RACES. — MŒURS
Sa tente est placée la première du côté de l'occident, car c'est de là qu'on attend et c'est de là qu'arrivent généralement les visiteurs. La lortune du cheikh f comme celle des simples Bédouins d'ailleurs , se compose de ses troupeaux, de ses chameaux , d'un très-mince mobilier, des produits du pillage et des péages des chemins. En effet, les Arabes bédouins volent autant qu'ils le peuvent les Arabes ou les Grecs sédentaires à coté desquels ils vivent. On les rencontre sur toute la frontière de la Syrie adjacente au désert, et dans quelques plaines de l'intérieur, telles que celles de la Palestine, de Beka'a et de Galilée. Les tribus qui se trouvent sur la route suivie par les caravanes se font payer le passage et un droit de guide.
Les Bédouins professent nominalement l'islamisme ; mais en fait leur dévotion est si relâchée, qu'ils pansent, aux yeux des habitants d'Alcp ou de Damas , pour des infidèles sans loi ni prophète ; ils n'ont ni prêtres, ni temples, ni culte régulier.
Physiquement, ils sont petits, maigres, hâlés , mais fort bien faits, en dépit de leur chétive apparence. Leur tête est longue et leur figure très-caractérisée. Une vivacité extrême anime leur physionomie, et leurs yeux noirs sont admirables d'expression. Us ont la barbe rare et courte, des dents éclatantes de blancheur. Leur costume se compose d'une légère calotte de coton, sur laquelle ils posent un mouchoir nommé kouflièh , mouchoir jaune ou vert, qu'une corde de poils de chameau serre autour de la tête; d'un caleçon blanc , d'une robe grise, appelée kombas, à manches longues et larges, serrée à la taille par une corde; d'une peau de mouton , ou d'un manteau de laine rayé, qu'ils portent par dessus la robe. Ils vont la poitrine découverte et les pieds nus. Les femmes portent une robe do coton brune, bleue ou noire, serrée à la taille par une corde; un mouchoir, noir pour les femmes, rouge pour les jeunes filles, dont elles se couvrent la tête et se voilent en même temps le visage. Leurs cheveux flottent, entremêlés de petites pièce» d'or ou d'argent , qui sonnent sur leurs épaules quand elles se meuvent rapidement. Elles ont, dans la démarche et le maintien, une étonnante noblesse. Le caractère de ce peuple est un singulier mélange de rapacité et de générosité. Les Bédouins considèrent tout homme qui n'appartient pas à leur tribu ou h leur ligue, comme un ennemi bon à piller, à rançonner, à voler de toute manière; mais que ce même voyageur, en qui ils ne voyaient d'abord qu'une proie, entre chez eux et s'asseye à leur foyer, il devient un hote respectable et respecté , une personne sacrée, envers qui le moindre larcin serait un véritable crime. Us s'empressent de mettre à sa disposition tout ce que leur pauvre tente i>eut contenir, et seraient grièvement offensés Hi on leur offrait la moindre rémunération. On peut compter sur l'exécution consciencieuse des traités que l'on fait avec eux, soit pour en obtenir des moyens de transport, soit pour s'assurer leur protection auprès des tribus de même race. La plupart des cheikhs, en pareil cas.se regardent comme responsables des vols et des violences commis par une des tribus dont ils ont garanti la neutralité, et ils ne négligent aucun moyen de faire réparer le dommage.
SYKIE. — PALESTINE.
Len Meloualis ou Motoualis habitent, à l'orient du paya des Druses, la vallée profonde qui sépare le Liban des montagnes de Damas. 11» appartiennent, comme les Persans, à la secte d'Ali. Ils n'ont de remarquable que leur intolérance et leur mépris pour les chrétiens. Contre l'usage général du Levant, ils ne boivent ni no mangent dans le vase qui a servi à une personno étrangère à leur secte , ils refusent de s'asseoir à la même table, et se considèrent comme souillés par le moindre contact avec elle.
