ARMAND SILVESTRE
Armand Silvestre
Parmi les poètes de la troisième génération romantique, c'est-à-dire parmi ceux qui subirent plus directement l'influence de Gautier, de Banville, de Baudelaire ou de Leconte de Lisles que celle des trois grands initiateurs Hugo, Lamartine et Vigny, quelques noms se détachent aujourd'hui avec éclat, et sans vouloir — ce qui est toujours téméraire — préjuger des opinions de la postérité on peut croire que les sentiments de respect et d'admiration que nous professons pour les œuvres de ces poètes seront aussi les sentiments des générations qui viendront après nous. La celé-
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brité, même la gloire, a déjà consacré la douceur sentimentale et réfléchie des poésies de Sully-Prudhomme, la splendeur éclatante et précise des sonnets de I [eredia, la simplicité peut-être trop familière des poèmes de François Coppée, la sérénité charmante de Léon Dierx et le lyrisme des vers de Catulle Mendès.
Du bout de son aile blanche la gloire a touché aussi le masque tragique et tendre de ce malheureux Verlaine dont la destinée eut de si brusques tournants et qui eut une si grande influence sur la plupart des jeunes hommes de lettres d'aujourd'hui ; mais il manquerait une page à l'histoire de cette période littéraire qui ne parlerait pas d'un poète que son talent de conteur a fait quelquefois méconnaître et qui dans cette phalange que l'on a appelée — je ne sais trop pourquoi — Parnassienne a su se créer une place parmi les premières.
Armand Silvestre ne fut pas de ceux qui firent partie du premier recueil de poésies que Lemerre intitula Parnasse Contemporain, et à la vérité il ne vécut
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pas autant que les autres dans ce milieu purement littéraire où l'on discutait de prosodie avec plus d'ardeur qu'on ne discute aujourd'hui même de politique.
Ses meilleurs amis ont été des peintres, et chacun sait que s'ils sont quelquefois de très grands artistes, ils ont d'ordinaire des cerveaux peu enclins aux grandes complications psychologiques. Armand Silvestre se plaisait surtout en leur compagnie, et déjà on pourrait en induire qu'il n'a jamais eu le culte exclusif des belles lettres et l'unique souci de n'exprimer dans la langue la plus pure en même temps que la plus renouvelée, que l'essence et pour ainsi dire la fleur de nos sensations les plus dignes d'être exprimées. Loin d'oser déclarer comme le poète Stéphane Mallarmé « la littérature seule existe », il était, par sa tournure d'esprit et aussi par sa complexion physique un peu exubérante, très différent de la plupart des autres poètes par nassiens ; tandis que Leconte de Lisles gardait, même dans la vie de tous les jours, une sorte de sérénité olympienne,
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Armand Silvestre aimait à vivre d'une vie plus indépendante et sans doute aussi plus ardente, et vous vous souvenez qu'il nous a conté dans l'un de ses livres qu'il se plaisait dans sa jeunesse à courir les foires de quartier, qu'il avait des tendresses particulières pour les femmes colosses et pour les dompteuses, et même qu'il ne dédaignait pas à certains jours de ramasser le caleçon que les lutteurs dans leur baraque jettent à la foule avec un beau geste de défi. Et ce trait qui témoigne de sa vigueur et de sa belle santé donne à juste titre à penser qu'il n'a jamais été de ces poètes de cabinet qui raffinent sur leurs propres sensations et se créent à eux-mêmes un univers imaginaire. Très différent, par exemple, de Baudelaire qui écrivit les paradis artificiels et dont les Fleurs du mal sont comme la sombre légende d'un rêve pessimiste, Armand Silvestre aima dès le début le soleil et les fleurs, la grande lumière et les grands paysages aux lignes harmonieuses.
Loin de s'épuiser à la poursuite d'un
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idéal nouveau et au souci peut-être inutile de découvrir une formule d'art nouvelle, il commença la vie avec aisance et bonne humeur, développant sans fatigue une personnalité par ellemême intéressante.
