PAUL VERLAINE
Voici un peu plus de trois années, au début du mois de janvier, par un froid des plus rigoureux, Paul Verlaine dormait son dernier sommeil sur un petit lit en fer, au troisième étage d'une humble maison de la rue Descartes, et de demi-heure en demi-heure des jeunes gens se disputaient l'honneur de veiller une dernière fois celui que, vivant, ils avaient entouré de toute leur affection. La petite chambre, tapissée d'un modeste papier aux nuances passées, était tout encombrée de fleurs et les groupes d'amis — trop à l'étroit — s'y tenaient silencieux ; la tristesse était grande comme si chacun eût perdu le meilleur de ses amis.
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Quelques-uns d'entre vous se souviennent peut-être du service funèbre qui fut célébré dans la pittoresque petite église Saint-Etienne-du-Mont pour le repos de lame de celui qui avait écrit les plus beaux vers d'amour mystique et les vers les plus poignants de l'amour sensuel ; ils se souviennent aussi de ce long cortège où toute la jeunesse littéraire était présente en même temps que les trois ou quatre hauts Parnassiens qui avaient tenu à honneur d'y assister ; on marchait tête nue, malgré le froid, et Ton s'en alla lentement depuis la montagne Sainte- Geneviève jusqu'au cimetière des Batignolles où repose depuis l'enveloppe mortelle du poète sur la tombe duquel, il y a quelques mois encore, des amis fidèles allaient en pèlerinage.
Or si toute la jeunesse littéraire a fait au poète Paul Verlaine ces funérailles unanimes et grandioses, ce n'est point, croyez-le bien, par mode ou par caprice littéraire ; les raisons de cet amour et de ce respect sont des raisons
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profondes et dont peut-être ne s'étaient même pas rendu compte la plupart de ceux qui suivaient tète nue ce corbillard du pauvre. Verlaine avait fixé une forme nouvelle de sensibilité, et comme dans un miroir à peine troublé toute une génération retrouvait en lui, amplifiée et précisée, l'image même de son âme commune.
Ceux qui approchent aujourd'hui de la trentaine et qu'un auteur dramatique, l'an dernier, appelait les fds du désastre, ne sont ni des enthousiastes violents, ni des volontaires patients ; on dirait que des coups de cognée qui ont frappé le tronc dont ils ne sont que les frêles rameaux, ils ont gardé des meurtrissures invisibles et des tristesses silencieuses. Depuis le mélancolique René et le triste Rolla, rien n'est venu rendre aux jeunes hommes de notre pays l'orgueil de vivre, et comme les beaux esprits de la Rome impériale devisaient près des fontaines murmurantes dans la cour de marbre de leurs palais patriciens, tandis que s'avançait
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la horde des Gaulois ; ils ont quelque analogie avec celui qui a dit :
Je suis l'Empire à la fin de la décadence Qui regarde passer les grands barbares blancs Kn composant des acrostiches indolents D'un style d'or où la langueur du soleil danse.
Hommes d'action, comme on voudrait aujourd'hui qu'ils le soient, bâtisseurs d'usines ou fondateurs de villes lointaines, certes ils n'auraient point connu ces découragements ; mais qui pourrait changer cette àme hésitante et désabusée, insoumise et souffrante qui rêve des plus grands desseins, sans pouvoir en poursuivre un seul ? Voyez autour de nous dans la jeunesse contemporaine l'incertitude morale et la confusion des idées. Je ne veux certes pas rappeler même brièvement cet emportement éphémère qui paraissait dresser un trône impérial et qui ne creusa qu'une tombe au cimetière d'Ixelles, ni ces troubles qui, voici à peine trois années, soulevaient la jeunesse des écoles et une partie de la
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ville, sans que l'on distinguât bien à cette émeute d'autres raisons que le malaise général et le désir éperdu d'une ère de bonheur qu'on n'a pas le courage de poursuivre lentement ; mais si l'on voulait à toute force des preuves précises de cette confusion, où donc ne les trouverait-on pas ? Cherchez une question sur laquelle les jeunes gens s'accordent, cherchez leur idéal commun !
