CHAPITRE XV
Cyanées. — Courants du Bosphore. — Scutari. — Cimetière. — Siège. — Vue de Coostafitinople. — La peste. — Reiations diplomatiques.— Inscriptions. — Bagne. — Weghabites. — Colonne de Marcian. — Pilau. — Queues de cheval. — Péra.
Âa moment où noas noon troirrâmes préct«émeat en face du Bosphore , un venl contraire s'^ya et nous nous attendînaes à nous Toir éloignes , peutêtre pour long - temps encore , du but de notre voyage; car, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer^ ce n'est pas impunément que l'on manque l'entrée de ce détroit que les Turcs appellent à très juste titre Bogaz (gosier).
Nous ayions à notre droite les Cyanéee où Sjrm^ plegadesy que les anciens crurent long-temps ei^ rantes et qui furent fixées^ disaient-ils^ par l'audace de Jason. Mais nous n'aperçûmes point à notre gauche les Çytmée^ éPAeie , d'où l'on prétend que le navire Argo se tira par le seiil secom^ de Minerve. Ce dernier écueil n'a jamais existé-, ou il a été détruit par quelque convulsion sous -marine. Un monument d'un blanc éclatant paraissait sur l'écueil bleuâtre des Cyanées d'Europe. C'est cet
A CON8TANTINOPLB. 307
autel votif sur lequel les Barbares éleyèrent une colonne en l'honneur de quelque César , et auquel on donna improprement le nom de colonne de Pompée : il est évident qu'une pierre cylindrique, décorée de guirlandes de lauriers et de têtes de victimes 9 n'a jamais pu éti*e le véritable piédestal d'une colonne corinthienne (*).
Mais la brise, qui n'était que peu sensible, tomba bientôt , et après avoir louvojé quelques instants , nous descendîmes avec le courant , en serrant d'assez près la câte de Thrace. Le courant du Bos- -phore me parait incontestablement produit par le déversement du trop plein d^e la mer Noire dans la Méditerranée. Dire, comme certains auteurs modernes , que cet efet se rattache uniquement à la théorie nouvellement connue des courants composés , et qoe l'impulsion dee eaost de la mer Mbire vers le sud provient de celle des flots du Danube, du Dnieper, du Dniester et du Phase , c'est exactement la même chose : c'est comxne si l'on avouait que les eaux de tous ces fleuves grossissent celles de la Mer Noire au-delà de tout ce que l^aporation
.(*) Mono|ûnion est ici contraire à celle de Cornelis Lebruyn , voyageur hollandais , qui prétend que cette colonne fut érigée en mémoire de la défaite de Mithrîdale , et qu'elle ne tomba ^aus la mer ^qu'en 1680,
508 ITINÉRÂIRB DE TIFLI6
peut absorber, et à tel point que son lit serait beaucoup plus éleré que ctlui de la Mer méditei^ ranée , si la digue qui sépare ces deux mers n'était depuis long-temps rompue.
Au moment où notre brick était entraîné par ces mêmes courants , dont on nie l'existence en ellemême et la cause in^médiate, je me rappelais avoir lu relativement à ce sujet des extraits d'un ouvrage italien du comte de Marsigli , livre très-rare imprimé à Bologne vers Pan 1680. Cet auteur, qui reconnaît l'existence des courants du Bosphore, va beaucoup trop loin cependant ; car il distingue en outre un con trie- courant , opposé au premier *: l'un venant de la mer Noire , l'autre de l'Archipel. Pareille chose n'existe point : des expériences nombreuses me l'ont dénàontré. Seulement , les anfraotuosités des deux rives produisent des remous considérables, dont la force est toujours en raison directe de celle du courant principal; de telle sorte qu'en automne, après les grandes pluies , et au printemps , à la fonte des neiges , les navigateurs ont beisoin de saisir avec une grande habileté le fil même de l'eau pour ne point être entraînés en sens contraire de leur direction. Si h cette circonstance se joint la continuité du vent du sud , il arrivera que les remous paraîtront plus forts que le courant. Si au contraire le vent du nord prend le dessus, le détroit devient un grand fleuve, je dirais presque un torrent.
k CQN8TANTIN07LB. 309
Vers le soir, nous jet&mcs l'jincre devant le boui'g de Yténi-Keuî (village neuf), situé sur un promon^^ toire de la rive eutx)péenne. Deux Arméniens, qui sans doute avaient remarijué que àe% étrangers se trouvaient à bord de notre brik turc , vinrent sur une petite barque , pour nous rendre visite. Quoique l'un d'eux parlât assez couramment l'italien, nous ne pûmes savoir si un simple motif de curiosité, ou une inspection quelconque , ordonnée par la police de la capitale, les avait amenés parmi nous. Ils nous demandèrent d'où nous venions^ où nous allions, qui nous étions et ce que nous voulions faire ^ mais tout cela d'un ton si affable et si poli « que nous fumes très portés à les prendre pour àes curieux d'assez bonne compagnie. Quelque chose acheva de nous le persuader : ces Arméniens ne BOUS demandèrent rien; et bien plus, à peine élaient-ils de retour au rivage , que leur canot revint , et qu'un esclave nous offrit de leur part deux bouteilles d'une espèce de vin muscat et quelques friandises. G^était nous souhaiter, à la mode orientale , notre bian^venue en Europe. Nou» tirâmes de cette circonstance un favorable augure.
Le lendemain, un vent très-^viol6iit,œu£9antdu nord-ouest, nous empêcha de satisfaire notre avide cunosité et de contemjJer la plus belle ville de l'univers , celle qui pourrait redevenir encore la
reine de l'ancien monde. Une distance d'environ vingt lieues nous en séparait encore.
Je profitai de ce retard pour me rendre à Buiuk^ Déré j en longeant la côte sur une barque étroite et à la quille tranchante. C'est en cet endroit et à Tbérapia, où nous passâmes y que les ambassadeurs des différentes puissances ont leur résidence d'été. Ce séjour est charmant, et nous n'y^trouvâmes qu'une chose à souhaiter, à savoir la présence des personnes que nous y venions chercher : leurs Excellences étaient en ce moment à Constantinople.
Après vingt-quatre heures d'attente , nous continuâmes, de descendre le Bosphore , et nous fûmes
, bientôt arrivés en face du village de Balta-^Liman^ oh Mahomet II lit tirer sqr Iç rivage Jes vaisseaux qui devaient être transportés à force de bras tout le long d'une vallée /jusqu'aux dunes qui forment le port intérieur de Constantinople et où on les remit à flot. On sait que cette manœuvre hardie décida du sort de la ville.
Nous passâmes ensuite devant le château ^d'Ëu-
• rope {^Roumélir-Hissar)y où se trouve le lieu le plus resserré du détroit, çt où la température , le vent^ les courants semblent quelquefois changer tout-àcoup : c'est le véritable point de séparation entre la mer Noire et les eaux de Constantinople. Près de là fut jeté par Darius le pont qui joignit pour un instant le couchant à l'aurore.
A CON&TANTINOPLE. . 3ll
Le fort tira un coup de canon : on nous apprit qu'un Janissaire venait d'être étranglé.
L'imagination ne peut se figurer un spectacle pareil à celui que présentent les deux rives entre lesquelles notre brick glissait rapidementDeskiosks peints des couleurs les plus brillantes et les plus variées , des palais d'une architecture légère comme les tiges des palmiers qui les entourent, des jardins ou plutôt un jardin continuel , un jardin enchanté 9 bordent les deux côtes du détroit. Le pays oriental des fées et des génies n'est point une chimère : on le trouve près du Bosphore.