Les Juifs qui habitent la Syrie ne s'élèvent guère qu'au chiffre de 15 000 âmes. On les rencontre principalement à Jérusalem, a Hébron, à Tibériade et à Safct. Ils ne sont point originaires du pays, mais venus de tous les points du globe, pour des motifs do curiosité ou de piété, ils y font parfois d'assez longs séjours. Il y en a d'autres doni Km familles sont établies à Damas et à Alep depuis un temps immémorial ; mais ceux-ci ressemblent, par les mœurs, les costumes et la langue, aux Arabes, dont rien ne les distingue extérieurement.
Les Amarièhs ou Nastartena occupent un canton montagneux , <|tii s'étend depuis Antakièh jusqu'au ruisseau de Nahr el-Kébir (la grande rivière ). On les considère comme une secte musulmane fondée «u ix* siècle par un cortain Nassr , dont les innovations religieuses ne sont pas bien connues. Aujourd'hui le* Ansarièbs sont loin d avoir un*.' croyance uniforme. Les uns professent la métempsycose; les autres rejettent l'immortalité de l'àrne; la plupart adorent un dieu en cinq personnes ; quelques-uns enfin sont soupçonnés de pratiquer un culte obscène.
Les Maronites forment un corps de nation qui occupo presque exclusivement tout le pays compris entre le Nabrcl-Kelb (rivière du chien' et le Nahr el-Bared ( rivière froide), depuis le sommet des montasses à l'orient jusqu'à la Méditerranée à l'occident.
Les Maronites appartiennent à la communion catholique, et, depui> l'an 121fx, reconnaissent l'autorité du pape, bien qu'ils aient quelques pratiques différentes de celles du reste des catholiques. L'origine de cette espèce de seete date de la fin du vu" sièclo , où un moine du couvent do Hama, Jean le Maronite, appela autour de lui et réunit dans le Liban tous les partisans du pape. Ce petit peuple, grâce à ** position dans les montagnes , s'est maintenu jusqu'à nos jours à p*'" près indépendant de la Porte et de ses pachas, Il paye seulement et* toujours payé un tribut qui a varié aux diverses époques, suivant les forces militaires dont il pouvait disposer.
Voici les points principaux par lesquels le culte maronite diffère du culte catholique ordinaire : les maronites ont coutume d élire >:« chef religieux qui aie titre de Batraq ou patriarche d'Antioehe. Leurs prêtres se marient comme aux premiers temps de l'Eglise, mais leur femme doit être une vierge et ne peut être une veuve; il leur est défendu de convoler à de secondes noces. Ils célèbrent la mosne en *yriaque dont ils n'entendent pas un mot; la communion a lieu sous ff* deux espèces. Ces prêtres vivent du produit de leurs messes, des d»>i^ des tidéles et du travail «le leurs mains. Du reste, ce petit j>*.,k • •ompte autant d'évéques que les grandes nation* catholique* de
HACKS.— MŒURS.
l'Europe. Ces prélats vivent dans les couvents, où ils sont vôtus et nourris comme les simples moines. Us ont toujours commencé par l'être, ainsi que les prêtres; c'est l'élection de leurs compagnons qui les élève les uns et les autres aux fonctions séculières.
Les couvents, fort nombreux, dépassent peut-être le chiffre de deux cents. On trouve presque toujours un couvent de femmes à côté d'un couvent d'hommes. Leur règle est celle de saint Antoine , et ils la suivent rigoureusement. Généralement les moines sont peu instruits, et le clergé séculier ne l'est guère davantage. La masse dos laïques est partagée en deux classes, le peuple et les cheikhs. Par ces derniers, il faut entendre les plus notables des habitants, ceux qui se distinguent de la foule par leur fortune ou l'ancienneté do leur famille. L'influence dont ils jouissent, l'action politique qu'ils exercent sur leurs compatriotes n'est soumise a aucune règle fixe et n'a pas de limites déterminées. D'ailleurs ils vivent comme le commun du peuple, en faisant valoir de leurs mains le petit domaine qu'ils possèdent ou qu'ils tiennent à fermo. La nation entière est pauvre, et cependant il n'y a que peu ou point de mendiants. Elle pratique l'hospitalité comme la race arabe, avec moins de générosité et de grandeur toutefois. Comme les Arabes, les maronites font de la vengeance un devoir île famille ot une loi de l'honneur : ils marchent constamment armés, et dans le cas d'uno attaque, tous les hommes valides sont forcés de concourir à la défense du pays.
