SUR UN VOYAGE DANS LA PÉNINSULE IBÉRI9UE
EN PARTICULIEB.
Parmi les occupations que la mode encourage de nos jours , il n'en est peut-être pas de plus raisonnable que le goût des voyages , soit qu'on le considère comme un moyen de s'instruire, de rétablir sa santé.) de tempérer ses chagrins, soit que l'ambition d'être utile et d'avancer le progrès des sciences en soit le véhicule. Il est singulier qu'un usage qui réunit autant d'avantages et d'agrémens ait été si peu en vogue jusqu'au milieu du siècle dernier. Si l'on écrivait l'histoire des voyageurs français , on verrait que la plupart furent des missionnaires , des pèlerins , les autres des commerçans ou des naturalistes et quelques publicistes ; aucun homme du monde ne dépassait les frontières. Les premiers qui parcoururent la Suisse en parlèrent comme d'une découverte, et fu-
rent regardés à leur retour comme des gens extraordinaires. Presque tous les voyages écrits avant cette époque ne traitent que des lois ^ de rétiqnette des cours, et des négociations diplomatiques ; ils sont entièrement à refaire sous le rapport des^ arts j des tableaux de la nature, des connaissances astronomiques et géologiques , et même de tout ce qui concerne l'économie publique et particulière. Plusieurs circonstances contribuèrent à rendre plus général le goût des voyages dans les derniers temps. La guerre d^Àmérique obligea beaucoup de Français à voyager dans les provinces anglaises de ce pays , et leur donna Tenvie d'en connaître la langue et les coutumes. Les idées philosophiques qui se développaient alors , et l'étude de différentes branches de l'administration tournèrent l'attention vers l'Angleterre, dont on voulut adopter les lois , les usages et les améliorations en tous genres ; d'un autre côté le goftt des arts , qui s'introduisit dans la société vers la fin du règne de Louis xv , la découverte d'Herculanum et de Pompeïa inspirèrent le dé^ sir de connaître l'Italie et la Grèce ; enfin la poésie descriptive, si à la mode depuis trente ans, développa les grandes beautés de la Nature, et apprit à en sentir tout le prix. Une sorte de prestige se répandit alors sur les monumens de l'antiquité, sur ceux de la renais-
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sance des arts , et sur les sites pittoresques des pays de montagnes.
Si les idées nouvelles encouragèrent les Toyages^les voyages à leur tour perfectionnèrent les idées : ils ramenèrent dans les formes des édifices , dans les costumes , les meubles , les tableaux, une pureté de style, une convenance qui s'étaient perdue depuis long-temps; ils produisirent dans lés ouvrages de littérature une fidélité de descriptioin quelquefois minutieuse , mais toujours «intéressante ; ils apprirent surtout , dans des sujets plu3 sérieux tels que les lois et les moeurs des nations , à chercher le vrai et le juste en tout, saiis préjugé d'amour-propre national , ou vanité d'ignorance. Ils firent connaître qu'il n'est point de peuple qui par des rapports particuliers n'ait perfectionné quelque chose plus qu'ailleurs , quoique peut-être il soit en arrière des autres pays sur tout le reste. De là plus d'impartialité dans les opinions et les jugemens , moins de prétentions dans le commerce, de la vie.
Le goût des voyages était cependant trop nouveau pour avoir pu s'étendre à la fois sur tous les pays qu'il était intéressant de connaître. Il se forma h cet égard, comme dans tous les usages qui commencent à s'établir^ une habitude d'imitation, une espèce de routine
que l'on se contenta de suivre. Il se traça en Europe une ligne que tous les voyageurs adoptèrent machinalement, suivant les différentes raisons qui les entraînaient hors de chez eux. Les gens malades allaient à Nice^ à Montpellier; les plus entreprenans à Pise; les naturalistes suivaient les pas de M. de Saussure , parcouraient les glaciers de la Suisse, et grimpaient aux sonmiets du Mont-Blanc : les amateurs des arts traversaient l'Italie par la route de poste, sans penser qu'à droite et à gauche et dans tout l'intérieur des Appennins ils laissaient les plus beaux sites de la nature et les monumens les plus curieux. Enfin les économistes ne croyaient rien pouvoir apprendre hors de la patrie de Smith et d'Arthur-Young.