Bientôt Scutari parut à notre gauche : les beaux cyprès de son immense cimetière élevaient leurs têtes d'un vert sombre au-dessus des mosquées dorées et des brillants édifices de la ville, qui disparaissait pour ainsi dire à leur pied. En effet le cimetière est la partie principale de cette dépendance de G>nstantinople. Les Turcs les plus riches et les plus dévots de cette capitale se font tous enterrer à Scutari; et cette coutume est fondée sur une tradition nationale dont l'origine se perd dans le passé. C'est une opinion généralement reçue parmi eux, que Cbnstantinople la bien gardée, comme ils disent, sera prise un vendredi, pendant que les fidèles rempliront les mosquées. Ajoutez k cela que les Turcs , que nous appelons barbares , ont pour les cendres des morts en général , un respect bien phis
s 12 ihkérauie de hfus
profond qpe celui que nous portons aux reliques y même de nos proches : jamais ils n'oseront déplacer sciemment des ossements humains, pour donner leur place à un nouveau cadavre. On conçoit que par ces deux raisons, le cimetière de Scutari doit s'agrandir continuellement, et que déjà il doit avoir acquis une étendue proportionnée au grand nombre d'habitants d'une des villes les plus peuplées -de l'Europe. Du reste , la beauté de cette ville des morts répond à sa grandeur. Les cimetières turcs ^ peuvent être comparés à de charmants jardins anglais. Ils sont plantés d'arbres et de fleurs : les mausolées , parfaitement entretenus , sont assez écartés pour laisser entre eux des chemins, des gazons et des espèces de plates-bandes. Des femmes, des enfants , des hommes même sont dispersés çà et là, plongés dans un profond recueillement, arrosant les fleurs qu'ils ont plantées sur la tombe d'un objet chéri, ou prosternés sur un tapis étendu à terre et adressant de ferventes prières à ce Dieu d'Abraham et du Christ , qu'ils reconnaissent comme nous. Nous avons bien aussi , à Paris , quelques Champs du repos, distribués d'une manière pittoresque , où des monuments élégants s'élèvent çàet là , où des inscriptions rappellent les vertus > l'âge et le sexe de ceux que nous perdons; mais je ne sais qtioi de mesquin, de vaniteux, se révèle à travers tous nos efforts, pour être grands et sé-^
A CONSTANTINOFIiB. 315
rieui devant la mort : l'aspect de notre frac Européen suffit pour détruire toute idée un peu grave ; l'idée seule des draperies et de la barbe orientale inspire le respect et le recueillement.
Lors de la conquête des Ottomans, Scutari ne succomba que long~temps après la capitale. Constantinople fut prise , selon Ducas, le 28 mai ii55y ou selon Phranza seulement le 29 du même mois même année. Mahommet term't sa victoire par 4'horribles cruautés. Il alla jusqu'à faire inviter les ha* bitants qui possédaient des titres de noblesse à venir les lui présenter, leur promettant de les tirer de la misère où cette révolution les avait plongés. Une partie de la noblesse de l'Empire donna dans ce piège. Le jour de Saint Pierre fut désigné pour la présentation des gentilshommes. Alors le sultan voyant réum's devant lui tous ceux qui auraient pu lui causer quelque ombrage, leur fit trancher la tête à tous en sa présence {*).
{*) Quindi a certi glornl, Maometto fece intendere che tuUi quellî y i quali havessero potuto provare la lor nobilîta e gentilezza dî sangue , sarebbono statî vie meglio provistî sotto il suo governo che sotto quello de grimperatori christîani, afTermando ch^egli non era cosa giusta, che le persone nate di nobll sangue dovesserc aver disagîo e andare accettando per Dio. £ cosi alcuni di loro maie aveduti s'andarono a far scrivere quel giorno ch*era disegnato a questo elfetto, nel quai si pen-
Trois jours après la prise de la ville, Maliommet eut l'adresse politique de faire nommer un nouveau patriarche qui fut^Georgeos Scholarios^ouGennadios. Il lit abattre les murs de Galata du côté de la terre, et détruisit en partie la grande tour, où les Génois s'étaient si vaillamment défendus ; mais il laissa subsister , les remparts du côté de la mer et invita les latins qui avaient quitté ce faubourg à rentrer dans leurs foyers, leur laissant un délai de trois mois , au bout duquel leurs biens devaient être saisis au profit du fisc.
Ces démarches conciliantes ne purent engager les habitants de Scutari à se rendre au vainqueur. N'ayant devant les yeux , que le sort des malheureux gentilshommes de Cônstantinople , ils résolurent de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. En vain Mahommetfit assiéger leurs remparts par trois cent mille hommes, dont sa présence enflammait le courage, l'héroïque résistance des Grecs et la bravoure inouïe de leur chef, un simple dominicain nomméF. Bartholomée d'Épire, paralysèrent tous les eSbits des musulmans. Ce ne fut qu'après deux ans de siège que Scutari tomba au pouvoir du Sul-
savano che si dovesse far lôro provrgîone , che fu il di di san Pietro. Quivi rannati per commissione di Sultan Maometto, a tutti fù tagliata la testa.
Spakdvgino CiÀiiTikGusciMo^ CommentoT. Fiorenza^ i55S.
A CON8TANTINOPLE. - 515
tan : encore cette conquête ne fut-elle pas obtenue entièrement par la force des armes, mais par les négociations à la suite desquelles la paix dite Vénitienne fut signée à Constantinople, le 2g janvier 1479, par Jean Doria, secrétaire d'état de la république de Venise.
Nous laissâmes à notre gauche Scutari et le château de Kj2^Koulléci , ( tour de la fille ) où se trouve un phare et que l'on prend à tort pour la tour de Léandre^ attendu que Sestos et Abydos sont situés à l'entrée même des Dardanelles.
Et enfin, nos regards s'arrêtèrent sur la plus belle vue de l'univers (*) : assissur le lillac, nous fûmes longtemps avant de nous rassasier de ce spectacle unique. Il était midi : le soleil faisait resplendir \^^ dômes
(*) On a conservé une exclamation bien naïve et bien sentie qui échappa à Louis XV quand il visita la cathédrale d'Anvers en 1747 • C^^st un bijou que je voudrais avoir dans mon cabinet ! Ce mot y rappelé fort à propos par le commissaire du pouvoir exécutif en 1796, sauva le beau temple de Notre-Dame des dévastations révolutionnaires. J* ai mis en vente , écrivit-il à Paris, j'ai mis en vente le bijou de Louis XV et personne n'a osé enchérir l — Un portugais disait en voyant Florence : Voild une ville qu'on ne devrait montrer que les dimanches,' Ces deux anecdotes se représentent involontairement à Tesprit, quand on contemple une cité et mille monuments bien autrement splendidesque les palais de Florence et la cathédrale d'Anvers.
3l6 * mNéRAlRE t>E TtFUS
et les minarets des mosquées : les édifices, parmi les^ quels on entrevoyait le feuillage de quelques arbres placés là comme pour en rompre la monotonie , for • maient dievant nous un vaste amphithéâtre. A notre gauche, était la pointe du sérail où jadis se trouvait la citadelle de Byzance , et où s'élèvent maintenant les tourelles du palais dontles beaux jardins descendent jusqu'à la mer. En face s'ouvrait le port intérieur, formé par la rivière des eaux douces. A droite s'étendaient les riches faubourgs de Péra et de Galata. Mais , après tant d'auteurs qui ont décrit ce magnifique panorama , je voudrais envain essayer d'analyser l'impression que j'éprouvais en le contemplant : je ne détaillais rien , je ne nommais aucun objet, je n'y attachais aucun souvenir: Pensemble me frappait d'une espèce de stupeur enivrante : je ne puis mieux comparer l'état où je me trouvais qu^aux doux rêves dans lesquels une faible dose d'opium peut plonger ; et en me le rappelant depuis, j'ai compris l'existence de ces musulmans, qui après avoir pris leur narcotique favori, passent leurs journées à contempler l'horizon et les flots de la Propontide. Ces sensations sont trop difficiles à rendre pour que j'ose faire ici autre chose que renvoyer le lecteur aux belles descriptions de Constantipople , ' qui ont été publiées par mes devanciers : assez d'autres avant moi ont voyagé en peintres et en poètes* Plongés dans cette admiration toujours croissante^
A CONSTANTINOPLE. 5l7
nons entrâmes dans le port où nous jetâmes Pancre à la hauteur de la mosquée du Sultan Sélim, ayant alors Galata derrière nous.