Conformément aux principes du christianisme , ils n'ont qu'une femme, qu'ils épousaient naguère encore sans l'avoir préalablement fréquentée et souvent sans l'avoir vue. Dans ces derniers temps, les moeurs ont changé sur ce point , et les femmes maronites vivent au* jourd'hui dans une liberté à peu près entière.
Les Druses habitent la région montagneuse qui s'étend depuis le Nahr el-Kelb jusque près deSour, entre la vallée de Bckà'a et la mer. Pour le genre de vie, la forme du gouvernement, la langue et les usages, ils ressemblent beaucoup aux maronites; mais leur religion est bien différente. Longtemps eilc a été pour les occidentaux "u un mystère ou un thème aux conjectures les plus diverses. L'opinion est aujourd'hui fixée au moins sur les dogmes principaux.
Les Druses ne reconnaissent qu'un seul Dieu; mais ce Dieu, comme Uouddha, a souvent revêtu la forme humaine ; il s'est incarné dix fois, en divers temps, en divers pays. Dans sa dernière incarnation ou 'tohon, le dieu avait nom parmi les hommes, Hakem-Biamr-Illah ; il rtKna en Egypte vers l'an 1000 après J.-C, comme troisième khalife ^ela race des Fatimites. Hakcm de son nom céleste s'appelle Albar. Il a sous ses ordres huit ministres, émunation directe de sa divinité, llont chacun représente une vertu spéciale. Ces ministres ont eu, (°mme le dieu suprême, des incarnations plus ou moins nombreuses; 1 °mmc lui, avec leur appellation de puissances célestes, ils portent foule de noms qui correspondent à d»*s personnages historiques, principal ministre , Hamza ou Gabriel, dans ses deux dernières dations, a produit les révolutions que los hommes appellent lo ehris- 1;mume et l'islamisme. C'est lui qui, sous le nom d'KKazar, et sou*
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les modestes dehors d'un disciple, inspira Jésus-Christ; c'est lui qui, sous le nom de Selman el-Faresi, produisit dans le monde la doctrine dont on a fait honneur à Mahomet; à ces ministres qu'on pourrait appeler les bons génies, la volonté insondable de Dieu oppose de mauvais génies qui revêtent aussi des formes humaines. Ces éternels ennemis se cherchent sous le masque humain, et leur combat, où ils entraînent le reste des créatures, fait le fond de l'histoire du monde. Chaque fois que les hommes tombant trop profondément dans l'oubli de leurs devoirs, tous les bons g nies et Dieu lui-même s'incarnent et prennent parti, pour ainsi dire. Ces époques sont ce que les Druses appellentdes révolutions ; ils en comptent généralement sept, qui sont comme autant d'actes d'un même drame grandiose. Il n'y a pour les hommes ni enfer, ni paradis, ni péché originel, ni rédemption, ou plutdt, dans la religion druse, les idées que ces mots représentent se réalisent sur la terre même et dans les conditions de la vie humaine. Chaque bommti ne meurt que pour revivre aussitôt, ne dépouille une personnalité que pour en revêtir immédiatement une autre. L'humanité d'aujourd'hui est celle d'hier et de tous les temps; chacun de ses membres se fait à lui-même sa destinée. Outre les avantages sociaux que la pratique de la vertu lui mérite , à chaque renaissance , il est doué d'un pouvoir sans bornes pour agir sur lui-même et perfectionner son être. Il peut arriver à un tel point de puissance spirituelle, qu'il ait conscience de ses migrations passées, et perçoive nettement le secret des destinées du monde comme celui des destinées particulières. C'est le bonheur réservé aux akkals ou spirituels; bien entendu que la nation druse est seule appelée à produire des akkals. Leur Messie doit reparaître sur la terre encore une fois; ce sera la dernière révolution qui mettra les fidèles du vrai Dieu en possession de toutes les royautés , de tous les gouvernements et de toutes les richesses de la terre. Les autres peuples, réduits 'à l'état de valets, d'ouvriers, ou relégués dans les conditions subalternes , pourront encore, en tant qu'individualités, s'élever jusqu'aux degrés secondaires de la clairvoyance et du progrès spirituel.
