SITUATION, DIRECTION ET ASPECT GÉNÉRAL
La ville de Bordeaux1, située sur la rive g. de la Garonne , s’étend dans sa plus grande longueur sur le bord du fleuve, qui forme en cet endroit de son cours un arc de cercle ; aussi son port a-t-il été surnommé le port de la lune. Elle a 6000 mèt. de longueur environ ; et sa plus grande largeur ne dépasse pas 1300 mèt., des fossés du Chapeau-Rouge au cimetière des protestants. Pour y entrer quand on arrive de Paris, il faut traverser immédiatement son pont, qui est une de ses principales curiosités.
Le Pont de Bordeaux, projeté pour la première fois en 1776, regardé d’abord comme impossible, puis discuté longtemps par ses partisans et par ses adversaires, n’a été commencé qu’en 1810 en charpente avec deux culées en maçonnerie, transformé, en 1819, en un pont de pierres et de briques, et ouvert au public le 29 septembre 1821. Les ingénieurs chargés de sa construction furent MM. Deschamps
l Pour la description détaillée de Bordeaux , voir l' Itinéraire de Paris à Bordeaux, par Adolphe Joanne.
et Billaudel. 11 se compose de dixsept arches en maçonnerie do pierre de taille et de briques, reposant sur seize piles et deux culées en pierre. Les sept arches du milieu, d’égale dimension, ont 26“,49 de diamètre; l’ouverture de la première et de la dernière est de 20”, 84; les autres sont de dimensions intermédiaires et décroissantes. Deux colonnes d’ordre dorique sont élevées à chaque extrémité du pont. Sa longueur entre les cercles est de 486”, 68; sa largeur entre les parapets est de 14“ ,86. On y découvre une vue admirable sur la Garonne , couverte ou sillonnée de navires de toutes les nations du globe, et] sur ses deux rives bordées de palais, de maisons, de magasins , de chantiers. Aucune autre ville maritime ne peut se vanter d’offrir un plus grand et plus beau spectacle.
La Porte Bourgogne s’élève en face du pont. Commencée en 1751 , achevée en 1755, cette porte s’appela d’abord porte des Salinières, car c’était dans son voisinage que se déchargeaient les bateaux de sel.
Le duc de Bourgogne, fils de Louis XV , lui donna le nom qu’elle a conservé , bien qu’elle ait été démolie en partie et transformée, en 1 807 , en un arc de triomphe pour le passage des troupes qui se rendaient en Espagne. Au delà de cette porte et de la place de Bourgogne s’ouvrent les fossés de Bourgogne. Généralement, à moins qu’on n’aille prendre le chemin de fer du Midi, on tourne à dr. , quand on a traversé le pont, pour descendre les quais de Bourgogne, de la Douane, de la Bourse, jusqu’aux fossés du Chapeau-Rouge, ou jusqu’à la rue Esprit-des-Lois , où sont les princi-
RÔUTE 1. BORDEAUX.
paux hôtels. Ces quais, dont les noms précèdent, et ceux qui les continuent, le quai Louis XVIII et le quai des Chartrons, bordent le Fort de Bordeaux proprement dit.
D’importants travaux , estimés à 3 500 000 fr. par la loi qui les a ordonnés, s’achèvent dans ce port.
Jusqu’en 1844 on n’avait remédié aux envahissements qui nuisaient à la navigation qu’en reconstruisant les quais et les cales , c’est-à-dire en les avançant dans le fleuve de tout l’espace conquis par les vases.
Depuis une quinzaine d’années, des bateaux dragueurs , mus par la vapeur, sont occupés à recreuser le port. On reconstruit, en outre, le quai d’après un nouveau système.
Les cales ont été, sur une longueur de 905 mèt. , remplacées par un mur vertical qui a 50 cent, d’inclinaison de la base au sommet, et 12“,40 de hauteur. A 50 mèt. de distance, des grues enlèvent ou déposent à fond de cale des fardeaux de 12 000 à 15 000 kil. Une machine à mater sert aussi de grue pour les fardeaux plus lourds. Enfin un chemin de fer doit être établi le long de ce port , qui présente un aspect animé, et qui, accessible aux bâtiments de 500 à 600 tonneaux, peut contenir de 1000 à 1200 navires.
Toutefois, malgré son admirable situation et sa belle vue , le quai de Bordeaux n’est ni le quartier aristocratique ni même le quartier commerçant de la ville. C’est dans les rues qui aboutissent à la place Richelieu, dans les fossés du Chapeau- Rouge, dans la rue Esprit-des-Lois, sur la place de la Comédie, dans l’allée de Tourny, dans les fossés de l’intendance (la continuation des fossés du Chapeau-Rouge) sur la place Dauphine , sur les cours, dans
la rue Sainte-Catherine , etc. , que se trouvent les plus beaux hôtels, les magasins les mieux approvisionnés et les plus élégants.
BISTOIRB.