U arriva de là que Ton eut bientôt cent ouvrages descriptifs sur quelques pays , ^t aucun sur ceux qtd n'étaient pas compris dans la nomenclature connue. L'Espagne fut longtemps du nombre des contrées négligées: ne se trouvant sur le chemin d'aucun autre royaume ^ elle fut laissée à l'écart, et n'entra pas même dans ce que les Anglais appellent le grand voyage {tlie grand tour)^ qui dure deux ans, et qui fait partie chez eux de l'éducation des gens riches autant que la rhétorique et la philosophie.
U faut avouer cependant qu'aucun pays de l'Europe ne réunissait plus d'avantages que
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l'Espagne pour toutes les classes dt Toyageurs. Ceux que leur santé entraînait hors de leur patrie auraient trouvé dans quelques proyinces de ce royaume une température telle qu'il n'en existe peut-être nulle part. Je doute que l'on puisse rien imaginer de comparable à l'air balsamique et doux que l'on respire l'hiver dans la plaine de Valence ( vcga de Valenôa) , dans celle de Murcie , dan3 les environs de Séville, et quelques parties de rEstremadure. Je me suis baigné dans le Bétis , aujourd'hui Guadalquivir , le 30 février. L'Espagne renferme des çaux minérales en plus grande quantité et d'une qualité supérieurce à celles que l'on peut trouver dans toute l'Europe. La plus grande partie n'a pas été analysée ; mais celles qui l'ont été et qui sont fréquentées produisent de tels efiets y qu'elles sont les remèdes uniques à dés maladies diiEciles à traiter ailleurs par les plus forts médicamens. U en existe dans presque toutes les provinces , principalement dans FAn-^ dalousie. Les fruits sont d'une qualité audessus de tout ce que l'on connaît , et ne sont nulle part aussi variés. On a vu des guérisons extraordinaires uniquement opérées par le )us des cannes à sucre et les dattes. En général, le climat est assez tempéré ; ^ les étés n'y sont peut-être pas aussi chauds que dans certains pays du nord. A l'exception du plateau des Cas-
tilfes et de quelques parties de FÂndalousie, le reste du pays est garni de raontagues ou situé sur les bords de la mer ^ et rafraîchi par les yents d'est et de nord ; il n'y règne point d'ailleurs âe ces impressions atmosphériques qui causent des maladies en d'autres pays , et qui en détruisent tout le charme^ tel que /a Cativa aria des environs de Rome depuis Radicofani sur la route de cette ville à Naples; et les fièvres des Calabres, qui firent périr Vii^le, Calabri rapuére , et qui arrêtent encore aujourd'hui les progrès de la population.
Quel est lepays où ceux qui s'occupent de l'histoire naturelle peuvent trouver plus d'objets intéressans? Les trois quarts des montagnes de l'Espagne sont composés de marbres et d'albâtre admirables. La Catalogne seule en renferme cttit soixante-dix-sept espèces différentes , sans compter le jaspe de Tortose. Le mar*^ bre vert de Grenade et sa couleur de chair ont un. brillant à l'œil et une finesse au toucher qui les nattent de pair avec les plus belles nmtières^ orientales. Les mines d'or et d'argent , de cinabre et de plomb enrichissent encore plu^ sieurs des provinces de l'Espagne. Une flore et un herbier de ce royaume sant des ouvrages qui manquent , et qui n'offriraient nidle part autant de richesses végétales.