N'a-t-on pas vu les jeunes revues devenir anarchistes lors des grandes explosions ? et ne les a-t-on pas vues ensuite accueillir et puis abandonner tous les idéologues étrangers ? anarchistes de la veille, socialistes d'hier, ne sont-elles pas aujourd'hui toutes désabusées et ceux qui veulent agir ne s'enlisent-ils pas dans une indifférence molle comme du sable ? Mais, voyez, que ce soit en art ou dans la vie de tous les jours, ce n'est que rêverie et qu'indécision... Il y a autour de nous comme un désert moral; on dirait que notre histoire est surchargée comme notre littérature, et tous nos grands désirs, prenant l'essor
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pour monter jusqu'au ciel, tombent comme des cygnes aux ailes mutilées.
Or ce sont les poésies de Verlaine que feuilleteront plus tard ceux qui pensent, à juste titre, que c'est l'honneur et le privilège du poète de fixer pour jamais un peu de l'histoire humaine. Ils retrouveront dans cette œuvre touffue nos complications psychologiques, nos incertitudes morales, aussi tout le raffinement de notre sensibilité, enfin et surtout notre désir d'ingénuité et nos aspirations vers la simplicité première.
Oui, nos aspirations vers la simplicité première, car ce terrible décadent dont certains critiques, semblables à ceux qui jadis qualifiaient le grand Hugo de « barbare fou », ont voulu faire un révolté satanique, avait su conserver intacte, au milieu de tant de complications, une àme ingénue, toute proche de la mère nature. Par un bizarre phénomène psychologique, ce tard venu dans une littérature trop vieille a spontanément retrouvé la poésie primi-
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tive et celui qui a signé les poèmes pervers de Parallèlement et dessiné les arabesques savantes des Fêtes galantes a écrit aussi les strophes les plus simples :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?
() bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits, Pour un cœur qui s'ennuie, O le chant de la pluie !
Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure, Quoi, nulle trahison ?
re deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine Mon cœur a tant de peine.
Et c'est parce qu'il était ainsi redevenu semblable à un enfant ou si l'on veut à ces Faunes (qui d'ailleurs symbolisaient aux yeux des anciens le gé-
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nie agreste et libre des bois), qu'il a entendu chantonner dans le feuillage ou bruire dans sa pauvre chambre solitaire des voix qui ne s'éveillaient que pour lui:
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime et qui
[m'aime, Et qui n'est chaque fois ni tout à fait la même, Ni tout à fait une autre, et m'aime, et me com-
! [prend.
Car elle me comprend ! et mon cœur transparent Pour elle seule, hélas, cesse d'être un problème; Pour elle seule, et les moiteurs de mon front
[blême ; Elle seule les sait rafraîchir en pleurant.
Est-elle brune ? ou blonde ? ou rousse ? je
[l'ignore, Son nom? je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la vie exila;
Son regard est pareil aux regards des statues, Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave,
[elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Et déjà par ces quelques vers vous
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devinez les caractériques de cette poésie. Délicat et sensitif jusqu'à l'excès, il excelle à exprimer les états vagues de l'àme, ces états de langueur indéfinie, ces chagrins sans cause, ces tristesses en demi-teinte, qui parfois s'emparent de nous :
Rien de plus cher que la chanson grise Où l'imprécis au précis se joint...
Il juxtapose, on dirait sans art, et fait s'entrechoquer des syllabes où dormait une musique confuse qui s'éveille sous sa plume et flotte un instant avant de s'insinuer jusqu'au profond de nousmème ; et l'on dirait qu'il s'enivre luimême de cette mélodie indéciseet,lapage à peine noircie, qu'il demeure pensif, la plume relevée, la tète penchée, comme s'il écoutait des musiques intérieures
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est vers les ramures grises Le chœur des petites voix.
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O le frêle et frais murmure, Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne, Par ce tiède soir tout bas ?