G>nstantinople, où nous nous trouyions heureusement arrivés, fut autrefois nommée Byzance: s'ilfaut en croire la chronique d'Eusèbe y eUe tira ce nom de celui de Bjzas roi de Thrace , qui en fut , sinon le fondateur, du moins le restaurateur, en l'an de Rome 97- Suidas de son côté, dit qu'elle fut bâtie par Pausanias roi de Sparte. L'empereur Sévère la fortifia. La situation avantageuse de cette ville la fit choisir par Constantin pour capitale de l'empire d'Orient , l'an de J. G, 328. Elle prit alors le nom de G)nstantinople , et l'empereur l'enrichit des dépouilles de plusieurs cités. Mais elle ne parvint à son plus haut degré de splendeur que sous Théodose le jeune et sous Héraclius, au commencement du 7« siècle.
Parmi les ouvrages que l'on peut consulter avec le plus de fruit sur la capitale de la Turquie , je mets au premier rang celui qu'a publié Pierre ' Gille sous ce double titre £)e Bosporo Thracio Lit. III , et De Constantinopoleos Topographia Ltib. IV. Ce savant, que l'on nomme ordinairement Gyllius , naquit à Albi en Languedoc , à la fin du XV"-' siècle, et mourut à Rome l'an i555 , âgé de 65 ans. Il voyagea beaucoup , et ayant été pris par \^^ Bar* baresques, il fut conduit en Asie, où il apprit l'a-
518 ITINéRAIRE DE T^FUS
rabe et le Turc. Comme il étoit en outre très versé dans la langue latine , qui était alors celle des savants ^ il avait formé le dessein de publier des relations de tout ce (fu'il avait observé de plus curieux : mais la mort ne lui laissa que le temps de publier l'ouvrage ci-dessus mentionné. Pierre Belon qui fut son valet , est accusé d'avoir publié sous son propre nom plusieurs écrits de Gyllius.
On n'attend pas que je conduise avec moi mes lecteurs par tous les quartiers de cette immense ville et que j'entreprenne la description de tous les édifices qui l'embellissent ou qui serventau bien êtrede ses habitants. Déjà Spon dans son voyage aa Levant en 1675, s'excuse d'entreprendre cette besogné.
<c Plusieurs auteurs avant moi, dit-il, s'en sont » déjà acquittés fidèlement, entre autres Pierre » Gyllius, Delà Valle, Duloir, Thévenot, et tout » récemment, M. Jean Tavemier, le plus fameux y> voyageur de notre temps. » Depuis lors , combien d'excellents ouvrages n'ont pas succédé à ces travaux primitifs, les uns incomplets, les autres trop diSus ! et pour ne mentionner que les plus nouveaux, qui prétendrait aujourd'hui refaire ce qu'ont si bien achevé les Choiseul et les Andréossy ? Certes , je ' sens trop mon insuffisance pour entreprendre une pareille tâche. Néanmoins , un s,éjour de six mois dans cette belle capitale n'a pu être entièrement infructueux, et je rapporterai , sans ordre, comme je
A CON8TANTINOPLE. 3l9
les ai faites , q[uelques observations qui me semblent encoi*e neuves : je ne déparerai point , par une stérile compilation , cet ouvrage dans lequel je me suis surtout attaché à ne rapporter, outre ce qui me concerne personnellement, que des choses peu connues, ou à rectifier des faits mal appréciés jusqu'ici.
Nous débarquâmes à Péra le lendemain de notre arrivée.
On nous av^rt préparé dès la veille un logement dans la grande rue des Francs , chez un restaurateur italien , par lequel nous fûmes assez bien traités , ce dont nous avions grand besoin. Mais bientôt nous trouvâmes à louer une petite maison bâtie en pierre , chose assez rare en cet endroit, et située non loin du palais d'Angleterre. Nous fîmes acheter des meubles : on en trouva d'assez élégants, mais peu solides , tels que le commerce de Marseille les fournit. En peu de jours nous nous trouvâmes installés et toutà-fait Byzantins.
Bientôt vint se présenter chez nous un de ces commissionnaires que les habitants de Constan tinople emploient en temps de peste, c'est-à-dire à peuprès six mois par an. Habitués à toutes les précautions que leur charge requiert, ces gens vous procurent tout ce dont vous avez besoin, pourvu que vous leur donniez vos commissions chaque jour pour le lendemain. Ils vous apportent la viande , qu'ils jettent en votre présence dans un vase rempli d'eau, le pain
320 ITINÉRAIRE DB TIFUS
qui est chaud et qu'on laisse refroidir afin qu'il perde par l'évaporation les miasmes qu'il pourrait contenir , et enfin ils jettent dans une soucoupe remplie de vinaigre, où on le laisse quelques instants, le reste de la monnaie que vous leur avez confiée. Malgré toutes ces précautions , la peste entre dans les maisons , on ne sait par oii , quand et comment. Ce qui ne prouve nullement , quoiqu'on dise, l'inutilité de ces mesures minutieuses et ce que l'on appelle même leur danger : car si elles ont cet effet trop exagéré de démoraliser les individus d'une constitution un peu irritable à l'égard desquels on les emploie, tout au contraire les personnes douées d'une force morale assez puissante pour apprécier à leur juste valeur les périls de la contagion, y trouvant une garantie certaine, échappent presque infailliblement : c'est une observation que l'on a faite sur toutes les maladies où il s'agit de cet être de raison que l'on appelle virus, y compris même l'hydrophobie. Quant à nous , dès 1 8 1 2 , notre séjour à Tiflis nous avait familiarisés avec les précautions sanitaires , comme avec leurs avantages et leurs inconvénients. On a lu au chapitre VII de cet ouvrage et dans la deuxième note qui l'accompagne à quelles terribles épidémies nous nous étions vus exposés. Après avoir perdu plusieurs de mes gens, en i8i4, j'avais failli moi-même succomber sans savoir de quel mai j'étais atteint , et je n'avais dû mon salut
A CONSTANTINOPLB. 321
qu'aux soins et aux talehts de M. Pribil de Prague en Bohême, médecin en chef de notre corps d^armée , véritable inventeur de Pexcellent traitement que j'ai indiqué à la page i5i . Dèsque je fus en état de connaître mon mal et de comprendre les raisonnements du docteur , je pris une telle confiance en tout ce qu'il me prescrivit que je ne fus sujet k aucune rechute et que mon énergie personnelle se corn- . muniqua même àtoute ma famille. Tout le secret du traitement des maladies contagieuses est là : précautions excessives, remèdes énergiques; maisconlîance entière dans ces remèdes et dans ces précautions.
