HISTOIRE DE LA VILLE
DE NAPLES
Cette Métropole est si ancienne que son origine est enveloppée dans l’obscurité des fables de la première antiquité. Selon les uns, Falère , l’un des Argonautes, en a été le fondateur , environ i3oo ans avant 1ère Chrétienne $ selon les autres , Parthénope , l’une des Syrènes célébrées par Homère dans son Odyssée , ayant fait naufrage sur cette côte , y aborda , et y construisit une Ville , à laquelle elle donna son nom :
d’autres en attribuent la fondation à Hercule , quelques uns à Enée , et d’autres à Ulysse. Laissons ces opinions : elles tiennent à la vanité des Peuples qui veulent faire remonter leur origine à quelque circonstance remarquable ou merveilleuse. Il est plus probable que Naples doit sa fondation à des Colonies Grecques , comme l’indique son nom de Néapolis , de même que celui de Paléopolis , autre Ville qui lui était contiguë : la religion , la langue , les moeurs , les usages des Grecs , qu’ elle conserva très-long-tems, sont une indication suffisante de ses premiers habitans. Strabon dans le V livre de sa géographie , parle de ces Colonies Grecques , auxquelles ces Villes durent leur première origine : il nous apprend aussi que les Peuples de la Cam-
pallie , et ensuite ceux de Cum( s , s'emparèrent de Naples. La Ville de Cumes était bien plus ancienne et plus puissante : ses habitans furent jaloux de la grandeur et de la beauté de Naples ; ils la ruinèrent , mais elle fut bientôt reconstruite par les ordres de l'Oracle 5 et ce fut alors qu’on lui donna le titre de Ncapolis , c’est-à-dire Ville neuve , nom qu’ elle a toujours conservé dejiuis.
Les accroissemens de cette Ville furent lents -et faibles. On ne commence à en faire mention dans l’histoire , que l’an zp3 avant l’ère Chrétienne, où l’on voit qu’elle fut au nombre des Villes confédérées. Un siècle après , pendant la guerre d’Annibal contre les Romains , elle fit présent à ces derniei’s d’une somme considérable d’argent , et rejeta les propositions de ce Général :
il tenta de s’emparer de cette place ; mais «ffrayé de la hauteur de ses murailles , il n’osa en entreprendre le siège. Ce trait de générosité , ou plutôt de prévoyance , de la part des Napolitains , qui avaient très-bien jugé que la fortune se rangerait du côté des Romains , leur procura l’amitié constante de ceux-ci. Attirés par les délices d’un séjour enchanteur , plusieurs habitans riches et distingués de Rome s’y établirent , pour y jouir d’une vie honnête et tranquille. Cic. pro Rab. Ensuite la Ville de Paleopolis fut unie à Naples ; et on dit que sous les Em*pereurs elle devint Colonie des Romains.,
Cette Ville , embellie et augmentée par Adrien •vers l’an i3o, et par Constantin en 3o8 , fut regardée comme une des plus considérables de l’Empire Romain.
Sa force et sa puissance la firent d’abord respecter par les premiers barbares , qui portèrent le ravage et la désolation en Italie. Alaric , Roi des Goths , l’an 4 C> 9 de 1ère Chrétienne , après avoir saccagé la Ville de Rome , passa dans la Campanie \ la Ville de Nola fut presque détruite , cependant ces Barbares passèrent près de Naples , sans qu’elle ressentît les effets de leur fureur. Genséric , Roi des Vandales , y vint eu 455 : il détruisit Capoue jusques dans ses fondemens : Nola ne fut pas épargnée :
les environs de Naples furent dévastés $ mais la Ville fut respectée. Ce fut dans un de scs châteaux appelé Lucullanum , que le jeune Augustule , dernier Empereur de Rome, se retira après avoir été détrôné par Odoacre , Roi des Hérules , l’an 476 . Naples eut enfin lé sort de toute l’Italie 5 elle fut soumise à Odoacre, puis à Téodoric , Roi des Goths , qui lui donna le titre de Comté.