Vous le voyez, c'est une poésie nouvelle, comparable au bruissement des feuilles dans les branches, au chuchotement de l'eau sur le grésil des cailloux arrondis, et à laquelle ajoute encore du charme la demi -obscurité des mots ; c'est de la poésie toute en nuances et aussi éloignée que possible de la plus belle prose.
Tandis que les Parnassiens, surtout Leconte de Lisle et de Heredia se sont avant tout préoccupés de donner à leurs poèmes une forme précise, j'ose-
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rais presque dire architecturale, Verlaine efface les contours, estompe les lignes vives, brouille un peu le dessin trop net. Au lieu de tout dire au lecteur, et de lui expliquer les choses, il le force à collaborer et crée ainsi entre son ami d'une heure et lui des liens immatériels ; il ne cherche pas à imposer une vision, il suggère des sentiments, des sensations légères, des rêves, et pendant quelques minutes nous débarrasse pour ainsi dire de tout le poids humain ; après tant de beauté précise et tant de couleurs vives, il restitue à la poésie la mélancolie du crépuscule et le charme du silence ; homme du nord aux yeux de peintre et à l'àme méditative, il recrée une atmosphère semblable au clair-obscur de Rembrandt, il laisse deviner les choses et s'attarde voluptueusement dans la pénombre, à l'heure où la pensée s'élève tandis que dans les dernières lueurs du jour qui se meurt les arbres et les objets prennent des attitudes recueillies.
Son art poétique, Verlaine l'a xor-
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mule en des vers légers et murmurants :
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'impair, Plus vague et plus soluble dans l'air Sans rien en lui qui pèse ou qui pose...
. .. Car nous voulons rien que la nuance,
Pas la couleur, rien que la nuance,
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor...
... Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym... Et tout le reste est littérature !
Mais il serait bien déçu celui qui, ayant lu ce petit poème, croirait posséder les clefs du mystère ; Verlaine avait des secrets qu'il paraît n'avoir dits à personne.
Cet art poétique est écrit en vers de neuf pieds, et c'est en effet une des innovations poétiques de Paul Verlaine que d'avoir inventé le rythme impair « plus vague et plus soluble dans l'air, sans rien en lui qui pèse ou qui pose s.
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M. Jules Lemaître, qui se trompe si rarement, et dont nul n'admire plus que moi la finesse d'esprit, le style et la perspicacité, a pourtant jugé Verlaine en grammairien plus qu'en bon critique dans l'article célèbre qu'il lui a consacré. Il lui a reproché d'employer des rythmes qui n'étaient saisissables que pour lui seul, et prenant ligne à ligne, presque mot à mot certaines pièces du poète, il lui a reproché ici une impropriété de termes, là des mots mis au hasard, plus loin de parler de Platon sans peut-être l'avoir lu, toujours une obscurité telle que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même. Il s'est même ingénié, comme un jurisconsulte sur un texte de loi, à découvrir deux ou trois sens aux vers les plus exquis. C'était là travail bien inutile.
La vérité, c'est que Verlaine connaissait aussi bien que personne les ressources de la langue et savait à merveille exprimer ce qu'il voulait dire ; la réputation qu'on lui a faite d'écrire dans un français barbare est tout à fait in-
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justifiée. Il s'est tenu très loin de toutes les exagérations symbolistes et ses poèmes les plus compliqués n'ont rien de commun avec les Déliquescences d'Adoré F loupe t te. Les rythmes nouveaux, il les a employés avec une adresse et une sobriété extrêmes, il n'y a pas dans toute l'œuvre de Verlaine quarante pièces de rythme impair ; et encore les rythmes de neuf ou treize syllabes sont-ils de ceux auxquels l'oreille s'habitue presque tout de suite.
