XVI ET DERNIER
Chamla.— Varna. — Prise de c<?lte ville par TEmpereur Nicolas. -r-Plan de campagne trop usé.— Ei^^mple tire de la campagne de 1810. -^ Stratégistes. — Fautes îles Turcs — • Plan qui aurait pu réussir. — Sinope. — Marche de Tarmée d'Europe. — Paix. — L'Empereur gardera ses conquêtes d'Asie. '•— Partage de la Grèce. — Conclusion.
Quelques affaires m'ayant appelé un moment- à Bacharest, pendant mon séjour à Gonstantinople , j'eus occasion y en passant par Ghumia y d'ohserver la position de cette place, dont je connaissais déjà toute l'importance.
Ghumlâ et non Choumla , comme disent quelques géographes, fut jadis le rendez-vous des armées romaines contre les Daces et les Gètes. C'est là que l'on rassemblait les prisonniers barbares et que l'on choisissait ceux qui devaient' être envoyés à Rome pour orner une pompe triomphale ou pour mourir dans le cirque. On y voit encore çà et là des débris de monuments, qui paraissent remonter à l'époque des empereurs Adrien et Trajan. On voit même , incrustés dans les murs des fortifications turques, des fragments de sculpture et
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d'inscriptions qpx doivent dater A&a plus beaux' temps de la Grèce. Ceci me ferait croire qu'en cet endroit était l'ancienne Àristée que Pline place improprement au sommet même de l'Hœmus. Diodore de Sicile dit qu'Aristée , fils d'Apollon , alla trouver Bacchus qui se trouvait alors sur le mont Hœmus : ce fut saps,,^oute lui qui fonda la ville à laquelle on donna, son nom.
Cette cité reçut le nom de Marcianopolis , vers le commencement du second siècle, en l'honneur de Marciana , sœur de Trajan , tellement chère à ce prince qu'il lui avait accordé le titre d'Auguste. Marcianopolis était la capitale de la Mœsie inférieure. Dès leur arrivée en Europe ^ les Turcs virent que ce poste devait être pour eux contre les puissances du nord 9 même civilisées, ce qu'il avait été pour les Romains contre les Barbares. Les événements de toutes les goierres qui se sont faites de ce côté ont prouvé qu'ils avaient raison : un fameux guerrier du nord appelait Chumla les Thermopyles turques et le non plus ultra des Russes.
Tous les stratégistes se sont épuisés en combinaisons pour tourner ou emporter la position formidable qui s'est trouvée toute créée sur ces montagnes. Ils n'auraient jamais pu réussir, quand même l'art n'aurait point encore ajouté ses moyeps de résistance à ceux que la nature semblait avoir préparés. La ville proprement dite est presque en-
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tourée par un contrefort du mont Hœmus ou Balkan qai descend des deux dotés en forme de fer à cheval. Les pentes escarpées de cette sorte de grand cavalier sont couvertes de rocs détachés, et d'épaisses^ broussailles épineuses : la nature du terrain en fait une des positions les plus avantageuses pour le soldat turc, qui , à l'abri de ces inégalités , des pentes rapides et de quelques retranchements,déploie toute l'adresse des plus habiles tireurs. On a connu d^s orateurs qui ne savaient s'exprimer en public sans avoir devant eux une tribune, une simple table , qui ne les laissât pas tbut entiers à découvert : le Turc est de même : il ne sait tirer un coup de fusil que s'il peut s'appuyer derrière nj^e pierre de moyenne grosseur et même conti^ un faible arbrisseau; mais de là son coup est infaillible.
La ville est beaucoup plus longue que large : elle a une lieue environ de longueur sur une largeur d'une demi-lieue. Elle peut contenir de trente à trente-cinq mille âmes. Ses fortifications sont d'une architecture barbare : c 'est un fossé avec un simple rempart, tantôt de terre, tantôt de briques, flanqué ça et là de petites tours, qui n'offrent aucun point d'appui et de résistance et qui ne peuvent contenir que sept ou huit fusiliers. Mais ce n'est point la ville elle-même qu'il faut considérer, c'est ce vaste cainp retranché, au centre duquel elle se trouve , et qui est capable de contenir une immense
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année j avec ses ifiagasins, ses arsenaux et ses équipages, sans.qae l'ennemi puisse venir jeter une seule bombe dans la place ou l'inquiéter par quelque manoeuvre que ce soit.
