CHAPITRE II
Qaelqaes remarques sur FhistQÎre de la Géorgie jusqa^à Tintrodaction da christianisme. — Le» Mamlouks. — Les Amazones. -^ Alexandre. — Mines de sel. — Note extraite des Chroniques géorgiennes.
Les contrées sîtaées sut le versant méridional dn Cancase forent le théâtre des faits mythologiques les plus anciens, depuis les querelles de Jupiter et de Saturne jusqu'à cette expédition des Argonautes qui n'appartient pas moins à l'histoire qu'à la fable , et qui forme une heureuse transition entre les deux époques. Les conquêtes de Sésostris et d'Alexandre , les guerres des Romains , les illustrèrent à des époques mieux connues de l'ère ancienne et yers le commencement de la nôtre ; les émigrations de quelques peuplades, le passage des hordes asiatiques, la con-«
quête musulmane, et tout récemment les progrès de l'empire et de la civilisation Slave les rendent également intéressantes aux yeux de quiconque s'occupe de l'histoire moderne et contemporaine. Il conviendrait donc de tracer ici un tableau de l'état de ces contrées à ces différentes époques, et, avant d'entraîner le leGteur sur mes pas dans mon rapide pèleri-lîage, de bien lui faire connaître le point de mon départ^ car il a'oSre guère moins d'intérêt que ceux
A CONSTANTINOPUB. 15
où je m'arrêterai daos ma route. Dans l'intention de compléter cette partie de mon travail ^ de nombreux docmnents avaient été rassemblés y et je n'a* vais plus qu'à les mettre en ordre quand parurent le Tableau de M. Klaproth et le Voyage du comte Gamba. Je reconnus , et c'est un hommage que. je m'empresse de rendre aux deux écrivains qui m'ont devancé , je reconnus que , si Pou réunit à ces deux ouvrages ce que l'on trouve encore dans Chardin ^ et les recherches de Guldenstaet , on peut acquérir des notions sûres et presque complètes sur le pays que je voulais décrire. Je fais volontiers le sacrifice de la masse de mes recherches : le nombre des livres qui se répètent et se copient n'est malheureusement que trop grand, et. je ne voudrais point contribuer pour ma part à grossir ce terrible fléau de la science moderne : car ce sera bientôt là le grand obstacle que devra rencontrer quiconque voudra former une collection de bons ouvrages ou se tracer un cours d'études positives.
Toutefois 9 j'ai cette consolation que les travaux dont j'abandonne le fruit n'auront pas été entièrement inutiles. Les assertions de M. Klaproth , appuyées jusqu'ici du seul témoignage de l'Auteur , qui, je pense, n'a passé que peu de temps à Tiflis et même dans le pays, mais qui > à l'aide de son habile sagacité et de sa profonde érudition, a presque toujours deviné juste quand il n'a point eu l'occasion
de voir, ces assertions avaient peut-être besoin d,'être confirmées par un .homme à qui sept années de séjour et d'observations donnent le droit de se considérer ici comme une autorité. Je parcourrai donc rapidement ce que les voyageurs qui m'ont précédé nous apprennent principalement de la Géorgie et des pays voisins, et je m'étendrai seulement quand je croirai pouvoir redresser leurs idées ou y ajouter les miennes. Laissons de côtelés siècles fabuleux et môme l'ex-' pédition de Jason, à laquelle nous aurons occasion de revenir. Arrivons aux temps que l'on est convenu de nommerhistoriques. D'abord se présente (treizesiècles avant J. G. ) ce fameux Sésostris dont plus d'un critique relègue l'histoire dans la mythologie. Se fiant sur le témoignage d'Hérodote , M. Klaproth admet comme incontestable que ce conquérant peupla la Golchide, en laissant vers l'embouchure du Phase une colonie d'Égyptiens. L'historien grec a pu encore constater de son temps ^ c'est-à-dire environ neuf siècles après Sésostiîs et quatre siècles avant notre ère , les nombreux rapports de couleur , de constitutionphysique , de mœurs et de langage , communs aux deux populations; l'usage de la circoncision l'avait surtout frappé comme étant d'origine égyptienne ou éthiopienne. ( '^ ) M . Klaproth conjecture que ces
