MAURICE B0N1FACE
Maurice Boniface
Comme M. Maurice Boniface a le bonheur de n'avoir que 35 ans, son œuvre est encore peu volumineux. Il compte cependant parmi les rares auteurs dramatiques nouveau-venus qui ont su se créer une large notoriété.
Les gens de théâtre le traitent avec déférence, les artistes avec cordialité, le public avec sympathie. Bien qu'il n'ait encore publié que quatre comédies dont la première n'est qu'une pièce de début et dont la seconde a été faite en collaboration avec M. Edouard Bodin, il a eu la chance d'être joué successivement à l'Odéon, au Théâtre Libre, au Vaudeville et à la Comédie-Française.
Ce n'est pas que ses pièces aient suivi la gradation que le public est accoutumé
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à marquer entre ces divers théâtres ; il se pourrait au contraire que la moins bonne de ces comédies (si du moins on en excepte Marqtiis Papillon qui ne compte guère), fut précisément celle qui a été jouée à la Comédie- Française, mais chacune de ces satires a ses qualités et son mérite propres. Lues à la suite l'une de l'autre, les trois dernières forment un ensemble qui semble bien dériver d'une seule conception dramatique.
Quoiqu'elles donnent des raccourcis des mondes les plus différents, on pourrait leur mettre à toutes comme épigraphe la plus méprisante des maximes de La Rochefoucauld. Qu'il s'agisse de la société bourgeoise comme dans Tante Léojitine, des gens du monde comme dans les Petites Marques ou du monde politique comme dans la Crise, l'auteur ne met en scène que des égoïstes féroces qui seront parfois intelligents, souvent ridicules, presque toujours hypocrites.
Dans tout le théâtre de M. Boniface je cherche vainement un type d'honnête
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homme ou d'honnête femme. Même les jeunes filles sont peu sympathiques :
l'une, pour flatter la manie d'un noble et riche fiancé, ne lui parle que de sport et d'équitation ; l'autre, pour épouser je ne sais quel petit roué, accepte d'élan l'argent d'une cocotte; la troisième, qui apprend de la bouche de sa sœur que son beau-frère vient de trouver dans un secrétaire les preuves écrites de l'adultère, ne trouve à lui répondre que ce mot touchant : « Tu ne sais même pas serrer ça dans ton armoire à glace ! » Vraiment, il semble que les plus sympathiques de tous les personnages de M. Boniface soient encore les cercleux vaudevillesques qui pirouettent dans les Petites Marques.
C'est peut-être à ce ton pessimiste, commun à toute l'école dite réaliste, qu'il faut attribuer le peu d'enthousiasme que lui témoigne le grand public. Nul ne peut nier la bonne foi ni l'habileté de ces auteurs, encore moins la tenue d'art de leurs comédies; cependant pas un succès d'argent n'est venu sanc-
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tionne r et récompenser leurs efforts. Ces pièces ne plaisent qu'au public restreint qui ne va pas au théâtre exclusivement pour s'amuser.
On peut se demander pourquoi ces auteurs font des constatations si généralement pessimistes. Ils sont peut-être trop perspicaces. Si M. Boniface ne met jamais en scène de rigides et absolus honnêtes gens, c'est sans doute parce qu'il n'en a rencontré que fort peu dans la vie. Pareille rencontre est après tout bonne fortune assez rare pour ne pas advenir à tout le monde. Par bonheur, d'autres observateurs sont plus heureux.
Je reconnais pourtant que dans les situations où M. Boniface place ses personnages, presque tout le monde agirait comme eux. Or ils agissent fort mal. Voyez Tante Léontine : Un brave bourgeois a fiancé sa fille à un petit struggle for liber, quand il est obligé d'avouer qu'il a perdu la plus grande partie de sa fortune dans une spéculation sur la laine ; tout craque. Et notez qu'au désespoir de la fillette, il faut
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joindre les reproches de la mère... Dans ces conditions, une sœur de ce malheureux bourgeois, qu'on avait fait passer pour morte, revient inopinément : elle avoue qu'elle a été cocotte à Paris jusqu'en ces temps derniers, mais ajoute que dans son petit commerce elle a gagné 1.200.000 fr. Elle les offre pour revenir habiter avec ses parents et retrouver une famille. Vous pensez bien qu'au premier acte elle est brutalement repoussée (ma fille avec une cocotte !...); qu'au second acte il y a des hésitations et que les caractères des personnages allant en se développant, les pressions se font de plus en plus fortes sur ce brave père de famille ; qu'enfin, au troisième acte, tout s'arrange si bien que la Parisienne sera présentée à la famille du fiancé comme « l'Ange gardien de la famille » . Pareille situation était bien faite pour permettre aux auteurs de nous dire leurs sentiments sur la société bourgeoise. Ils la jugent avec sévérité. Madame Dumont est le type de la bourgeoise insupportable ; elle est vaniteuse et sotte, infatuée
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de son propre mérite et aussi maladroitement aimable avec les gens qu'il faut ménager que grossière avec ses inférieures. Qu'une dame médiocrement habillée se présente chez elle et demande son mari :
« C'est y que vous venez offrir du vin ou pour une œuvre de bienfaisance ?