Bélisaire , général des troupes de 1’ Empereur Justinien , fut envoyé en Italie en 536 pour la faire rentrer sous la puissance des Empereurs. Naples fut la première Ville qui lui fit résistance ; il l’ assiégea par mer et par terre ; ses efforts furent longtems inutiles , et il se préparait à porter ses troupes d’un autrç côté , lorsque ce Gé-
néral trouva des aqueducs souterrains qui subsistent encore aujourd’ hui : il y fit entrer les plus braves soldats de son armée, qui se rendirent maîtres de tous les postes , la livrèrent au pillage et massacrèrent tous les habitans sans distinction d’age , d’état et de sexe. Touché de l’état déplorab.'e de cette Ville , et des reproches sanglants du Pape St. Sylvestre , Bélisaire fut le premier à prendre des mesures pour rétablir Naples , et la repeupler , en sorte quelle fut en état de soutenir un nouveau siège contre Totila , l’an 4^2. Elle éprouva pour lors toutes les horreurs de la famine. Démétrius , envoyé de Constantinople pour la secourir , fut battu à la vue de Naples , et les provisions que portaient ses vaisseaux , tombèrent entre les mains des ennemis. Maximin préfet du Prétoire, ne fut pas plus heureux, et Naples fut obligée de se rendre. Totila, devenu moins cruel par les remontrances de St. Bénoît , traita la Ville avec humanité , et se contenta d’en abattre les murs , pour n’être plus exposé à la longueur d’un pareil siège.
Narsès vint en Italie rétablir les affaires de l’Empereur d’Orient: Totila fut vaincu et tué: Téja, son successeur sur le trône des Gotbs , périt aussi bientôt après , dans une autre bataille , livrée près de Naples > au pied du mont Vésuve. La domination de ces Barbares finit alors en Italie. En 56^
cette province rentra sous l’Empire de Con-
slantinople , qui en confia le gouvernement aux Exarques établis à Ravenne , dont le pouvoir s’étendait jusqu’à Naples.
Les Longobards , venus d’Autriche et de la Hongrie, firent une irruption en Italie, et y fondèrent , l’an 568 , un Royaume puissant , qui dura jusqu’au tems de Charles-Magne , en 774 i niais ils ne possédèrent point la Ville de Naples : elle fut assiégée inutilement , et demeura fidèle à l’ Empereur d'Orient. Elle avait le nom de Duché , mais «Jle choisissait elle-même ses Magistrats et ses chefs , et elle jouissait d’une espèce d’ indépendance. Les Ducs de Bénévent , Princes Longobards , avaient étendu leur domination jusqu’ à Capoue. L’Empereur Constant II fit une tentative , l’an 663 , pour prendre la Ville de Bénévent $ mais il fut obligé de se retirer à Naples aux approches de Grimoald, Roi des Longobards. Arigise II , gendre du Roi Didier , s’en déclara Souverain , l’an 787 : ses successeurs assiégèrent Naples plusieurs fois , et parvinrent enfin à la rendre tributaire , vers l’an 83o.
Les Sarrasins , babitaus de l’Afrique venus en Italie , l’an 836 , firent de nouveaux ravages , et causèrent de nouvelles guerres ; ils s’emparèrent de Misène , et la détruisirent -, ils dévastèrent les environs de Naples , mais ils n’entrèrent point dans la Ville. Sergius , Duc de Naples , fit ensuite ab liance avec les Sarrasins : il persécuta l’Evêqute de Naples St. Alhanase , s’empara du
Si-
trésor de la Cathédrale ; ce qui lui attira une excommunication , l’an 872 , et un interdit sur la Ville de Naples. À Un autre Athanase Evêque de Naples , il fit crever les yeux T et l’envoya prisonnier à Rome en s’établissant à sa- place y l’an 877. Ce nouveau Duc et Evêque continuant l'alliance avec les Sarrasins , fut excommunié encore une fois , et pour se soutenir il fît venir de la Sicile des troupes r en 885. Ce fut alors que le Mont-Cassin fut pillé , et • l’Abbé Bertaire tué à l’Autel même de St.
