‹ Itinéraire fantaisisteChapitre 9 sur 9 · PIERRE VALDAGNE · texte numérisé non relu

PIERRE VALDAGNE

Pierre Valdagne

Parmi tant de façons de faire de la littérature il en est une qui peut paraître à un observateur désintéressé plus facile et plus vaine aussi que les autres, c'est la façon habituelle aux journalistes « bien parisiens ». Ils écrivent presque chaque jour une chronique, c'est-à-dire un article de commentaires sur les menus faits dont s'alimente la curiosité parisienne, et ces commentaires sont pour la plupart des merveilles d'ironie, de scepticisme et de banalité. Ce qui caractérise le nombre chaque jour grandissant de ces articles quotidiens, c'est le ton de badinage aimable avec lequel sont traitées les questions les plus sérieuses. Pour un chroniqueur

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tout est matière à plaisanterie, mais rien n'est un thème meilleur qu'une histoire de femme infidèle et de mari trompé.

L'ironie sur ce sujet constitue le meilleur de l'esprit « bien parisien »,et quand on a attrapé le tour de main, si l'on y ajoute des plaisanteries légères sur la famille, sur le rôle des amis dans les difficultés domestiques, sur les idées surannées de devoir ou de morale, on a droit de prétendre à faire partie de la phalange sacrée. Le procédé a été poussé au point que cette littérature, après avoir enrichi plusieurs revues périodiques et d'abord cette étonnante Vie Parisienne qui depuis tantôt dix ans ne cesse de se renouveler en répétant ses propres articles, s'est insinuée lentement et sûrement dans la plupart des grands quotidiens , et a fini par donner le ton à un genre spécial de théâtre et à toute une catégorie de romans qui ne sont à vrai dire que des séries de dialogues outrancicrs et narquois.

A première vue, M. Valdagne est un

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auteur « bien parisien ». Il a l'esprit facile, l'ironie légère, le scepticisme le plus aimable du monde. Si l'on feuillette sans y regarder de trop près les trois premiers livres qu'il a publiés, on voit défiler avec rapidité, comme au transparent du cinématographe, et courir et s'agiter en faisant les gestes de l'amour d'élégantes petites silhouettes de mondaines qui prennent des amants au hasard de la fantaisie, des maris trompés qui accueillent en souriant leur petite mésaventure et des amants sceptiques qui prennent le détachement de toutes choses comme une sorte d'élégance morale.

On y trouve aussi des professionnels de l'adultère qui n'ont d'autre but dans la vie que de percer à jour les petites combinaisons féminines et d'augmenter la collection des photographies de leurs amoureuses victimes ; on y trouve même d'énigmatiques petites femmes qui se déshabillent avec bien de la langueur devant leurs amies les plus séduisantes.

Vous voyez que ce sont des types

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essentiellement «parisiens », et l'affabulation des trois premiers livres de M. Valdagne est précisément celle qu'il fallait pour bien mettre en lumière et faire évoluer à l'aise ces élégants petits pantins.

Alla ! Allô ! c'est une histoire de téléphone dialoguée en un acte et qui a été la pièce de début de l'auteur. Voici le thème : Quelques jours après son mariage un Roger quelconque a planté là sa femme en la recommandant à l'amitié d'un vieil ami et s'en est allé courir le monde ; il revient quelques mois après, décidé à se réconcilier, et va d'abord trouver cet ami pour lui demander son appui moral. Vous imaginez tout de suite que l'épouse abandonnée est devenue la maîtresse de l'ami dévoué et que ce retour imprévu bouleverse tout ; mais ce qui est moins banal c'est que dans ce trio d'amoureux il n'y ait que le mari qui soit sincèrement amoureux. Dès la première scène l'ami Gontran parle de sa liai-

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son comme d'une chaîne qu'il va bientôt falloir songer à rompre, et si la survenue du mari rend à son aventure quelque piquant, écoutez comme il s'exprime en l' avant-dernière scène, c'est-à-dire un peu avant la réconciliation obligatoire des deux époux :

« Si vous l'aimiez encore, pourtant!...