vous pouvez vous adresser à moi comme à lui, je suis son alter egote. »
Et à sa fdle à propos de son mariage :
« Range les housses... Tu conçois, ma chère enfant, que ce ne sera pas trop de ma diplomatie pour mener cette affaire-là. {fêtant à Dumont un regard de mépris.') Depuis que ton père, l'année dernière, a eu l'adresse de perdre 250.000 francs sur ses laines...
DUMONT {ennuyé). — 11 avait été convenu
MADAME DUMONT. — Nous ilOUS sommes expliqués là-dessus. Je n'y reviendrai pas. Tu as été complètement incapable. Tu as été coupable même.
Lorsqu'on est bète à ce point-là on e3t coupable...
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C'est un fantoche que ce brave Dumont, il n'a de volonté que celle des autres. Après tous ses grands mots de loyauté et d'honneur, après avoir repoussé comme une chienne une sœur perdue qu'il croyait pauvre, il l'accueille à son foyer quand il la sait riche... Et la voilà sa moralité !
Le fiancé est un jeune homme sans scrupule : quand il apprend que la jeune fille n'a que 25.000 francs de dot, il s'adresse au père sévèrement : « Pas de sophismes! Répondez-moi du fond de votre conscience ! Qu'est-ce qu'un homme recherche dans le mariage ?
Est-ce que la première des choses, ce n'est pas l'argent ? » — Il va sans dire qu'il est le premier à proposer d'accueillir avec respect et reconnaissance l'ancienne cocotte qui dotera sa fiancée... Et voilà pour la société bourgeoise !
Passons donc au monde élégant. Avant que Les Petites Marques n'eussent paru au clair de la rampe on disait communément que c'était un chef-d'œuvre et
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qui allait révolutionner l'art dramatique ; à peine avaient-elles été jouées que la plus grande partie de la critique déclarait doctoralement que c'était un four.
11 est vrai que ces articles-massue, pour la plupart, et sans doute à titre de compensation, reprenaient l'éloge de liante Léontine. C'est d'ailleurs l'éternel procédé, et l'on pourrait croire qu'il est plus nuisible qu'utile d'avoir derrière soi un passé littéraire, tant on vous en accable facilement. .
Mon humble avis est que Les Petites Marques se seraient fort bien trouvées de moins d'exagération. L'auteur ne me semble pas le moins du monde avoir voulu révolutionner l'art dramatique.
J'imagine qu'il n'a eu pour but que de nous égayer aux dépens de cette catégorie d'oisifs, de noceurs et de rastaquouères qu'on étiquette d'ordinaire « ceux qui s'amusent », et j'oserai dire qu'il y a fort bien réussi. 11 paraît que le mardi les abonnés ont cru devoir manifester bruyamment contre certains détails : cela semblerait seulement
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prouver que la satire de M. Boniface a porté juste.
L'idée était amusante : Un bourgeois quelconque veut décrasser son argent et vivre la haute vie. Pour ce, il a marié sa fille à un gentilhomme authentique, M. de Boispierre, et il prie son gendre d'inviter à passer quelques jours dans son château les membres les plus élégants du club, ceux dit comité. Au lever du rideau tout le monde joue au croket dans le jardin. Comme la pluie commence à tomber les invités rentrent précipitamment et pour se désennuyer commencent une partie de baccara. Brusquement, l'un des joueurs se lève et jette les cartes : les cartes sont marquées, il y a un tricheur. Ce tricheur, je me hâte de vous le dire, n'était qu'un des valets de la maison qui réussissait ainsi à gagner quelques sommes aux autres domestiques. Or, et c'est là le côté amusant de la pièce, une fois la révélation faite et la première stupeur passée, il n'y a pas un invité, fut-il marquis, comte ou duc, qui soit à l'abri du
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soupçon. Ces aristocrates se croient tous capables d'une infamie (tant ils se connaissent bien), et s'accusent mutuellement à la sourdine en appuyant tous leurs suppositions des meilleures raisons : l'un doit trente-quatre pantalons à son tailleur, l'autre a une maîtresse ruineuse, un troisième est décavé depuis longtemps,... etc., etc. On voit qu'aux yeux de l'auteur cette partie de baccara n'était qu'un prétexte pour démonter devant nous ces fantoches et nous montrer les vilains dessous du monde où l'on s'amuse.