La ville de Bordeaux était, avant la conquête romaine , l’un des principaux établissements des Bituriges-Vivisci. Les Romains la nommèrent Burdigala..Elle prit dès lors une plus grande importance. Au vi* siècle elle possédait des académies si célèbres, que Rome et Byzance y recrutaient leurs professeurs ; elle nourrissait des orateurs, des écrivains et des poètes renommés; elle était ornée de temples magnifiques, de théâtres somptueux, de vastes amphithéâtres; elle avait en outre des hippodromes , des aqueducs , des thermes et des palais. En 412, les Vandales la saccagèrent; en 466, les Visigoths s’y établirent à leur tour. L’Aquitaine, dont elle fit partie, parvint à former un Etat indépendant qui , détruit par Charlemagne, s’affranchit ensuite de nouveau du joug des hommes du Nord. Vinrent alors les Normands, qui la détruisirent et y fondèrent un vaste entrepôt.
Après leur expulsion, elle échut aux comtes de Poi tou, et le dernier de ces comtes la légua, en 1137, avec ses autres possessions, à sa fille|Aliénor) ou Eléonore, qui, la même année, épousa dans la cathédrale de Saint- André le fils de Louis VI, Louis le Jeune, proclamé peu de temps après roi de France sous le titre de Louis VII.
Qui ne connaît les tristes résultats de cette union ? Le 18 mars 1152, Eléonore obtenait le divorce, et, peu de temps après, elle se mariait
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
avec Henri Plantagenêt, duc d’Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, qui devait bientôt devenir roi d’Angleterre, et auquel elle apportait en dot toute la France occidentale , de Nantes aux Pyrénées.
La domination anglaise dura trois siècles. Pendant cette longue période de temps, Bordeaux n’eut pas trop à souffrir des troubles qui désolèrent l’Aquitaine, appelée Guienn e à dater du règne d’Henri III. Ses souverains y résidèrent souvent; ils se plurent à l’embellir; ils lui accordèrent d'importants privilèges et une constitution municipale. Le prince de Galles, dit le prince Noir, en faveur duquel le duché de Guienne avait été érigé en principauté, y tint une cour brillante; aussi les habitants, qui sous Henri III s’étaient insurgés contre leur gouverneur , Simon de Montfort, comte de Leicester, se montrèrent-ils en toute circonstance dévoués aux rois d'Angleterre, et repoussèrent-ils autant qu’ils le purent la domination des rois de France. Si, en 1451, ils furent obligés de rendre leur ville à Dunois, iis prirent lés armes le jour où ils surent qu’un général anglais, Jean Talbot, avait réuni une armée dans le Médoc pour les délivrer, et , quand Talbot eut été tué avec la moitié de cette armée sous les murs de Castillon , ils essayèrent de résister à Charles VII. Forcés bientôt de capituler (12 octobre 1453), ils perdirent tous leurs privilèges et se virent imposer une contribution de cent mille écus, réduite à 30 000 le 11 avril 1454. Pour s’assurer en outre de leur fidélité, le roi de France, leur vainqueur, fit construire aux deux extrémités de la ville deux
forts, appelés, l’un, château de Tropeyte (Trompette) , et l’autre , château du Far (on le nomma dans la suite château du Hd). Louis XI pardonna à la ville de Bordeaux ses sympathies anglaises; il lui rendit ses anciens droits; il y institua un parlement; il y fonda, sous l’invocation de Notre-Dame, la fameuse confrérie des mariniers , à laquelle il fallait appartenir pour pouvoir naviguer; il releva son université, créée en 1441 par une bulle d’Eugène IV; enfin, en 1474, il lui accorda des lettres patentes assurant des droits importants à tous les étrangers qui viendraient par la suite s’y établir. Toutefois ce fut seulement sous le règne de François Ier qu’elle reprit sa splendeur passée. Malheureusement pour elle, sous Henri II , l'établissement de la gabelle y souleva une insurrection formidable, bientôt réprimée avec une rigueur féroce par le connétable de Montmorency.
La Réforme avait fait de nombreux prosélytes à Bordeaux et dans les environs. La réaction catholique y employa, comme presque partout, la force brutale, pour triompher des idées qu’elle combattait. Plusieurs protestants avaient déjà péri sur l’échafaud, lorsque, trois mois après la Saint-Barthélemy (3 octobre 1 572) , le gouverneur de la ville, Montferrand, et le lieutenant du roi Montpezat, donnèrent eux-inêmes le signal du massacre des religionnaires. 11 y en eut deux cent soixante-quatre d’égorgés à Bordeaux , « et toutes les maisons suspectes de calvinisme furent, trois jours entiers, abandonnées au pillage. »
Malgré les efforts des Ligueurs , Bordeaux était restée fidèle &
Henri III. Elle reconnut sans hésitation Henri IV. Sous le règne de Louis XIII et pendant la minorité de Louis XIV, elle devint le théâtre principal des dissensions civiles qui ensanglantèrent alors la Guienne.