Voyez-vous, Blanche, je réfléchis et, vraiment, je me demande s'il me siérait à moi de me montrer jaloux... Et pourquoi ? parce que vous m'avez aimé!... parce que, un jour, abandonnée, triste, découragée, jeune, et le cœur tout plein de douces choses que vous n'aviez pas eu le temps de dire, je me suis trouvé là pour profiter de votre ennui et de votre solitude, de votre dépit, peut-être de votre caprice... »

Voilà un amoureux dont la modération simplifie la réconciliation des époux ! et si vous voulez savoir quelle est la valeur morale de cette petite Blanche qui va continuer si allègrement avec son mari la vie conjugale qu'elle a d'abord ébauchée avec son

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amant, ouvrez la brochure à la dernière page: «Oui... je pars... Ah! Gontran... (avec explosion) vous avez été si gentil... si bon avec moi ! Enfin ! c'est vrai, pourtant... sans vous, j'aurais peut-être jait des bêtises /. . . »

Que voilà donc une proche parente de la Clotilde de M. Becque !

Nous allons retrouver la même petite Parisienne dans la comédie en trois actes qui porte pour titre : La peur de l'être ; seulement dans cette nouvelle comédie, au lieu de passer définitivement des bras de son amant dans les bras de son mari, c'est le contraire qui va se produire. En effet M. Alcide Bélamblais est un mari très parisien ; lorsqu'il surprend sa femme en flagrant délit d'adultère, il comprime presque tout de suite un léger mouvement d'impatience et cherche immédiatement avec courtoisie le moyen de divorcer sans éclat afin de permettre à ces jolis amoureux de s'épouser à leur guise.

Le piquant de l'affaire c'est que Paul Montaubin ne s'y prête qu'avec la plus

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grande répugnance, et se retranche derrière l'article 298 « Défense à la femme coupable d'épouser son complice ».

M. Bélamblais prend donc la faute à son compte, et s'arrange de manière à faire prononcer le divorce à la requête et au profit de sa femme.

Le deuxième et le troisième actes se résument en quelques mots : à peine Paul Montaubin a-t-il pris le titre de mari qu'il s'en arroge les droits et devient insupportable, aussi sera-t-il trompé par son ami Louis comme il avait lui-même trompé son ami Bélamblais, et ne sera-t-il guéri de sa jalousie et de sa mauvaise humeur que lorsqu'un nouveau ménage à trois sera régulièrement reconstitué et pourra reprendre le train normal de la vie quotidienne

Pour en finir tout de suite avec l'analyse des livres de M. Valdagne, avant d'étudier la Blague qui nous montrera une face tout à fait nouvelle du talent de l'auteur, je veux dire en quelques mots ce que c'est que les Variations sur le même air ; c'est le journal d'une Pari-

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sienne qui rne paraît cousine très germaine de Blanche Frérnicourt et de Mme Bélamblais. Ce journal commence le jour où l'aimable jeune femme se décide à prendre un amant et nous conte par le menu comment il lui arriva d'être forcée d'en prendre et d'en garder trois qui suffisaient à peine à compléter l'ensemble des qualités qu'elle avait vainement désiré rencontrer chez son mari.

On le voit au seul énoncé des sujets traités par M. Valdagne, le champ de son observation est particulièrement restreint ; il met en scène des femmes légères, des amants sceptiques, des maris philosophes et il s'amuse de leurs liaisons et de leurs mœurs, il blague, il plaisante, il fait des mots. En bon Parisien, il ne pense pas une minute à traiter sérieusement- la question de la fidélité de la femme, de l'honneur conjugal ou de la sincérité des amis, et se garde bien de mettre des passions en conflit pour en faire sortir des situations violemes où éclate brusquement la brutalité ou la perfidie humaine ; il a horreur

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des catastrophes et des coups de pistolet, il se crée un petit monde à part, un peu bizarre, un peu factice et cyniquement immoral, mais élégant, spirituel et d'une inaltérable bonne humeur.