Ceux que l'amour des arts, des souvenirs^
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historiques et des monumens de l'antiquité intéressent parcouiTont en Espagne les ruinés de Sagonte, de Numance , de Tarragone , de Mérida ; le théâtre des campagnes d'Annibal , des Scipions, des malheureux fils de Pompée : ils se reposeront à Tombre des antiques cyprès de la fontaine de Sertorius , et Krent le nom de très'bon sur les inscriptions, dans la patrie de Trajan et d'Adrien. Mais les monumens que le peuple romain répandit avec profusion dans toutes les parties de l'empiré ne sont point les seuls en Espagne : un peuple moins puissant ^ quoique aussi célèbre , moins connu y quoiqu^e aussi digne de l'être , a laissé dans ce pays les seuls monumens qui existent peut-être de sa grandeur. Les Arabes ont passé des siècles à broder , pour ainsi dire , les murs de Grenade et de Cordoue , a les revêtir d'un ensemble d'ornemens dont la grâce , la légèreté des détails égalent la noblesse dans les masses. Pendant que ces peuples voluptueux ornaient ainsi dans le midi , les bains , les cabinets mystérieux de leurs sérails , les Goths élevaient dans le nord les sombres et austères monumens de leur culte. Des forêts de colonnes soutenant des voûtes pointues , éclairées par des vitraux de couleur tranchante ; des grilles de fer immenses , chargées d'ornemens sculptés au marteau ; des mausolées de marbre jetant
de longues ombres sur les inscriptions funéraires, o£&ent un autre genre de monumens plus solennels et plus historiques ; enfin l'époque de la renaissance des arts dans le siècle des Médicis arriva sous le règne de Charles-Quint; et Ton peut croire que l'Espagne , qui à cette époque dominait le reste de l'Europe , ne lui fut pas inférieure dans ce genre de gloire. Les personnes enfin pour qui la connaissance de la politique , des lois , des coutumes a des charmes, trouveront en Espagne un peuple primitif, dont le caractère est dans toute sa pureté , et une terre vierge, dont le principe est dans toute sa force. La moitié de ce beau pays est encore en friche ; mais l'autre moitié prouve ce qu'il pourrait devenir. Toutes les productions y sont d'une qualité remarquable : le blé n'y perd que 5 pour loo à la mouture , tandis qu'il en perd 1 5 partout ailleurs. Les olives y sont deux fois plus grosses qu'en Provence , et fourniraient une huile aussi bonne , si on savait la bien faire. Les vins de Malaga , de Xerez et d'Âlicante sont assez connus. Les laines feront encore long-temps l'admiration et la jalousie des peuples voisins. C'est en Espagne seulement que l'on trouve des forets de palmiers sans traverser le désert, et des plan-» tatioqs de cannes à sucre sans y voir l'escla-
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174 ITINÂRAIRE DE l'eSPâGNE.
yage. Quant à l'oi^anisation sociale^ aux moyens de dëyeloppetnent, nous ne répéterons pas ce que nous avons dit plus haut. L'Espagne est appelée à de hautes destinées ; et les améliorations en tout genre qu'elle doit un jour éprouver ^ rendront les voyages encore plus intéressans et sans doute plus commodes. Les principales raisons qui jusqu'à présent ont éloigné les voyageurs, ce sont les ineonvéniens sans nombre que l'on éprouve pour parcourir ce pays : les, chemins y sont rares, les auberges mauvaises , les moyens de transport lents , chers et incommodes. Si Ton re^ médiait à ces trois inconvéniens , il n'y a point de doute qu'aucune contrée ne présenterait autant d'agrémens dans tous les genres. On traverserait pour s'y rendre les plus belles provinces de la France ; on suivrait d'un côté les bords de la Loire, de l'autre ceux du Rhône ; on passerait les Pyrénées par des chemins commodes et faciles , sans rencontrer les tempêtes, les avalanches du M ont-Cénis , les débordemens des rivières du Piémont, etc. Les personnes que leur santé amène à Barrège n'auraient que quelques lieues à Élire pour passer l'hiver le plus doux de l'autre côté des Pyrénées. Mais il faut pour cela que les voyages soient plus faciles. En attendant que le
pays soit organisé comme il doit l'être , je vais donner une idée de ce qu'il est , et des difierentes manières d'y voyager.