HÔTELS
MM. les aubergiste» de l’Allemagne, surtout ceux des bords du Rhin, méritent maintenant les mêmes reproches que ceux de la Suisse; plus le nombre des voyageurs augmente, plus ils élèvent leurs prix, plus ils diminuent leurs frais. Leurs prétentions deviennent exorbitantes. De leur propre aveu, ils s’assemblent chaque année dans une grande ville pour délibérer entre eux sur les divers moyens, proposés par les plus ingénieux d’entre eux, à l’effet d’imposer une note plus élevée aux voyageurs futurs, tout en abaissant dans une égalé proportion leur budget de dépenses. La bougie, cette invention toute moderne— elle a presque la même date que la vapeur — la bougie a été successivement portée dans certains hôtels, de 50 c. prix de début, à 1 fr. c.; le lit, de 1 fr. 50 à 3 fr. Le service, de volontaire, est devenu forcé. Au vin autrefois potable du dîner (augmenté de 1 fr. environ), s’est substitué peu à peu , soit un carafon d’eau saumâtre, soit une boisson si abominablementmauvaise, qu’à moins de s’exposer à mourir de soif,il faut nécessairement acheter 3 fr.au moins, une petite bouteille bien effilée qui passe à tort pour contenir du tnédoc. — N. B. Tous les vins de France que l’on boit en Allemagne sont du médoc. — Si les serviettes des lits sont restées à peu près ce qu'elles étaient autrefois, — serait-il possible d’en rogner le plus petit morceau? — celles de la toilette se sont réduites d’abord de deux à une, en quelques hôtels de une entière à une moitié. Que cinq ou six chemins de fer nouveaux doublent ou triplent le nombre des voyageurs, MM. les aubergistes suisses et allemands feront payer 50 c. l’eau nécessaire aux soins de propreté les plus vulgaires, et 50 c., peut-être 1 fr. cette demi-serviette qu’ils ont encore la générosité de fournir gratuitement dans une chambre payée par nuit 4 fr. 50 c. (2 fr.'ou de 2 fr. 50 c. la chambre, 1 fr. la bougie, 1 fr. le service).
Ces exigences croissantes s’expliquent tout naturellement. Soit par
RENSEIGNEMENTS ET CONSEILS AUX VOYAGEURS. xxxv amour-propre, soit par faiblesse de caractère, soit par insouciance, MM. les Toyageurs ont la bonté de s’y soumettre ; rarement une plainte trahit leur mécontentement trop légitime; on les exploite donc , et c’est rraiment justice , sans réserve et sans pitié. Qu’arrivera-t-il cependant? C’est que presque partout, en Allemagne comme en Suisse, s’élèveront, è côté des hôtels de.première classe, où la vie devient de moins en moins confortable et de plus en plus chère, des hôtel de deuxième classe mieux tenus et raisonnables dans leurs demandes.
Rien déplus curieux à étudier que lafigure d’un aubergiste allemand le jour de l’arrivée ou celui du départ. Quand il appelle à grands coups de sonnette ses nombreux sçrviteurs pour vous faire escorter dans votre appartement, il vous salue jusqu’à terre, il est rempli des plus délicates attentions pour votre femme ou pour vos enfants; il ne veut même pas vous laisser porter votre itinéraire ou votre canne ; sa figure est toute radieuse du bonheur qu’il éprouve à vous donner l’hospitalité ; vous voyez sourire jusqu’à ses oreilles. Mais comme il vous parait changé si vous pouvez parvenir jusqu’à lui à l’heure où vous devez lui demander votre note. Quel air sombre, pressé, préoccupé, souffrant ! Il a tant d’ouvrage qu’il ne peut pas môme ouvrir les yeux. Pourquoi tant de rides menaçantes ont-elles remplacé en quelques instants tant de sourires fascinateurs ! Si aimable hier et si morne aujourd’hui ! Qu’il soit accablé de chagrins ou , ce qui est plus probable, bourrelé de remords, vous n’oseriez jamais adresser la plus insignifiante demande de réduction à un hôte aussi malheureux, aussi farouche, aussi occupé. Vous constateriez même une grosse erreur d’addition, que vous hésiteriez à la faire rectifier. Allez en paix, honnêtes et candides touristes, la farce est jouée. Si vous reveniez une heure après, vous seriez accueillis comme la veille, comme l’est ce voyageur qui entre au moment môme où vous sortez.
Règle générale. Un Allemand paye toiijours un tiers de moins qu'un Français dans un hôtel allemand.
Les hôtels allemands — je ne parle ni de ceux des bords du Rhin ni de ceux des grandes villes, -où l'on est généralement bien traité si l’on paye dés prix trop élevés, — les hôtels allemands ont deux grands inconvénients : la table et le lit. La table y est presque partout mauvaise , insufiisantc. Voici, pour ne citer qu’un exemple, le menu d’un dîner de table d’hôte servi le dimanche l"' août 1854 dans le meilleur hôtel de Nuremberg : potage inconnu et sans nom , bœuf bouilli entouré de légumes, choux-fleurs et carottes, mêlés do telle sorte que des porcs un peu difficiles les auraient peut-être dédaignés, écrevisses , oie , compote , salade , pâte chaude, qualifiée du nom de gâteau, fromage, pruneaux. Mais enfin, si mauvais qu’il soit, le dîner est un dîner. Malheureusement on ne saurait en dire autant du lit. Le lit n’existe pas en Allemagne , car on ne peut pas donner ce nom à une espèce de petite boîte de bois, trop étroite pour xin homme un peu gros, trop courte pour un homme un peu grand, dont tes oreillers, beaucoup trop nombreux, forment un angle droit avec le matelas, et dont les prétendus draps ne sont que des serviettes de moyenne
ITINÉRAIRE DE L’ALLEMAGNE, grandeur. Au premier mouvement que vous vous permettez de faire dans cette horrible boite , les deux serviettes entre lesquelles vous vous étiez introduit faute de mieux disparaissent comme par enchantement, et vous avez, en outre de toutes vos petites jouissances précédentes, la satisfaction de passer le reste de la nuit sur un matelas, fort peu propre d’ailleurs, et dont les crins aigus vous écorchent tout le corps. Eh bien , ce lit que je viens essayer de décrire est encore une merveille désirable quand on le compare aux lits de l’Allemagne du nord. Pour ne pas être taxé d’exagération , je m’abrite derrière l’autorité de M. Louis Viardot , chasseur véridique s’il en fut jamais. « Un lit prussien n’a ni sommier, ni matelas, ni draps, ni couvertures. Eté comme hiver, ce sont deux étroits et courts lits de plume qui le composent, enfermés dans des espèces de grandes laies d’oreiller, l’un dessus, l’autre dessous. Pour se coucher, il faut se glisser prudemment entre les deux, puis s’y tenir coi, tapi, immobile et bien recroquevillé; sinon, au moindre mouvement, le lit d'en haut roule à coté du lit d’en bas , ou tout au moins les pieds passent, et, en se découvrant ainsi, l’on court risque d’attraper des douleurs rhumatismales, si ce n’est une fluxion de poitrine. Effectivement, pressé, enfoui, suffoqué entre ces deux montagnes de plume , le patient est moins dans un lit que dans une étuve , dans un bain de vapeur, et s’y trouve exposé à une kyrielle de maux égale à celle dont le colérique M. Purgon menace ce pauvre M. Argan : transpiration, palpitation, suffocation, fièvre, cauchemar, asphyxie, apoplexie, paralysie, catalepsie etprivation de la vie; c’est en tout cas le plus terrible sudorifique que je connaisse.... »
Nous ne saurions trop engager les femmes qui se rendent en Allemagne à emporter un sac pour se coucher. Quant aux hommes , ils pourront suivre l’exemple du poète anglais Coleridge , qui « aimait mieux, selon ses propres expressions, porter sa couverture avec lui, pomme un Indien sauvage, que de se soumettre à cette abominable coutume. »
Dans presque tous les hôtels de l’Allemagne , on déjeune généralement avec du thé ou du café (ce dernier est fort mauvais). On dîne à 1 h., et le soir on soupe à la carte. Cependant, dans les bains et dans les grandes villes , il y a aussi des dîners de table d'hôte à 4 h. ou à 5 h.