Et telle est, du moins, l'impression que m'a laissée la première lecture des livres de M, Valdagne.

A mesure que j'ai refeuilleté ces volumes, il m'est venu toutes sortes de doutes sur la légitimité de cette opinion première en même temps que j'étais davantage séduit par des qualités d'observation et de style qui d'abord ne m'avaient point frappé.

Car, si l'on tient compte des nécessités de la mise en scène et si j'ose dire du grossissement théâtral, peut-être estil bien moins de convention qu'il ne le paraît au premier abord ce monde ironique et spirituel où les grands mouvements de passion sont aussi inconnus que les réticences et les sous-entendus chez les amoureux passionnés et, peutêtre, sous cette blague apparente et

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sous ce scepticisme de commande, y a-t-il une analyse intéressante d'une fraction de cette société très vieille et trop civilisée où nous vivons.

Sous le cynisme des aveux que Mme Depréole consigne froidement dans le journal de sa vie, je ne puis m'empècher de reconnaître un triste fond de vérité, et lorsque je la vois déduire posément toutes les raisons qu'elle a de tromper son mari d'abord et chacun de ses amants ensuite, je suis bien forcé d'avouer que ces raisons sont excellentes et qu'il en suffit de bien moindres à des femmes moins raisonneuses pour aboutir au même résultat.

Pour n'être pas encore très fréquent (c'est du moins ce que j'espère) ce type de Parisienne n'en doit pas moins être vrai : ce n'est somme toute que le portrait d'une femme très affinée et cependant tout près de la nature, chez qui l'excès même de civilisation ayant déterminé le mépris de toute convention et par conséquent de toute morale s'abandonne librement à ses instincts.

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Et quand j'examine de plus près les personnages des deux comédies dont j'ai parlé plus haut, il me faut encore reconnaître que l'auteur les a punis par leur propre faute avec autant de sévé • rite et plus d'exactitude générale peutêtre, que s'il avait poussé les aventures jusqu'au tragique. Ne trouvez-vous pas qu'il est bien assez puni l'amant de Mme Bélamblais qui se voit forcé d'épouser celle qu'il se plaisait à considérer comme une maîtresse agréable et passagère ? et trouvez-vous que l'indication légère mais très nette de ses colères, de ses jalousies, de ses tracas domestiques et aussi de sa propre mésaventure conjugale ne donne pas à la pièce un petit air de moralité qui en vaut bien un autre ?

Et, d'un autre côté, si ces trois livres sont à chaque instant piqués de moqueries à l'adresse des grandes phrases et d'épigrammes sur le rôle des amis, je suis de moins en moins sûr que l'auteur soit un véritable sceptique et qu'il ait du monde où nous vivons l'opinion dé-

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sillusionnée que, sur la foi de ses livres, on serait tenté de lui attribuer.

Pour en avoir le cœur net, ouvrons, si vous le voulez bien, la Blague, comédie en 3 actes représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de l'Odéon, le 4 décembre 1895.

Qu'est-ce que la Blague ? C'est une étude psychologique très consciencieuse et très nette d'un état d'esprit malheureusement assez fréquent chez nos contemporains. Cet état d'esprit, c'est précisément celui dont je parlais au début de cet article ; il consiste à ne juger de toutes choses qu'en ironiste désillusionné et à faire de l'esprit facile sur tout ce que les bourgeois estiment avec raison ne mériter que delà déférence et du respect. Qu'il s'agisse d'honneur, de famille, d'amour ou d'amitié, ils répondent avec un sourire et une plaisanterie.