C'est là que se réunissent les routes de Rutschuk) Silistrie, Ismaij et Varna pour aller à 0)nstantinople; et cette capitale est enonie à la distance de 85 lieues.
L'air est extrêmement' sain dans les positio9s élevées du Balkan et dans les espèces de vallées qui se trouvent entre les escarpements , vallées j qui, comme celles de la Suisse , sont placées beaucoup plus haut que le sommet de bien des montagnes. En effet) le montHœmus est tellement élevé en quelques endroits que d'une de ses cimes on prétend découvrir à là fois l'Adriatique et la mer Noire. Tite-Live va jusqu'à dire (*) que Philippe le Macédonien ouït dire un jour que du mont Hœmus on voyait les Alpes d'Italie. Il gravit ces immenses sommets, que Pline nomme Excehitates $ mais il ne put apercevoir les monts d'Italie, à cause, dit l'historien , des nuages qui obscurcissaient l'horizon de ce côté. Du reste , *ces. montagnes s'étendent y sous différents noms à la vérité , depuis la mer Noire jusqu'à la mer Adriatique. Mais pour eu re-*
(*) Dec. IV, l. lo.
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venir à la salubrité ^u climat y Virgile y en énumérant les lieux les plus délicieux de la terre, ceux oijL il voudrait sans gloire , dit-il, n'aimer que les fleuves et les forêts y $'écrie :
., O, qui me gelidis in vallibus Hœmi ^
Sistat, et ingenti ramorum protegat uinbra!(*)
Rien de plus malsain au contraire que tout le pays qui s'étend depuis le pied du Balkan jusqu'aux bords du Danube et du Pruth. C'est de ce pays que Florus entendait parler, dans ces vers qu'il adressait à Adrien, vers aussi connus que la réponse qu'y fit l'empereur :
Nolo CsBsar essej
Scythias pati pruinas.
Alors , en effet , Adrien faisait la guerre aux Daces, aux Scythes et aux Sarmates, sur les bords ai! Danube.
Cette différence entre le climat des montagnes et celui de la plaine est la défense la plus formidable que la nature ait donnée à Cliumla. Tandis que leurs ennemis camp ent dans des lieux que les pluies ont rendus humides , au milieu des mias-
(*) Geor. II,- 488.
mes qu'engendrent les marais, manquant souvent de bois 9 de proyisions et quelquefois d'homme^ sains pour soigner leurs malades : les Turcs respi- , rent un air vif ^ sec , mais un- peu froid à la vérité , si Pou s'en rapporte aux paroles d'Ovide:
Qua patet amblrosum Rbodope glacialis in Hœmum (*),
Mais du moins ils ont de vastes forets à leur disposition 9 et l'ennemi les laisse bien tranquilles autour de leurs foyers.
En été y le séjour de Ghumla est fort agréable : la ville est entourée de beaux jardins, de vignobles, et un ruisseau venant du midi des montagnes entretient la fraîcheur des prairies. En temps de paix, on y passe librement , les Turcs permettent même aux curieux de se promener et de visiter toutes les positions : il y a peut-être là-dedans un secret orgueil, joint au désir de communiquer à d'autres la certitude qu'ils pnt acquise de leur inexpugnabilité. Et en effet , quand on a fait le tour de cette place , on ne croit plus pouvoir y entrer autrement qu'avec la permission de ceux qui l'occupent.
Puisque j'en suis à décrire les places fortes que
('♦) Epist. II.
