ROUTE 21. RONCE VAUX
che les rochers : — C’est le murmure sourd d’une année qui vient. — I.es nôtres y ont répondu du sommet des montagnes. — Ils ont fait entendre le signal de leurs cors, — Et le maître de la maison aiguise ses flèches.
Us viennent! Ils viennent! quelle haie de lances! — Comme les bannières de toutes couleurs flottent au milieu d’eux!
— Quels éclairs jaillissent au milieu de leurs armes! — Combien sont -ils?
Enfant, comptc-les bien. — l)n, deux, trois, quatre, cinq,' six, sept, huit, neuf, dix, onze, drfuze, — Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-buit, dix-neuf, vingt.
Vingt, et par milliers d’autres encore.
— On perdrait son temps à les compter.
— Unissons nos bras nerveux et souples, déracinons ces rochers, — Lançons-les du haut de la montagne en bas — Jusque sur leurs têtes; — Ecrasôns-les, frappons-les de mort. — Que voulaientils de nos montagnes , ces hommes du Nord? — Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix ? — Quand Dieu lit ces montagnes, il voulut que les hommes ne les franchissent pas.
Mais les rochers en tombant écrasent les troupes. — I.e sang ruisselle, les débris de chair palpitent. — Oh ! combien d’os broyés ! Quelle mer de sang!
Fuyez! fuyez! vous à qui il reste de la force et un cheval. — Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge; — Ton neveu bien-aimé, Roland le robuste, est étendu mort là-bas : — Son courage ne lui a servi à rien. — Et maintenant, Basques, laissons ces rochers,— Descendons vite en lançant nos flèches à ceux qui fuient. — Ils fuient, ils fuient ! oit est donc la haie des lances ?
— Oh sont ces bannières de toutes couleurs flottant au milieu d’eux? — Les éclairs nejailüssent plus de leurs armes souillées de sang. — Combien sont-ils ?
Enfant, compte-lea bien. — Vingt, dixneuf, dix-buit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, — Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, çitiq, quatre, trois, deux, un.
Un! il n’en parait pas un de plus. — C’est fini. Maître de la maison, vous pouvez rentrer avec votre chien , — Em-
brasser votre femme et vos enfants, — Nettoyer vos flèches , les serrer avec votre cor, et ensuite vous coucher et dormir dessus. — La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées.
— Et tous ces os blanchiront dans l’éternité.
Le récit d’Éginhard confirme de tous points le chant fiasque d’Altabiscar. Appelé par le wali de Saragosse, qui voulait se rendre indépendant du calife de Cordoue, Charlemagne envoya deux armées en Espagne. Lui-même passa les Pyrénées au port de Roncevaux et marcha sur Saragosse; mais son perfide allié lui ferma les portes dé la ville , et Charlemagne , qui ne s’était pas préparé pour un siège et dont les armées manquaient déjà de vivres , fut obligé de traiter.
Moyennant une « immense quantité d’or » et des otages, les légions frankes consentirent à abandonner l’Espagne , puis elles rentrèrent dans les gorges des Pyrénées, par les vallées d’Engui , d’Erro ej de Roncevaux.
a La traversée, cette fois, ne devait pas être si heureuse ni si paisible. Des milliers de sauvages ennemis, tapis comme des loups affamés dans les noires sapinières, attendaient, du haut du mont Altabiscar, les bataillons qui montaient lentement de Roncevaux vers le port d’Ibaneta; c’étaient les Wascons (Basques) d’Espagne et de Gaule. Toutes les haines amassées dans le cœur des Escaldunac par leurs longues et malheureuses guerres d’Aquitaine , s’étaient réveillées avec fureur à la vue de la grande armée franko qui traversait leurs montagnes en triomphant appareil, et les braves de toutes les tribus de langue euskare étaient accourus au rendez-vous de l’Altabiscar. Le roi
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
Karle et le principal corps de l’armée franke atteignirent cependant le port d’Ibaneta, redescendirent vers la vallée de la Nive et les terres de Gaule, sans avoir vu paraître un seul ennemi; mais, quand l’arrière-garde , qui protégeait les bagages, et qui comptait dans ses rangs la fleur des leudes et la plupart des paladins, eut commencé de se déployer le long de l’étroit sentier qui serpente sur le flanc de l’Altabiscar, une avalanche de quartiers de rocs et d’arbres déracinés roula, avec un horrible fracas, du sommet de la montagne, broyant, écrasant ou entraînant au fond des précipices tout ce qu'elle rencontra.
Tout ce qui n’avait pas été balayé par cette effroyable tempête se rejeta en désordre au fond du val de Roncevaux , où les Wascons s’élancèrent après les Franks : là s’engagea une lutte atroce, implacable, une lutte d’extermination; ni la discipline des Franks, ni leurs armes rêdoutables auxquelles ils avaient dù tant de victoires, ne les sauvèrent à cette heure; entassés les uns sur les autres dans l’étroite vallée, embarrassés par leurs heaumes, leurs hauberts, leurs pesantes haches et leurs longues lances, ils tombaient, sans pouvoir se défendre ni se venger, sous les javelines acérées des Wascons, qui perçaient les cottes de mailles comme si elles eussent été de laine; leur courage n’e leur servit qu’à mourir. » Là périrent Êgltihard, prévôt de la table royale (ou sénéchal), Anselme, comte du palais, et Roland (Hruodlandus, Rotlandus), commandant (præfectus) de la marche de Bretagne, et bien d’autres. « La nuit vint, et la vallée rentra dans un silence qu’in-
terrompaient seulement les plaintes des blessés et le râle des mourants :
l’arrière-garde franke, » jusqu’au dernier homme, gisait dans le val et dans les gouffres qui l’environnent. » ( Henri Martin.)
A dater de cette défaite mémorable jusqu’en l’année 1794 , les défilés d’Ibancta ne livrèrent plus passage à aucun soldat étranger. A cétte époque, Moncey, qui venait de s’emparer de la province espagnole du Guipuscoa, fit envahir la vallée de Roncevaux par le général Marbot, à la tête de 6 000 hommes, et,, du 16 au 17 août, le duc d’Ossuna, général des Espagnols, fut obligé de battre en retraite, Les chefs de l’armée française regardèrent ce triomphe, comme une vengeance de la mort du paladin Roland.
Après avoir été déjà rejeté une première fois en deçà de la chaîne îles Pyrénées, le maréchal Soult résolut en octobre 1813 de pénétrer de nouveau en Espagne pour secourir Pampelune, qui résistait encore, et détruire la droite de l’armée anglaise. Le matin du 25, il passa le col de Roncevaux à la tête de 35000 combattants et attaqua à l’improviste les 18000 Anglais postés dans la vallée et sur les rochers d’Altabiscar. Ceux-ci ne tinrent pas longtemps; le corps de l’armée abandonna la vallée en toute hâte, et la division qui occupait une position inexpugnable sur la montagne se hâta de battre en retraite pour ne pas être coupée. Le maréchal Soult poursuivit l’armée en déroute jusqu’au village de Sauroren , où s’engagea une bataille décisive (Voy. R. 14).
Après avoir traversé la plaine de Roncevaux dans la direction du