(^) Hinc digressus retrè abiit, et posteaquàm ad Phasin flumen subsedit ^ quid indè conilgerit non habeo li-
soldats de Sésostris auront pris des femmes parmi les haLitants autochtones ; ce qui le porte surtout à admettre le récit d'Hérodote ^ c'est qu'il reconnaît dans les idiomes du Caucase quelques mots de la langue cophte. A la y éri té les anciens Égyptiens ne paraissent plus habiter les bords du Phase : il n'y rencontre que les Émérétiens et plus au nord les lilingréliens ^ peu-
quîdè dîcere, utriim ipse rex Sésostris^ divise suoexercitu, partem qualeincumquereliqueritadeam regîonem încolendam, an alîqui militum pertaesi peregrinationis errorexn circà fluvium Phasin Rubstiteriut. Nam Golchi videntur iËgyptii esse, quod ipse prius cogitatum quam ex aliis àuditum refero. Cujus rci quum iiiihîcui*a incessîsset ut utrosque percontarer, magîs Golchi reminîscebantur ^gyptiorum, quàm ^gyptii Golchorum. Dicebant autem uËgyptii se opinari Golchos e Sésostris esse exercitu.Ipse autem ex hoc coojectabamqupd atro colore sunt et crispo capillo ( tametsi hoc pro nîhilo putari posset quum et alii sunt hujusce modi)8ed magîs etîam iude quod soii omnium hominum Golchi et ^gyptii et £thiopes ab initio pudenda circumcidunt. Nam et PhoB-* nices et Syri y qui sunt in Palaestinà , didicisse ab Mgyptiiset ipsi confitentur ; Syri vero qui fluvium Thermodon" tem et Parthenium accolunt a Golchis se nuper didicisse aiunt.
Hi solî atque ^yptii lînumet quidem eâdem ration e élaborant; omnisque utrorumque vita et lingua similis est. Linum autem Golchicum a Graecis Sardoniciim appellatum est, quum illud quod ab^gypto venit appelletur Jlgyptium.
REROpOTIEVTEftPB, llb II. § 103. 104- 105.
16 rriNÉRAIRB DE TIFLIS
pies d'origine géorgienne. Mais il croit retrouyer la race des colons dans les Ahazes ^i habitent bien au nord deâ Mingr éliens et sur les côtes du Pont. Sans doute ce savant voyageur n'aura point eu l'occasion d'observer que les Gircassiens, appelés par lesGéorgiens Tsherkessiani et par les arabes Mamiouks y et qui habitent y au nord du Caucase, la grande et la petite Kabardah , ont seuls les traits de ressemblance en question. D'après l'opinion de Volney ( * ) , cette particularité s'expliquerait au contraire parce que ce seraient des esclaves de cette nation Tsherkesse qui, conduits en Egypte par les Turcs,s'y seraient rendus redoutables à leurs maîtres, ce Depuis cinq cent » cinquante ans qu'il y a des Mamloucks en Égyptepx ajoute cetauteur,(c pas un n'a donné lignée subsis- » tante; il n'en existe pas une famille à la seconde y> génération , tous leurs enfants périssent en bas âge. » Le moyen qui les a perpétués est donc le même y> que celui qui les a établis ; c'est à dire qu'ils se » sont régénérés par des esclaves transportés de » leur pays originel. » Il est certain que le trafic de ces esclaves se fait encore aujourd'hui , comme on le verra plus loin , quoique les Russes soient parvenus à le restreindre beaucoup. Dans tous les cas néanmoins , la seconde opinion , que je partage entiè-
(*) Voyage en Syrie et en Egypte, tom. I, p. 90.
A CON8TANTINOPLS. 17
rement ^ mais dont M. Klaproth ne fait aucune men-
tion y ne détruit point la première. ( * ) On peut admettre simultanément , et la fondation de la colonie par Sésostris j et le retour en Égjpte des enfimts des colons. Singulier destin alors , ^e celui de ces vieux cophtes, transplantés à quatre cents lieues de leurs foyers, perpétuant leur race sous unnouyeau climat y puis après vingt siècles , ramenés chez eux chargés de fers , y retrouvant leur valeur pour y reprendre leurs droits, mais là ne pouvant se reproduire et se recrutant d'esclaves en esclaves, jusqu'aux jours oii les Russes arrêtent ce renouvellement, où la mitraille de Bonaparte les décime et où leurs restes infortunés s'anéantissent enfin sous les balles de Mehemet Ali,
{* ) Celle-ci est confirmée par Yalerios Flaccus qui luimême pourrait bien avoir copié Hérodote.