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j'ai visitées sur ce points j'irai en même temps jasqa'à Varna , place qui par son importance militaire tient le premier rang après Chumla. ,
Varna ou Bama , çn Bulgarie , ville située près du lac Dewina, tire son nom moderne d'une petite rivière qui se jette dans la mer Noire un peu audessous des remparts. Cette rivière est l'ancienne . Ziras. Quelques auteurs, ont pris Varna pour Ti- Lériopolis de Curopalate, d'autres l'ont confondue, avec l'ancienne Odessus : ils se trompent ; et ceux-là seuls ont eu raison, )jui ont reconnu dans Varna l'ancienne Dionysiopolis : c'est ce que m'a démontré l'inspection même des lieux et ce qu'il sers^t trop long cependant de prouver à mes lecteurs. Âprè$ tout, c'est comme ville moderne que Varna nous intéresse principalement. La gloire de sa belle et longue défense ne peut être surpassée, que par celle du monarque qui vient dy entrer en maître. La bravoure , l'intelligence , ont été égales des deux côtés, et l'on a bien vu que les assiégés, comme les assaillants, comprenaient qu'à ce siège était attachée la honte ou la gloire de la campagne :ils comprenaient en outre combien la possession de cette place' était indispensable aux Russes pour assurer leurs communications par mer. Deux choses ont décidé cette lutte glorieuse : la présence de l'empereur Nicolas, avec sa bravoure et ses talents personnels , et la trahison de Jussouf Pacha.
Jadis Ladislàs, roi de Hongrie, ine fut pas si heureux que vient de l'être' le jeune Gzar. Maître de cette ville en 1444, il fit une sortie pour com* battre les Turcs qui se présentaient à quelque distance, et fut tué dans la mêlée. Le cardinal Julien, qui avait conseillé au roi de tenter cette attaque , fut victime de la fureur des Hongrois qui le masT sacrèrent impitoyablement.
On voit donc que Varna n'est point , comme Chumla, une position tout-à-fait vierge. En 1610 même, les Cosaques du Dnieper s'en étant emparés , la saccagèrent et la brûlèrent en partie : ils délivrèrent 3,000 chrétiens que les Turcs y tenaient en esclavage.
IzzetMehemmed pacha , autrefois chargé du commandement d'une division de la flotte turque, est l'ofBcier à qui le sultan doit la belle défense de Varna, où il remplaça KoshreffMehemmed. Jusqu'au dernier moment il fit preuve de fidélité à son maître , et surtout quand il se rendit avec une apparente con^iiance auprès de l'amiral Creigh, quand il feignit de l'ester à bord du vaisseau russe pour continuer les négociations , tandis qu'il ne voulait que gagner du temps; et maintenant, nommé Grand-Vi^ir, il débute par débloquer Silistrie et repousser l'ennemi audelà du Danube. Mais comment cet habile capitaine n'a-t-il pas deviné plus tôt les intentions du traître Jussouf pacha? Comment le sultan lui-même, cet
bomme si profond, si méditatif, n'a-:t-il pas mieux appris à connaître les Grecs, les A.Il>anais, toutes ces races bâtardes, mêlées parmi les descendants des Arabes ? Pour moi je connais assez ces genslà pour me répéter sans cesse le Timeo Dçnaos : Je crains les Grecs, même quand ils rendent des services. Voilà pour moi le véritable sens du poète. Je les ai vus toujours empressés , fidèles en apparence, dévoués dans les dangers médiocres; mais n'attendant que l'occasion favorable pour trahir leur maître avec fruit , lui échappant au moment le plus critique, et comme jaloux d'efiacer, par une trahison éclatante, tous les petits services qu'ils ont rendus. Du reste, Jussouf ne s'applaudira pas loog-temps de sa trahison. Ilnelui restera pas en Russie , comme à Mazeppa , dans Galatz, de quoi fonder une lampe perpétuelle sur son tombeau. Dans ce pajs comme ailleurs , on emploie la trahison , ainsi qu'une mine, une batterie ou tout autre instrument de mort; maison déteste le traître. Od presse le fmit, et on en jette l'écorce.
