PLAN DE VOYAGE
jKiies curiosités naturelles de la Suisse, n'ont pas la prétention de s'imposer: ils s'offrent seulement comme des modèles bons à consulter plutôt qu'à copier.
- Mais ce n'est pas le tout, dit encore Tœpffer, qu'un plan de voyage heureusement tracé : sans quoi , verrait-on tant de gens qui passent des mois à bien tracer toutes les étapes d'une excursion , à en assurer à l'avance toutes les conditions de plaisir, d'agrément, de commodité confortable, si cruellement déçus quelquefois, si mortellement ennuyés au milieu de leurs agréments, si monstrueusement bâillants au sein de leurs plaisirs, réussis pourtant, senis chaud et à point! Non, sans doute! tout le monde s'amuserait, les riches surtout , si l'on pouvait préparer le plaisir, le salarier et lui assigner rendez-vous. Mais il n'en est pas ainsi. Bien de libre, d'indépendant comme ce Protée; rien sur quoi la volonté, le rang, l'or, puissent si peu; rien qui se laisse moins enchaîner, ou seulement retenir; rien sur quoi on puisse moins compter à l'avance, ou qui plus rapidement s'envole et vous délaisse. Il fuit l'apprêt, la vanité, l'égoïsme; et à qui veut le fixer, fût-ce i>our un jour seulement, il joue des tours pendables. C'est pour cela qu'il est à tous et à personne, qu'il se présente là où on ne l'attendait pas, et que , contre toute convenance, il ne se présente pas à la fête où l'on n'attend que lui. On ne peut nier cependant que certaines conditions ne favorisent sa venue, et eu voyage, siles touristes sont jeunes, si la marche, le mouvement, la curiosité animent corps et esprits, si surtout nul ne s'isolant, et chacun faisant du bien-être et du contentement communs, son affaire propre, il en résulte des égards, des dévouements, ou des sacrifices réciproques, en telle sorte que la cordialité règne et que le cœur soit de la partie, oh! alors le plaisir est tout près, il est là, dans la troupe même, il s'y acclimate, il ne la quitte plus: et ni la pluie, ni le beau temps, ni les rochers, ni les plaines, ne peuvent plus l'en chasser. Les grandes pensées viennent du cœur, a-t-on dit. et le plaisir, d'où vient-il donc? du cœur aussi. Lui seul anime, féconde, réchauffe, colore.... Et voilà pourquoi il ne suffit pas de tracer un plan de voyage. >»
«Les philosophes, chrétiens ou autres, les sages eux-mêmes, Mentor aussi, avancenteu cent rencontres, ajoute plus loin l'illustre écrivain genevois, qu'il n'est point sur cette terre, je ne dis pas de vies, mais de moments dans la vie où l'homme goûte une félicité parfaite. La main sur la conscience et devant Dieu, qui sait la vérité, nous déclarons, en ce qui nous concerne, cette assertion-là parfaitement fausse, sans prétendre d'ailleurs contester, encore moins nier, aucune des amertumes , aucun des maux dont la vie des hommes est inégalement, mais infailliblement semée. Oui, nous avons connu non pas des moments, non pas des heures, mais des journées entières d'une félicité parfaite, sentie . d'une vivante et savoureuse joie, sans mélange de regrets, de désirs, de mais* de si, et aussi sans l'aide d'un vœu comblé, sans le secours de la vanité satisfaite; et ces moments, ces heures, ces journées, c'est en voyage, dans les montagnes et le plus souvent un lourd havre-sac sur le dos, que nous les avons rencontrés, non pas sans surprise, puisque enfin nous nous piquons d'être philosophe chrétien. Mentor autant qu'un autre, mais avec une gratitude émue qui bien sûrement n'y gâtait rien. A la vérité, nous ne portions, outre notre sac, point de crêpe au chapeau, point de deuil dans l'âme; mais d'ailleurs, notre passé était laborieux, notre avenir tout entier dans l'espoir et dans le travail, notre condition la même que celle de la plu-
AVIS ET CONSEILS AUX VOYAGEURS
part des hommes.... et cependant je ne sais quoi de pur, d'élevé, de joyeux nous visitait, attiré, il faut le croire, par la marche, par la contemplation, par la fête de l'Ame, par la réjouissance des sens, et, retenu, nous le supposons, par l'absence momentanée de tous ces soins, ces intérêts ou ces misères qui, au sein des villes et dans le cours ordinaire de la vie, occupent le cœur sans le remplir. Ainsi donc, philosophes, réformez votre doctrine dans ce qu'elle peut avoir de trop chngrin. Assez de maux nous resteront, si vous nous laissez l'espoir de quelques félicités parfaites, bien que passagères; et au lieu de vous borner trop exclusivement à dresser l'homme .pour le malheur, occupez-vous aussi un peu de lui enseigner tout ce qu'il peut conquérir de vraies joies au moyen d'un cœur sain et de deux bonnes jambes, c'est-à-dire en marchant en toutes choses à la conquête du plaisir, au lieu de l'acheter tout fait ou de l'attendre endormi. »
« Quand on a de la peine en voyage, dit Charles de Brosses, on enrage d'être venu ; quand on a un moment de plaisir, on ne songe plus à la peine, et ainsi alternativement. Mais, me direz-vous, duquel a-t-on le plus, du plaisir ou de la peine? Ma foi! cela serait bien égal, si ce n'est que la peine finie s'efface absolument de la mémoire , au lieu que le plaisir dont on a joui occupe toujours agréablement. »