MONT -PERDU
seraient presque toujours plus hautes que larges, et qu’on aurait redressée, de façon que l’angle d’inclinaison eût augmenté d’un tiers; qu’on ajoute ensuite à cette idée celle dé toutes les irrégularités et de toutes les dégradations que peut occasionner un pareil redressement dans une pareille structure; l’incertitude où nous étions de ce que nous trouverions plus haut; la prévention que devait exciter l’infructueuse tentative des guides de Cournélie; et l’on jugera de quel œil nous regardions la dernière ressource qui nous restait. Ce fut Ut pourtant qu’il fallut se hisser de gradins en gradins. Le premier y était poussé par le second, et, une fois accroché , ji lui prêtait la main à son tour.
a Les risques étaient au moine égaux, si même le désavantage n’était pas du côté des derniers.
Ceux qui gravissaient en avant ne pouvaient faire un faux pas qui ne compromit le reste de la troupe, ni ébranler un quartier de terre qui ne volât sur la tête des autres. Je fus moi-même blessé assez grièvement par un de ces débris contre lequel je ne pus me roidir, puisque ma position ne me permettait pas de l’éviter. Cette dernière escalade dura plus d’une heure, et ce que nous courûmes de dangers dans ce voyage apprendra à quiconque voudra aborder le Mont-Perdu par cette route qu’elle n’est praticable qu’au gros de l’été, et tandis que les glaciers sont encore couverts de neige.
Un mois auparavant, nous n’avions pas employé deux heures k la monter, et ce n’avait été qu’un jeu pour ceux qui avaient la moindre expérience des montagnes. Aujourd’hui elle en exigea cinq, et dans ce*
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
ciùq heures, pas une minute où nous n’eussions couru risque de la vie.
« Nous approchions enfin du sommet de la crête ; il ne restait plus qu’un petit nombre de degrés à monter , et le redressement des couches en adoucissait déjà la pente. le regardai mes compagnons; aucun n’avait donné des signes de crainte, mais aucun ne donnait des signes de joie. Une sorte de tristesse, produite par une longue anxiété, laissait à peine apercevoir ce que la vue du Mont-Perdu nous préparait de dédommagement. Après tant de plans inclinés, de rochers droits, déglacés si perfides, nous ne sentions d’autre besoin que celui d’un peu de terrain plat , où le pied pùt se reposer sans délibération ; mais ce terrain, nous ne le touchions pas encore , que déjà la scène changea et que tout fut oublié. Du haut dé ces rochers, nous considérions avec une muette surprise le majestueux spectacle qui nous attendait au passage de la brèche. Nous ne le connaissions pas; nous ne l’avions jamais vu; nous n’avions nulle idée de l’éclat incomparable qu’il recevait d’un beau jour. La première fois, ce rideau n’avait été que soulevé : le crêpe suspendu aux cimes répandait le deuil sur les objets mêmes qu’il ne couvrait pas. Aujourd’hui , rien de voilé ; rien que le soleil n’éclairât de sa lumière la plus vive : le lac, complètement dégelé, réfléchissait un ciel tout d’azur; les glaciers étincelaient, et la cime du Mont-Perdu, toute resplendissante de célestes clartés, semblait ne plus appartenir à la terre. En vain j’essayerais de peindre la magique apparence de ce tableau : le dessin et la teinte sont également étran-
gers à tout ce qui frappe habituellement nos regards. En vain je tenterais de décrire ce que son apparition a d’inopiné, d’étonnant, de fantastique,, au moment où le rideau s’abaisse, où la porte s’ouvre, où l’on touche enfin le seuil du gigantesque édifice. Les mots se traînent loin d’une sensation plus rapide que la pensée ; on n’en croit pas ses yeux ; on cherche autour de soi un appui, des comparaisons : tout s’y refuse à la fois; un monde finit, un autre commence :
un monde régi par les lois d’une autre existence. Quel repos dans cette vaste enceinte, où les siècles passent d’un pied plus léger qu’icibas les années! Quel silence sur ces hauteurs,- où un son, quel qu’il soit, est la redoutable annonce d’un grand et rare phénomène 1 Quel calme dans l’air et quelle sérénité dans le. ciel! Tout était d’accord, l’air, le ciel, la terre et les eaux, tout semblait se recueillir en présence du soleil, et recevoir son regard dans un immobile respect.
« En comparant l’imposante symétrie du cirque au désordre hideux qu’il offrait lorsqu’une brume épaisse se traînait autour de ses degrés, nous reconnaissions à peine les lieux que nous avions parcourus.
Ce n’était plus la lourde masse du cylindre qui fixait exclusivement les regards. La transparence de l’air rectifiait les apparences qu’avait brouillées l’interposition de la nue; la cime principale était rentrée dans ses droits; elle ramenait à l’unité toutes les parties de cet immense chaos ; jamais rien de pareil ne s’était offert à mes yeux. J’ai vu les Hautes-Alpes; je les ai vues dans ma première jeunesse , à cet Age où Tou voit tout plus beau et plus