Il n'a peut-être que peu innové, mais les novateurs, en littérature comme en art, ne sont pas seuls intéressants et l'histoire des lettres a consacré la gloire d'une multitude d'auteurs qui n'ont fait que suivre une tradition et dont les œuvres immortelles ne tranchent pas violemment avec celles de leurs prédécesseurs. Si l'on veut choisir des exemples jusque dans la littérature romaine, ni Catulle ni Horace ne paraissent avoir été des innovateurs violents, et plus près de nous Banville et Gautier n'ont fait que suivre avec plus de précision, et si j'ose dire, avec plus de scrupule dans l'effort vers la perfection le chemin romantique que d'autres leur avaient ouvert. Vous vous souvenez, en effet, que les grandes batailles romantiques ont été
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livrées par d'autres ; d'abord par Alexandre Dumas père avec Henri III et sa cour, puis, par Victor Hugo avec Hemani, enfin, par Frédéric Soulié avec Clo tilde.
La vérité, c'est qu'en dehors et à côté des rares esprits originaux (j'emploie le mot dans son sens le plus précis et le plus fort) à côté, dis-je, des esprits originaux qui ont eu le génie d'apporter une formule d'art nouvelle réalisée dans un chef-d'œuvre comme l'ont fait par exemple au théâtre Corneille en écrivant le Cid, Molière en écrivant les Précieuses, Hugo en écrivant Heriiani et peut-être, de notre temps, Henry Becque en écrivant Les Corbeaux, il y a dans l'histoire littéraire un nombre infiniment grand, une multitude de noms illustres qui n'ont fait qu'imprimer à leurs œuvres une marque intéressante et personnelle.
Le seul point vraiment important pour un poète est d'écrire de beaux poèmes et qui témoignent d'une vision personnelle et juste de la vie
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Ces poèmes, nous les trouverons en très grand nombre parmi les huit ou neuf volumes de vers que M. Silvestre a publiés, et les traits caractéristiques de son talent ne paraissent pas des plus difficiles à déterminer. Romancier , conteur et poète, son abondance même, qui est extrême, est un premier trait de caractère et qui le distingue singulièrement de Flaubert, de Baudelaire ou de Heredia.Journaliste et fonctionnaire, décoré après vingt-six ans de service dans l'administration des Beaux- Arts et dans celle des finances, ancien élève de l'école polytechnique, fils de magistrat, sa carrière est harmonieuse et facile comme sa poésie elle-même. Il a eu la chance de ne jamais connaître la dure étreinte de la misère, et de son enfance heureuse passée sous le beau soleil de Toulouse, de sa jeunesse en grande partie consacrée aux occupations amoureuses, est demeurée comme répandue sur son œuvre tout entière une atmosphère de bonheur et de sérénité.
Tout petit, je l'imagine gambadant
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sous le grand soleil, dans le dédale des vieilles rues pittoresques et tortueuses de la vieille Toulouse ou nonchalamment couché dans les belles prairies odoriférantes qui avoisinent la Garonne, s'emplissant indéfiniment les yeux et le cœur du beau spectacle des paysages méridionaux. Son œuvre témoigne qu'il garda toujours le souvenir des nobles et harmonieux contours des montagnes pyrénéennes et du ciel méridional si comparable au ciel italien. Il a gardée dans les yeux la vision des arcs de triomphe, des théâtres et des cirques romains qui sont dans le Midi les symboles vivants encore de la puissance et de la majesté romaines; plus tard, il a dû quitter quelquefois le pays de Toulouse et s'en aller se blottir derrière les grosses pierres du théâtre d'Orange, ou, comme ces petits lézards aux couleurs bariolées, vifs et prestes, grimper de gradins en gradins pour se chauffer aux rayons du soleil couchant, étendu sur les larges dalles qui couronnent les
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arènes d'Arles ou de Nîmes, à l'heure où l'Occident flamboie et baigne de pourpre et d'or la nature tout entière. Il a dû être charmé dès sa jeunesse par la vision des belles filles d'Arles avec leur costume pittoresque, leur jupe noire, leur corsage de velours si simplement décolleté, la croix d'or et le ruban noir qu'elles portent autour d'un col flexible, avec surtout le joli bonnet en pointe qui surmonte si coquettement leurs belles figures au teint mat et au profil régulier tout éclairé de dents fortes et pures.