Il me reste maintenant à examiner, ainsi que je l'ai promis, le plan de cette campagne, qui a failli être si désastreuse et dont le récit aurait fait une bien funeste impression en 'Europe , si tout le sang répandu à BraïJow n*avait point été caché par les Ifturiei^ de Vattia. Je crains qu'en lisant le peu de pages qui me restent à tracer, on ne se rappelle trop
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que j'ai été attaché au service de la Russie : je crois donc devoir protester que si un honnête homme conserve toujours quelque chose de ses anciens attachements, un honnête homme est avant tout attaché à la vérité ; s'il croit pouvoir servir ses amis , ce n'est que par Péloge mérité ou quelquefois par le silence : qu'on y songe donc et l'on verra que je ne puis dire ici un mot qui ne soit d'une stricte vérité.
Je dois l'avouer , rien ne m'a tant et si péniblement étonné que l'ouverture de cette campagne par les Russes. Se fîit on avisé de donner aux Turcs le choix du plan qui leur convenait, ils auraient préféré atout autre celui-ci , avec lequel ils sont façiiliarisés depuis un siècle. Passer lé Pruth y envahir les principautés f franchir le Danube , bloquer ou assiéger telle ou telle place située sur ce fleuve, pousser en avant le corps principal de l'armée y le poster devant Chumla, faire l'impossible pour s'emparer de cette position dont la prise est plus impossible que toute chose au monde y chercher inutilement à la tourner du côté d'Eski-^tambol y et enfin , épuisé d'hommes et de munitions, affaibli par les maladies qui surviennent en automne , se retirer au delà du fleuve qu'on a passé ou se hâter de conclure une paix peu avantageuse : telle a été la marche de toutes les guerres faites au pied du Balkan. En Juin 1810, par exemple , le comte Kaminski tenta sur Chumia
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une attaque où il perdit près de 3ooo hommes: forcé d'abandomier les hauteurs, il se maintint quelque temps ayec peine au pied du Balkan , puis il se retira à Rutschuk , où le grand visir , ce même Kora Jussouf pacha qui avait défendu S. Jean d'Acre contre Bonaparte, le suivit immédiatement pour lui pré* senter le combat. Les Russes n'acceptèrent point le défi. Et cependant, déjà un corps Russe avait pénétré jusqu'à Eski-Stambol , et déjà les proclamations annonçaient l'extermination des Musulmans ou leur expulsion de l'Europe.
Les deux campagnes qui vinrent après celle-là, et où l'on ne quitta point les bords du Danube, furent insignifiantes, et le traité de Bucharest mit fin à la guerre. L'Angleterre ménagea ce traité à Gonstantinople en 1812, en persuadant dès lors au Sultan que le but des alliés était de remettre les Bourbons sur le trône de France ; et Mahmoud eut la magnanimité de sacrifier à cette haute considération tous les avantages auxquels il avait droit de pi^étendre en voyant la Russie affaiblie de son côté et attaquée de l'autre par un ennemi encore plus redoutable.
Un fameux stratégiste étranger est celui qui, dit-on, a cru inventer de son chef ce plan qui n'était qu'une puérile répétition. Quelques gens de guerre , ou qui en prennent le titre , font des plans de campagne sur la carte d'un pays qu'ils ne connaissent pas ;
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de même que certains géographes font leurs cartes au coin du feu, et que le&plus éélèbres voyageurs anglais travaillent à la prison du banc du roi à Londres. Ces Messieurs ont ordinairement de Péloquence et du savoir faire ; ils écrivent bien et parlent encore mieux ; ils éblouissent à l'aide de quelques données vraies ou fausses , mais brillantes , et recueillies çà et là dans des ouvrages anciens et nouveaux.