Ma première visite fut pour l'ambassade des Pàjs-Sas. Le palais , ci^evant de Hollande , où je me rendis , est un édi&ce qui date du commencement du 17^ siècle : il est très- spacieux et bâti, comme presque tous les hôtels de Péra, en bois sur des fondements de brique ; mais il est situé au milieu d'un quarré long 9 ceint de hautes murailles y qui le mettent entièrement à l'abri des incendies qui pourraient éclater dans le voisinage. Il se trouvait en mauvais état du côté de l'Occident ; car , dans ce climat surtout, les vents d'Ouest rongent et dégradent en très-peu de temps la façade des édifices; mais, depuis l'arrivée de S. E. Monsieur le Baron vanZuylende Nyevelt, il a^été parfaitement restauré, et on peut le citer' maintenant comme un des plus beaux hôtels de Péra.
L'Ambassade était alors représentée par M. G. Testa , comme chargé d'affaires. Je n'eus qu'à me louer de sa politesse et de ses bontés.
Je tracerai ici, à l'aide de documents prèsqu'inédits, une esquisse rapide de l'histoire de nos relations diplomatiques avec la porte Ottomane.
La première capitulation qu'obtinrent les puissances chrétiennes leur fut donnée par Omar, dans la i5^ année de l'Hégire. Elle semblait toute en faveur de la religion et des pèlerinages aux saints lieux,' mais au fond elle facilitait en même temps le commerce et les voyages par tout l'Orient. Je donnerai ici la traduction faite par mon fils Jean Rottiers , du texte arabe qui -me fut communiqué pendant mon séjour à Rome en 18 20 par feu S. E. le chevalier Italinski , alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. l'EImperem* de toutes les Russies près le Saint-Siège , et ci--devânt envoyé avec les mêmes pouvoirs à Gonstantiuople.
A CONSTANTIVOPLB. 323
CapituIiATION accoi-dée par Omar y lieutenant de Mahomet et depuis son successeur immédiat, sous le titre de Calife, aux Chrétiens de Jérusalem et de ses dépendances, lors de la conquête de la Palestine, l'année i5 de PHégire.-
AU KOU DU DIEU TaSS-BON ET TRES -MI SE RICO ADIEUX.
Louons Dieu qui nous a fait nattre dans V Islamisme y et qui nous honore par la Poiy qui a eu pitié de nous en nous envoyant son prophète Mahomet. La paix et la bénédiction de Dieu soient ai/ec celui qui purifie nos cœurs j qui nous accorde la victoire sur nos ennemis y des habitations dans les campagnes , et qui nous inspire l^a^ mourpour nos Frères l DiED soit loué par ses Serviteurs pour cette grâccy d^une miséricorde infinie I
Ceci est P Écrit <i'Omarj€/^£fe Chattab, qui fut
donné comme un pacte et une convention, au pontife Zéphyrinus , révéré par tout son peuple. Patriarche de la secte royale orthodoxe à Jérusalem, sur la montagne des Oliviers.
Cette Convention comprendles Sujets, le Clergé, les Moines et Religieuses , et leur accorde sûreté et protection en quelque lieu qu^ils se trouvent.
Nous Chef des P^rais^rqyants et nos successeurs, devons garantir la sûreté des sujets chré^ tiens, sHls remplissent leurs devoirs de sujets.
324 ITINÉRAIRB DE TIPLIS
Cette Convention ne sera rompue que par leur ' faute ^ dans le cas quHls veuillent se soustraire à Pobéissance et à. la soumission.
Que la sûreté soit également accordée à leurs églises y à leurs demeures ^ aux lieux de leur pèlerinage ^ tant au dedans qu^au dehors ; savoir : à V église Kamanéh ( St. Sépulcre ) ; au lieu de la naissance de 3ts\38 àBethléem^à /a^ra/ztfe église de la Caverne^ avec les trois portes vers le Sud, le Nord et P Occident. Que la sûreté soit accordée de même aux autres Chrétiens qui se trouvent dans ces lieux ^ aux Géorgiens et Abyssiniens y NestorienSy Jacobitesy et à tous ceux qui appar-tiennent au prophète Jésus.
Ils méritent tous des égards, parce quHls furent déjà autrefois honorés par le Prophète, d'un document muni de son sceau, par lequel il nous exhorte à les ménager et à leur accorder la sûreté. A cause de quoi, nous, chef des Vrais-croyants, sommes disposés à nous montrer bienveillant envers eux, pour honorer celui qui leur a déjà marqué sa bienveillance.
Ils doivent être relevés de IHmpôt de capitortion et de celui des péages dans tous les pays et sur toutes les mers des Musulmans. A leur entrée à Kamanéh ( St. Sépulcre ) et pendant le resté' de leur pèlerinage , on ne doit rien percevoir d^eux.
Les Chrétiens qui visitent le St. Sépulcre, dm--
A CONSTANTIKOPLE. 325
pent dépoêer^pour le patriarche y une drachme et demie d^argent blanc,
JL^e mxraU^royantê des deux eexea doiuentmi^ vre cette loij ( les Sultane et lee chefs non exceptés ) et sy soumettre y qu'ils soient riches ou pauvres.
Donné en présence de tous tes Disciples da Prophète,
ABDAiitiAR , QsMAir , B. Afan , Saad^ Abhor-Rahman, Ibn àuf.
Qu^il soit ajouté foi à cet Écrit, qui doit res^ ter entre les mains des Chrétiens. K}ue la bénédiction de Dieu soit accordée au Prophète et à ses Disciples.
Louons Dieu le roi des mondes ^ sur lequel nous nous reposons comme sur le Prophète notre avo^ cat près de lui, le 20 ftîbiiel j Euel de la XVe. année de l'Hégire.
Celui qui lit cet Écrit et qui agit dPune manière contraire à ce qi/il prescrit, d'aujùurdPhui jus^ qu'au jour du dernier jugement, rompt la con^ pention de DiBU et de son bien-^imé Prophète.
I I ■ > I ^m^m—mm^
Pour pa/5S«r de ces généraUtés à ce qui çaaçorne chaque État eu p^rticaUef ^ hfi r-elations diploauiT tiques de la France » 4atwt de plijis haut que le$ ndtrei^; bm^ Porigia^ d«s pi^çmièpc^ est loin de me paraître, aussi honorable qu'^Ue est ancienne.
Ëd i55iy Jean de Laf<N*est^ chevalier d^ Pendra de
saint Jean de Jérusalem ^ fut eniroyéÀ C<HiistantioQ{>le
par s. M. T. C. ( François I^*" ) et conclut avec la Porte une alliance offensive et défensive ,' contre Charles-Quint : les forces maritimes de la France et de la Turquie devaient agir contre celles du chef du Saint Empire, du Donateur de Malthe et de Gozo. Et ce fut un chrétien , un preux chevalier du 16^ siècle, qui put signer un semblable traité !
Notre pays n'a point à rougir d'un pareil souvenir historique. Au milieu des guerres glorieuses qu'ils soutinrent contre l'Espagne, au moment où ils secouaient le joug du duc d'Albe , d'exécrable mémoire, jamais nos aïeux ne sollicitèrent, contre Philippe II , l'alliance des étemels ennemis de la chrétienté : le lion Belgicpie se tint debout, sans s'appuyer sur le Croissant.
Quand la Hollande lit un traité avec la Porte y ce fut un simple traité de commerce, tel qu'elle en a conclu avec tous les peuples de la terre indistinctement. Je pense qu'il est inutile de réfuter l'absurde supposition faite par certains auteurs étrangers, qui, jaloux sans doute de notre commerce naissant, ont prétendu que nos agents avaient en même temps la mission d^introduire ia réforme religieuse parmi les chrétiens du Levant.