Il a désarticulé le vers comme Hugo l'avait fait, mais il est demeuré dans la véritable tradition poétique. Je l'ai cent fois entendu se moquer des vers de vingt-trois syllabes et de la poésie incompréhensible et ridicule, par exemple de M. Gustave Kahn. Il avait le cerveau des Français du Nord, lucide, mais amoureux d'un peu de brume estompant les paysages; au soleil de Provence faisant rudement saillir le contour des objets, il préférait la lumière diffuse des Ardennes et de l'Artois, à la Méditerranée retentissante le cours des fleuves
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lents aux flots chargés d'argile, aux hymnes de joie et aux apostrophes oratoires, la plainte un peu attendrie d'une àme qui s'écoute elle-même.
Cependant il ne faudrait pas conclure que nous admirons en bloc et sans réserve l'œuvre entière de Verlaine, ce qui serait une autre forme de parti pris. Et d'abord nous faisons bon marché de presque toute sa prose — ensuite nous distinguons parmi ses poèmes et négligerions tout à fait ceux des dernières années si le Verlaine de jadis n'y reparaissait encore de loin en loin et surtout si ces livres de vieillesse n'étaient pas les documents les meilleurs pour fixer l'histoire de sa sensibilité.
Si nous ne possédions les Mémoires d'un veuf ou les Confessions \ nous connaîtrions mal les grandes étapes de sa vie morale ; et si nous ne possédions les Chansons ponr elle, les Elégies et les Odes en son honneur, il ne nous resterait que le souvenir du Verlaine vieilli mais charmant que nous rencontrions encore il y a quatre ans dans les brasse-
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ries du quartier latin ou dans son taudis de la rue Saint-Jacques, où Ton se heurtait toujours à des femmes dépeignées, des gérants de sous-sol et à cet inénarrable Bibi la Purée qui portait pendant un mois la vieille chemise que le Maître lui avait donnée. Ce groupe de gens formaient, avec quelques véritables poètes qui devaient bien supporter le voisinage, ce que Verlaine appelait :
\J Académie Saint- Jacques.
La première fois que j'eus l'honneur de m'y rendre, j'avais alors 20 ans, c'était sur une invitation que Verlaine m'avait faite en ces termes : « Vous pouvez venir me voir, maintenant j'ai un appartement sérieux ». Et le vieil immeuble de la rue Saint-Jacques avait en effet un extérieur imposant. L'escalier qui conduisait au premier étage était en pierre, presque en marbre, etlarge somptueusement. Hélas! il diminuait de moitié du premier au second étage, puis se transformait brusquement en misérable escalier de bois : on n'arrivait au quatrième que par une suite de degrés
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étroits et roides comme des échelons.
Feu Daudet n'aurait pas manqué de dire : « Toute son histoire, cette montée d'escalier ! ».
L'appartement sérieux n'était composé que d'une mansarde étroite et longue, toute encombrée par le lit trop vaste, l'armoire à glace qui n'avait plus de glace, le fourneau, la commode et les ustensiles de cuisine. Quand j'y entrai et avant même d'apercevoir Verlaine qui était étendu sur le lit, je me heurtai au gérant du sous-sol le Soleil d'or, à Bibi la Purée accoutré ce jour là d'un habit auquel il manquait une basque, et à Eugénie qui pouvait alors flotter entre quarante et cinquante ans, et qui n'avait jamais été jolie, certes, ni distinguée.
Verlaine jouissait de ma gêne et de mon étonnement ; ses petits yeux malicieux s'amusaient à me regarder, et quand j'eus fait chercher, comme il convenait, un peu de vermouth et d'absinthe, de l'intimité se serait tout de suite établie entre nous, si Eugénie,
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malgré ma présence, n'eût excédé Verlaine de reproches acerbes touchant son infidélité.
Lui, ce jour là, sans doute pour me faire honneur, opposait à l'orage une patience à toute épreuve. Mais nous savons par les Chansons pour elle qu'il était loin d'être toujours aussi bénin.