Peut être l'homme employé par la Russie sera- t-^i l parti de ce point, que , l'insurrection grecque et la destructio n des Janissaires rendant la position des Turcs toute nouvelle, il n'y avait pas besoin que le plan de campagne fût nouveau. Mais d'un côté, les affaires de la Grèce ne paraissent pas jusqu'ici avoir beaucoup inquiété le Sultan : les Égyptiens seuls s'en sont occupés; la Turquie n'a éprouvé de pertes de ce côté que celles de sa nciarine , et le plan en question ne pandt nullement fondé sur la supériorité de la flotte russe dans la mer Noire. D'un autre oolé la destruction des Janissaires, bien loin d'affaiblir le Sultan, a été pour lui ce que l'anéantissement dès Strélits fut pour le Czar Pierre dont Mamboud est en quelque sorte le pendant: elle lui a permis l'organisation des troupes régulières et l'a délivré en même temps d'une foule de maîtres insolents et stupides, qui disposaient à leur gré de sa vie ou de la réussite de s^s projets. Le faiseur de plans ne savait pas cela. Certes, mieux vaiidrait dotmer un bataillon à
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commander à un simple grenadier que de confier une escouade à.un théoricien de cette force-là. Sans doute c'est des hommes de cette trempe que parlait le maréchal de Saxe , ui) jour qu'on l'engageait k sacrifier une vingtaine de grenadiers pour s'empa«rer d'un poste : et Une vingtaine de grenadiers , y> morbleu! répondit*il , je ne les donnerai point : » passe encore s'il s'agissait d'une vingtaine de » généraux. ))
Si tout le plan de la Russie a été vicieux , les Turcs de leur côté ont commis des fautes de détail qui ont balancé la fortuné prête à pencher en leur faveur. Quand le général Rudinger s^est mis en niarche vers Eski-Stambol , afin de tourner Chumia, ils auraient dû laisser pousser cette pointe beaucoup plus loin, puis, prenant leur temps, ils se seraient mis en travers; et les Russes, attaqués de front par la réserve d'An^driuople , coupés en arrière par un corps détaché de Ghumla , auraient été anéantis ou faits prisonniers.
Cette faute est la répétition de celle que commit en 1812 l'amiral Tchitchagoff, chargé de poursuivre l'armée française. Au lieu de- la harceler sur ses flancs et de se réduire à ne se trouver enfin que sur ses derrières , il fallait gagner du chemin et se placer hardiment en travers, manœuvre qui de-vait être familière à un marin : et l'on ne courait que les chances d'une bataille , contre une armée
déjà en déroute. Certes la faute est plus pardon-^ nabie aux Turcs qu'elle ne Pétait à l'amiral.
La campagne est néanmoins terminée et l'on ne peut la recommencer , comme on reprendrait une partie sur le damier. Il n'y aura donc aucune inconvenance de ma part à expliquer, pour ainsi dire publiquement, le plan que j'aurais conseillé si j'eusse été consulté. Je pose d'abord comme une donnée incontestable , que cette campagne ne devait ressembler en rien am précédentes ; que le plan devait être conçu de manière à frapper brusquement les imaginations musulmanes déjà ébranlées dans ce moment; que la plus grande simplicité devait présider aux conceptions, afin que l'exécution pût être d'une rapidité extrême.
On se rappelle ce que j'di ditde la position de Sinope ( pages ajS et suiv. ). Dès le début de la campagne au moment où l'on franchissait le Pruth pour envahir les deux principautés, la marine russe , maîtresse dans la mer Noire, surtout depuis le combat de Navarin, devait s'emparer par un coup de main du port, de la ville ,dela citadelle et de la péninsule entière ; car la place n'est pas mieux préparée à une résistance quelconque qu'elle ne l'était en i8i 8 ( pages 278 et suiv.) A peine cette conquête aurait-elle coûté un seul homme. Là on débarquait successivement une trentaine de mille hommes, et en peu de jours on creusait , à cent toises en avant de la citadelle .un
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fossé par lequel on coupait l'Jsthme et réunissait les deux haies deGerséh et d'Acliman (voyez la carte de l'itinéraire.) On construisait au--delà de ce canal quelques redoutes que l'on garnissait d'artillerie, ainsi que la citadelle , et l 'on possédait une place imprenable située presque en face de Varna , propre à paralyser toutes les forces asiatiques, les Guides et autres peuplades musulmanes; car, au lieu de passer en Europe et de se trouver sur le Balkau et à Varna, elles seraient venues s'épuiser et se briser pour ainsi dire contre cette forteresse inexpugnable que l'on aurait pu appeler à juste titre le Gibraltar de la mer Noire. Les communications avec la Crimée ayant lieu en trois ou quatre jours, on n'avait aucune difficulté à surmonter quant aux approvisionnements. Les magasins, les hôpitaux, se plaçaient dans l'immense enceinte de la presqu'île , et la salubrité, de l'air ne pouvait faire craindre aucune épidémie.