Ce sont là de vives impressions et qui laissent sur l'àme de l'homme des marques ineffaçables ; et comme nous savons par les Souvenirs ^ qu'Armand Silvestre n'a jamais connu la solitude et les tristesses du collège, nous devinons que ces visions premières ont eu sur sa petite âme malléable l'influence la plus grande.
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Fille du sang- latin, sœur de Rome, ô Toulouse! Du Tibre aimé des Dieux cher et dernier ruisseau, De tes premiers baisers penchés sur mon ber-
[ceau J'ai gardé la mémoire immortelle et jalouse, Fille du sang latin, sœur de Rome, o Toulouse !
Dans ce décor de soleil et de lumière, au milieu de cette nature surabondante de vie, il est tout naturellement redevenu semblable aux païens panthéistes qui divinisaient toute la nature afin de pouvoir l'embrasser toute dans la même admiration et dans le même amour.
Lorsque son père, qui était sans doute le plus doux des précepteurs, lui faisait expliquer les poètes latins, il collaborait inconsciemment à la formation progressive d'une àme toute latine.
D'une aptitude naturelle à jouir de toute la beauté éparse dans l'univers, le jeune homme retrouvait sans doute plutôt qu'il ne découvrait en ces poètes latins des amis ignorés avec le cœur desquels son propre cœur avait eu de
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tout temps des correspondances confuses ; la religion de ces poètes était la sienne bien plus que celle qu'on s'efforçait de lui enseigner, et sa poitrine de jeune homme se dilatait à la pensée païenne de personnifier toutes les forces naturelles et de glorifier, sous l'artifice de créer des dieux immortels, un idéal humain d'homme puissant et beau. C'est dans les Rimes neuves et vieilles, dans les Renaissances et dans les Sonnets païens que nous puisons la certitude d'un tel état d'esprit. Ah! dans ce premier livre de vers, comme d'ailleurs dans tous les autres, il ne s'agit pas de vie intérieure, les paysages apparaissent tout en lumière, il n'ont d'àme que celle que leur prête le bel archer dont les flèches sont d'or ; les forêts ne sont charmantes que parce qu'elles sont vivantes et frémissantes, la brise du soir n'est exquise que parce qu'elle fait frissonner comme des chevelures de femme largement épandues les feuillages miroitants des saules ou des oliviers ; un désir de vie anime
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toute cette nature, tout y collabore : la terre dont nous sommes sortis et où nous retournerons pour renaître encore, les plantes, les fleurs, les arbres qui sont aussi sortis de notre mère commune et dont les tiges ou les troncs ne peuvent être que les éléments renouvelés de la matière même dont nous sommes formés et que nous redeviendrons :
Je voudrais, quand tous deux aurons la bouche
[close, Qu'on nous couche, Rosa, sous les mêmes ga-
[zons, Pour que la mort, féc.mde en douces liaisons, Unisse nos deux corps dans leur métamorphose
Car vous serez cnor quelque superbe chose, Rosa, corps embauma, refrain de mes chansons, Et vous revêtirez la pourpre d'une rose, Lorsque nous renaîtrons, au temps des florai-
[sons !
