‹ Itinéraire de Tiflis à Constantinople;Chapitre 1 sur 44 · Itinéraire de Tiflis à Constantinople; · texte numérisé non relu

Itinéraire de Tiflis à Constantinople;

A l'exemple de tant d'oflSciers étrangers de toute arme et principalement de Pétat^major et du génie, qui, depuis le Czar Pierre, sont entrés au service de la Russie , des circonstances toutes particulières, quoiqu'elles se rattachent aux événements politiques du commencement de ce siècle , me forcèrent à chercher pour moi et pour toute ma famille, dans Pimmense Empire du nord , un refuge que je n'aurais point trouvé dans les autres états de l'Europe. L'œil de l'aigle ne perçait point jusque-là, et sa foudre , avant de m'y frapper, devait s'étein-

dre dans les frimas. Admis dès 1808 au service de S.. M. Pempereur Alexandre, je fus envoyé en Géorgie au commencement de 1811 , comme chef d'état-major près la 20"*^ division militaire , sous le général prince Orbélianofll Pavais sollicité cette destination, afin de visiter des contrées trop peu connues et d'y étudier en même temps un genre de guerre tout nouveau pour moi. Ma résidence habituelle était Tiflis, capitale autrefois du faible royaume et aujourd'hui de la belle province de Géorgie. Si quel(jue chose peut consoler delà patrie absente, des malheurs auxquels on la sait en proie et de l'impuissance de se dévouer pour elle, c'est un séjour aussi beau que celui des provinces du GaucasC;, des objets d'étude aussi variés que ceux qui s'y présentent, et enfin cette vie toujours active d'une guerre de courses, de surprises et d'escarmouches. En face de cet ennemi qui échappe et se représente sans cesse avec un aspect nouveau, devant ces peu* pies, non point entièrement barbares , mais à demi empreints d'une civilisation toute bizarre , un européen éprouve je ne sais quels mouvements qui lui font aimer la guerre : ce n'est point le plaisir de combattre , comme on l'a tant dit, les étemels ennemis de la chrétienté , mais le désir de dompter des êtres qui , ayant si peu de rapports avec nous-mêmes, semblent presque ennemis de l'humanité telle que nous l'avons conçue.

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D'autre part , en étudiant , . observant autour de moi) amis et ennemis , mœurs et travaux des vivants , monuments et souvenirs à^ morts, je trouvai dans mes réflexions et dans les recherches où elles m'en^ traînètent un attrait que je n'y aurais point soupçonné d'abord. Cet Orient, la première • patrie du genre humain , excite encore une profonde sympathie chez les enfants des hommes qu'il a dispersés sur la terre en colonies lointaines. Les occidentaux tiennent les yeux toujours élevés, vers ces vastes plateaux d'où ils sont descendus en Ewope; la moindre nouvelle qui en arrive les intéresse comme une nouvelle de famille; la découverte d'un mcmument les touche comme celle d'un tombeau de leurs pères.

Ainsi les colons français au Canada, après trois générations , s'informent encore curieusement des usages de la grande métropole et des révolutions frivoles de la mode et des arts»

Cet entraînement, prenant chaque jour une nouvelle force, me fit concevoir un projet hasardeux, que j'exécutai lohg-temps après l'avoir médité, mais aussitôt que les circonstances me le permirent.

La paix ayant été conclue à Goulistan , le 1 2 octobre 18 j3 ( vieux style) , je crus néanmoins qu'il était de mon devoir de ne point trop me hâter de quitter un service dont je n'avais qu'à me louer ; je ne sollicitai ma démission qu'en 1818. Je me devais de nouveau à mon pays, qui libre mainte-

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mer, si bien nommée d'après les noires tempêtes qui en soulèvent les flots. Le rivage n'offre guères plus de sécurité : se livrer aux farouches Asiatiques ou braver les vagues en courroux , c'est là souvent une terrible alternative j et plus d'un voyageur^ à sec sur l'arène , a regretté l'onde et la tempête.

Et ce n'était pas de moi seul que j'avais à m'occuper; car alors qu'aurai s-je craint? mais je devais être, accompagné dans cette course hasardeuse par ma femme , ma fille et mes trois fils , dont l'un avait à peine atteint Èa dixième année. Plutôt que d'exposer ces êtres chéris au plus léger péril, j ^aurais sacrifié ma curiosité et jusqu'à mon désir de rendre mes travaux utiles à la science. Mais ma femme elle-même m'encourageait dans. mes prc^ets aventureux ; déjà elle se trouvait accoutumée aux trajets longs et péni-? blés : elle préférait me suivre partout plutôt que de retourner seule.à travers la Russie ; elle me représentait que mon fils aine, ayant faitquelqiies progrèsdans la langue turque, pourrait nous servir partout d'interprète, et acquérir, en nous étant utile, une précoce expérience. Bref ^ je cédai à ses instances ; je résolus de ne point me séparer de ces éitres si dévoués, et je me félicitai depuis de ne point l'avoir fait; car j'ai tout lieu de présumer, que si j'ai échappé aux chances les plus terribles de mon expédition , je le dois à ce respect dont les peuples les plus barbares ne peuvent se défendre pour une famille , une femme , des enfants.

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errants et isolés sur une terre étrangère : respect qu'un homme seul ne pourrait leur inspirer.

D'après les obsenrations recueillies durant ce voyage, j'ai rédigé l'ouvrage que je livre aujourd'hui au public. Sans doute j'aurais pu être plus complet et plus méthodique; mais des embarras imprévus m'ont empêché de tout observer j il est des choses que je n'ai pas même eu le temps ou l'occasion d'entrevoir. N'ayant donc que des notes épacses et telles que, si je voulais rédiger mon ouvrage par ordre de matières, j e ne pourrais peut-être point compléter un seul chapitre^, j'ai préféré prendre la forme d'Itinéraire et classer mes observations ,de quelque genre qu'elles soient, selon l'ordre dans lequel j'ai eu occasion de les faire. J'espère que l'intérêt qui se porte aujourd'hui vers des contrées destinées à être le théâtre des plus grands événements politiques et militaires , pourra faire accueillir favorablement cet essai. Peut-être la variété des matières aura-t*elle un attrait qui man*querait à la méthode ; peut-être aussi daignera-t-on, en faveur de la vérité de ce que je dis , m'excoser sur tout ce que je laisse à dire.

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