Martin. Les Sarrasins ne furent chassés du pays qu’en g,i 4 , par* le moyen du Pape Jean X qui s’ étant ligué avec les Princes de Bénévent ,, de Capoue r de Naples et de Gaète , alla lui-même faire la guerre aux Sarrasins , les battit et les obligea de prendre la fuite. Nous passons sur toutes les divisions et les- petites guerres arrivées dans ce siècle-là , entre les Princes de Bénévent , de Naples , de Capoue , les Gi'ecs , les Sarrasins et les Latins , pour venir au tems où le Royaume de Naples commença à prendre une nouvelle forme à l’arrivée des Normands , dans le onzième siècle.
Il n’y a rien de plus singulier dans- cette histoire , que de voir un nouvel Etat formé par quarante Gentils-hommes Normands , qui revenaient, l’an 1016, de visiter l’Eglise de St. Michel du mont Gargan dans la Pouille , soutenus par d’autres qui revenaient de la Terre-Sainte , l’année sui-
vante. Les Grecs assiégeaient la Ville de Bari ; le célèbre Melon , citoyen de Bari , qui voulait délivrer ce pays de la tyrannie des Grecs , eut recours aux Normands , et avec leur secours il en vint à bout. Les Normands délivrèrent aussi Guaïmaire III , Prince de Salerne , qui était assiégé par les Sarrasins : cette victoire fit qu’on les engagea à rester dans le pays , et ce furent eux qui dans la suite , aidés par d’autres Normands qu’ils y attirèrent , chassèrent les Sarrasins et les Lombards , et y formèrent un Royaume.
L’Empereur Henri II , qui était venu en Italie pour s’opposer aux progrès des Grecs fu\ reconnu pour Souverain, l’an 1022, à Naples , à Salerne et à Bénévent, et il donna aux Normands des établissemens dans la Pouille. Ceux-ci aidèrent ensuite le Comte de Capoue , Pandolfe , à se rétablir dans ses états : ce Comte , pour se venger de Sergius IV , Duc de Naples , qui lui avait été contraire , prit la Ville , la ravagea et pilla jusqu’aux Eglises. Sergius revint avec le secours des Normands , et reprit sa Capitale , l’an io 3 o : il leur donna un territoire entre Naples et Capoue , où ils s’établirent , et bâtirent la Ville d’Aversa , dont Rainulf fut le premier Comte.
Les succès de ces Normands dans leurs nouveaux établissemens, attirèrent leurs compatriotes en Italie : trois des douze fils de Tancrède de Hauteville, Guillaume Bras-
de-fer , Drogon et Onfroi , y arrivèrent l’an io 38 } ils se distinguèrent dans toutes les occasions , et furent utiles aux Grecs :
mais l’ ingratitude de ceux-ci ayant engagé les Normands à leur faire la guerre , Drogon se fit Comte de la Pouille . Le Pape Saint Léon IX et l’Empereur se réunirent pour l’expulser , mais le Pape tomba entre les mains de Robert Guiscard , autre fils de Tancrède de Hauteville , qui venait aussi de débarquer en Italie , l’an io 53 .
Les Normands rendirent à ce Pape , leur prisonnier , toute sorte de respects : ils le conduisirent dans la Ville de Béuévent , qui lui appartenait depuis l’année précédente. C’est là que , suivant les historiens , il donna l’ investiture de la Pouille , de la Calabre et de la Sicile à Onfroi , et à ses successeurs , à la charge de l’hommage qu’on en ferait au Saint Siège. Robert Guiscard prit le titre de Duc de Calabre, en 1060, et il continua d’étendre ses conquêtes : ce fut lui qui délivra ensuite le Pape Grégoire VII des mains de l’Empereur Henri IV, qui l’assiégeait dans Rome 5 mais il causa plus de dommage à la Ville que les ennemis qu’il avait chassés. Il se préparait à foire la guerre aux Grecs , lorsqu’ il mourut l’an io 85 .
