faudra quitter la terre, une maison, une épouse chérie. » Hob. ' Aujourd'hui le Teverone.

* Le Varus qui fat massacré avec les légions en Germanie. Voyez l'admirable morceau de Tacite.

la plaine, s'élèvent les trois monts Monticelli, San-Frau' iesco et San-Angelo, et entre les sommets de ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'extrémité des campagnes romaines, en décrivant un cercle par le couchant et le midi , on découvre les hauteurs de Monte-Fiescone , Rome , Civita-Vecchia , Ostie, la mer, Frascati, surmonté des pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli vers le levant, la circonférence entière de cette immense perspective se termine au mont Ripoli , autrefois occupé par les maisons de Brutus et fî'Atticus , et au pied duquel se ti'ouve la villa Adriana avec toutes ses ruines.

On peut suivre au milieu de ce tableau le cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , jusqu'au pont où s'élève le mausolée de la famille Plautia , bâti en forme de tour. Le UTand chemin de Rome se déroule aussi dans la campagne; ?.'était l'ancienne voie Tiburtine , autrefois bordée de sépulrres , et le loniï de laquelle des meules de foin élevées en py- 1 amides imitent encore des tombeaux.

Il serait difficile de trouver dans le reste du monde une vue plus étonnante, et plus propre à faire naître de puissantes réflexions. Je ne parie pas de Rome, dont on aperçoit les dômes , et qui seule dit tout ; je parle seulement des lieux et des monuments renfermés dans cette vaste étendue. Voilà la maison où Mécène , rassasié des biens de la terre, mourut d'une maladie de langueur; Varus quitta ce coteau pour aller verser son sang dans les marais de la Germanie ; Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites pour bouleverser leur pa^ trie. Sous ces hauts pins de Frascati, Cicéron dictait ses Tuaculanes; Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied de cette colline , et transporta dans ces lieux les noms , les charmes et les souvenirs du vallon de Tempe. Vers cette source de la Solfatare, la reine captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscurité , et sa ville d'un moment disparut dans le désert. C'est ici que le roi Latinus consulta le dieu Faune dans kl forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Hercule- avait son

temple , et que la sibylle Tibiirtinc dictait ses oracles : ce sont là les montagnes des vieux Sabins , les plaines de Tantique Latium ; terre de Saturne et de Rhée , berceau de l'âge d"or , chanté par tous les poètes ; riants coteaux de Tibur et de Lucrétile , dont le seul génie français a pu retracer les grâces , et qui attendaient le pinceau du Poussin et de Gaude Lorrain.

Je descendis de la villa d'Est ' vers les ti'ois heures après midi ; je passai le Teverone sur le pont de Lupus , pour rentrer à Tivoli par la porte Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers, dont je viens de vous pai'ler, j'aperçus une petite chapelle blanche, dédiée à la madone Quintilanea , et bâtie sur les ruines de la villa de Varus. C'était un dimanche : la porte de cette chapelle était ouverte , j'y entrai. Je vis trois petits autels disposés en forme de croix; sur celui du milieu s'élevait un grand crucifix d'argent , devant lequel brûlait une lampe suspendue à la voûte. Un seul homme, qui avait l'air très-malheureux , était prosterné auprès d'un banc ; il priait avec tant de ferveur , qu'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit de mes pas. Je sentis ce que j'ai mille t'ois éprouvé en entrant dans une église , c'est-à-dire un certain apaisement des troubles du cœur (pour parler comme nos vieilles Bibles ) , et je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque distance de cet homme , et, inspiré par le heu , je prononçai cette prière : « Dieu du voya- « geur , qui avez voulu que le pèlerin vous adorât dans cet X humble asile bâti sur les ruines du palais d'un grand de la n terre ! Mère de douleur , qui avez établi votre culte de rai- « séricorde dans l'héritage de ce Romain infortuné , mort " loin de son pays dans les forêts de la Germanie ! nous ne « sommes ici que deux fidèles prosternés au pied de votre « autel solitah-e : accordez à cet inconnu , si profondément « humilié devant vos grandeurs , tout ce qu'il vous demande :

î On a >-u , à la On de ma description de la villa Adriana, que j'annonçais pour le lendemain une promenade à la l'illa d'Est. Je n'ai point donné ledétail particulier de cette promenade, parce qu'il se trouvait déjà dans ma (cttr(; sur Home, à M. deFontanes.

37G VOYAGB EN ITALIE.

« faites que les prières de cet homme servent à leur tour à « guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens qui sont « étrangers l'un à l'autre , qui ne se sont rencontrés qu'un « instant dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se « voir ici-bas , soient tout étonnés , en se retrouvant au pied « de votre trône , de se devoir mutuellement une partie de « leur bonheur , par les miracles de leur charité ! »

Quand je viens à regarder , mon cher ami, toutes les feuilles éparses sur ma table , je suis épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais dil vous dire. Comment , par exemple , ne vous ai-je pas parlé de Tusculum, de Cicéron, qui, selon Sénèque, « fut le seul « génie que le peuple romain ait eu d'égal à son empire ? » Illucl ingenhim quod solum populus romanus par imperio suo habuit. Mon voyage à Naples , ma descente dans le cratère du Vésuve » , mes courses à Pompéia , à Caserte ' , à la Solfatare , au lac Averne , à la grotte de la Sibylle , auraient pu vous intéresser, etc. Baies, où se sont passées tant de scènes mémorables , méritait seule un volume. Il me semble que je vois encore la tour de Bola , où était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils : Fentremferi^. L'île Nisida, qui servit de retraite à Brutus, après le meurtre de César; le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vaudraient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu. Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de là qu'il écrivit à Auguste ces paroles modestes ( elles sont , je

' U n'y a ( comme je l'ai déjà dit dans une autre note ) que de la fatigue et aucun danger à descendre dans le cratère du Vésuve. Il faudrait avoir le malheur d'y être surpris par une éruption : dans ce cas-là même , si l'on n'était pas emporté par l'explosion, l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la lave : comme elle coule avec une extrême lenteur , sa surface se refroidit assez vite pour ([ti'on puisse y passer rapidement.

