VOYAGE A PIED
Les touristes voyagent rarement à pied dans les Pyrénées, et cependant c'est incontestablement la manière la plus agréable et la moins fatigante de parcourir les montagnes.
« Quiconque, dit Ramond, n'a point pratiqué les montagnes de premier ordre, se formera difficilement une juste idée de ce qui dédommage des fatigues qu'on y éprouve et des dangers que l'on y court; il se figurera encore moins que ces fatigues même ne sont pas sans plaisir, que ces dangers ont des charmes, et il ne pourra s'expliquer l'attrait qui y ramène sans cesse celui qui les connaît, s'il ne se rappelle que l'homme, par sa nature, aime à vaincre les obstacles; que son caractère le porte à chercher des périls , et surtout des aventures; que c'est une propriété des montagnes de contenir dans le moindre espace et de présenter dans le moindre temps les aspects de régions diverses, les phénomènes de climats difl"érents, de rapprocher des événements que séparaient de longs intervalles, d'alimenter avec profusion cette avidité de sentir et de connaître , passion primitive et inextinguible de l'homme , qui naît de sa perfecti-
bilité et la développe, passion plus grande que lui, qui embrasse plus qu'il ne peut saisir, devine plus qu'il ne peut comprendre , pressent plus qu'il ne peut prévoir, franchit sans cesse les bornes de sa fragile et courte existence , l'égaré souvent sur le but de sa vie, mais au moins l'endort sur ses misères et l'étourdit sur sa brièveté, d
« En voyage, dit Tôpffer, le plaisir n'appartient qu'à ceux qui savent le conquérir, et point à ceux qui ne savent que le payer.... Il est très-bon d'emporter, outre son sac, provision d'entrain, de gaieté, de courage et ^e bonne humeur. Il est très-bon aussi de compter, pour l'amusement, sur soi et ses camarades, plus que sur les curiosités des villes ou sur les merveilles des contrées. Il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez pour que tous les grabats paraissent moelleux, ni de s'affamer jusqu'à ce point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur nature les moins délicieux, de n'attendre rien du dehors et d'emporter tout avec soi : son sac , pour ne pas dépendre du roulage; ses jambes, pour se passer du voiturier; sa curiosité, pour trouver partout des spectacles; sa bonne humeur, pour ne rencontrer que des bonnes gens. »
« C'est, dit Jean-Jacques Rousseau { Nouvelle Hélutse) , une impression générale qu'éprouvent tous les hommes , quoiqu'ils ne l'observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et que, à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence , content d'être et de penser ; tous les désirs trop vifs s'émoussent; ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne laissent au fond du cœur qu'une émotion légère et douce, et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son
INTRODUCTION
AVIS ET CONSEILS AUX VOYAGEURS
tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé , et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale. »