Roger , fils de Robert Guiscard , lui succéda , et fut proclamé Duc de Calabre et de Salerue : Boémond et Tancrède , son fils et son neveu , partirent en 1096 , pour
la croisade: c’est ce Tancrède dont les aventures et les amours furent tant célébrées par les poêles et surtout par le Tasse.
Dans le tems que le Duc Roger était prêt à passer en Sicile , à l’occasion d’une conjuration faite par un Grec contre le Comte de Sicile , le Pape Urbain II , charmé de son zèle pour le bien de l’Eglise , le nomma lui et ses successeurs , Légats Apostoliques dans toute l’île , l’an ixoo ; il en remplit très-bien les fonctions -, il rétablit la Religion en Sicile et y fonda quantité d’hôpitaux , d’Eglises et d’Evêchés.
Roger , second fils du précédent , ayant été fait Comte de Sicile , s’ empara , dans l’absence de son frère aîné , de la Pouille et de la Calabre ; le Duc de Naples lui fit serment de fidélité l’an 1x29 \ et étant enfin devenu maître de ce qui forme aujourd’hui le Royaume de Naples et de Sicile il prit le titre de Roi ,. avec le consentement de l’Antipape Anaclet ; il soumit tou* ceux qui youlux’ent s’y opposer , et força le Pape Innocent II à lui confirmer le titre de Roi de Sicile, l’an nSq. Il porta sesconquêtes jusqu’en Afrique , se rendit maître de Tripoli, de Tunis, d’ Hippone , et il laissa ses Royaumes, l’an n 54 , à son fils Guillaume le méchant. Guillaume II r surnommé le Bon , succéda à sou père , en xi66.
Tancrède, fils du Roi Roger, en 1189, fut élu Roi de Sicile , à cause de ses gran~
des qualités , quoique l’Empereur Henri \ I prétendît à ce Royaume, comme ayant épousé Constance , fille posthume du Roi Roger.
Après- la mort de Tancrède , l’an 1192,.
l’Empereur Henri VI , fils de Frédéric Barherousse , s’empara du Royaume, et le transmit à son fils. Frédéric II. posséda le Royaume de Sicile pendant 53 ans ; après sa mort arrivée l’an i25o, le Pape Innocent IV s’empara de Naples , comme étant dévolu au Saint Siège. Le fils de Frédéric , Conrade IV, fut excommunié par ce Pape , en haine de son père : la Ville de Naples lui ferma ses portes , mais il l’assiégea , la prit par famine en 1 a54 , et y exerça toutes sortes de. cruautés. Mainfroi , ou Manfredi , fils naturel de Frédéric II , s’empara du Royaume au préjudice de Conradin , fils de l’Empereur Conrad IV , qui aurait dû en hériter , comme petit-fils, de Frédéric.
Le Pape Urbain IV donna ensuite F investiture de Naples et de Sicile , en 1 a65 , à Charles Comte d’Anjou et de Provence , frère de St. Louis , et celui-ci s’engagea de payer à la Cour de Rome un tribut. Conradin vint d’Allemagne pour conquérir ses * Royaumes avec une armée : les Gibellins d'Italie le reçurent avec joie ; mais ayant été défait par les troupes de Charles d’Anjou , il fut pris , de même que le jeune Frédéric , héritier du Duché d’Autriche , et Charles d'Anjou les fit mourir à Naples par la main du bourreau , en xafiB.