Toutes ces petites histoires nous sont contées le plus naturellement du monde par des gens habitués à ne s'étonner de rien; ce sont des bouts de conversation, des mots drôles, des aveux exquis. On s'est fort amusé du comte de Crellechamp qui pour aider à l'instruction avoue avoir de nocturnes rendezvous avec Lucy, la petite lingère, et de M. de Cernay que l'on accuse d'être allé marquer les cartes pendant la nuit tandis qu'il se rendait tout simplement au ren-
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dez-vous de madame de Crellechamp.
Ces détails et bien d'autres font passer sur les défauts très réels et très choquants de la pièce. Il est certain par exemple qu'on est en droit de s'étonner que dans une maison aussi bien montée lesmaîtreset les domestiques jouent avec les mêmes cartes; il peut aussi paraître étonnant qu'un homme comme M. de Crellechamp avoue si inutilement ses relations avec la lingère, mais ces invraisemblances dont on a fait des crimes à l'auteur ne me semblent pas si impardonnables. Un reproche plus grave et plus justifié me semble être celui-ci.
Somme toute M. Boniface a mis en scène 17 personnages et il n'a pas tracé un caractère; les pantins qui évoluent sous nos yeux sont des silhouettes confuses et éphémères qui passent un instant et dont nul ne se souvient dès qu'ils ont quitté les planches. S'il suffisait pour faire une pièce de recueillir des potins et des anecdotes savoureuses, Les Petites Marques seraient une pièce excellente ; par malheur j'ai bien peur quecela ne suffise pas.
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M. Boniface d'ailleurs a tenu compte des observations qu'une partie de la presse lui avait faites le soir de la première. Au lieu de laisser ignorer au spectateur jusqu'à la fin de la pièce que les cartes avaient été truquées par un domestique, il en prévient maintenant le public dès les premières scènes et l'édition tout entière de la pièce a été, pour cette modification de texte, retirée de chez les libraires, corrigée, et remise en vente.
Je crois que M. Boniface a parfaitement fait d'agir comme il Ta fait. A la seconde représentation j'avais remarqué qu'une sorte de malaise pesait sur le public; il cherchait qui était coupable et, toujours occupé à le découvrir, s'amusait mal de toute l'ironie montant de ces soupçons et de ces révélations entrecroisées. Je sais que quelques amis de l'auteur lui ont dit que si le public est prévenu, il n'y a plus de pièce. S'ils ont raison, la situation est sans issue...
Examinons maintenant le monde po*
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litique. La Crise c'est l'histoire d'un député qui découvre la trahison de sa femme au moment où le Président lui fait offrir un portefeuille. Comme on n'inaugure pas un gouvernement par un procès scandaleux, il lui faut choisir entre les honneurs et le ménage à trois. A la fin du Ier acte il jette rageusement par terre les lettres révélatrices et s'écrie : « Il y a que tout est fichu, tenez ! ... Je ne peux plus être ministre ! » A la fin du troisième acte son beau-père le presse une dernière fois : « Enfin vous acceptez, voyons!... » Alors Bernier se redresse, met en ordre d'un coup de main devant la glace ses cheveux, le nœud de sa cravate, et prononce avec hauteur : « Pour mon pays ! »
Le mot est tout à fait exquis quand on connaît Bernier... Son ami Larizelle, le futur ministre des finances, ne vaut guère mieux... et Pierron non plus, qui n'a accepté d'être le secrétaire de Bernier que pour décrocher plus facilement quelque timbale électorale. Quand ces hommes politiques parlent sincèrement
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ils sont tout à fait drôles de canaillerie et de j'm'enfoutisme.