Ces premières relations commerciales datent de i5go à i5g5; mais je n'ai pu découvrir ni le premier traité , ni le nom du [H'emier envoyé. D'ailleurs , de même que les Marseillais commerçaient
A CONSTANTDîOPLE. 527
dans l'Orient , avant la conclusion du traité français, de même nos négociants flamands et hollandais allaient jusqu'au fond de la mer Noire, sans autre protection que la capitulation ci-<lessu5 rappelée de l'an i5 de l'Hégire. Ils sont connus de temps immémorial sous le nom de Filimenck, aussi ancien dans tout le Levant que celui de Ginoèz (Génois) : les Orientaux désignent maintenant sous ce nom tous les Néerlandais 9 et j'ai eu plusieurs fois le plaisir de l'entendre prononcer avec respect
M, G)meille Haga fut nommé premier orateur et ambassadeur de LL. HH. PP. près la Porte Ottomane^ en i6i4.
Son successeur fut M. Justin Colyer, ministre résident et ensuite ambassadeur. Il prit plus tard le titre de comte Colyer. Un parent de ce M. Colyer fut sans doute consul général de Hollande à Smyme ; car on voit, dans le grand cimetière arménien de cette ville , une pierre tumulaire portant le nom et les armes de C€tte famille , ( trois hures de sanglier). Ce tombeau était d'abord dans le cimetière de Sainte-Vénérande,où les consuls et les négociants étrangers se faisaieut enterrer; mais comme cet endroit était' trop exposé aux insultes de Japopulace turque , lès consuls résolurent unanimement que chacun ferait enlever les ossements des siens, pour les transporter respectivement dans le cime-tière de l'hôpital de chaque nation. Dans cette mu-
tation, les drognians arméniens s^emparèrent de quelques monuments que l^on trouve aujourd'hui dans leur cimetière.
Le traité de commeixîe le plus récent que nous
ayofis conclu avec la Porte est de la teneur suivante :
Traj^uction des articles des oapUulations qui accordait au Pavillon Néerlandais , la navi-- , gation dans la nier Noire.
« Les négociants et marchands Néerlandais qui » adiètent et vendent i Trêbizooide, à Gaffa et » dans les autres échelles de notre Empire bien x> gardé dans la mer Noire , qui viennent par terre » ou par eau de Russie et d'autres pays pour âp|>or- )) tçr des marchandises 4ans nos étiits hien gardés, » et les y vendre , ne seront aucunement contrariés » dans leur trafic ; on percevra sm* leurs marchais 3> dises 9 les trois pour cent conformément aux capi- D tuktious sacrées , et on n'ejugera pas davantage.
)) Si Je vent est contraire , «t que les vaisseaux se » trouvent arrêtés à Constantinople, à Gaffa 9 om dans y>. un endroit quelconque des environs 9 ou bien que y> de leur gré ils soient allés dans ces endroits j^î '» leur volonté n'est pas de vendre, on ne mettra » pas la i|iain sur les marchandises et on ne les y> fçrâ pas débarquer par force. De même on n'in-* )) quiètera pas les vaisseaux d^ns leur voyage > et les
A CONBTANTINOPLB. 329
» gouv=6itiear% dans les endroits mentiennés, accor-^ y> deront toute l'assistance nécessaire aux dits yais^ )> seaux ainsi qu'aux hominesquî les montent, etiais- » seront sécfaerieurs marchandises, afin qu'il n'arrire » ni dommage y ni perte; et s'ils ont besoin des » virres qu'on trouve dans ces endroits, il leur » sera permis de les acheter avec leur argent. S'ils ^ veulent noliser des vaisseaux et louer des arabas^ )) (voitures turques) pour le tainsport de leurfi ef- 7> fets ^ personne ne s'y opposera, pourvu qu'ils ne » les aient point déjà prêtées d'avance, chez un autre » que l'ouvrier auquel ils s'adressent
y> Les privilèges qui se trouvent accordés aux y> Français et aux Anglais pafr les traités » s(»it de » même accordés et confirmés aux Néerlandais ; si » donc *^ conformément aux stipulations, ils veulent » entreprendre un coniinef ce quelcon^e , personne 2> ne sera contraire aux traités impériaux, et on y> n'y mettra aucun empêcberoent ou obstacle! y> {f^oje^ la note, à la fin du, chapitre,) y>
La suite, de nos relations à Cpnst^ntinople a dignement répondu à leur origine.. Le pavillon Néerlandais y a toujours protégé les sujets Européens, même des pays qui se trouvaient en guerre avec la Porte. Et dans les circonstances actuelles, le rôle pacifique et conciliateur que remplît notre ambassadeur à Constantinople est bien digne du représentant d'un monarque que les nations les
330 ITINÉRAIRE 0E TIFUS
p}us reculées prennent maintenant pour arbitre de leurs dififérends (*).
Le premier contact entre la Russie et Pempire Ottoman date de 1492. La même année Christoplie Colomb découvrit l'Amérique. Si les conséquences de ce dernier événement et son influence sur le commerce et la civilisation sont incalculables, le premier est aussi l'oiigine de ce mouve*^ ment toujours progressif qui entraine le peuple Slave vers l'embouchure de la mer Noire, mouvement qui s'est accéléré encore de nos jours et qui peutêtre avant peu aurait pu porter les Russes , mieux conseillés/ au but même de tous leurs efforts.
Czar Ivan III ( Jean ) fit faire les premières avances à Bajazet par son allié Mengeli Girari, khan de la Grimée. Le sultan se contenta de faire répondre au Tartare en style oriental : Si le prince de Moskou est ton frère, il est aussi le mien (Karamsin; histoire de l^empire Russe). Mais immédiatement après cette démarché , et peut - être à cause d'elle, le khan de Crimée encourut la disgrâce du sultan. Ivan écrivit à Bajazet en fa-
(*) Od a vu dans les feuilles publiques que les républiques d'Amérique doivent prier S. M. le roi de Pays- Bas, de tracer la limite qui doit séparer le Mexique 9 de» ËtatS'-Unis du nord.
A constamunople. 531
veur de son allié ; sa lettre était datée du 3i aôat 1492 : il réussit à réconcilier le Tartare avec le chef des Musulmans; ces rapports multipliés rap* prêchèrent les deux empereurs , et trois ans après, arriva à Constantinople le premier envoyé de Russie : il s'aj^elait Michel Pletstchenief. Il était muni de la recommandation du khan de Crimée et se bornait à demander sûreté et protection pour les négociants russes qui trafiquaient dans le Levant Ce premier début ne fut point d'heureux augure : Plestschenief , conformément à ses instructions qui paraissent n'avoir point été trop prudemment cx>n-* çues 9 se présenta devant le sultan et son Gis sans £ure les génuflexions d'usage ; il se tint debout et adressa son discours directement au sultan. Il poussa même la rudesse plus loin que ses instructions ne le lui commandaient; car il refusa d'accepter le dîner solennel qu'on lui offrait selon l'usage et ne voulut point se revêtir du Cafetan d'honneur qui lui fut présenté. Bajazet, justement irrité de tant de raideur et d'un pareil manque d'égards, le congédia brusquement^ et dans la réponse qu'il fit aux lettres du Qzar il se plaignit hautement de la conduite de son envoyé. Ainsi finit ce malencontreux début. Quatre ans après seule-^ ment, en 149g, un second envoyé nommé Alexis Gololvastoff', vint se présenter à la Sublime Porte, accompagné d'un grand nombre de marchands
332 niNBHAlRE DE TIFXJ8
tusses. Il était jlorteiir dfi lettres de créance pour le suHan et pour son fili^ gouvemear de Kafia ( Théodosie)^ Il était chargé de solliciter ^elques a^ianiages en faveur du commerce russe : il dit au sultan que son masfare avait blâmé la conduite de son premier envoyé ; que du reste tous ks monarques européens ayant des ambassadeurs à la cour de CoDStantiiio|>le il avait cm ne pouvoir se dispenser d'y présehter le sien. Ce langage, mmns fier que la conduite dictée à Pletstcbenief , apaisa le sultan : il accepta ce qui était presque des ex-* cuses de la patt de la Russie. Mais comment celle^^i étaît^lle devenue si humble ? C'est qu'on Ce moment même les Turcs, supérieurs à toutes les autres puissances » dévastaient la Pologne , et la dépeuplaient de ses habitants traitlés par toute PAsie : c'est que la Russie voyait qu'après la Pologne son tour pourrait venir; et ce voyant, elle parlait bas: par la raison inverse, elle dicte ses lois bien haut aujourd'hui.