La Maison de Suabe s’éteignit alors , et 'Naples entra sous la domination d’une nouvelle race de Rois. Charles I établit sa résidence à Naples •, cela occasionna une révolution en Sicile : les Français y furent passés au lit de l’épée le jour de Pâque , 29 Mars 1282, au moment où l’on sonnait les Vêpres à Palerme. Jean de Procida , qui fut le principal auteur des Vêpres Siciliennes , avait été dépouillé par le Roi Charles d’Anjou de son île de Procida , pour avoir suivi le parti de Manfredi et de Conradin. Pierre d’Aragon qui avait épousé une fille de Manfredi , se fit Roi de Sicile , et ces Royaumes furent séparés jusqu’au tems de Ferdinand le Catholique , qui les réunit en i 5 o 4 -
Charles II , succéda à son père Charles I , et transmit le Royaume à son fils Robert le Bon, en 1809. Ce Prince avait des connaissances , et ce fut sous son règne que les sciences et les lettres furent le plus cultivées à Naples. En I 34 1 Jeanne I, petitefille de Robert , fut Reine de Naples après lui : elle épousa André , fils du Roi de Hongrie ; mais il fut étranglé en 1 345 , probablement de l’aveu de la Reine ; d’autres disent que ce fut par les intrigues de Charles de Duras , qui peut-être voulait avoir une raison de faire périr cette malheureuse Reine,
Le grand schisme d’Occident ayant commencé en 1 3^8 , par la double élection que
les Cardinaux firent successivement d’ l rbain VJ. et de Clément VII , ce dernier lut reconnu par la France et par la Reine Jeanne. Urbain excommunia la Reine , et ladéclarant privée de ses états , il fit venir de Hongrie Charles de Duras , descendant de Charles II , et lui donna le Royaume de Naples. La Reine pour avoir un défi nseur , appela le Duc d’Anjou, frère du Roi de France Charles V , et second fils du Roi Jean , et le déclara son successeur ; mais elle ne put empêcher Charles de Duras d’entrer à Naples le 16 Juillet i38i : la Reine assiégée dans le château de l’Oeuf, fut obligée de se rendre : Charles de Duras la fit mourir le 22 Mai i38a , lorsque le Duc d’Anjou venait d’entrer en Italie pour la secourir. Je passe sous silence , pour brièveté , les successeurs de Charles III , dont la Dinastie s’éteignit avec le règne malheureux de Jeanne IL
Alphonse I d’Aragon s’empara enfin de ce royaume , après beaucoup de travaux et de périls ; et l’on doit à ses soins que les sciences et les lettres lui eussent donné cet éclat qui s’accrut sous ses successeurs.
Ferdinand I , son fils naturel , lui succéda. Il régna 35 ans et demi , jusqu’en x4p4, lorsque Charles VIII, roi de France s’étant trouvé en paix avec l’Espagne , l’Angleterre et les Pays-Bas, en i4p3, songea à faii’e valoir les droits de la Maison d’Anjou sur le Royaume de Naples. Il était vif
et ardent; ses favoris l’animèrent à entreprendre cette conquête -, il en vint à bout , et il entra à Naples le ai Février 1495 : il fit même cette entrée avec les ornemens Impériaux , et y fut salué du nom de César Auguste , car le Pape Alexandre VI l’avait déclaré Empereur de Constantinople , à son passage à Rome. Il est vrai que Charles VIII l'avait assiégé dans le château St. Ange , mais il répara tout , en lui servant la Messe , et lui rendant son obéissance filiale de la manière la plus solemnelle.
Peu après , les Vénitiens , le Pape , l’Em^ pereur et le Roi d’Aragon, s’étant ligués contre Charles VIII , il ne put conserver sa conquête , et il aurait eu peine à regagner la France sans la bataille de Fornoue, qu il gagna en Cependant , après
la mort de Ferdinand , Alphonse II , son fils , avait été couronné Roi de Naples j mais , craignant le sort des armes à l’approche de Charles , il se hâta de ceder le Royaume à son fils Ferdinand II , qui , après le revers de Charles , passa paisiblement les vingt mois de son règne sous la protection du Roi d’Aragon et de Sicile , Ferdinand le Catholique. Il mourut en 1496 sans enfans.