CunabiUa gentis Colchidos hic ortusque tuens ; ut prima Sésostris Intulerit rex. bella Getis ; ut clade suorum Territus , hos Thebas patriumque reducat ad amnem, Phasidis hos imponat agris Colchosque yocari Imperet. Argohàct. us. y, v. ^iS.
» Il voit le berceau 5 l'origine des peuples de Golchos : comment Sésostris va d'abord porter la guerre aux Gètes; comment, épouvanté de la défaite des siens, il en ramène une partie à Thèbes et sur le fleuve de leurs pères, tandis qu'il laisse les autres dans les campagnes du Phase en leur donnant le nom de Golchidiens. »
18 ihnéraibe de tiflis
Pour ne plus être oblige d'en revenir à ces Tsherkess, établis tous loin de la Géorgie sur l'autre versant du Cauc/ise i je dois faire observer que le savant voyageur dont j'examine les travaux, outre qu'il a méconnu leur origine, a conimis encore quelques légères erreurs à leur sujet. Il rend bien compte de la division du peuple en cinqclasses, princes, nobles, affranchis des nobles, affranchis des affranchis et serfs; de l'anarchie qui s'est introduite dans cette aristocratie parles querelles des princes entre eux ; de l'incertitude oii flottent ces peuples entre la reh'gion chrétienne et le mahométisme , et de l'irréligion même dans laquelle ils ont long-temps vécu , etc. Mais il ne me parait point rendre assez de justice à leur rare valeur, et au cas qu'ils font de cette qualité , laquelle doit, selon leurs coutumes, se manifester brillamment dans chacun de leurs princes pour que ceux-ci soieut légalement confirmés dans tous les privilèges de leur naissance. Cette vertu va chez eux jusqu'à la témérité. Dans une des dernières guerres , un de ces princes entreprit avec trois de ses amis de se faire jour à travers une colonne russe. Il passa seul : ses trois compagnons furent tués.
Il y a plus : les femmes même de cette nation guerrière suivent leurs époux au combat, non seulement pour exciter leur valeur ou pansée leurs blessures^ mais même pour se battre comme eux.
A C0^3TÂNTiN0PÏ.E. 19
Hinc et Âmazonîdum limatis agmina pellis (*) Car rapprochons de ce fait cet autre certifié par M. Klaproth lui-même : les enfans mâles des princes et des nobles ne sont jamais élevés à la maison ; mais toujours confiés à des étrangers et quelquefois enlevés par eux ; parce que l'éducation d'un enfant donne les plus grands droits à l'amitié et à la protection de sa famille ; tandis que le^ filles seules sont élevées à la maison par leurs mères. N'arriverons-nous pas à une conclusion que notre auteur a négligée ? et ne serons-nous |)as convaincus que ces Amazones et ces Gargarenses 9 placés dans ces contrées par d'anciens géographes^ ne sont autres que les femmes Tsherkess et leurs époux. Ce sont elles que nous voyons accourir au secours de Troie sur les pas de Penthésilée. C'est une d'elles^ cette Thalestris, qui vient demander au grand Alexandre une entrevue à laquelle les historiens ont jugé à propos de donner un motif trop peu honorable.
Strabon a déjà fait remarquer que parmi tant de fictions tombées en discrédit , l'histoire des Amazones n'a cessé d'être confirmée par le témoignage des voyageurs. Suivant le rapport de Zonorius , après que Pompée eut vaincu les Albains , on trouva sur le champ de bataille des cuirasses qui n'avaient
{*) Delà les bataillons des Amazones aux boucliers en croissant. VirgU. Jin.lib. I, v. 491.