Entre temps, le général Paskewitch tenait en échec les populations Lazes.
En Europe, une partie de l'armée russe passait
le Danube, marchait sur Bazardschik et ayant occupé cette place , la fortifiait pour garantir son flanc droit. En même temps ; on bloquait étroitement Silistrie et on laissait devant Braïlow la moitié à peu près du nombre d'hommes que l'on a perdus inutilement en voulant réduire cette forteresse, qui se
serait bientôt rendue faute de vivres ; puis an allait immédiatement investir Varna ; on se retranchait an midi de cette ville, pour prévenir tout secours, et l'on se contentait d'envoyer de forts partis du côté deChumla , afin d'observer cette position. /Vu moyen de cette marche rapide et qui n'aurait eu aucun danger , puisque les milices d'Asie devaient être retenues devant Sinope et du côté'd'Ërseronm pai* le général Paskewitch, il est évident. que Varna, dégarnie de ses défenseurs, devait tomber trois ou quatre mois plus tôt. Restait al^s Ghumla cpie l'on pouvait tourner des deux côtés à la fois ; et les deux corps étant réunis au midi du Balkan , on pouvait ou prendre cette place en l'attaquant par derrière tandis que la réserve l'aurait menacé pai*--devant , ou la négliger tout^Wait et pousser une pointe vigoureuse jusqu'à Andrinople.
D'un autre côté, maîtresse absolue de la mer Noire, oii elle aurait possédé deux ports excellents, la marine russe pouvait tenter une descente dans le Bosphore, tandis que les forces turques étaient toujours tenues en échec par une triplé diversion. Qui sait alors ce qui serait arrivé à Gonstantinople, et si la stupéfaction et le découragement de tout le peuple ne l'auraient point emporté sur l'énergie et la i^olution du Sultan? En tout cas , une campagne entreprise aussi vigoureusement n'était point sans résultats : elle devait procui*er
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au moins la^aix la plus honorable et la plus avantageuse.
Mais si les combinaisons suivies dans toute la campagne cxit été moins dignes que celle-ci d'un habile tactitien^ il en revient d'autant plus d'hon* neur, selon moi, au jeune Empereur qui a conduit lui-même les opérations et qui par l'énergie de l'exécution a répara ce que la conception avait de vicieux. La prise de Varna , si l'on sait conserver cette place tout l'hiver, est un résultat presque égal à celui auquel des mesures plus savantes auraient définitivement abouti, à savoir la paix qui doit dans tous les cas prévenir une seconde campagne. Deux souverains tels que Nicolas et Mahmoud s'empresseront d'arrêter une nouvelle effusion de sang : ce dernier a bien assez à faire dans l'intérieur d'un empiré qu'il veut régénérer; il ne sera pas assez vain pour préférer d'inutiles lauriers à la couronne européenne qu'il peut placer sur son turban. Le jeune Czar, quant à lui, a établi sa popularité en Russie , sa réputation dans toute l'Europe : sa victoire même est encore plus que glorieuse, elle est matériellement profitable. En effet , bien qu'il ait déclaré dans ses proclamations qu'il n'avait en vue aucun agrandissement territorial, il est certain qu'il lui ser^ permis de se maintenir en possession d'un territoire qui lui appartenait depuis long-temps de droit et que ses troupes viennent seulement d'oc-
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cuper. Je yeux parler de tontes les places fuites et de tout le district dont le général Paskewitch s'est empare en Asie, à savoirÂnapa^Poti^Kars, Aghalziké, Âghalkalaki , etc. Si l'on examine le traité conclu en-^ tre l'Impératn'ceCatlierine et le Czar Héraclius , que j'ai cité page 64 y on rerra que ces places et le pays environnant sont Lien compris dans les |X)Ssessions géorgiennes que les deux souverains se proposaient de reprendre tôt ou tard : donc maintenant elles appartiennent aux Empereurs- russes qui ont entier rement succédé aux droits imprescriptibles des Czars Géorgiens. C'est sur de pareilles bases que l'empereur Nicolas peut conclure aujourd'hui la paix la plus fructueuse y sans manquer néanmoins à ses promesses impériales,et en assurant, par le seul moyen praticable, la sécurité de ses possessions asiatiques, ainsi que je l'ai fait voir plus haut (Pages 92 et suivantes, i56 et suivantes, 176 et
suivantes).