Son oncle Frédéric II de ce nom, frère de Ferdinand 1 , lui succéda 5 mais , pour son malheur, Louis XII voulut alors faire revivre ses droits sur le Royaume de Na-
pies , comme successeur des anciens Rois de la Maison d’Anjou , et en particulier de Charles VIII qui avait été Roi de Naples. Ferdinand le Catholique y prétendait aussi comme neveu d’Alphonse , Roi de Naples , qui était mort sans enfans en i458: et il y envoya , en i5oi , Gonzalve de Cordoue surnommé le grand Capitaine , sous prétexte de secourir Frédéric, son Cousin , contre le Roi de France , mais effectivement pour partager avec celui-ci le Royaume de Naples’, en vertu d’une convention secrète faite entre ces deux Rois.
Frédéric II fut obligé d’abandonner ses états ; il se retira à Tours où il mourut en i5o4- Louis XII et le Roi d’Aragon se partagèrent le Royaume, mais Naples resta aux Français. Ce partage, fait en i5oi , occasionna des difficultés : la guerre s’alluma entre les Français et les Espagnols^ et Ferdinand au préjudice du traité , parvint à s’emparer du Royaume. Gonzalve gagna la bataille de Séminara en Calabre , où il fit prisonnier Mr. d’Aubigné , général des Français , et celle de Cérignole dans la Pouille , ■ où Louis d’ Armagnac , duc de Némours , Vice-Roi de Naples , fut tué , le 28 avril i5o5. Il en gagna encore une troisième près du Garigliano , et il entra à Naples en ï 5o3. Les Français perdirent alors pour toujours le Royaume de Naples , et cette Ville fut soumise ensuite pendant plus de deux siècles à des Princes étrangers, c’est-
à-dire , qui ne résidaient point en Italie.
Charles V devenu Roi d’Espagne en i 5 i 6 , continua d’être Roi de Naples , de même que Philippe II et ses successeurs, jusqu’à la conquête de l’Empereur Joseph I , en
Dans le tems que les Rois d’Espagne élaient possesseurs de Naples, ils y tenaient des Vice-Rois qui profitaient souvent de l'éloignement du Souverain pour opprimer le peuple. Le duc d’Arcos qui était Vice- Roi en 1647 , sous Philippe IV , voulut encore ajouter une taxe sur les fruits , aux impôts excessifs dont les Napolitains étaient déjà surchargés. Cette nouvelle charge était si exorbitante , qu’elle excitait les murmures du peuple. Le Vice-Roi fut souvent importuné par les sollicitations et les clameurs du peuple , en traversant le marché pour aller à l’Eglise des Carmes tous les samedis , suivant l’ancien usage. Dans le même teins le peuple de Palerme avait forcé le Vice-Roi de Sicile de supprimer les droits sur la farine , le vin , l’huile , la viande et le fromage : cet exemple encouragea les Napolitains , et ce fut la cause de la fameuse conjuration dont Masaniello fut le moteur.
Ce chef de parti , jeune homme de 24 ans , qui s’appelait Thomas Aniello Visci , que le peuple prononçait Masaniello, était né à Amalfî , petite Ville dans le golfe de Salerne, à 27 milles de Naples ; et il était
pêcheur de profession ; le mécontentement général lui échauffa tellement la tête , qu’il résolut de se faire pendre , ou de faire ôter l’impôt sur les fruits. Le 1 6 Juin 1647, il alla dans les boutiques des fruitiers, et leur proposa de venir le lendemain tous au marché , et de déclai'er qu’ils ne voulaient point payer de droit} l’élu du Peuple en fut informé , il s’y rendit de son côté , et faisant espérer au Peuple qu’on supprimerait incessamment l’impôt, il parvint à dissiper le tumulte pour cette fois. Mais le 7 Juillet , le tumulte ayant recommencé , il ne put venir à bout de le faire cesser , et peu s’en fallut qu’il ne fût tué par la populace. Masaniello en profita pour rassembler les plus déterminés; il les conduisit à l’endroit où étaient les bureaux et la caisse des fermiers , qui furent pillés ; on alla forcer les prisons et délivrer les prisonniers , et delà au palais du Vice-Roi, qui fut obligé de promettre la suppression du droit ; il se réfugia ensuite dans le Château neuf ; le Peuple l’y assiégea, et ne se contentant pas de ses promesses , lui fit dire qu’on voulait qu’il s’obligeât à supprimer les impôts , et à maintenir les privilèges et les cxemplions qui avaient été accordées par les Rois Ferdinand I d’Aragon, Frédéric et Charles V , au peuple de Naples , et qu’il fallait que le Conseil d’Etat et toute la Noblesse s’y engageassent.