Au point de vue religieux, la population druse est divisée en deux classes:, celle des 'akkals et celle des djahels, c'est-à-dire ignorants. De la seconde on peut entrer dans la première, en subissant une série d'épreuves qui constituent une initiation à plusieurs degrés. C'est comme une espèce de franc-maçonnerie, ouverte à tous, et dans le sein de laquelle les riches, les cheikhs eux-mêmes traitent sur un pied d'égalité avec tous les initiés du même degré, quelle que soit d'ailleurs leur condition sociale.
Ce que nous avons dit de l'organisation politique des Maronites convient également aux Druses. Nous ajouterons ici , à propos de ce* derniers, quelques traits qui compléteront le tableau du gouvernement commun aux deux peuples. Autrefois ils avaient un même chef, appelé hakem (gouverneur), ou émir (prince]. Aujourd'hui, les Druses ont un kaïmakam particulier, comme les Maronites ont le leur. Les kaïmakams sont nommés comme l'était autrefois l'émir, et ils remplissent les mêmes fonctions, t'n changement plus grave s'est opéré dans
RACES. — MŒURS. 589 les mœurs, ou plutôt dans les relations réciproques desdeux peuples; autrefois amis, ils sont aujourd'hui presque en querelle continuelle. Les motifs, bons ou mauvais, ne sauraient manquer à leur animosité mutuelle, car, sur quelques points, les deux races habitent pour ainsi dire porte à porte. La grande force des Maronites est dans la province du Ke a rouan, derrière Djébaïl et Tripoli , comme aussi la plus forte population des Druses habite les provinces qui s'étendent de Beyrout a Saint-Jean d'Acre. Des deux côtés, chacun est chez soi ; mais le pays de Beyrout à Djébaïl, autour d'Antoura, est occupé par des villages mixtes de Druses et de Maronites. C'est naturellement sur ce point que naissent tous les conflits, que malheureusement certaines puissances européennes ont cru avoir intérêt à envenimer. Nous emprunterons à M. Gérard de Nerva^ (, Voyage en Orient, tome II, page 30) , quelques lignes qui nous paraissent bien caractériser ces luttes auxquelles il avait assisté dans le Liban , et dont on a voulu faire parfois en Europe de grosses affaires : c Au fond, ces deux peuples s'estiment entre eux plus qu'on ne croit, et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis Il faut dire que, si l'on peut citer des assassinats
isolés, les querelles générales sont rarement sanglantes. C'est un peu alors comme les combats des Espagnols , où l'on se poursuit dans les monts sans se rencontrer, parce que l'un des partis se cache toujours quand l'autre est en force. On crie beaucoup, on brûle des maisons, on coupe des arbres, et les bulletins rédigés par des intéressés donnent seuls le compte des morts. »
En France, l'opinion publique, prévenue en faveur des Maronites, a longtemps attribué tous les torts à leurs ennemis; elle est aujourd'hui un peu revenue sur le compte des premiers. Force a été de reconnaître que les moines maronites, qu'on a parfois représentés comme des victimes ou des martyrs, sont fort tracassiers ; qu'ils font des moindres affaires, où souvent les premiers torts sont de leur côté, de grosses questions dignes, suivant eux, d'occuper l'attention de tou« tes les nations chrétiennes d'Europe. Espérons que le jour n'est pas loin où les puissances européennes chercheront à baser exclusivement leur influence dans ce pays sur les bienfaits de la civilisation qu'elles auront contribué à y répandre , et non sur l'appui donné a telle ou telle race , ou à telle secte religieuse , car le progrès véritable n'a rien à gagner à ces discordes.