^ Je n'ai rien retrouvé sur Caserte.

^ Tacite.

crois , les seules ligues de prose que nous connaissions de ce L^aud homme) : Ego verojrequentes a te lifteras accipio... De .Enea quidem meo , si me hercule jam dignum au?ibus haberem tuis, libejiter mitterem; sed tanta inchoata rcs est ut pêne vitio mentis tantum opus îngressus mihi videar; cum prsesertim , ut sois , alia quoque studia ad id opus multoque potiora impertiar '.

]\Ion pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain est un de ceux qui ont le plus satisfait mon cœur, bien que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait dit que le mausolée existait encore , et qu'on y lisait même le mot patria , seul reste de cette inscription qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie , tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria , l'ancienne Literne : je n'ai point trouvé le tombeau, mais j"ai erré sur les ruines de la maison que le plus grand et le plus aimable des hommes habitait dans son exil : il me semblait voir le vainqueur d'Annibal se promener au bord de la mer sur la cote opposée à celle de Carthage, et se consolant de l'injustice de Rome par les charmes de l'amitié et le souvenir de ses vertus^.

' Ce fragment se trouve dans Macrobe, mais je ne puis indiquer le livre ; je crois pourtant que c'est le premier des Saturnales. Voyez les Martyrs, sur le séjour de Baies.

^ Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau existait, mais j'avais lu les circonstances de ce que je rapporte ici dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant les raisons suivantes me font douter de la vérité des faits :

1°11 me paraît que Scipion, malgré les justes raisons de pliinte qu'il avait contre Rome, aimait trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât cette inscription sur son tombeau : cela semble contraire à tout ce que nous connaissons du génie des anciens.

2' L'inscription rapportée est conçue presque littéralement dans les termes de l'imprécation que lite-Live fait prononcer à Scfpion en sortant dt^ Home : ne serait-ce pas là la source de l'erreur?

3' Plutarque raconte que l'on trouva, près de Gaëte, une urne de bronze dans un tombeau de marbre, où les cendres de Scipion devaient avoir été renfermées, et qui portait une inscription très-différente de celle dont il s'agit ici.

4" L'ancienne Liteme ayant pris le nom de Patria , cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria , resté seul de toute rinscriptinu du tombeau. Ne serait-ce pas, en effet, un hasard fort singulier que le lieu se nommât Patria, et que le motpatria se trouvât aussi sur le monu-

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Quant aux Romains modernes, mon cher ami, Duclos me semble avoir de Thumeur lorsqu'il les appelle les Italiens de Rome; je crois qu'il y a encore chez eux le fond d'une nation peu commune. On peut découvrir parmi ce peuple, trop sévèrement jugé , un grand sens , du courage , de la patience , du génie, des traces profondes de ses anciennes mœurs, je ne sais quel air de souverain , et quels nobles usages qui sentent encore la royauté. Avant de condamner cette opinion, qui peut vous paraître hasardée , il faudrait entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de vous les donner.

Que de choses me resteraient à vous dire sur la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie? et devineriez-vous comment? je l'ai vu mettre dans sa bière ! On me dit qu'il n'était presque pas changé. Sa physionomie me parut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité ; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du défunt sur sa poitrine, ce

ment de Scipion? à moins que l'on ne suppose que l'un a pris son nom de l'autre.

H se i)eut faire toutefois que des auteurs que je ne connais pas aient parlé de cette inscription de manière à ne laisser aucun doute : il y a même une phrase dans Piufarque qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme du plus grand mérite, et qui m'est d'autant plus cher qu'il est fort malheureux *, a fait, presque en même temps (pie moi , le voyage de Pairici. Nous avons souvent causé ensemble de ce lieu célèbre; je ne suis |ias bien sûr qu'il m'ait dit avoir vu lui-même le tombeau cl le mol ( ce qui trancherait la difficulté), ou s'il m'a seulement raconté la tradition [)opulaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le monument, et je n'ai vu (pie les ruines de la villa , qui sont très-peu de chose. ( Voyez ci-dessus, [lag. 3.j3 et ."îofi. )

i'Iutarque parle de l'opinion de ceux qui plaçaient le tombeau de Scil)ion auprès de Rome; mais ils confondaient évidemment le tombeau des Scipions et le tombeau de Scipion. Tite-Live affirme (|ue celui-ci était à Literne, qu'il était surmonté d'une statue, laquelle fut abattue par une tempête, et (lue lui, Tite-Live, avait vu celte statue. On savait d'ailleurs par Sénèipie, Cicéron et Pline, que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipions, avait existé en effet à une des |)Ortes de Rome. Il a été découvert sous Pie VI ; on en a transporté h's inscriptions au musée du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des Scipions trouvés dans le monument , celui de l'Africain manque.

* M. Berlin l'aîné , que je puis nommer aujourd'hui. Il était alors exilé , et persécuté par Buonapartc pour son dévoueincnt à la maison de Bourbon.

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jui lui lit faire un mouvement formidable. Je tiens de la bonté d'une personne qui lui fut bien chère ' , et de la politesse d'un ami du comte Alfieri , des notes curieuses sur les ouvrages posthumes , les opinions et la vie de cet homme célèbre. La plupart des papiers publics, en France, ne nous ont donné sur tout cela que des renseignements tronqués et incertains. En attendant que je puisse vous communiquer mes notes , je vous envoie l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même temps que la sienne , pour sa noble amie :

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