La mauvaise saison me retint à Constantinople , et en attendait le printemps, j'eus le loisir de parcourir en tout sens cette ville immense. À l'aide de moti fils j'y fiiS des connaissances précieuses , même parmi lêis Turcs et surtout parmi les officiers du grand visir. J'appris des clioses que je ne pourrais révéler en public sans une sorte d'inconvenante , d'auti^es qui ont été souvent, répétées et qui se
▲ CONSTANTIKOPLE. 333
trouvent surtotit parfaiisemeiit détaillées dans l'ex«* cellent ouvrage que M. Ândréossjr vient de publier et dont il m'a envoyé un exemplaire peu de jours avant sa mort. Je visitai les mosquées et autres édifices; mais leur construction est connue par un grand nombre de descriptions et même de bonnes gravures. Cep^idant je ne puis m'empêcher de mettre h profit la peine que mon fils s'est donnée pour copier et traduire les inscriptions que l'on voit en divers lieux et qui n'ont encore été rapportées, que je sache , par aucun voyageur : elles peuvent servir à confirmer ou à rétablir quelques faits historiques assez intéressants : elles sont d'ailleurs utiles aux personnes qui étudient la langue arabe et le turc , comme d'excellents modèles du style lapidaire usité en Orient. C'est pourquoi j'en ai fait mettre le texte à la fin de ce volume (Planches i , 3, S^i^ 5 et 6 ), et j'en vais donner la traduclion littérale.
Au«-dessus de la porte principale du nouveou sérail (bâti en 1718), porte que les Turcs appellent Babi kumajum , (porte impériale) , on lit une ins^ cription arabe en caractères dorés et sculptés en relief sur un fond bleu de ciel ( PI. 1 «"^ ). Elle est conçue à peu près en ces termes :
(( Avec l'aide de Dieu et avec son bon plaisir, 1^ plaça les fondements de ce palais auguste et » unit ensemble et solidement ses parties pour 3^ le soutien de la tranquillité et de la paix, dans
334 rriNÉRAuus de tifus
» le mois sacré du Ramazan de l'année 883 ( de )) l'Hégire), le Seigneur des deux continents et » mers , l'Ombre de Dieu parmi les hommes et » parmi les esprits, le Favori de Dieu entre PO- » rient et l'Occident, le Monarque du globe terxes- )) tre , le C!onquérant de Jia cité de Canstantinaple , » c'est-à-^dire le victorieux Empereur Mahommet, » fils de l'empereur Amurat , et petit-fils de l'em- » pereur Mahommej. Que ' le Très-Haut éternise » son empire , et qu'il élève sa résidence au-des^ » sus des étoiles brillantes du firmament ! »
En face ^e cette porte , où était jadis le forwn Augustin sur une place assez étroite, on voit une grande fontaine de marbre construite en lySo par le sultan Achmet III , et parmi les inscriptions placées au milieu des ornements sculptés et dorés , la suivante , écrite par le monarque lui-même en vers Turcs, mérite surtout l'attention des curieux (PI. 2):
(( Ces vers écrits par le sultan Acbmet t'apprennent » assez l'âge de cette fontaine» Tourne la clef de » la source pure et limpide; invoque lé Seigneur ; » bois cette eau toujours vive , et prie pour l'empe- » reur Achmet, »
Sur la porte du cloître qui est en face de la mosquée dite SoUmania , on lit une inscription arabe que l'on peut traduire ainsi (PI. 3 ) :
ce Le puissant Serviteur et glorieux Vicaire de
A GON8TANTINÔPLE. 355
% Dieu par la vertu de la force et de la gloire D divine ; Celui qui existe par l'autorité du livre y> mystique et par l'observance de ses préceptes y> répandus dans les quatre parties du monde ; le >> G)nquérant des villes de l'Orient et de l'Occident y y> avec l'aide de Dieu , source de toute victoire , )> ainsi que de ses armées ; le possesseurdes Royau- » mes du monde ; l'Image de Dieu sur tous les » peuples; l'Empereur de l'Arabie et des autres » contrées ; l'Instituteur des constitutions impériay> les ; le dixième Empereur des Ottomans : c'est- » à -dire l'Empereur. Sob'man, descendant des » Empereurs Sélim,Ba)azet,Mahommet,Amurat, )> Orcan et Ottoman, en commençant la con- » struction de cette mosquée de noble , merveil- » leuse et parfaite structure , pour servir à l'ado- » ration des peuples qui prient et honorent as- » sidument Dieu, a été agréable au Seigneur » de la majesté et de la puissance, qui est le » créateur de l'univers. Que la suite de sa race ï) impériale ^ unie à celle des siècles, ne reste jamais y> interrompue, etque les âmes saintes'dç sesprédéy> cesseurs jouissent des délices du Paradis ! Elle » a été commencée à la lin de Gemaziel-Ula » de l'an 967 (de l'Hégire ) j et terminée à la fin ^de » Zilhigge de l'an 964, Le conunencemeut en 967 , » et la fin en 964. »
Dans le bourg à^Éjuh , près de la sépulture d'un
336 itlNÉRAIRE DE TTFUS
fameux général mâbométan du ntéme nom , se tmuve une mosquée sur la porte de laquelle on lit en langue turque ( PI. 4 ) :
» Depuis qu'en la présente année 865 (de l'Hégire) )) l'Empereur Mahommet a bâti cette mosquée ^ elle )) est devenue comme le paradis des délices ^ un lieu )) d'union pour les peuples de Dieu qui sont pleins » de piété et de religion, v
Daus lé bourg de Péra se troure an réservoir (en Turc Takçim ) pour la distribution des eaux , qui se rendent de là aux fcmiaines de Galata y Top^Jiane et KaçimnPacha. Cet édifice fut construit en l'an de l'Hégire 1 1 35 comme le £Eiit voir l'inscription turque suivante que l'on lit au-dessus de la porte ( PI. 5) :
<K Le nectar de la grâce de PËmperear Mahmoud , y> à&tks ce Tcûsçinij étancfae la soif de^ hommes B altérés. Oh , qu'elle est belle la situation de ce » Ta^ci/Tz dont les eaux relaient la vie! Un distique » de mes tendres vers en racontera l'histoire : le bien- » faisant Empereur Mahtnoud construisit cet im- » mense Takçim àoatl^s eaux sontsatubres comme » le nectar. j> *
Sur la porte principale de la mosquée dite Istiele- Giamiai à Scutari , on lit ( H. 6 ) :
ce Cette mosquée o^née de colonnes a été bâtie par » la pieuse princesse Hanym Sultan ^ perle de la )) couronne ottomane et soutien du monde, de la » religion et d^ la patrie : Que Dieu la rende in-
y> comparable par l'augmentation de ses grâces! je » dis (que cette mosquée fut) bâtie par la ûlle de » l'Empereur Solimaa, ûls de l'Empeneur Sélim , » lequel rendît la terre habitable par sa justice et sa » clémence et posa les fondements de la sûreté et de y> la tranquillité en laveur des iidèles ; que Dieu y> peipétue son empire jusque dans l'éternité des y> siècles ! Elle a été teitninée , avec l'aide de I^eu^ » dans ie mois sacré de Zilhiggeexi l'an de l'Hé- » gipeg54. 3!>
Telles ^nt les moins insignifiantes des nombreuses inscriptions qui couvrent tous les édifies : dUes ne font gnères que rappeler le nom de leur fondateur et la dote de leur construction. Celles-là suffiront p<»ir dorater une idée de lontes les autres.