Les Druses font la guerre avec plus d'énergie, de promptitude dans les mouvements, plus de courage et aussi plus de férocité, il faut l'avouer, que leurs voisins et ennemis , les Maronites; mais hors le cas de guerre, dans l'état habituel, quand rien ne les force à déployer l'extrême énergie dont leur race est douée , ils sont d'un commerce tout aussi facile que ces derniers. Ils pratiquent l'hospitalité beaucoup mieux qu'eux. Les hommes sont beaux , bien faits, forts et agiles. Leur costume ne se fait remarquer, parmi ceux des autres populations de la Syrie, que par les dimensions exagérées de leur turban. Us marchent constamment armés, le fusil en bandoulière et la ceinture garnie de lourds pistolets à très-longs manches, ciselés ou incrustés de métaux précieux. « Les traits de la population drusc, dit M. (l*:-
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SYRIE.— PALESTINE
rard de Nerval (tome II, p. 2), ont quelque rapport avec ceux de la race persane. L'air vivifiant de la montagne et l'habitude du travail colorent fortement les lèvres et les joues. Le fard des Turcs est donc inutile à leurs femmes; cependant, comme chez les premières . la teinture ombre leurs paupières et prolonge l'arc de leurs sourcils. > Quant à leur costume , il est à peu près pareil à celui que nous avons décrit, p. 581. « Les femmes mariées , dit M. de Lamartine, complètent ce costume par une corne d'argent d'environ un pied, et quelquefois d'un pied et demi de longueur, qu'elles fixent sur leurs cheveux tressés, et qui s'élève au-dessus du front un peu obliquement. Cette corne, sculptée et ciselée, est recouverte par l'extrémité d'un voile en mousseline qu'elles y suspendent et dont elles se couvrent quelquefois le visage ; elles ne quittent jamais cette corne, même pour dormir. #
Les Druses n'ont qu'une femme , mais ils divorcent avec une extrême facilité. L'opinion s'oppose à ce qu'un mari puisse reprendre la femme qu'il a une fois répudiée. La contrainte qui pèse sur les femmes dans presque tout l'Orient est ici fort relâchée , sans cesser complètement. Elles sortent, vont, viennent, parlent à qui leur plaît. Le voile dont elles se couvrent le visage flotte au gré de leurs mouvements et ne cache leurs traits qu'à moitié. Le caractère excessivement ombrageux des hommes rend cette demi liberté aussi peu dangereuse que possible. La moindre hardiesse, la plus légère inconvenance seraiteertainement punie de coups dekhandjar ou de coupsde fusil. D'ailleurs, cette susceptibilité extrême, ils la portent dans toutes leurs relations, et elle a introduit dans les manières et le propos une réserve, une politesse qu'on est surpris de trouver jusque chez les paysans. La circonspection est nécessaire à tous par les conséquences redoutables du talion, c'est-a-dire du devoir rigoureux que l'honneur fait au Uruse de venger la plus légère insulte par le meurtre de l'offenseur.
Ve Section : Langue.
$ I". Origine de ia langue arabe ; — influence dn Coran ;— coup d'œil sur la littérature orientale.
Nous n'entrerons pas dans le détail des preuves qui attestent la haute antiquité de la langue arabe, le rameau le plus riche de l'arbre sémitique, et le seul qui ait conservé aujourd'hui sa vie et sa fécondité. Les recherches de la philologie comparée s'appuyant sur les découvertes des voyageurs contemporains, et en particulier sur la lecture des inscriptions sinaïtiquea. ont démontré que l'arabe s'est détaché de bonne heure de l'hébreu et de l'araméen, et que déjà il était constitué dans ses parties organiques. Il reste d'ailleurs peu de monuments de la civilisation de l'Arabie avant la naissance de Mahomet ; les documents qui auraient pu éclairer la critique moderne ont péri avec le culte des idoles de Lat et de Monat, et le fanatisme musulman a altéré ces précieuses traditions de famille, qui, à défaut d'arehives écrites, renfermaient toute l'histoire d u passe. Toutefois, il est hors de doute qu'un siècle avant la prédication do l'Islam, c'est-
LANGL'K ARABE. 591
à-dire au vi« siècle de ivotre ère, la langue parlée par les nomades du Hedjazet du Nedjd était parvenue à ce point do perfection et de délicatesse raffinée que le grand mouvement littéraire du m» etdu iv siècle de l'hégire n'a jamais pu atteindre. Co n'est pas sans étonnement qu'on voit naître en plein désert, et sous la tente grossière du Bédouin, ces chants héroïques, ces poPmes couronnés au concours poétique de la Mecque, et suspendus autour de son temple, pommes pleins du souffle ardcntqui a inspiré le livre de Job et les cantiques d'Israël. En ce sens, du moins , on peut dire que l'Orient est Je pays des merveilles.