En meme tems le Peuple alla piller les
maisons des fermiers et de tous ceux qui avaient quelque part à l’impôt des fruits; il allait faire la même chose dans les palais de plusieurs grands Seigneurs , si le Cardinal Filomarino, Archevêque de Naples, pour qui le Peuple avait du respect et de l’affection, u’-eût détourné le coup.
Cependant Masaniello fut élu Capitaine Général du Peuple le 9 de Juillet: son esprit , sa fermeté , sa bonne conduite rendaient chaque jour son autorité plus considérable : on lui éleva une espèce de trône au milieu de la place du marché , où il montait avec ses Conseillers , pour donner audience à tout le monde. Là , avec son habit de marin , il recevait les placets et les requêtes , rendait ses jugemens , et se faisait obéir sur le champ. 11 avait à ses ordres plus de cent cinquante mille hommes armés. Le Vice-Roi entreprit de faire assassiner Masaniello, et de faire empoisonner l’eau de l’aqueduc : mais il ne réussit pas : il n’en fut que plus étroitement resserré dans le château, et on lui coupa les vivres.
Masaniello pour prévenir les surprises , défendit sous peine de la vie , que personne ne portât le manteau : tout le Monde obéit , et les hommes , les femmes , les Ecclésiastiques ne portèrent plus ni manteau, ni ajustement qui pût cacher des armes. Il fixa le prix des denrées , établit une police rigoureuse partout, et fit exécuter avec fer-
meté tous ceux qui se rendirent coupables.
Si Masaniello en fût demeuré-là, son pouvoir aurait peut-être duré long-tems , mais son autorité le rendit fier , arrogant , bizarre et même cruel. Cependant le i3 Juillet les Négociateurs étant venus à bout de concilier un peu les esprits , le Vice-Roi alla en grande cérémonie à l’Eglise Cathédrale : il y fit lire à haute voix la capitulation que le Peuple avait exigée de lui , signée par tout le Conseil : ils jurèrent de l’observer, et de la faire confirmer par le Roi. Masaniello était auprès du trône de l’Archevêque , l’épée nue à la main * et tout fier de ses succès ; il envoyait faire au Vice-Roi , de momens à autres , des propositions ridicules : la première fut de le faire Commandant général de la Ville $ la seconde de lui donner une garde , avec le droit de nommer les Officiers militaires et de donner les congés -, par la troisième , il fallait que Son Excellence congédiât toutes les gardes qui étaient dans les châteaux. Le Vice-Roi disait toujours oui, pour ne point troubler la cérémonie par des refus. Après le Te Deum , on reconduisit le Vice-Roi au palais.
Le i4 Juillet, Masaniello continua à faire mille extravagances : il courait à cheval par la Ville , faisant emprisonner , donner la torture , et même couper la tête pour les causes les plus légères. Il alla prendre le Vice-Roi, et l’obligea de venir souper avec
]ui à Pausilipe , où il s’enivra de manière à perdre encore plus la raison. Sa femme faisait de son côté des folies d'une autre espèce: elle alla voir la Vice-Reine avec la mcre et les sœurs de Masaniello , vêtues d’étoffes riches et chargées de diamans y dans un superbe carrosse qu’ on avait pris au duc de Maddaloni.