Je visitai , à Galata , un étaMisseiment peu comm des Européens et dont aucun voyageur n^ donné k description : bien des malheureux chrétiens l'ont Qspeodant visité malgiré eux^ et il est léftonnant qu'aucun n'ait entrepris de peindi^ le lieu qui fut témoin de ses longues souffrances. Je veux parler du bagne de Cpnstantinople , que les T ur^cs appelleiit Kuret.
Le bagn(} est situé dans l'arsenal même, à l'extrémité At& bâtimettts , et sur la p«nte d'une <:dline .d'oii l'on découvre tout Goiistai3ttinople. C'est une vaste enjçeinte fprmée dç murs hauts de i5 à 20 pi^ds , et qui renf^mBeiine foule denzonsliruotions irrégulières:
558 ITINÉBAIRE DE .TIFLIS
une espèce de village. En entrant on trouve d'aboixl à sa droite une loge où se tient l'Aga, gouverneur du bagne ; à gauche est un atelier où se fabriquent les chaînes destinées aux prisonniers ; plus loin sont les fours où l'on cuit leur pain. On rencontre alors une nouvelle clôture , que les prisonniers ne franchissent point: dans cette seconde enceinte, se trouvent un café, un bain , une cantine. Sous un hangard d'environ cinquante pieds de lofigueur, une centaine d'hommes, les plus débiles des détenus,sont occupés à effiler de vieux cables pour faire de Pétoupe à l'usage de la marine. Plus loin, un peu à l'écart, s'élève un coips de bâtiments que l'on nomme le petit bagne et qui sert d'hôpital en temps de peste. Tout au fond enfin, on voit une superbe église grecque : elle est'enrichie par des dotations fréquentes, et les trésors qu'elle renferme peuvent s'évaluer à plusieurs millions de francs. Les Turcs ont soin que le troupeau ne manque pas de pasteurs : elle était desservie quand je la visitai par cinq prêtres prisonniers , dont l'un était évêque. £n efifet les Grecs et les Arméniens surtout peuvent être renfermés là sous le plus léger prétexte. Il n'y en a presque jamais moins de deux mille. Les personnes qui ont droit d'envoyer au bagne sont : le grand Visir , le Reis-effendi , le Bostandji-JBachi , l'Agà des eunuques du sérail, lé Patriarche grec, le Gipitan-Pacha et le Tarsana Émir ( gouverneur de l'arsenal). Il suffit d'un firman d'un de ces personna-
A CX^NSTANTINOPLE. 359
ges piour faire enfermer l'homme qui leor a déplu. Le détenu ne peut sortir que sur l'ordi^e de celui-là même qui Pa fait emprisonner y et une protection achetée k prix d'or peut seule faire obtenir le firman de sortie. Ainsi , le bagne est toujours peuplé des personnages les plus recommandables parmi les Grecs et les Arinéniens. La légèreté avec laquelle on écroue les prisonniers est telle que le patriarche arménien^ lui-même , envoie quelquefois an bagne, comme dans une maison de correction , les prêtres dont il est mécontent. Dans tout le ))agne, à peine cent prisonniers ont*-ils commis de véritables délits j et ceux4& seulement sont Turcs. L'injustice musulmane esit si bien connue que le séjour dans cette pri-^ son n'enttBuie aucune espèce de déshonneur.
Les prisonniers sont attachés deux à deux par une chaîne: cependant 9 avec de l'argent ( loo piastres que reçoit F Aga), un prisonnier peut obtenir la faveur d'être seul : la chaîne alors est remplacée par un annean rivé. Tous travaillent pour l'arsenal. Ceux qui restent enchaînés (en Turc BrwikaJur) ne font que la grosse besogne dont j'ai parlé tout à l'heure ; mais les Grecs ont une occupation qui demande plus' d'adresse et de force : ils travaillent au chantier, et sans eux les Turcs seraient incapables de construire et de gréer leurs vaisseaux. Aussi ces prisonniers sont-ils, pour ainsi dire , les maîtres de l'arsenal : ils ne sont jamais, enchaînés.
540 ITINÉRAIRS DE TIFIAS
Quoique rendant des services aussi impoiiants , les prisonnière reçoivent chaque jour, pour toute nourriture , deux pains pesant environ trois iivres et une soupe à la farine à laquelle presque personne ne touche. Il faut que chacun achète ses provisions ^ et presque tous ont le moyen de le faire. Le diman* che ils entendent la messe, quoiqu'ils ne se reposent que le vendredi, et beaucoup de personnesde la ville viennent y assister avec eux. Ils ont pour toute dis*-> traction le plaisir de recevoir beaucoup de visites ; car tous les étrangers mâles sontadmis dans l'enceinte: mais les femmes ne peuventy entrer sous aucun prétexte , et si un prisonnier veut parler à une de ses parentes, il faut qu'ilobtienue la p^mission de sortir. Telle est la triste existence de près de deux milliers d'individus dont tout le crime est d'avoir déplu à telle ou telle autorité, de posséder comme artisans un talent qui peut être utile à la marine impà*iale ou une fortune qui permet de les rançonner. Oest' ainsi que la population grecque et arménienne est toujours décimée : il n'y a peut^re pdht' un sixième des individus de ces deux naàioos qui n'aient été passer quelques mois au service de S. M. I.
De ces malheureux aux véritables criminels il y a bien loin : je passerai cependant saAS autre transition à l'exécution à^AbduUahBbenZ^ouddx'^A^ Weghabite^, qui eut la tête tranchée pnesque sous ines yeux en novembre 1 8 1 8, à la porte des jardinsduséraiL
A CONSTANTINOFLE.
Pendant son emprisonnement y plusieurs oulémas se présentèrent devant Ini afin de conférer sur les dogtnes fondamentaux de l'Islamisme : ils ne purent le ramener à leur croyance et il mourut martyr de la sienne.
Les Weghabites se disent les orthodoxes du mahométisme. Révoltés des abus qui se sont intro<duits dans la religion de leurs pères, ils ne reconnaissent* que la lettre du Koran : rejetant toute explication, et même toute tradition, ils s'en tiennent, avant tous les autres , à cet article qui ordonne- de défendre la foi par le glaive. Ils préfèrent la prédication dans
les champs ou les bois à toutes les solennités des mosquées. Leurs invasions furent redoutables tant que l'Egypte n'eut point une armée disciplinée.
Un seul monument de Constantinople me paraît avoir.échappé aux investigations de tous les curieux : Gyllius même n'en fait aucune mention dans sa belle description de cette capitale. Un nommé Petrosi, arménien de nation , apothicaire de profession et antiquaire par goût , avec lequel je m'étais mis en rapport par l'achat de quelques médailles rares et de - plusieurs pierres gravées , me dit t|n jour qu'il m'allait montrer un monument dont il se flattait que lui seul , parmi les gens capables de l'apprécier , avait connaissance à G>nstantinople : c'était, disait~il, une grande faveur qu'il me faisait de me mettre dans son ' secret; mais, a joutai t-^il, on voudrai t. posséder seul,
542 ITIKÉRAIRE DE TIFLIS
et pourtant on a besoiti de quelqu'un qui vous dise •' ce que vous possédez est beau.