On voit par ces strophes à quel point nous sommes loin des grandes complications psychologiques, et des poètes qui dans les brumes du nord savourent à longs traits leur mélancolie et leur tristesse ; nous som-
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mes aussi loin que possible des chansons grises où l'imprécis au précis se joint, et plus loin encore de la recherche de l'épithète rare. Ce n'est pas dans les poèmes de M. Silvestre qu'il faut chercher des vers qui fixent quelque chose de notre âme contemporaine, si insoumise et si désabusée; ce sont des poèmes qui ne portent point de date et qui par cela même donnent déjà l'illusion qu'ils ont traversé des périodes d'années, ce sont des chants d'amour, des hymnes à la vie, et l'on ne se douterait point que l'homme qui les a écrits a derrière lui trois mille ans de littérature. M. Silvestre est semblable à ces anciens aèdes qui s'en allaient de par le monde portant une lyre en bandoulière, et quels que soient les paysages ou les circonstances qu'il rencontre, on dirait que d'elle-même son âme se répand en strophes harmonieuses. C'est l'improvisateur des cours d'amour, il est encore l'un de ces beaux troubadours qui firent dans le Midi la gloire des petites cours sei-
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gneuriales, et je gagerais qu'il n'a point écrit une strophe qui ne fût d'abord destinée à quelque dame de ses pensées.
Certes, cette abondance a de graves défauts, et l'on pourrait être sévère envers M. Silvestre rien qu'en choisissant pour les lire publiquement les moins bons des innombrables poèmes de circonstance qu'il a écrits ; car on les retrouve malheureusement tous, ces poèmes de circonstance ! Faisant preuve, si j'ose dire, d'un peu de vanité latine, l'auteur les a réunis à ses autres poèmes en des livres qui portent des titres pompeux comme X Or des couchants, les Aurores lointaines ou le Chemin des Etoiles. On trouverait facilement dans ces poèmes quelque emphase inopportune, et l'on conviendra que c'était peut-être beaucoup que d'écrire pour la belle Otero et de rendre public un sonnet enthousiaste où nous apprenons que :
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La Grâce et la Beauté, la Danse et la Chanson Comme en une vivante et même apothéose Suivent en chœur ses pas partout où son pied
[pose, Eveillant autour d'elle un lumineux frisson.
et que
C'est du doux rossignol qu'elle apprit sa leçon.
De même il peut paraître exagéré qu'il adresse à Thérésa un long poème qui débute ainsi :
Puisque à nous dire adieu à jamais résolue Te voici parmi nous pour la dernière fois, Au nom de l'art en toi, Thérésa, je salue L'artiste qui portait un monde dans sa voix.
On pourrait ainsi multiplier les citations perfides mais elles auraient encore pour le poète cet avantage de prouver que, même dans ces nombreux poèmes faits un peu à la diable et sur l'impression du moment, malgré toute l'incertitude de l'expression et quelquefois toute l'impropriété des termes, il fait preuve de la facilité la plus harmo-
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nieuse ; quels que soient ses vers, on est sûr en les écoutant d'entendre toujours un joli tintinnabulement de syllabes sonores. Et c'est à cause de cette harmonie naturelle à ses moindres poèmes que l'on trouve dans les œuvres d'Armand Silvestre les plus belles invocations dans la manière antique avec dans le rythme et dans la facture des vers quelque chose du balancement de la phrase lamartinienne :
Sous le rouge baiser des lèvres du matin, Sous la pourpre du soir à ton flanc promenée, A nos veines pareille, ô Méditerranée, Tu roules, dans tes flots, l'orgueil du sang- latin.
L'âme des soleils morts à l'horizon lointain
Hante encor, par des flux éternels ramenée,
Ta rive maternelle à la race obstinée
De ceux en qui survit l'idéal clandestin.
Je t'aime, ô mer païenne au rivage d'argile !
Qui berças sur ton sein le vaisseau de Virgile,
Confidente des temps à jamais radieux ;
O tapis monstrueux aux cassures d'écume, Mer qui vis Syracuse, entendis gémir Cume, Et dont la vague en pleurs nous apporta leurs
[dieux !
C'est en ces termes qu'il célèbre la
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Beauté. Peut-être pourtant Aime Sand — que Jules Lemaître appelle irrévérencieusement la vieille Lélia — s'e^t méprise lorsque dans la préface des Rimes neuves et vieilles elle s'écriait :
« — C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même qu'on pourrait appeler le spiritualiste malgré lui; car en étreignant cette beauté qu'il idolâtre le poète crie et pleure. Il l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il donc ? de n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle. »
Or, il semble bien que la Beauté physique de Rosa la prêtresse a préoccupé, bien plus que sa Beauté morale, le chantre des sonnets païens. On peut le croire d'autant mieux que M. Silvestre n'a pas jugé que des réalisations matéielles dussent déflorer son rêve et l'on
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a vu dans la salle de la Bodinière le récit des poèmes d'amour illustrés par des peintures et par des tableaux vivants.
On peut donc dire, je pense, sans crainte d'être démenti, que les poésies d'Armand Silvestre n'ont que peu de rapports avec le spiritualisme de Platon. Ses poèmes ont touché cependant aux plus grandes entités philosophiques, mais il ne faut chercher ni dans les poèmes des Ailes d'or ni dans les drames en vers, surtout dans les Dramss sacrcs,uriQ très grande rigueur théologique. Tous ces poèmes, au contraire, sont empreints d'un amour très humain, largement épandu, et d'une indulgence qui ne connaît pas de limite.
Le héros l'Izeyl tient du Bouddha autant que de Jésus et le mysticisme de Grisélidis s'atténue singulièrement de tant de strophes et de stances d'amour ; dans l'Evangile et dans l'histoire de la Passion M. Silvestre a été surtout séduit, comme nous le sommes d'ailleurs presque tous, par les épisodes un peu
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sensuels de la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultère ; et dans les Drames sacrés joués au Vaudeville pour mieux marquer une mansuétude que la parole divine ne suffisait pas à démontrer, il a modifié le texte traditionnel et voulu faire dire à Jésus :
Laissez venir à moi jusqu'aux petits enfants.
On se demande jusqu'où cette indulgence inépuisable serait allée si M. Silvestre n'avait eu dans ces drames pour collaborateur M. Eugène Morand dont la tendresse est, par bonheur, moins universelle. Rien n'empêchera cependant que nous ne devions à M. Silvestre une conception bien particulière du Sauveur des hommes et dont cet unique vers qui termine un sonnet mystique vous donnera l'idée :
Ne pleurez pas Jésus, les femmes l'ont aimé !
Ne vous étonnez donc pas que la belle Marie-Madeleine, dont les grands peintres de la Renaissance Italienne nous ont
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laissé des représentations souvent presque voluptueuses, lui soit aussi apparue comme la pécheresse la plus tendre. Et ne nous étonnons pas non plus que son imagination de poète ait été hantée de la vision de toutes les belles pécheresses de toutes les époques ; M. Silvestre a vécu des heures dans l'admiration spéculative des Salammbô, des Cléopâtre et des Circé, et ses poèmes témoignent qu'il a eu souvent la vision des belles courtisanes romaines qui, toutes paille tées de la poussière d'or qui volait du sable de l'arène, et de larges anneaux d'or aux chevilles, aux poignets, aux oreilles, toutes nues sous la transparence des voiles constellés, triomphaient pendant les jeux du cirque dans la tribune même de César.
11 les a toutes aimées, les courtisanes antiques, il a aimé Thaïs d'Athènes qui suivit Alexandre-le-Grand en Asie et qui, après la mort du conquérant, s'attacha à Ptolémée qui devait devenir roi d'Egypte ; il a aimé Laïs de Corinthe qui fut si belle que sa ville d'adoption
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(car elle était Sicilienne) lui voulut élever un monument ; il a aimé la belle Hélène pour qui, pendant dix ans, les Grecset les Troyens s'entretuèrent ; il les a aimées toutes et toutes célébrées en glorifiant Vénus mère des hommes et des dieux.
O Mer, dis à ta fille auguste la Beauté, Celle qui, de tes flancs, a bondi sur le monde, Et, des fauves reflets de sa crinière blonde, Sous les cieux éblouis évoqua la clarté ;
Dis à celle qui porte, en son corps enchanté, Un cœur qu'agite encor la traîtrise de l'onde, Et qui mit, à nos cœurs, la blessure profonde Où notre sang s'épuise, où boit la volupté ;
Dis à celle qui vient, sur ta rive fidèle, Retremper, aux parfums que jadis tu tins d'elle, Sa jeunesse farouche âpre à notre tourment ;
Dis au bourreau divin dont tu restes complice Que rien ne nous est doux plus que notre sup-
[ pli ce Et le rêve éperdu de mourir en l'aimant !