Une tradition généralement admise par les écrivains musulmans atteste que, parmi toutes les tribus de la Péninsule, celle de Korcïch, c'est-a-diro la famille môme du Prophète, se signala par l'atticisme de son langage et par le soin qu'elle mit à fonder l'unité de la langue en extirpant les locutions provinciales ou les barbarismes étrangers. C'est dans l'idiome korcïchitc que fut écrit le Coran, œuvre divine aux yeux des croyants autant par l'inspiration que par la magie du style, et qu'il n'est pas donné il l'homme d'imiter. On sait comment fut recueilli ce code universel de l'islamisme. Il n'a pas été rédigé tout d'une pièce par le Prophète lui-même ou par ses disciples ; chacun des versets ou des chapitres qu'il renferme a priB naissance au milieu des orages de sa mission prophétique. Révélés à'Mahomet par l'ange Gabriel selon que les circonstances l'exigeaient, ils étaient aussitôt recueillis par quelques-uns de ses adoptes, et transcrits a la hâte sur des peaux de mouton, des omoplates de chameau ou des feuilles de palmier. Ils se transmettaient plus encore par le secours de la mémoire qùc par l'écriture, art fort négligé chez ces peuplades guerrières, et resté le domaine presque exclusif des juifs ou des chrétiens établis parmi elles. Après la mort du Prophète, Abou-Bekr, son successeur, et quelques années plus tard le khalife Omar, craignant de voir le texte sacré s'altérer dans la boucho du peuple, le réunirent en un corps d'ouvrage au moyen de l'ancienne écriture nommée Koufique, parco qu'elle fut, dit-on, inventée à Koufah. Cette copie, due aux soins des secrétaires mômes du Prophète, coupa court aux variantes qui menaçaient l'orthodoxie autant que la pureté du langage, et il est permis de croire que le Coran est parvenu jusqu'à nous sans avoir éprouvé de» modifications sensibles. A dater du vme siècle de l'ère chrétienne, l'arabe s'enrichit de son ingénieux système de signes et de points diacritiques indispensables au maintien d'une langue dans laquelle les voyelles ne sont pas représentées; bientôt naquirent les deux grandes écoles grammaticales de Koufah et de Bassrah, dont la mission fut d'analyser avec toute la patience du génie oriental les hardiesses de l'idiome sacré, et de donner aux archaïsmes et aux irrégularités du Coran la consécration d'une déduction rigoureuse. L'arabe devint alors l'unique représentant de la famille sémitique ; la conquête musulmane en fondant l'unité religieuse absorba tous les idiomes congénères, et les plus brillantes productions de l'Orient furent enfantées dans cette langue désormais universelle en Asie. Abdiquant] le rôle de conquérants pour celui do civilisateurs, les Arabes se livrèrent à l'élude des sciences sous
SÏRIE.-PAl.ESTJNE.
l'impulsion éclairée des khalifes abbassides. Tandis que les ténèbres de l'ignorance et de la superstition couvraient l'Europe, la grande école de Bagdad recevait de la main des Grecs le flambeau de la science, et travaillait sans le savoir à la régénération de l'Occident Plusieurs textes grecs dont les originaux sont perdus nous furent transmis par cette voie. Les travaux d'Aristotc, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Apollonius, etc., furent traduits ou commentés par cette fervente génération de savants qui fut la gloire du règne d'Haroun-er- Rechid et de Mamoun. Les sciences mathématiques s'enrichirent de découvertes nouvelles. L'Égypte, l'Espagne, l'Afrique occidentale se réveillèrent à leur tour, et les différentes dynasties qui se partagèrent,'!* dépouille de la maison d'Abbas ne répudièrent pas la glorieuse protec tion que cette famille avait accordée aux travaux de l'esprit humain.