Masaniello avait des intervalles de bon sens : ce fut dans un de ces momens qu’il envoya dire au Vice-Roi qu’il voulait abdiquer le commandement. Cependant le i 5 il continua ses folies ; il fît dix’e à Dom Ferrante Caracciolo, grand écuyer du Royaume , que pour n’être pas descendu de carrosse lorsqu’il l’avait rencontré , il le condamnait à venir lui baiser les pieds dans le marché. Celui-ci le promit , mais il se sauva dans le château. L’insensé ne ménageait pas même le Peuple , à qui il devait toute son existence , et ce fut la cause de sa ruine ; car des-lors il dût être facile à la Cour de se défaire de lui , et Masaniello s’en apperçut d’avance.
Le 16 Juillet, jour de la fête de Notre Dame du Mont-Carmel , qui est la plus grande solemnité dans l’Eglise du Marché de Naples , Masaniello y alla pour entendre la Messe, et lorsque l’Archevêque entra , il alla au-devant de lui , et lui dit r- Monseigneur , je vois que le Peuple commence à m’abandonner , et que l’on veut me trahir; mais je veux pour ma consola-
tion et pour celle du Peuple , que le Vice- Roi et tous les Magistrats viennent aujourd' îmi en pompe dans cette Eglise. Le Cardinal l’embrassa , loua sa piété et alla se préparer à dire la Messe. Aussitôt Masanielio monta dans la chaire , et prenant un Crucifix à la main , se mit à haranguer le Peuple qui remplissait l’Eglise , à le conjurer de ne pas 1 ’ abandonner , rappelant tous les dangers qu’il avait bravés pour le bien public , et les succès qu’il avait eus . Puis , tombant dans une espèce de délire y il fit la confession de sa vie passée avec un ton de fanatique et de furieux, et exhorta les autres à imiter son exemple : sa prédication était si ridicule , et il y mêlait des choses si peu Catholiques , qu’on ne l’écoutait plus , et l’Archevêque engagea les Prêtres à le prier de descendre. 11 le fit et voyant qu’il perdait la confiance publique % il alla se jeter aux pieds de Son Eminence, le priant de vouloir bien envoyer son Théologien au palais, pour porter au Vice- Roi l’abdication. Le Cardinal le lui promit, mais comme Masauiello était tout en sueur, on le conduisit clans une chambre du Couvent pour changer de linge: après s’êlre reposé, il se mit à un balcon qui donnait sur la mer ; mais un instant après , il vit venir à lui plusieurs gens qui étaient entrés par 1’ Eglise , et qui l’appelaient 5 il alla au devant d’eux , en disant : Mes enfans , est-ce moi que vous cherchez ? me
voici! On lui répondit . par quatre coups:
d’arquebuse , et il tomba mort. On eut bientôt dissipé une populace qui n’avait plus de chef. L’on porta sa tète au bout d’une lance jusqu’au palais du Vice-Roi , sans éprouver la moindre résistance de la part du peuple. Mais le Vice-Roi , ayant voulu abuser de cette heureuse circonstance , Masaniello fut tiré du tombeau , et après deux jours d’exposition , on l’enterra avec les honneurs de Capitaine Général.
Le Peuple de Naples continua de s’agiter pendant plusieurs mois ; il publia un manifeste pour obtenir du secours des Puissances étrangères. Henri de Lorraine Duc de Guise , avait été obligé de quitter la France , et s’était retiré à Rome au mois, de septembre de l’année 1647 5 il conçut le projet de profiter des troubles de Naples* pour en chasser les Espagnols, y établir la forme républicaine de la Hollande , et s’en* faire Vice-Roi , en se mettant à la tête du Peuple contre les Espagnols. En effet , il fit la conquête du Royaume de Naples , et il fut quelque tems le Général du Peuple , après la mort du Prince de Massa , arrivée le 21 Octobre 164?* C’était dans le Torrione del Carminé qu’il logeait , les autres châteaux étant occupés par les Espagnols:
il s’établit et se fortifia aussi devant l’Eglise de St. