A M. DE FONTANES
Rome,lelOjafivier 1804.
J'arrive de Naples , mon cher ami , et je vous porte urt fruit de mon voyage, sur lequel vous avez des droits : quelques feuilles du laurier du tombeau de Virgile. « 7'e?iet nunc Partlienope. » Il y a longtemps que j'aurais dû vous parler de cette terre classique, faite pour intéresser un génie tel que le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont empêché. Cepen-
liant je ne veux pas quitter Rome sans vous dire au moins quelques mots de cette ville fameuse. ÎN'ous étions convenus que je vous écrirais au hasard et sans suite tout ce que je penserais de l'Italie, comme je vous disais autrefois l'impression que faisaient sur mon cœur les solitudes du nouveau monde. Sans autre préambule , je vais donc essayer de vous peindre les dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines. Vous avez lu tout ce qu'on a écrit sur ce sujet; mais je ne sais si les voyageurs vous ont donné une idée bien juste du 'tableau que présente la campagne de Rome. Figurez-vous quelque chose de la désolation de T\t et de Babylone , dont parle l'Écriture: un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : f^etiient tibi duo hxc subito in die una, sterilitas et viduitasK Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver : ces traces , vues de loin , ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés , et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres , mais partout s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux ; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la pous-sière des morts et des débris des empires. Soment, dans une grande plaine , j'ai cru voii' de riches moissons ; je m'en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois , sous ces moissons stériles , vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux , point de laboureurs , point de mouvements champêtres , point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs, les fenêtres et les portes en sont fermées ; il n'en sort ni fumée , ni bruit, ni habitants. Une espèce de Sauvage, presque nu,
' « Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour, stérilité et ^ euvage. • isaïe.
ITI.-XÉB. — T. II. 51
pale et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui , dans nos histoires gothiques , défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n*a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus , ou la dernière charrue romaine.
C est du milieu de ce terrain inculte, que domine et qu'attriste encore un monument appelé par la voix populaire le Tombeau de Néron ', que s'élève la grande ombre de la ville éternelle. Déchue de sa puissance terrestre, elle semblé, dans son orgueil , avoir voulu s'isoler . elle s'est séparée des autres cités de la terre; et, comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.
Il me serait impossible de vous dire ce qu'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ces royaumes vides , inania régna , et qu'elle a l'air de se lever pour vous delà tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qui saisissaient les propliètes, lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : Quasi aspectus splendoris ^ La multitude des souvenirs , l'abondance des sentiments , vous oppressent ; votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde , comme héritière de Saturne et de Jacob ^
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'après cette description , qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes
' Le véritable tombeau de Néron était à la porte rfîf Peuple, dans l'endroil mùme où l'on a bàli depuis l'église de Santa Maria del Fopolo.
• « C'était comme une vision de splendeur. » EzÉCH.
3 Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome, telle qu'elle était il y a environ deux cents ans :
* Nous avions loin, sur nostre main gauche, TApennin, le prospect du « pays mal plaisant, bossé, plein de profondes fondaces , incapable d'y t recevoir niUle conduite de gens de guerre en ordonnance : le terroir nu, t sans arbres, une bonuii partie sierile; le i-ys fort ouvert tout autour, c et plus de dix milles à la ronde; et quasi tout de cette sorte , fort peu « peuplé de maisons. »
romaiues? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur : on est toujours prêt, en les regardant , à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna païens frugum , Saturnia tellus, Jlagna vir uni * I
Si vous les voyez en économistes , elles vous désoleront ; si vous les contemplez en artiste , en poète , et même en philosopbe , vous ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un champ de blé ou d'un coteau de vignes ne vous donnerait pas d'aussi fortes émotions que la vue dt cette terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent.
Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de Thorizon romain , à la douce inclinaison des plans , aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome; les coteaux sont taillés en terrasses , comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Vne vapeur particulière , répandue dans les lointains, arrondit les objets , et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires ; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages, dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singuhèrement harmonieuse marie la terre , le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gi'adation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point oii une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature.^ eh bien! c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la villa Borghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius et sur les pins de la villa Pamplîili, plantés par le ^sostre. J'ai souvent aussi
• « Salut , terre féconde , terre de Saturne , mère des grands homiiies ! »
remonté le Tibre à Ponte-Mole , pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'opale , tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette et purpurine. Quelquefois de beaux nuages , comme des chars légers , portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable , font comprendre l'apparitiondes habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars , sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nos climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s'effacer , elle se ranime sur quelque autre point de l'horizon ; un crépuscule succède à un crépuscule, et la magie du couchant se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoHques; les bergers n'y sont plus, Dulcia linquimus arval mais on voit encore les grandes victimes du Clytumne, des bœufs blancs ou des troupeaux de cavales demi-sauvages qui descendent au bord du Tibre et viennent s'abreuver dans ses eaux. Vous vous croiriez transporté au temps des vieux Sabins ou au siècle de l'Arcadien Évandre, TrcaiVc; XaTwv ' , alors que le Tibre s'appelait Albula » , et que le pieux Énée remonta ses ondes inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples sont peutêtre plus éblouissants que ceux de Rome : lorsque le soleil enflammé , ou que la lune large et rougie , s'élève au-dessus du Vésuve , comme un globe lancé par le volcan , la baie de Kaples avec ses rivages bordés d'orangers , les montagnes de la Fouille , l'île de Caprée , la cote du Pausilype, Raies , Misène , Cumes , l'Aveme , les champs Élysées , et toute cette terre virgilienne , présentent un spectacle magique ; mais il n'a pas, selon moi, le grandiose à^ la campagne romaine. Du moins est-il certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
' « Pasteurs des peuples. » Hom.
' rid. TIT. LlY.
sol fameux. Il y a deux mille ans que Cicéron se croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait à ses amis : Urbem , mi Rufi, cole;inista luce vive '. Cet attrait de la belle Ausonie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer quelques jours, y sont demeurés toute leur vie. Il fallut que le Poussin vînt mourir sur cette terre des beaux paysages : au moment même oij je vous écris , j'ai le boniieur d'y connaître M. d'Agincourt , qui y vit seul depuis vingt-cinq ans , et qui promet à la France d'avoir aussi son IVinckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'antiquité et des arts , ou quiconque n'a plu.s de liens dans la vie , doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur , des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera , la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres , avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux , du charmant tombeau de CeciLia Metella au modeste cercueil d'une femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l'ombre de Cicéron pleurant encore sa chère Tullie , ou d'Agrippine encore occupée de l'urne de Germanicus. S'il est chrétien , ah ! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire , plus saint dans son berceau , plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé ; de cette terre où les amis que nous avons perdus , dormant avec les martyrs aux catacombes , sous l'œil du Père des fidèles, paraissent
' « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rafus; c'est à cette lumière qu'il faut vi^Te. » Je crois que c'est dans le premier ou dans le second livre des Épitres familières. Comme j'ai cité partout de mémoire, on voudra bien me pardonner s'il se trouve quelque inexactitude dans les citations.
devoir se réveiller les premiers dans leur poussière, et semblent plus voisins des deux ?
Quoiaue Rome , vue intérieurement , offre l'aspect de la plupart des villes européennes , toutefois elle conserve encore i>n caractère particulier : aucune autre cité ne présente un pareil mélange d'architecture et de ruines , depuis le Panthéon d'Agrippa jusqu'aux murailles de Bélisaire , depuis les monuments apportés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par jNIichel-Ange. La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie ; on croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas , descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples. D'une autre part, on fetrouve chez les Romains ce ton des chairs auquel les peintres ont donné le nom de couleur historique , et qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il est naturel que des hommes dont les aïeux ont joué un si grand rôle sur la terre aient servi de modèle ou de tj'pe aux Raphaël et aux Dominiquin , pour représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome , ce sont les troupeaux de chèvres , et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes , couchés au pied des obélisques ésyptiens , parmi les débris du Forum , et sous les arcs o{i ils passaient autrefois pour conduire le triomphateur romain à ce Capitole que Cicéron appelle le conseil public de l'univers :
Roinanos ad templadeum duxere triuraphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités , se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de tontes parts, comme si l'on était auprès des fontaines de Biandusie ou d'Égérie. Du haut des collines renfermées dans l'enceinte de Rome, ou à l'extrémité de plusieurs rues , vous apercevez la campagne en perspective , ce qui mêle la ville et les champs d'une manière pittoresque. En hiver, les toits des maisons sont couverts d'herbes , comme les toits de chaume de nos paysans. Ces di-
verses circonstances contribuent à donner à Rome je ne sais quoi de rustique , qui va bien à son histoire : ses premiers dictateurs conduisaient la charrue ; elle dut l'empire du monde à des laboureurs , et le plus grand de ses poètes ne dédaiima pas d'enseigner l'art d'Hésiode aux enfants de Romulus :
Ascraeurnque can > romana par oppida carmen.
Quant au Tibre, qui baigne cette grande cité, et qui en partage la gloire , sa destinée est tout à fait bizarre. Il passe dans un coin de Rome, comme s'il n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux , on n'en parle jamais ; on ne boit point ses eaux , les femmes ne s'en servent pas pour laver ; il se dérobe entre de méchantes maisons qui le cachent , et court se précipiter dans la mer honteux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire quelque chose de ces ruines dont vous m'avez recommandé de vous parler , et qui font une si grande partie des dehors de Rome : je les ai vues en détail, soit à Rome, soit à Psaples , excepté pourtant les temples de Pœstum, que je n'ai pas eu le temps de visiter. Vous sentez que ces ruines doivent prendre différents caractères, selon les souvenirs qui s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j'étais allé m'asseoir au CoUsée , sur la marche d'un des autels consacrés aux douleurs de la Passion. Le soleil qui se couchait versait des fleuves d'or par toutes ces galeries, oij roulait jadis le torrent des peuples ; de fortes ombres sortaient en même temps de l'enfoncement des loges et des corridors , ou tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de l'architecturt' , j'apercevais , entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars , avec un pahnier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre , en voyant déchirer des chrétiens par des lions , on n'entendait que les aboiements des chiens de l'ermite qui garde ces ruines. 3Iais aussitôt que le soleil disparut à l'horizon, la cloche du
dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Colisée. Cette correspondance établie, par des sons religieux, entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne me causa une vive émotion : je songeai que l'édifice moderne tomberait comme l'édifice antique; je songeai que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés; je rappelai dans ma mémoire que ces mêmes Juifs qui , dans leur première captivité , travaillèrent aux pyramides de l'Egypte et aux murailles de Babylone, avaient, dans leur dernière dispersion , bâti cet énorme amphithéâtre. Les voiites qui répétaient les sons de la cloche chrétienne étaient l'ouvrage d'un empereur païen, marqué dans les prophéties pour la destruction finale de Jérusalem. Sont-ce là d'assez hauts sujets de méditation, et croyez-vous qu'une ville oi^i de pareils effets se reproduisent à chaque pas s cil digne d'être vue ?
Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colisée, pour le voir dans une autre saison , et sous un autre aspect : j'ai été étonné, en arrivant, de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de l'amphithéâtre , parmi les herbes séchées. J'ai frappé à la porte de l'ermitage pratiqué dans le cintre d'une loge ; on ne m'a point répondu : l'ermite est mort. L'inclémence de la saison , l'absence du bon solitaire, des chagrins récents, ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu ; j'ai cru voir les décombres d'un édifice que j'avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant : l'homme cherche au dehors des raisons pour s'en convaincre ; il va méditer sur les ruines des empires , il oublie qu'il est lui-même une ruine encore plus chancelante , et qu'il sera tombé avant ces débris ' . Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une om-
L'homiae à qui cette lettre est adressée n'est plus !
( Noie de l'édition de 1827, )
VOVÀGE EN ITALIE. 369
bre ' , c'est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis , puisque leur cœur, où s'est gravée notre image , est , comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. On m'a montré à Portici un morceau de cendres du Vésuve , friable au toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque jour plus effacée, du sein et du bras d'une jeune femme ensevelie sous les ruines de Pompéia; c'est unelmage assez juste , bien qu'elle ne soit pas encore assez vaine , de la trace que notre mémoire laisse dans le cœur des hommes , cendre et poussière ».
Avant de partir pour >'aples , j'étais allé passer quelques jours seul à Tivoli ; je parcourus les ruines des environs , et surtout celles de la villa Jdriana. Surpris par la pluie au milieu de ma course , je me réfugiai dans les salles des Thermes voisins du Pœcile ' . sous un figuier qui avait renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice , et son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le long du mur comme un serpent. Tout autour de moi , à travers les arcades des ruines , s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons de sureau remplissaient les salles désertes, où venaient se réfugier quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de hauts c\T)rès remplaçaient les colonnes tombées dans ce palais de la mort; l'acanthe sauvage rampait à leur pied, sur des débris , comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'œuvre mutilés de l'architecture l'ornement de leur beauté passée. Les salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure : le vent agitait les guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la pluie du ciel.
' PiNDiRE.
2 Job.
» Monuments de la villa. Voyez plus haut la description de Tivoli et k' la villa Adriana, pag. 324 et suivantes.
Pendant que je contemplais ce tableau, mille idées confuses se pressaient dans mon esprit : tantôt j'admirais , tantôt je détestais la grandeur romaine ; tantôt je pensais aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire du monde , qui avait voulu rassembler une image de son empire dans son jardin. Je rappelais les événements qui avaient renversé cette villa superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux ornements par le successeur d'Adrien ; je voyais les barbares y passer comme un tourbillon, s'y cantonner quelquefois, et, pour se défendre dans ces mêmes monuments qu'ils avaient à moitié détruits, couronner Tordre grec et toscan du créneau gothique ; enfin , des religieux chrétiens , ramenant la civilisation dans ces lieux , plantaient la vigne et conduisaient la charrue dans le temple des Stoïciens et les salles de l'Académie '. Le siècle des arts renaissait , et de nouveaux souverains achevaient de bouleverser ce qui restait encore des ruines de ces palais, pour y trouver quelques chefs-d'œuvre des arts. A ces diverses pensées se mêlait une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent fois écrit sur la vanité des choses humaines. li y a même double vanité dans les monuments de la villa Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que les imitations d'autres monuments répandus dans les provinces de l'empire romain : le véritable temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable Académie à Athènes , n'existent plus; vous ne voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines de ruines.
Il faudrait maintenant, mon cher ami, vous décrire le temple de la Sibylle , à Tivoli, et l'élégant temple de Vesta, susj)endu sur la cascade; mais le loisir me manque. Je regrette de ne pouvoir vous peindre cette cascade célébrée par Horace : j'étais là dans vos domaines , vous 1 héritier de l'àœsXîa des Grecs, ou du simplex munditis ' du chantre de VArt poétii/iœ; mais je l'ai vue dans une saison triste, et je n'étais pas moi-même fort gai ^. Je vous dirai plus : j'ai été importuné
' Monuments de la villa. Voyez la description de cette villa , page 32 i.
2 « Élégante simplicité. » Hob.
' Voyez la description de Tivoli , pag. 32i.
du bruit des eaux, de ce bruit qui m'a tant de fois charmé dans les forêts américaines. Je me souviens encore du plaisir que j'éprouvais lorsque, la nuit, au milieu du désert, mou bûcher à demi éteint, mon guide dormant , mes chevaux paissant à quelque distance, j'écoutais la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des bois. Ces murmures, tantôt plus forts , tantôt plus faibles , croissant et décroissant à chaque instant , me faisaient tressaillir ; chaque arbre était pour moi une espèce de lyre harmonieuse dont les vents tiraient d'ineffables accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature ; je doute que la cataracte de Maçrara me causât la même admiration qu'autrefois. Quand on est très-jeune, la nature muette parle beaucoup ; il y a surabondance dans l'homme ; tout son avenir est devant lui (si mon Aristarque veut me passer cette expression); il espère communiquer ses sensations au monde, et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé, lorsque la perspective que nous avions devant nous passe derrière , que nous sommes détrompés sur une foule d'illusions , alors la nature seule devient plus froide et moins parlante , les jardins parlent peu » .
Pour que cette nature nous intéresse encore , il faut qu'il s'y attache des souvenirs, de la société ; nous nous suffisons moins à nous-mêmes : la solitude absolue nous pèse , et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis '.
Je n'ai point quitté Tivoli sans visiter la maison du poète que je viens de citer : elle était en f ce de la villa de :\Iécène ; c'était là qu'il oïfï^ii floritjus etrino genium memorem brevis sévi 2. L'ermitage ne pouvait pas être grand , car il est situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu , et que tout y était commode
1 La Fontaine.
2 Horace.
* • Des neurs et du vin au geme qui nous rappelle la bricveté de la vie. >
quoique petit. Du verger devant la maison, l'œil embrassait un pays immense : vraie retraite du poëte à qui peu suffit , et qui jouit de tout ce qui n'est pas à lui , spafio brevi spem longam rescces '. Après tout, il est fort aisé d'être philosophe comme Horace. Il avait une maison à Rome, deu,\ villo à la campagne, l'une à Utique, l'autre à Tivoli. Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus avec ses amis ; son bujfet était couvert d'argenterie; il disait familièrement au premier ministre du maître du monde : Je ne sens point les besoins de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de plus, Mécène, tu ne me le refuserais pas. » Avec cela on peut chanter Lalagé, se couronner de lis, qui vivent peu, parler de la mort en buvant le Falerne, et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace , Virgile , Tibulle , Tite-Live , moururent tous avant Auguste , qui eut en cela le sort de Louis XIV : notre grand prince survécut un peu à son siècle , et se coucha le dernier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir que la maison de Catulle est placée à Tivoli , au-dessus de la maison d'Horace , et qu'elle sert maintenant de demeure à quelques religieux chrétiens ; mais vous trouverez peut-être assez remarquable que l'Arioste soit venu composer ses fables coîuiques^ au même lieu où Horace s'est joué de toutes les choses de la vie. On se demande avec surprise comment il se fait que le chantre de Roland , retiré chez le cardinal d'Est , à Tivoli, ait consacré ses divines folies à la France, et à la France demi-barbare , tandis qu'il avait sous les yeux les sévères monuments et les graves souvenirs du peuple le plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au reste, la villa d'Est est la seule villa moderne qui m'ait intéressé au milieu des débris des villa de tant d'empereurs et de consulaires.
' « Renferme dans un espace étroit les longues espérances. »