Il faut pourtant reconnaître qu'au sein de cette grande civilisation orientale, la littérature arabe proprement dite ne put reprendre l'essor que lui avaient imprimé les poctes-maraudeurs du désert. Ce n'est pas que la langue ne se fût considérablement enrichie des trésors de la philosophie grecque et alexandrine ; elle avait été analysée jusque dans ses moindres détails ; l'étude de l'éloquence était presque aussi honorée qu'a Athènes ou à Rome; les poëtes, les panégyristes, le» chroniqueurs» célébraient à l'envi les exploits de Mahmoud le Gaznévide ou de Salah-ed-Din. Mais l'inspiration poétique s'était éteinte avec la ferveur des premiers Ages ; l'esprit grandiose autant que simple qui avait dicté les sublimes chants de guerre du Bédouin avait été étouffé par les froides combinaisons de la rhétorique. Avant même l'établissement du khalifat à Bagdad, l'abus du parallélisme, de l'allitération, du jeu de mots, dépare les écrits des auteurs les plus on renom. La recherche de l'antithèse et du faux, le choix des tournures affectées ou obscures, l'absence complète de mesure ou de goût, caractérisent désormais cette bizarre littérature que l'on a flétrie cher nous, non sans raison, du nom de style oriental.
11 est difficile de méconnaître dans cette décadence littéraire une sorte de réaction du génie indo-européen et surtout persan contre l'usurpation musulmane. La Perse, froissée par la conquête dans ses croyances religieuses comme dans ses légendes nationales, a introduit dans le domaine intellectuel du vainqueur un germe de corruption ; et, en adoptant l'alphabet et le dictionnaire arabes, elle a étouffé par ses vaines aspirations vers un passé détruit les dernières lueurs de ce génie qui enfanta la Bible et les potfmes de la Mecque. Aussi l'érudition européenne a fait preuve de sagacité et de goût en délaissant depuis quelques années tout le clinquant de la poésie orientale , pour étudier avec ardeur les annales de la vieille Asie, les lois qui régissent ces innombrables idiomes , et pour arracher aux muets débris de Persépolis et de Ninive, le secret des grandes civilisations déchues. C'est en persévérant dans cette voie si féconde que les écoles orientales en France comme en Allemagne peuvent noblement rontribiHT :iux rorujurtrs sei-Miti ii< j lies notre sirole.
$11 Distinction entre l'arabe littéral et l'arabe vulgaire. -
I! n'y a à propivinen t ynrh-r qu'uni: seule langue arabe, et les dt(-
LANGUE AKABK. 593
férençes qui séparent les langues néo-latines des idiomes générateurs n'existent pas dans la famille sémitique. L'arabe littéral ou des monuments écrits ne se distingue de l'arabe vulgaire que par de simples infractions aux lois de la grammaire, et ces nuances sont si légères, que plusieurs savants ont pu avec une apparente raison nier l'existence de l'idiome littéral. On ne peut douter, en effet, que l'arabe vulgaire ne soit plus voisin du type qui caractérise les vieux idiomes sémitiques, tels que l'hébreu et le chaldéen. En présence des subtilités et des procédés si délicats de la grammaire arabe, il est même permis de se demander si jamais cette langue a été parlée dans l'état où on la trouve écrite. La vérité est que les grammairiens n'ont rien ajouté d'essentiel au type consacré par l'usage ; ils ont cherché seulement à donner l'explication d'une foule d'irrégularités provinciales, et à ramener à l'unité cette perpétuelle fluctuation de voyelles due à l'imperfection de leur alphabet. La distinction entre l'arabe littéral et le vulgaire porte seulement sur ces deux points : 1° Les inflexions finales, qui dans l'arabe écrit marquent les cas des noms et les modes des verbes, sont omises ; 2" un certain nombre de mots d'origine étrangère, et pour la plupart turcs, sontemployés dans le langage usuel. — Ces variétés ou, si l'on veut, ces infractions à la grammaire sont universellement admises dans le style familier, et l'on ne saurait s'en affranchir sans être taxé de pédantisme ; mais en dehors de ces limites, l'écrivain ou l'orateur retrouvent toute liberté d'action ; les trésors de la langue littérale leur sont accessibles, et ils se font encore une gloire de parler le langage des bons siècles de la littérature arabe. Nous empruntons du reste au beau travail de M. E. Renan sur les langues sémitiques le passage suivant, où le rôle des deux idiomes se trouve parfaitement caractérisé : « Sans attribuer aux grammairiens l'invention des mécanismes de l'arabe littéral, nous reconnaissons qu'il y a dans ces mécanismes une part de convention, en ce sens que de procédés flottants, indécis ou ne convenant qu'à do certains mots, les puristes ont fait des procédés fixes et réguliers. Pour le dictionnaire, de môme, ils ont sanctionné l'intrusion d'une foule de mots de toute provenance que le peuple n'employa jamais, et qui firent de l'arabe une sorte de langue artificielle dans le genre de l'italien académique du xvn« et du xviii* siècle. * La distinction de l'arabe littéral et de l'arabe vulgaire n'a pas d'autre origine... « L'arabe littéral n'est pas, comme le veulent quelques phrlologues, un idiome factice ; l'arabe vulgaire, d'un autre côté, n'est pas, comme d'autres l'ont prétendu, né de la corruption de l'idiome littéral; mais d a existé une langue ancienne, plus riche et plus synthétique que l'idiome vulgaire, moins réglée que l'idiome savant, et dont les deux idiomes sont sortis par des voies opposées. On peut comparer l'arabe primitif à ce que devait être la langue latine avant le travail grammatical qui la régularisa vers l'époque des Scipions; l'arabe littéral, à la langue latine telle que nous la trouvons dans les monuments du siècle d Auguste; l'arabe vulgaire, au latin simplifié que l'on parlait vers le vt* siècle, et qui, à bien des égards, ressemblait plus au latin archaïque qu'à celui do Virgile ou do Cicéron. »
501 S Y III E . — P ALEST I N E .
Les principaux dialectes arabes sont ceux d'Arabie , de Syrie , d'Egypte et de Barbarie. Les trois premiers ne diffèrent que par l'emploi de quelques idiotismes facilement compris dans les pays voisins. L'arabe parlé en Afrique présente des différences plus caractérisées non-seulement dans sa grammaire, mais par suite do l'adoption de plusieurs mots berbères, etc. ; cependant ces différences ne vont pas jusqu'il le rendre inintelligible a Damas ou au Caire. Nous n'avons pas à nous arrêter ici sur le dialecte mapoulc usité dans le Malabar, sur le mosarabe qui se conserve encore dans les montagnes de Grenade, ni sur le patois maltais, le plus altéré de tous. La situation géographique et l'histoire do ces trois contrées suffisent pour expliquer la corruption de leurs dialectes.
§ III. Règles de prononciation.
La Syrie étant lo but ordinaire des excursions du voyageur en Orient, nous avons cru devoir adopter de préférence l'arabe de Syrie dans le petit vocabulaire et les phrases ci-dessous. Comme l'alphabet arabe renferme plusieurs lettres dont l'équivalent manque dans le nôtre , et qu'un gosier européen ne peut prononcer qu'avec une extrême difficulté, nous avons employé faute de mieux des lettres doubles ou des accents pour rendre ces sons aspirés ou gutturaux. L'usage et la fréquentation des gens du pays suppléeront à ce que cette transcription peut avoir de défectueux.
1° La lettre arabe dj, que nous rendons ici par;, so prononce g dur ou ou en Egypte. Ainsi, djebel, montagne, est prononcé guébel par les Égyptiens. Les Syriens prononcent jebel.
2° La lettre h commençant les mots indique une aspiration plus forto que celle que nous lui donnons en français. A la fin des mots cette aspiration est encore plus marquée. Ainsi, rouh , l'Ame, doit se prononcer à peu près comme si l'on écrivait roueh.
39 Le kh répond au x des Grecs, ou au ch des Allemands dans les mots nacht, noch, avec un plus grand effort du gosier.
4° Le ss indique la prononciation forte et emphatique de notre lettre s.
5° Le signe (') procédant une voyelle doit être prononcé du gosier aussi rudement que possible. « Cette articulation absolument inconnue aux peuples de l'Europe, dit S. de Saey, se produit en retirant l'air extérieur vers le gosier, et ce mouvement me parait avoir quelque rapport avec celui que l'on fait pour la déglutition quand on avale avec peine. » C'est en Orient seulement qu'on peut apprécier et imiter eo kson et celui du kh.
6° Los mots commençant par la lettre g, comme gamar, la lune, reçoivent en Egypte une aspiration forte et rude, aamar.
7° Le te a ici la valeur que lui donnent les Anglais dans \n$U, with, etc.; le th, la valeur du th anglais dans the, ou du 0 grec.
8" Le gh doit être légèrement grasseyé, comme lo y grec ou IV des Provençaux.
Barbier db Mktnard.
VOCABULAIKK