C'est à cause aussi de cette harmonieuse facilité qu'on trouve dans les livres d'Armand Silvestre les plus beaux poèmes amoureux. Naturellement épris
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des lignes et des formes , il devait être plus sensible que tout autre à la beauté du corps de la femme ; sentimental et panthéiste il devait fatalement la révérer à l'égal des déesses antiques et se consacrer à son culte avec une dévotion presque sacerdotale. Les poèmes d'amour forment les deux tiers de l'œuvre poétique d'Armand Silvestre, et quelle que puisse être l'émotion de ceux qui les admirent, je suis bien convaincu qu'ils ne retrouveront jamais en les lisant la joie triomphale ou la tristesse voluptueuse de celui qui les écrivit.
Pour donner à ces poésies plus d'impersonnalité M. Silvestre a imaginé de dédier tous les poèmes amoureux de son premier volume à une mystérieuse Rosa, prêtresse de Vénus, dont la beauté laisse loin derrière elle les plus célèbres beautés ; mais si, plus tard, des érudits semblables à ceux qui s'ingéniaient dernièrement à percer le mystère des amours de la tendre Marceline veulent essayer de mettre un nom propre
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sur le beau profil de Rosa la prêtresse, ils auront, je pense, fort à faire, les Rosa menacent d'avoir été nombreuses.
Telle est du moins l'opinion que l'o^ peut avoir en voyant de combien de perfections cette prêtresse était douée.
Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, ces poèmes sont un hymne perpétuel à la Beauté et les rhytmes en sont doux comme le sont les caresses féminines. Le poète y chante son amour en périodes cadencées et même ses plaintes désespérées gardent le balancement des grandes phrases amoureuses. Les envois de fleurs et les petits aveux sont quelquefois aussi ingénieux que les pires concetti de M. de Bergerac, et quelquefois aussi les strophes sont comme trempées de gouttes de rosée qui pourraient être des larmes.
Le doux printemps a bu dans le creux de sa main Le premier pleur qu'au bois laissa tomber l'au-
[rore, Vous aimerez demain, vous qui n'aimiez encore Et vous qui n'aimiez plus, vous aimerez demain! Le doux printemps a bu dans le creux de sa main.
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Le printemps a cueilli dans l'air des fils de soie, Pour lier sa chaussure et courir par les bois ; \ nus aimerez demain pour la première fois, Vous qui ne saviez pas cette immortelle joie ; Le printemps a cueilli dans l'air des fils de soie.
Le printemps a jeté des fleurs sur le chemin Quand Myrto le remplit de son rire sonore ; \ ous aimerez demain, vous qui n'aimiez encore, Et vous qui n'aimiez plus, vous aimerez demai n, Le printemps a jeté des fleurs sur le chemin !
Cette poésie est heureuse, très comparable à celles de Lamartine et forge un anneau de plus à la chaîne ininterrompue des grands poèmes humains.
Or ce poème, unique bien que divisé en une multitude de pièces, qui constitue l'œuvre d\ Armand Silvestre, était tout entier en germe dans le premier volume de vers pour qui Mme Sand fit cette préface célèbre, et AI. Silvestre nous offre un exemple d'une destinée de poète se développant harmonieusement selon les promesses que dès le début il avait fait naître.
Dans Portraits et Souvenirs l'auteur
Armand Silvestre 57
nous a conté l'histoire de son premier livre; elle n'est pas inutile à rappeler car l'on ne connaît bien un poète que lorsqu'on a clu moins entrevu dans quelles conditions s'est faite sa formation intellectuelle et au milieu de quelles circonstances il a pu se développer. J'ai parlé déjà de l'heureuse enfance de M. Silvestre passée dans le pays de Toulouse et du bonheur qu'il eut de ne devoir qu'à son père sa première éducation. Il a écrit que pendant son séjour à l'Ecole polytechnique il n'avait guère appris que juste assez de. chimie pour faire un assez bon chocolat dans les cornues du gouvernement, et cela témoigne que pendant le peu de temps où il fut soumis à une discipline qui passe pour sévère, il sut se réserver malgré tout le droit à l'indépendance et à la fantaisie. Un fait, c'est que c'est pendant ce séjour à l'Ecole polytechnique qu'il écrivit la plus grande partie de ses Rimes neuves et vieilles ; un autre fait c'est que le succès lui vint presque tout de suite.
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Je disais au début de cette étude qu'Armand Silvestre avait vécu dans un milieu artistique plutôt que dans un milieu littéraire, et il a cité plusieurs fois le nom des peintres qui furent ses meilleurs amis. C'étaient Feyen-Perrin, les deux Breton, Français, Harpignies, Carpeaux, Dalou, Delaplanche, Gustave Doré et bien d'autres... c'était surtout Fromentin qui sut être à la fois un grand peintre et un grand écrivain. Un jour, dans le vaste atelier que Fromentin habitait alors — c'était en 1866 — place Pigalle, Armand Silvestre récita quelques-uns de ses sonnets païens. « Pourquoi ne publiez-vous pas un volume? »
demanda le peintre à brûle pourpoint.
« Parceque ce n'est pas assez bon et que je n'ai personne qui me présente au public ». Ce à quoi Fromentin répliqua :
« Voulez-vous que je m'en charge? »
Armand Silvestre se confondit en rcmercîments émus et s'en retourna ce soir-là remerciant toutes les constellations afin de n'être pas ingrat envers sa bonne étoile. Mais lorsqu'il envoya au
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peintre le manuscrit du livre tout entier, celui-ci, dont le talent était particulièrement chaste, s'effraya de l'ardente sensualité dont ces poèmes étaient empreints et renonça au projet de préface ; il fit mieux : il communiqua les épreuves du livre à George Sand alors dans tout l'éclat de sa gloire, et d'enthousiasme celle-ci écrivit la préface qui devait désigner le jeune poète à l'attention des lettrés. Cette préface toute spontanée fut l'origine du véritable culte que le poète devait vouer à l'auteur dVudïana ; il a souvent parlé du parc superbe de Nohant où tous les artistes pouvaient se croire chez eux, de l'habitation qui était toute hospitalière et de ce fameux théâtre de marionnettes sur la scène minuscule duquel presque toutes les pièces de Mme Sand et particulièrement le Marquis de Villemer furent d'abord jouées avec le plus grand apparat.
C'est pour ces acteurs et pour ces petites actrices en bois que M. Silvestre écrivit, en collaboration avec Mau-
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rice Sand, son premier drame en vers, et l'auteur, aujourd'hui encore, ne parle pas sans émotion de son interprète principale qui s'appelait, je pense, Eloa et dont les yeux en tète de clou avaient d'étranges regards...
Entre autres conséquences importantes pour la destinée du jeune écrivain, cette préface eut le rare mérite de faire entrer de plain-pied dans la littérature celui qui en était l'objet. Heureux concours de circonstances, et qui évita à M. Silvestre les ordinaires amertumes des débuts difficiles ! Chance perpétuelle d'une destinée harmonieuse !
Ce n'est pas chez M. Silvestre, c'est chez Catulle Mendès que François Coppée, qui s'appelait encore Francis Coppée, entrant un jour s'écria, étonné de tant de pauvreté : « Ah ! monsieur, vous habitez une chambre qui donne envie de se pendre ! »
Et il a eu plus de chance que cet auteur dramatique célèbre chez qui je me trouvais il y a peu de temps encore. Comme il s'était levé pour s'approcher
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de son bureau, le parquet se mit à crier; l'auteur dramatique se retourna vers moi tristement et me dit en riant : « Mes meubles sont dans un tel état qu'ils craquent quand on en approche !»