Quelques personnes seront bien éloignées de ces vues pacifiques et modérées : la campagne , à les en croire, ne peut finir que par la prise de Coustantinople, et les deux puissances belligérantes seront également déshonorées si elles ne se font pas le plus dç mal qu'elles pourront. J'ai fait voir à diverses reprises, sur quels hideux préjugés repoposent ces plans d^extermination ou d'expulsion de tous les Mahométans. Il n'y a d'ailleurs qu'un
A OONSTANTINOPLE.
mot à dire pour couper court sur cette conquête de la Turquie d'Europe : les autres Puissances
NE I*A PERMETTRONT PAS : c'est pOUr cUcS UUC
condition d'existence; c'est là leur to be or not to 6e.
Quant à la question grecque , elle est à peu près résolue : pour compenser les agrandissements de la Russie en Asie, chaque puissance pourrait prendre de ce côté ce qui serait le plus à sa convenance; et la Turquie , en reconnaissance àes efforts médiateurs des cabinets, ferait bien de leur céder un pays ôii elle ne peut plus trouver , elle , que des cadavres et des ruines. Ce qui m^engage à. croire que telle est l'intention de la Porte , c'est le simulacre de défense de Môdon et de Patras, simulacre nécessité par l'article de la loi musulmane qui ne permet de céder aux infidèles que les places dont ils se sont rendus maîtres les armes à la main; et cette cérémonie prouve évidemment que les Turcs ne comptent pas rentrer dans les villes en question. L'Angleterre a , ditron, des vues sur Patmos ; les États-Unis sur Poros. La belle conduite de Fa diplomatie Néerlandaise mériterait que l'on donnât auK Pays-Bas quelqu'une des Cyclades. Quant à la France , il lui faudrait, pour un siècle au moins, le protectorat et le gouvernement de la Morée ; c'est le seul moyen d'assui^er la tranquillité de cette péninsule aussi bien que des îles Ioniennes ; ce serait
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aussi une digne récompense des efforts de cette puissance pour le maintien de la paix, de la grandeur avec laquelle elle s'est soumise naguères à tant de sacridces , de la constance et de l'habileté avec lesquelles, réparant depuis toutes ses pertes , elle a ramené dans son sein une prospérité relative qui ne contribue pas peu à la prospérité générale de l'Europe.
Ces petites colonies , formées par toutes les nations civilisées, communiqueraient facilement aux Grecs ' le type commun du caractère Européen : elles leur donneraient, par les rapports journaliers dont ils seraient témoins, une idée de ce qu'est le droit des nations; et l'exemple de la moralité qui existe parmi nous réussirait, mieux que toute une escadre, à purger les mers de l'Archipel des pirates qui les infestent.
Puissent toutes ces vues se réaliser ! Puisse la paix de l'Europe et du monde se rétablir sous* de pareils auspices! Puisse ainsi l'Orient paisible marcher vers les nouvelles destinées qui semblent s'ouvrir devant lui! et que le monde, au lieu du spectacle continuel des luttes de la barbarie contre la civilisation, ne nous offre plus que les efforts pacifiques de plusieurs civilisations rivales !
Ces vœux ne me semblent pas déplacés après le récit d'un voyage entrepris pour connaître les contrées dont l'aspect doit peut-être changer si ra-
pidement, et avec lesquelles l'Europe va se mettre en communicatioii directe. Les amis qui m'ont engagé à publier les notes que j'avais recueillies ont tiré leurs motifs de cette situation même des choses. J'ai cédé à leurs instances et je souhaite que le public nous en sache gré, à eux comme à moi.