Scire tuumnihil est, Disi te scire hoc sciât alter.
Il me conduisit par la rue d'Andrianople , et en sortant d e cette rue , à droite , nous entrâmes dans la maison d'un Turc. Celui-ci nous fit passer dans sa cour. Là nous vîmes une colonne de granit fort bien conservée. C'est , me dit Petrosi , cette fameuse colonne de Marcian , après laquelle nos antiquaires ont tant cherché. Tatianus la fit élever, soit pour y placer la statue de cet empereur,, soit pour y mettre une urne où son cœur devait être renfermé. N'admirez-vous point comme moi ?.... Et ^n effet j'admirais : non que le spectacle fût en effet bien merveilleux, mais toujours par ce sentiment si connu de quiconque s'est occupé d'archéologie , cet amour et cette espèce de culte de la rareté en toutes choses.
J'étais encore à Constantinople , lors des fêtes da Baï'ram qui se célèbrent à la fin du jeûne du Ramazan et qui durent trois jours. L'islamisme a encore une autre fête , nommée Kourbcm Bàiram : celle-ci rappelle le sacrifice d'Abraham.
Durant le Baïram , je fus invité à diner chez un Turc , qui reçut fort bien ses convives. La table était chargée dç mets , mais on n'avait que le temps de les jQairer et ils disparaissaient sans être entamés. Un
A CONSTANTINOPI^. 343
seal plat énorme &t le fond du festin. 11 était placé devant le maître de la maison, à l'extrémité de la file des convives, lesquels étaient assis par terre les jambes croisées. L^amphitryon, ayant retroussé ses manckes et s'étant lavé.les mains, se mit à prendre de ce mets à belles poignées et à en charger des assiettes que les esclaves portaient aux convives. Ce mets était le plat de famille de tous les asiatiques, le pilait ou pilou. C'est tout simplement du ^iz cuit à l'eau ^ dans une grande chaudière , jusqu'à évaporation de tout le liquide : on l'assaisonne avec du beurre , et souvent on y mêle des morceaux de viande ou de la volaille et même des faisans découpés. Ce riz est peu cuit et encore croquant : la croûte, brunie dans la chaudière, surmonte ordinairement le plat, et chaque convive en reçoit sa part. C'est un mets simple et fort sain; mais fade, et qui aurait besoin d'être relevé par un assaisonnement pareil à celui du Carrik des .Indiens.
Comme un des convives était arrivé avec un ^ nombreux cortège et précédé, d'une queue de cheval, je me hasardai à demander à mon voisin de table, qui parlait la langue franque, ce qu'étaient, au fond , ces insignes sur lesquels peu d'Européens ont des idées précises. D'après l'explication que je reçus, les queues de cheval, en turc tough^ servent à la désignation des grades militaires supérieurs : elles sont suspendues à un croissant doré
544 ITINÉRAIRE DE TIFLK
qui surmonte un long bâton, et on les porte en cérémonie dçyant les officiers à qui leur grade en confère le droit. Les Sultans à la tête de leur armée en ont six; le Grand-Visir en a trois, ainsi que les pachas {*) de première classe, que Pou peut assimiler à nos généraux en chef; les pachas de 2e classe en ont deux , et sont égaux en rang^ à nos lieutenants-généraux ; enfin le pacha à une gueue peut marcher avec nos généraux-majors. Ces dei^ niers commandent d'ordinaire deux à trois mille hommes. Le chef de chaque millier d'hommes est nommé bimbachi (kiliarque),et les officiers des rangs inférieurs se distinguent ainsi par le nombre d'hommes qu'ils commandent.
Quand le Grand-Visir prend le commandement de l'armée et les six queues , on lui donne le titre de yëlihi'-Moutlah ( représentant de sa Hautesse) : alors il reçoit en même temps sous sa garde le sandjak chérif ( l'étendard du prophète ) et le
('*') Je crois utile de rappeler ici à quelques-uns de mes compatriotes qui prononcent ce mot comme si le Gh était aspiré, Pcigha, que cette consonne doit se prononcer à la française? comme dans Chaty ou comme le S h des anglais, lesquels écrivent Basha, Le son de Pagha écorche les oreilles de quiconque a vécu tapt soit peu dans le Levant
▲ OONSTANTINOFIiB.
siège du gouvernement est partout où se trouve le grand visir.
En retournant chez moi j je passai non loin du palais de Suède et je jetai un coup d'œil sur le tombeau de Bonneval y qu'on y remanpie dans un petit cimetière. Un turban est sculpté sur la tombe de celui qui fut le compagnon d'armes du prince Eugène.!!! Aujourd'hui les renégats sont d'une toute autre espèce : Péra et Galata regorgent d'une foule d'Allemands et d'Italiens réfugiés. La dernière ressource jde ces misérables est de se faire mahômétans, quand leur mauvaise conduite les a enfin plongés dans la misère. Durant mon séjour , il circulait une chanson italienne dont le refrain était : Pera, Pera^ dei scelerati il nido , et où les mœurs de ce rebut de l'Europe étaient peintes avec une effrayante vérité. Mais on pense bien que ce n'étaient point là les gens à voir. La' haute société de Péra est aussi brillante que celle dont je viens de parler est lûdeuse : dans aucun lieu du monde, si ce n'esta Paris, tant de savants, d'artistes, de voyageurs et d'hommes de goût de toute espèce , ne se trouvent réunis ; chaque ambassade forme un petit cercle choisi parmi l'élite ^de la nation qu'elle représente ; et les réunions générales offrent un heureux mélange des qualités nationales les plus diverses , fondues avec une amabilité et un goftt exquis. Les soirées du palais de Russie
346 ITINERAIRE DE TlFLIS
étaient surtout magnifiques : celles des ambassa-^ deurs de France et d'Angleterre se distinguaient .par plus de goàt avec moins de richesse ; mais les dîners de représentation à l'hôtel d'Autriche effaçaient tout le reste.
La chasse au:( bécasses, qui, durant la saison ^ sont aussi abondantes da'ns les vignobles que les moineaux chez nous autour d'une grange ; des promenades en chaloupe a\ix îles des princes , à Sculari, à Bujukdéré, etc.; les courses que nous faisions dans Constantinople, précédés de deux janissaires qui écartaient la foule ; les excursions secrètes que nous osions faire , vêtus à la Turque , pour pouvoir entrer dans les mosquées, assister aux audiences du Grand- Visii* .et pénétrer même dans la seconde cour du sérail : Toilà les distractions qui remplissaient toutes nos journées. Je pourrais rendre compte de ce que je remarquai à l'audience du grand Sultan où l'accompagnai M. le comte de Lutzow , internonce d'Autriche : je décrirais la pompe que déploya Sac Hautèsse , le jour ou deux vaisseaux de ligne furent lancés àJa mer en sa présence, tandis que, placé en face, de lui, je ne pouvais me rassasier de contempler la belle figure de Mahmoud , comme si j'eusse prévu quel homme ce prince montrerait un jour! Mais s'il fallait parler de tout ce que j'ai vu, décrire tous les lieux où j'ai pénétré, la liste seuledeces lieux serait déjà trop longue: elle comprendrait tout ce
▲ COItSTAMTINOFIA.
qu'il y a de remarquable à Gonstantinople, sauf les appartements intérieurs du sérail où aucun chrétien n'a mis le pied, si ce n'est quelques médecins dont les secours ont été jugés indispensables , et qui , trop souvent, ont été victimes de la jalousie musulmane. ; Je m'en tiendrai là, et avant ^e quitter mes lecteurs, je me bornerai à leur exposer les réflexions que je leur ai promises sur les événements de la guerre actuelle.