{)u appartenir qu'à des femmes. Procope en dit autant d'un combat entre les Romains et, les Huns. Vers une épocjue plus récente y quelques tribus du Giucase ayant attaqué les peuples du Karatchaï et ayant été repoussées, on présenta au prince du pays ^lufiieurs armures dont on avait dépouillé des cadavres de femmes tuées daps la mêlée. Chacune consistait en un casque , àts brassards et une cuirasse faite de petites plaques d'acier. «A la ciiirasse était attaché un vêtement d'étoffe d'mi très beau rouge qui venait à mi-jambe. ( * ) Voila donc encore un de ces prétendus préjugés de l'antiquité d'où jaillit évidemment un fait réel. Soyons bien sûrs qu'en analysant et réduisant à de justes proportions tout ce que les anciens nous ont transmis^ on découvrirait une fgule de vérités historiques ou géographiques , même dans ce qui nous parait au premier coupd'œil le plus éloigné de toute probabilité. Les* premiers historiens voyaient à travers une imagination qui leur grandissait les objets; mais certes, là où ils ont vu quelque chose agrandi , c'est que quelque chose existait.
Puisque l'on remonte à Sésostris, rien n'empêchait de mentionner Cyrus, qui, dans son expédition contre les Scythes auxquels Hérodote et ses commentateurs donnent le nom de Massagètes , et contre leuf reine Tomyris,. ayant passé l'Araxe et étant arrivé à l'en-
(*) Recueil de Voyages dans le Nord. vol. X, pag. 18a.
A CONSTAMTINOPLE. 21
droit où ce fleuve se réunit au Kour ( Cyrus) , s'engagea imprudemment d^ns des défilés et y fut massacré avec toute spn armée par les habitants des montagnes : événement qui fit changer le nom du fleuve autrefois appelé Corus en celui de Cyrus {^*), Ceci touche à la Géoi^ie fort indirectement et seulement en ce que le Kour traverse cette province^ mais ce qu'il était peut-être curieux d'examiner en détail, c'est le plus ou moins de fondement de l'opinion de tous les peuples de ces contrées qui croient fermement que leurs ancêtres ont eu afiTaire au grand Iskander ( Alexandre ). D'après le témoignage de Quinte-Curce , liv. VII, chap. XII , Alexandre aurait traversé le Caucase, et quelques-uns pensent qu'il avait passé par la Géorgie. Ârrien parait confirmer le même faitj mais,autant qu'on en peut juger au milieu de la confusion qui règne dans les données géographiques de ces deux auteurs y Alexandre, dans son expédition contre Bessus, ne se porta que sur les bords de la mer Caspienne où sans doute il franchit quelque montagne que l'on a confondue avec le Caucase et où il fonda la 4« ou 5« ville du nom d'Alexandrie, Peut-être s'agit-il ici des portes Caspiennes à Derbent ( Pylœ Caspiœ ), où l'on voit encore une muraille que l'on dit avoir été bâtie pai: ce conquérant, mais qui porte
{*) Hérodote; Justin. Hist. Lib. i, Cap. 8; Strabon, Liv. XI«
22 ITINÉRAIRE DE TIFULS
plutôt des marques d'une construction des Arabes.
Ce qu'il y a de plus cerf|(in^ c'est qu'un des capitaines d'Alexandre , nommé Azon, fut envoyé contre les peuples de la Géorgie, qu'il les subjugua, et qu'à la mort d'Alexandre il se fit le chef de toute la contrée. Il fut tué plus tard par Phamaos que l'on régarde comme le premier roi des Ibériens.
On sait encore que des troupes Géorgiennes figuraient dans l'armée des rois de Perse , qui sans doute avaient contracté une alliance avec les peuples du nord deletir empire : un chef nommé Samara Kartlossiani fut tué à Ecbatane (Hamadan.) avec son frère.
Une ville nommée AnthropaBa,peut-^tre l'Alexandrie de Quinte-Curce , se trouve en Somghétie , province d'Arménie située à l'ouest de Tiflis et entièrement abandonnée par suite des invasions continuelles des Turcs d'Aghalzike. Là, dit-on, Alexandre fonda une petite colonie d'invalides , ce qu'indique assez l'étymologie de son nom. Tout ce qu'un conquérant laisse sur son passage n'est donc après tout que des ruines : des débris de monuments , là où ses guerriers ontpassé; etles débrisdeses guerriers, là où ila fondé des villes !
En voilà bien assez pour justifier ou plutôt expliquer la croyance que partagent les Géorgiens, et qui se trouve consignée dans leurs chroniques Ç^) con-
(*) Voyez la Note à la fin du chapitre.