Bernier s'adresse douloureusement à l'ami qui l'a trompé : « Et tous les services que je t'ai rendus!... Ce que je l'ai faitpayer,ta copie ! Va-t-en demander au commanditaire!... Et les pièces de cent sous distribuées pour toi dans ton élection de Sarthe et Loire ! Et la pression sur le préfet, sur les maires. Qui s'en est occupé, de tout ça? Ta famille, tiens! Jusqu'à ta famille!... Ton cousin Paul, ce raté, ce crétin, ce fruit sec! Ça a été commode, hein, de lui trouver quand même quelque chose au ministère des Beaux- Arts! »
Et Larizelle reconnaît ses torts :
« C'est vrai, à Paris, dans ce milieu où il est si facile de... où il y a tant d'autres ménages... 11 faut que justement !... »
Ce qu'il y a d'étonnant et de systématique dans cette comédie, c'est qu'il n'y a pas un personnage qui ait la notion du devoir et le sentiment de l'honneur.
J'ai déjà noté la réponse touchante de la jeune fille qui apprend l'adultère de
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sa sœur ; veut-on savoir quelle est la morale du père ?
« Tu n'es pas ma fille ! on n'est pas égoïste à ce point-là!... Mon gendre ministre, du même coup j'entraismoi-mème dans la politique... En tout cas j'étais décoré... Il suffit qu'un joli cœur vienne te conter fleure! tes... et tu ne penses pas, au moment suprême, à ce qu'on va dire de ta famille à Roubaix! ...»
Ce qui touche le plus ce brave Thibourdiaux c'est qu'il ne sera pas décoré!
Par bonheur, naturellement, 'out s'arrange par la condescendance du mari, et Madame Bernier pourrait, elle aussi, être présentée aux parents de Pierron comme « l'Ange gardien de la famille » .
On le voit, l'observation de M. Boniface est une observation amère.
Il a l'esprit facile, l'observation juste, une langue pure et incisive, beaucoup d'habileté. A vrai dire, je ne vois pas qu'il lui manque une seule des qualités premières de l'auteur dramatique. Pour-
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tant la plupart de ses pièces ne déterminent dans le public, même le plus lettré, que de la sympathie. Il leur manque je ne sais quoi, un peu d'àme, un peu de jeunesse, un peu de vie.
Je suis persuadé que M. Boniface a beaucoup de cœur, je suis sûr qu'il n'en montre pas assez. Sa première pièce, Le Marquis Papillon, n'est qu'un badinage parfois spirituel et presque toujours gai mais où l'auteur ne montre de sympathie que pour un vilain petit marquis très roué qui trompe successivement ses amis et ses maîtresses. Certes la pièce est amusante, et les maris cocus y sont joliment bafoués, mais je n'y trouve pas un amoureux sincère. Pourtant M. Boniface avait moins de 25 ans quand il a écrit cette pièce en vers : ne croyaitil déjà plus à l'amour? Il ne croyait sans doute pas davantage à la poésie.
Son premier livre de vers : Les Cliansous Parisiennes , est un assez gros recueil de pièces ironiques et badines, toutes traitent de l'amour, pas une ne le prend au sérieux.
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Or voici que la poésie et l'amour se vengent : ce qu'ils apporteraient de fantaisie, de sève et de jeunesse aux comédies de M. Boniface est précisément ce qui leur manque le plus. Si bien observés, si bien analysés, si bien reconstitués, que soient les personnages mis en scène, ils gardent je ne sais quel air glacial qui coupe court aux grandes émotions, ils manquent de sincérité, ils manquent de passion, ils manquent de cœur. Certes, je ne prétends pas reprocher à l'auteur de ne nous avoir pas de nouveau resservi l'éternel et insipide duo de deux amoureux ; je ne regrette ni le ciel bleu, ni la nuit parfumée, ni les petites fleurs blanches. Mais il y a une autre poésie que celle-là, plus profonde, et qui vivifie une œuvre. C'est la poésie que je trouve dans les Corbeaux, alors que, malgré son impassibilité, M. Becque laisse percer sa pitié pour les malheureux que l'on dépouille; c'est la poésie que je trouve dans ses rôles de jeunes filles, dans cette pure et noble apparition de la petite Marie. Or, les
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personnages de M. Becque sont tout aussi vrais que ceux de M. Boniface...
Et c'est pourquoi j'attends avec impatience l'œuvre nouvelle du jeune auteur dramatique ; je lui voudrais plus d'ampleur, plus de souffle, et quelques exagérations...