Le gouverneur de cette province, le fameux duc d’Epernon, s’était brouillé avec le parlement, avec les magistrats, avec les habitants.
Quand son fils, d’Epernon La Valette, lui eut succédé, la guerre éclata. Elle dura longtemps; elle eut, comme toutes les guerres, d’étranges vicissitudes, et elle ne se termina qu’en 1653, à la suite d’un siège qui faillit rappeler les souffrances et les privations subies sous Charles VII. Louis XIV n’abusa pas de 1a victoire; dès que les troubles furent apaisés , il ne songea qu’à en effacer les traces.
Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI , Bordeaux eut tm gouverneur dont elle n’oubliera jamais le nom. Louis Urbain Aubert, marquis de Tourny, y arriva le l,r août 1743, et en peu d’années il en fit une des plus belles villes du royaume. D’abord il abattit les remparts, il combla les fossés, il dessécha les marais qui l’entouraient, puis il perça des rues nouvelles, et il élevade toutes parts d’importantes constructions. Bordeaux lui doit les allées d’Albret, les allées de Tourny, les places Dauphine, d’Aquitaine; Royale, de Bourgogne, les hôtels de la Douane et de la Bourse, la ligne des quais , l’hôtel de l’Intendance, etc. La prospérité commerciale de cette grande et belle ville date aussi de cette époque. Le duc de Richelieu continua les embellissements commencés sous l’administration de son prédécesseur.
A la fin du xvui* siècle s’élevèrent
tour à tour le théâtre, les hôtels des fossés du Chapeau-Rouge et de la rue de Richelieu, l’hôtel de ville, le quai des Chartrons, la promenade des Quinconces, etc.
A la nouvelle de la prise de la Bastille . le peuple de Bordeaux courut aux armes et s’empara du château Trompette. Une députation aristocratique avait été envoyée aux Etats généraux. A M. Champion de Cicé, son archevêque, et à ses honnêtes mais timides collègues, le département de la Gironde, dont Bordeaux était le premier district, substitua Vergniaud , Guadet, Gensonné, Grangeneuve, Ducos et Fonfrède. Personne n’ignore les services, les fautes, les talents, les vertus et la belle mort des Girondins ! Après les événements du 31 mai et du 2 juin, après la proscription en masse des députés de la Gironde, Bordeaux s’insurgea contre la Convention . Mal défendue , elle fut bientôt obligée de se rendre aux deux commissaires envoyés pour la soumettre, Tallien et Jullien de Paris. Jusqu’au 9 thermidor, elle eipia cruellement l’intérêt qu’elle avait porté à ses représentants.
Sous le Consulat, Bordeaux devint en quelque sorte l’àme d’une vaste conspiration royaliste qui avorta. L'Empire la ruina en fermant la mer à ses navires. En 1814, le maire de la ville, un Irlandais nommé Lynch, trahit Napoléon. Le 1 2 mars 1 81 4 le drapeau blanc flottait sur la tour Saint-Michel, et les Anglais , à la tête-desquels marchait le duc d’Angoulême en uniforme rouge, firent leur entrée dans la ville abandonnée parles autorités impériales.
Un an après, jour pour jour, le général Decaen, gouverneur de la onzième divisiou militaire , dénou-
çait à ses soldats le retour de Napoléon. a C’est à vous, s’écriait-il, qu’est réservée la gloire de sauver Louis XVIII. » II se trompait.
Quand le maréchal Clausel approcha de la ville , les troupes destinées à sauver Louis XVIII refusèrent de céder aux puissantes sollicitations que leur adressa elle-même Mme la duchesse d’Angoulême. Le 2 avril 1815, cette princesse, désespérant de sa cause , dut quitter Bordeaux pour aller s’embarquer au port de Pauillac sur la corvette anglaise le Wanderer.
Sous la seconde Restauration, Bordeaux vit tomber les têtes des deux jumeaux de laRéole, et, en récompense de son dévouement aux Bourbons , elle donna son nom au dernier héritier direct de la branche aînée; toutefois la révolution de 1830 y fut accueillie avec enthousiasme.
Bordeaux estactuellement le cheflieu du département de la Gironde, le siège d’une cour impériale qui comprend les départements de la Gironde , de la Dordogne et de la Charente, d’un archevêché, dont le titulaire porte le titre de primat d’Aquitaine, et qui a pour suffragants les évêchés de Poitiers , de la Rochelle, d’Angoulême, de Luçon, de Périgueux et d’Agen, d’une division militaire, d’une Académie, etc. Sa population, qui, en 1784, d’après Necker, était de 104 000 hab. , était tombée en 1820 à 89 202. En 1856, elle était de 149 928.
Bordeaux a vu naître Ausone , Marccllus Empiricus, dont le nom est devenu synonyme de charlatan , Berquin, les Girondins Gensonné, Boyer Fonfrède, Ducos et Grange neuve, l’avocat de Sèze, les ministres Lainé, Peyronnet, Martignac,
M. Dufaure, les chanteurs Garat et Lais , le danseur Trenitz.