La mansarde retentissait souvent de discussions et de giffles ; même ces querelles où intervenaient et se mêlaient d'anciennes maîtresses de Verlaine se terminaient parfois chez le commissaire de police, et le poète allait lui-même plaider sa cause devant ce magistrat des pauvres. Non pas comme nous irions sans doute seul à seul, et dans le silence du cabinet, mais entouré de toutes ses femmes qui s'injuraient et se prenaient au chignon, des voisins qui prenaient parti, de la concierge qui venait témoigner,et de tous les passants qu'on intéressait à la querelle. Ces scènes populaires ne déplaisaient pas à Verlaine ; il aimait les choses simples, les humbles femmes du peuple et les vêtements un peu
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sordides. Quand il descendait le boulevard Saint-Michel,, vêtu d'un vieux pardessus élimé, coiffé de son large feutre mou qu'il appelait < le chapeau d'Infor-tunatus » , un foulard rouge autour du cou, et dans la main un gros bâton qu'il brandissait au risque d'éborgner les passants , il avait vraiment une silhouette bien curieuse et que Cazals a finement croquée dans l'un des nombreux dessins qu'il a faits de son maître et ami. Le voyant ainsi passer, traînant la jambe et gesticulant, on ne se fût guère douté qu'il était le poète de Sagesse et de la Bonne Chanson ; mais Verlaine n'est-il pas de ceux que d'un seul regard on ne peut embrasser tout entier ? L'histoire de son mariage avec Mlle Mathilde Mautet, la demi-sœur de Charles deSivry, le pianiste compositeur que nous avons tous applaudi au cabaret des Quat'z'Arts, est une histoire ingénue et charmante , et qui d'un bond va nous reporter à l'autre extrémité de la vie du poète.
Verlaine avait alors 25 ans ; il occu-
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pait un emploi d'expéditionnaire dans les bureaux de l'Hôtel-de- Ville. Un jour qu'il allait à Montmartre chercher son ami de Sivry pour quelque partie de plaisir, il se trouva inopinément devant la jeune fille :
En robe grise et verte avec des ruches
Un jour de juin que j'étais soucieux
Elle apparut souriante à mes yeux
Qui l'admiraient sans redouter d'embûches ;
Elle alla, vint, revint, s'assit, parla, Légère et grave, ironique, attendrie :
Et je sentais dans mon âme assombrie Comme un joyeux reflet de tout cela ;
Sa voix étant de la musique fine Accompagnait délicieusement L'esprit sans fiel de son babil charmant Où la gaité d'un coeur bon se devine.
Aussi soudain fus-je après le semblant D'une révolte aussitôt étouffée Au plein pouvoir de la petite Fée Que depuis lors je supplie en tremblant.
Et toute l'histoire nous est contée en une petite série de poèmes qui ter-
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minent les Romances sans paroles. Le poète permet qu'on pénètre ses intimités ; il chante ses premières joies, puis les longues et tendres fiançailles pendant lesquelles il écrivit la Bonne Chanson, le livre d'amour le plus doux et le plus charmant qui soit possible ; il conte enfin les premières querelles, et fait connaître comment advint le divorce qui fit dans sa vie une irréparable brisure.
Certes il eut des torts, il a lui-même conté qu'il rentra souvent le soir dans un état voisin de l'ébriété, et même qu'un matin sa mère entrant dans sa chambre pour lui faire des reproches, il allait nier énergiquement s'être grisé la veille quand d'un seul geste elle le fit taire : il avait couché avec son chapeau haut de forme ! Mais n'était-ce pas sa destinée que d'avoir toujours de fermes propos et de n'en pouvoir jamais réaliser un seul ?
Que l'on écoute donc chanter dans ces petits poèmes la douceur des premiers aveux, la sincérité des bonnes
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résolutions, la tritcsse des regrets et a mélancolie de l'inutile pardon :
Vous n'avez pas eu toute patience :
Cela se comprend par malheur de reste, Vous êtes si jeune, et l'insouciance Est le lot amer de l'âge céleste !
Vous n'avez pas eu toute la douceur, Cela par malheur d'ailleurs se comprend, Vous êtes si jeune, ù ma froide sœur, Que votre cœur doit être indifférent...
Par instants, je suis le pauvre navire
Qui court dématé parmi la tempête Et ne voyant pas Notre-Dame luire Pour l'engouffrement en priant s'apprête
Or ce poète amoureux et fantasque réservait au monde une étrange surprise.
Je ne veux pas rechercher à la suite de quelles circonstances il se trouva que le poète eut des démêlés avec la justice belge, et comment il arriva que pour un coup de revolver inopportun il se trouva pour deux ans sous les verroux comme l'avait été au XVe siècle l'auteur du Grand testament et de la Ballade aux
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filles de joie ; il y a dans la vie de Verlaine des points qui doivent demeurer obscurs. Le certain, c'est que c'est dans la retraite des Petits Carmes à Bruxelles et dans la solitude de Mons qu'il fut touché par la grâce divine. Dix ans s'étaient passés depuis la publication de la Bonne chanson et des Fêtes galantes ; le malheur avait terriblement saccagé sa vie et voici que, souffrant et repentant, le poète interroge sa conscience et se sent bourrelé de remords à l'aspect de tant de fautespassées. Dans sa détresse, simplement, il se tourne vers Dieu, vers le Dieu de sa mère et de sa première communion ; brusquement il apparaît transfiguré, converti par le malheur.
Alors le chevalier Malheur s'est approché, Il a mis pied à terre et son doigt m'a touché, Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer, Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier !
Au frontispice de son livre il a écrit : A la Mémoire de ma mère, et voici quelle en est la préface :
« L'auteur de ce livre n'a pas toujours
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pensé comme aujourd'hui. Il a longtemps erré dans la corruption contemporaine, y prenant sa part de faute et d'ignorance. Des chagrins très mérités l'ont depuis averti, et Dieu lui a fait la grâce de comprendre l'avertissement. Il s'est prosterné devant l'Autel longtemps méconnu, il adore la Toute Bonté et invoque la Toute Puissance, fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein de bonne volonté...
«L'auteur a publié très jeune, c'est-àdire il y a une dizaine et une douzaine d'années, des vers sceptiques et tristement légers. Il ose compter qu'en ceux-ci nulle dissonance n'ira choquer la délicatesse d'une oreille catholique : ce serait sa plus chère gloire comme c'est son espoir le plus lier. »
Et le changement est radical ; de toute sa vie passée, il n'a gardé qu'un amer souvenir : ses égarements lui font horreur et il pleure sur ses péchés :
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Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà
Pleurant sans cesse.
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Ne croirait-on pas entendre les regrets et les larmes de François Villon ?
Bien sais si j'eusse étudié Au temps de ma jeunesse folle Et à bonnes mœurs dédié J'eusse maison et couche molle,
Mais quoi, je fuyais l'école Comme fait le mauvais enfant...
En écrivant cette parole A peu que le cœur ne me fend !
Verlaine a retrouvé son âme d'enfant et s'abîme dans l'amour de Dieu. Il échange avec le Doux Sauveur des sonnets qui sont pleins d'effusions mystiques et s'adresse à la Vierge avec une ardeur de néophyte régénéré.
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie !
Sagesse fait entendre le colloque d'une âme avec Dieu ; jamais peut-être Sainte Catherine que Le Sodoma dans l'Eglise
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Saint-Dominique de Sienne nous a représentée se pâmant d'amour sous la parole divine, n'eut vers le Sauveur des appels plus fervents ; les strophes et les tercets alternent comme les répons d'un dialogue surnaturel et Verlaine ne s'adresse plus dans le lointain à Celle qui fut sa femme bien aimée que pour la supplier de faire le geste qui pardonne.
Pour se rendre compte du rôle de Verlaine dans l'évolution de la poésie et de sa part d'originalité, il faut se rappeler en quel temps parut son premier volume devers. C'était en 1865, c'est-àdire au moment où commençait à s'imposer au monde littéraire la formule parnassienne. Les poèmes Saturniens témoignent à n'en pas douter de l'influence de Leconte de Lisle et de celle de Baudelaire ; et vous savez combien ces poètes prisaient haut la correction du style, la facture classique des vers, et le goût des vastes sujets'. C'était le temps où dans la poésie triomphait l'Impersonnel : on se déliait de l'émotion, on
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bâtissait des poèmes comme des palais.