On pourrait croire qu'ils sont incapables de toute indignation aussi bien que de toute admiration et qu'ils vivent très calmes et très dédaigneux en de-

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hors de l'agitation du monde, comme des barques à l'ancre mollement balancées aux vaguelettes de la rade.

Cette catégorie de sceptiques élégants méritait d'être mise sur la scène ; elle existe, elle fait partie intégrante du Tout- Paris, on la rencontre chaque jour. M. Valdagne, qui connaît cette catégorie de Parisiens et qui l'a étudiée de près, conclut que cette ironie et ce scepticisme sont bien souvent une ironie et un scepticisme de commande, et pour ainsi dire un masque derrière lequel l'homme lui-même demeure méchant ou bon selon sa nature, mais fort peu détaché du milieu où il vit. Ceux qu'il a mis sur scène dans la Blague sont de faux sceptiques, de faux désillusionnés, de faux philosophes.

La blague chez eux « n'est que l'habitude qu'ont certains esprits subtils et assez fiers de tout juger avec un sourire, rapidement, par pudeur de rien livrer de soi, d'étaler des sincérités qui ne regardent personne ; « une manière, selon la jolie expression de M. Jules

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Lemaître, de ne pas se mettre dans ce qu'on dit. »

Henri de Vouvant et Louise Séporet sont devenus des amants parce que telle est la coutume et que cela arrive tout naturellement ; ils se donnent rendez-vous dans leur rez-de-chaussée de Paris les jours où ils n'ont rien de plus pressé à faire et chacun d'eux est excusé d'avance s'il a une raison de ne pas s'y rendre. Brusquement un incendie détruit l'usine de M. de Vouvant et ce sceptique risque sa vie en sauvant des flammes une de ses ouvrières ; or voici que près de Vouvant blessé Louise Séporet se découvre une âme d'amoureuse sincère et que toute leur ironie et toutes leurs blagues ne servent qu'à faire apparaître à leurs propres yeux l'âme simple qui sommeillait en eux.

Cependant comme ils n'avaient ni le goût ni l'héroïsme de la passion, la vie les reprend dans son remous quotidien et leur vie banale et désillusionnée recommence après cette parenthèse sentimentale.

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On le voit, ceci n'a rien de commun avec la « pièce bien faite :> selon la formule des ouvriers de théâtre.

M. Valdagne explique dans la préface qu'il n'a écrit ces trois actes que pour ceux qui font profession de s'embêter au théâtre, c'est-à-dire qui ne pouvant s'intéresser au mariage plus ou moins difficile de l'héroïne ou aux péripéties d'un dangereux adultère, réclament de l'auteur dramatique autre chose qu'un délassement et lui demandent un prétexte à réfléchir.

Ce que M. Valdagne a voulu faire a donc été d'appeler l'attention des spectateurs sur un cas intéressant de maladie morale, celui des individus dont le cœur s'atrophie lentement et qui en arrivent inconsciemment à ne pouvoir plus éprouver aucune sensation forte. Il essaye d'exprimer sa pensée à ce sujet par le moyen littéraire le plus saisissant, celui qui tient attentifs deux mille spectateurs et les force à méditer au même moment sur le même sujet. Il a voulu faire œuvre de théâtre et exprimer sa

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pensée sous une forme assez dramatique pour n'ennuyer aucun de ses spectateurs. Il s'est refusé cependant à employer aucune des ficelles habituelles aux gens du métier et ces intrigues compliquées par lesquelles le public a coutume de se laisser intéresser.

C'était vouloir résoudre un problème des plus difficiles et l'événement semble lui avoir donné tort puisque la Blague n'eut à l'Odéon que onze représentations. J'estime cependant que cette comédie méritait un meilleur accueil. Elle traite un sujet peu exploité et très digne d'intérêt, elle est pleine d'esprit et d'observation, elle est bien composée, elle est écrite avec de l'élégance et de la fermeté, elle témoigne chez celui qui l'a écrite de rares qualités intellectuelles.

Il n'est cependant point étonnant qu'elle ait été froidement accueillie; malgré les théâtres à côté qui cependant ont eu à cet égard l'influence la plus heureuse, le public n'est pas encore accoutumé à une conception du théâtre

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qui lui paraît, et peut-être non sans quelque raison, un peu sèche, il aime plus d'éclat, plus d'imagination et pour tout dire plus de panache ou plus de force.

Ces trois actes cependant sont loin d'être ennuyeux; tout le premier acte est alerte, spirituel, et très suffisamment mouvementé. Il expose la situation morale des personnages : le scepticisme de Vouvant et de Louise Séporet, la sincérité de Mme Léonie à qui l'on reproche de mettre du sentiment dans tout, même dans l'amour ; l'impétuosité de França qui, en amour, n'admet point les demi-mesures et poursuit par tous les moyens le divorce de celle dont il est l'amant, et la stupidité de Théodore Séporet qui tient pour négligeable tout ce qui n'a point de rapport avec les affaires.

Les deux autres actes au cours desquels on voir l'amour, l'amour tout simple et sans épithète, bruyamment déployer les ailes et monter d'un grand élan pour retomber bientôt, empêtré

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dans les mille lacets des conventions sociales, sont aussi d'une belle venue et présentés avec le souci d'art le plus honorable.

Cette pièce marque sur les deux autres un progrès incontestable, M. Valdagne s'est dégagé de l'influence de M. Becque qui était trop sensible encore dans ses premières pièces ; on n'y retrouve plus ces scènes répétées dans des termes presque identiques entre des personnages différents et qui ont un comique si amer ; la pièce cependant garde une tenue d'art, une sorte de dignité et presque d'austérité dans l'étude des passions les plus coupables qui sont d'un esprit des plus distingués.

Et voici qu'en jugeant de cette manière l'auteur de la Blague je m'aperçois qu'il y a presque contradiction entre l'opinion que j'exprime et celle que je soutenais au début de cet article, et que je ne parle plus du tout de M. Valdagne comme d'un chroniqueur bien parisien.

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C'est peut-être que M. Valdagne n'est pas aussi différent qu'on pourrait croire du type qu'il a lui-même mis à la scène. Je ne suis pas éloigné de penser que le père spirituel de M. de Vouvant et de Louise Séporet est lui-même un faux sceptique, un faux dilettante, et qu'on aurait tort de le juger d'après l'ironie un peu méprisante dont il semblait dans ses premiers ouvrages vouloir juger toutes choses humaines ; il se pourrait qu'il y eût chez lui un sens moral très sain et quelque sentimentalisme fort discret ; on ne l'aperçoit qu'à la longue dans ses ouvrages de même qu'on ne distingue qu'à la longue dans le regard un peu voilé de M. Valdagne la douceur qu'il semble dissimuler sous les verres de son lorgnon, et pour ma part je suis tenté de croire que tout ce dilettantisme n'est qu'une habitude d'esprit et pour ainsi dire un masque derrière lequel l'âme demeure à l'abri de tous les regards indiscrets.

M. Valdagne doit préparer des œuvres nouvelles, je ne serais point étonné

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qu'on y vît fleurir enfin dégagée des broussailles et des herbes enchevêtrées, la petite fleur bleue qui demeure si obstinément dans certaines âmes et pour laquelle M. Valdagne doit avoir gardé je ne sais quelle tendresse confuse. Je voudrais seulement que dans ces livres nouveaux l'auteur s'efforçât d'agrandir le champ de sa vision ; il pourrait créer des types d'une humanité plus générale, il pourrait leur donner plus de caractère, et s'il pouvait enfin vivifier son œuvre par un grand élan de sincérité, il en serait sans doute récompensé par un grand et légitime succès.

Le démenti qu'il paraît momentanément imposer à cette conclusion n'est, j'en suis sûr, que passager. L'esprit bien parisien tiendrait-il donc pour toujours ceux qui ont obtenu par lui leurs premiers succès ? L'Amour par principes , le dernier livre publié par l'auteur, ne me fait pas changer mon opinion. Par l'impossibilité où

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M. Valdagne s'est trouvé de créer un type durable de sceptique amateur de vice, il devient évident qu'il ne réussira jamais, quoi qu'il fasse, à se créer une âme semblable à celle de Laclos ou de Baudelaire.

Son dernier héros, Maxime Chadeuil, est de la catégorie des gens qui, après avoir lu la Vie de Bohême, voulaient tous vivre comme Rodolphe et Schaunard. On voit bien qu'il a lu les Liaisons dangereuses et les Fleurs du Mal, mais sous le prétexte prétentieux d'instituer des « expériences psychologiques », ce malheureux jeune homme ne parvient à commettre que de petites infamies sans aucun intérêt. 11 est aussi loin de la perversité profonde du vicomte de Valmont que de sa terrible faculté de pénétrer d'un seul coup d'oeil toutes les complications de l'âme féminine. Il a beau poser en principe solennel dès le début du roman qu'il n'estime chez une femme que la curiosité et la perversité, qu'il réprouve le sentiment et la ten-

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dresse et qu'il aspiré à voir enfin « l'amour tel qu'il ne le connaît pas, laid, difforme, mais si curieux ainsi, et donnant des joies âpres, des joies qui écorchent », il ne réussit pas une minute à se faire prendre au sérieux ; on prévoit tout de suite qu'il se mariera au dernier chapitre, qu'il deviendra un excellent mari, et qu'il aurait beaucoup mieux fait de ne pas lire des livres qui n'étaient pas faits pour lui. Ce jeune homme est même tout à fait drôle quand il explique, à la fin du volume, qu'il va travailler à se faire nommer sénateur ou membre de l'Académie des inscriptions.

Ce sont des ambitions qui sont encore — et de beaucoup — au-dessus de ses forces. L'une des rares paroles sensées qu'il prononce est une manière de conclusion. — « Malgré mes principes, je ne suis pas de taille... »

Je le crois fichtre bien !

Voyez en effet comment ce bon jeune homme se comporte dans la vie. Etant jeune et d'extérieur agréable, il a la chance d'être aimé par une petite Aile-

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mande sentimentale ; bien qu'elle soit ingénue et déjà fiancée, il la séduit, l'enlève, et quelques mois après la renvoie dédaigneusement à ses parents.

Ayant agi de cette sorte, il se redresse, tout glorieux d'être un esprit supérieur.

Ayant décidé de prendre une maîtresse qui ne lui donnerait que le plaisir physique, il choisit la jeune femme de l'un de ses amis et lui impose de jouer la comédie de la blague perpétuelle ; comme il aperçoit un jour dans ses yeux tout l'amour dont elle n'osait point parler, il la quitte sans se retourner. Il devient alors l'ami et le confident de la Parisienne qui avait déjà posé pour le portrait de Mme Depréole dans les Variations sur le même air et s'en fatigue assez rapidement. Il découvre enfin la fleur de péché qu'il prétendait désirer de toutes ses forces. Au bout de quelques jours il se dégoûte de cette créature sans pudeur, unique objet cependant de toutes ses recherches ! Il se décide alors à épouser la fille d'un

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commerçant assez ridicule pour confier à ce godelureau sa fille et 700,000 francs de dot.

Telle est l'histoire de 1' 'Amour par principes. C'est de la quintessence d'esprit « bien parisien j>. Si ce livre n'était écrit d'un style aussi spirituel et si les petites trouvailles n'en étaient parfois exquises, on aurait peine à croire qu'il est du même auteur que les trois actes de la Blague. Mais pourquoi me mettrais-je en peine ? M. Valdagne n'attache certainement que peu d'importance à ces articles de la Vie Parisienne et c'est au théâtre que nous allons bientôt le retrouver.

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