Sans doute, la bonne Mme Sand eût été bien étonnée si on lui eût prédit que son heureux pupille devait plus tard devenir le joyeux conteur des contes du Gil B/as, et tout le monde comprendrait son étonnement. 11 y a là en effet un petit problème à la fois littéraire et psychologique dont il faut bien tout de même que je dise deux mots en terminant. Il est certain qu'à première vue rien ne parait plus inconciliable que les poèmes des Renaissances et que les histoires du commandant... qu'un reste de pudeur m'empêche de nommer.
Si l'on veut bien cependant considérer que tous les poèmes d'Armand Silvestre depuis l'origine sont une glorification de la vie et de la vie physique, même, si l'on veut, delà vie un peu animale au sens où Taine prenait ce mot
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quand il exaltait l'animal humain, on comprendra qu'il ait aimé la nature et la vie au point de ne rien mépriser de ses manifestations même les plus humbles, et le bel équilibre physique et moral dont ses poésies ont toujours fait preuve comporte assez facilement cette joie un peu grossière mais saine de manger, de boire et le reste.
Il semble bien d'ailleurs qu'Armand Silvestre ait parfois regretté ces histoires inconvenantes qui ont fait trop souvent méconnaître en lui le poète :
écoutez comme il en parle dans la dédicace des Roses d'octobre : « Ces versci ne sont pas pour consoler l'orgueil que j'aurais eu d'être un poète et seulement un poète. La vie m'a condamné à rire en prose et n'a permis que de rares et soudaines revanches à mes naturelles mélancolies. Elles ont suffi cependant à remplir ce volume, dernier bilan peut-être de mes fiertés déchues.
Je ne lui demande que de protester contre moi-même et contre ce que j'ai fait. »
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Et voici comment se termine le volume :
Une chanson d'amour fut mon premier poème, Mes derniers vers seront une chanson d'amour! — Cependant pour gagner le pain de chaque
[jour, Des vieux conteurs gaulois j'ai suivi le modèle, Mais je restai toujours à la Muse fidèle, Et je disparaîtrai de ce monde pervers N'ayant que deux regrets: l'Amour et les beaux
[vers !
Le souvenir que laisseront les vers d'Armand Silvestre sera, j'imagine, le souvenir d'un beau et large poète, j'oserais presque dire d'un poète cicéronien, car il a de l'orateur latin la généralité des idées, l'ampleur de la période et la sonorité musicale des vocables bien choisis. Il demeurera le poète des amoureux ; ses poèmes semblent avoir été faits pour être lus à haute voix sur quelque promontoire dominant quelque beau paysage par deux amants qui s'aimeraient beaucoup ; ce sont des poèmes qui devraient être lus en plein air comme on lisait jadis les strophes des
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poètes latins. Vous vous souvenez, en effet , qu'on nous apprit au collège , entre autres choses que nous oubliâmes, qu'il fut jadis un temps et une ville où des réunions d'hommes se tenaient sur la place publique sans qu'il y fût question des derniers scandales du jour. Ces réunions se tenaient d'ordinaire à l'heure du soleil déclinant, au sortir du bain, alors que les esprits et les corps sont plus souples et plus dispos, et sous le portique hospitalier de quelque palais patricien dont le maître ne dédaignait pas de sortir pour se mêler au groupe des auditeurs les plus humbles. Et il arrivait journellement que de simples artisans, soit qu'ils se rendissent à leur travail, soit qu'ils en revinssent, se joignaient au groupe des auditeurs pour de leurs murmures ou de leurs applaudissements s'instituer les juges compétents de l'œuvre qu'on leur soumettait.
Or, si nous n'avons aujourd'hui ni la belle lumière bleuissante des crépuscules romains, ni les portiques aux Télamons songeurs ou aux Cariatides sou-
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riantes , si nous n'avons non plus le concours anonyme d'un peuple attentif et connaisseur, il convient cependant que nous nous réjouissions encore d'avoir vu cette année tant de salles publiques ouvertes aux poètes, et tant de beaux poèmes justement acclamés.