Et cependant si dans ces poèmes saturniens on rencontre des Càvitri, des Baghavat, des Orpheus et des Akaïos, qui font partie pour ainsi dire du commun cabinet d'accessoires parnassien, on y trouve déjà la fleur de ce que devait être Verlaine. C'est dans ce premier volume que se trouve :
Les sanglots longs Des violons De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême quand Sonne l'heure Je me souviens Des jours anciens Et je pleure.
Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte, De çà, de là Pareil à la Feuille morte.
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Aussi s'est-il bien vite débarrassé de la perversité méthodique de Baudelaire et de la solennité de Leconte de Lisle dour se mettre pour ainsi dire tout proche du cœur des hommes ; c'est là sa véritable part d'originalité; il a créé une poésie musicale et tendre où pleurent toutes les détresses humaines. Comme nous tous, il a passé une partie de la vie à commettre des fautes et l'autre à s'en repentir, mais comme c'était un être d'élection et merveilleusement doué pour le mal et pour le bien, il a toujours été aux extrémités de la faute et aux extrémités du repentir. Comme en chacun de nous, deux êtres étaient en lui ; l'ange et le démon se disputaient cette àme et triomphaient successivement. Il se laissait aller au gré de son destin et disait parfois avec un triste sourire : « Je n'ai plus qu'une mère, c'est l'assistance publique. » Par nature il était perpétuellement au paroxysme de la joie ou de la douleur et il a été plus qu'aucun de nous homme vivant et souffrant. Ses inutiles désirs de chasteté, sesrepentirs,
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ses vaines résolutions, ses rechutes, c'est l'histoire de chacun de nous. Quel homme et surtout quel poète se vanterait d'être demeuré insensible à la Beauté des femmes et à la Volupté dont elles sont les dispensatrices?
Les jeunes gens l'ont aimé parce qu'ils se reconnaissaient en lui et parce qu'il était simple et pauvre. Les grands cordons et les plaques en diamant sont des cuirasses contre lesquelles il est malaisé d'appuyer la tète, les jeunes gens préfèrent une poitrine nue dans laquelle on sent battre le cœur. Ils ont le sentiment que les honneurs et l'argent rendent trop souvent égoïste et dur, et aussi longtemps qu'ils ne sont encastrés dans la dure hiérarchie sociale ils aiment les d'Aurevilly, les Villiers et les Verlaine. Ils les aiment pour cette indépendance qui est la compagne sinon de la misère, du moins de la pauvreté, et lorsque jadis dans les violentes polémiques littéraires on insultait les jeunes novateurs de toutes les épithètes, peu s'en fallut qu'ils ne se parassent de ces insultes
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comme d'un titre de gloire, et qu'ils ne missent dans leurs armoiries, comme les Gueux des Pays-Kas, uneécuelle et une besace !
Parlant de Verlaine, il ne s'agit donc de glorifier ni la bohème ni la paresse, mais de ne pas mépriser la douce pauvreté. Et déjà la déformation légendaire commence. Anatole France, le doux:
anarchiste, y a contribué en créant dans son Lys rouge le personnage de Choulette ; d'autres lui ont succédé et d'autres lui succéderont. Un temps viendra où l'on ne verra plus Verlaine comme aujourd'hui Villon qu'à travers des récits imaginaires.
De son masque socratique au crâne bossue, de ses petits yeux verts à la flamme changeante, de sa barbe inculte peut-être un jour ne voudra-t-on plus voir que la ressemblance faunesque; mais que ce soit du moins le faune dont parlait Hugo : celui Dont les cils roux laissaient passer de la lumière
et dont :
Le pied fourchu crevait l'azur à chaque pas!