À CONSTANTINOPLB. ,25
cernant le vainquenr de l'Ajsie. lies imaginations orientales ont toujours été fadlement ébranlées par ces noms sonores des illustres envahisseurs du globe , et des grands donneurs de coups d'épée : le nom de Bonaparte retentit maintenant dans tout l'Orient phis peut-être que dans notre Europe , et tandis que tôt ou tard le peuple l'oubliera parmi nous^ conmie celui d'Alexandre il restera immortel et toujours populaire parmi les Asiatiques.
De Pépoque d'Alexandre jusques à la guerre Mithiîdatique^des cfarom'ques^sans doute fabuleuses, et qui d'ailleurs ne nous apprennent guères que des noms propres, sont les^euls monuments qui nousres* tent i monuments propres à constater un seul fait , à savoir que la Géorgie existait durant cet intervalle comme pays distinct et indépendant. Le seul rapport que les Géorgiens eurent avec les Grecs doit avoir consisté dans l'établissement de la colonie de Dios* curias. Au 7® siècle avant notice ère , les Milésiens fondèrent cette ville à l'embouchure du Marmar : on en voit encore les ruines sur lesquelles est bâti le misérable village d'Iskouriah. J'ai visité ces ruines; elles sont muettes comme celles de Troie.
La domination de Mithridate, dans le 2^ siècle avant J. G. ^ ses établissements civils , militaires et commerciaux sur les bords du Pont et jusques au jÀeà du Caucase ; son gouvernement dans Ma, cette vieille capitale de la Colchide ; la campagne contre
24 ITINÉRAIRE DE TiPLtS
les Romains dans cette contrée : tout cela aurait be-* soin d'être décrit plus au long qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Malheureusement^ les esprits impaitiaux trouveront toujours beaucoup de confusion et d'incertitude dans ce qu'on leur apprend des événements de cette époque : on doit craindre de les voir tous par les yeux d'un romain. Ce serait une bien belle chose que l'histoire de Mithiidate écrite par Mithridate sous la forme de commentaires. Les maîtres du monde ne tiendraient pas tant de place sur la carte ancienne s'ils ne s'y étaient point dessinés eux-mêmes. C'est l'histoire de l'homme et du lion : il n'avait point de peintre y loi!
M. Klaproth , parcourant la période romaine , at-« trifaue à une cause bien petite l'étendue et la durée de la domination établie par les amies de Pompée : outi^e sa trivialité) la circonstance qu'il rapporte me parait manquer d'exactitude. A en croire ce voyageur, les Romains auraient fourni seuls aux peuples de ces contrées une denrée de première nécessité , le sel, qu'ils n'avaient point encore su extraire des eaux de la mer. Cette denrée aurait joué dans l'Asie le rôle que Pesprit de feu ( l'eau-de-vie ) joue parmi les peuplades sauvages de l'Amérique : le fer a fondé la conquête ; un besoin factice en assure la durée. Mais il ne suffit pas qu'une hypothèse soit ingénieuse. D'après quelles autorités M. Klaproth a-t-il avancé celle-ci ? je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'au nord
A CONSTAKTINOPLE.
du Caucase se trourent des steppes immenses entrecoupées de lacs et de marais salés, et où le terrain même est imprégné de sels (jui , à mesure cpi'ils se dessèchent, se cristallisent à sa surface : c'était par là que jadis la mer Caspienne communiquait avec la mer d'Àzow. Peut-être objectera-t-on que des guerres entre les habitants des montagnes et ceux des côtes empêchaient les derniers de profiter de ce bienfait de la nature. Mais , d'un autre côté , on trouve à Agtcheyan près d'Érivanetà Cars même des mines de sel de roche exploitées de temps immémorial. Celles de Cars surtout sont très-abondantes et fournissent un produit de meilleure qualité. Et enfin, peut-on supposer, dans ces contrées où existaient déjà des villes considérables , un peuple assez barbare pour ne point avoir deviné le procédé bien simple de l'évaporation des eaux de la mer : mai$ ce peuple n'était point assezignorant néanmoins pour ne pas connaître l'usage de ce qui lui manquait ; or,, il est^ de ces besoins que l'on ne peut sentir sans trouver aussitôt le moyen de les satisfaire. Attribuons donc à des causes plus sérieuses la durée d'un pouvoir qui s'étendait encore bien plus loin, sans qu'on» lui cherche toujours d'aussi frivoles raisons.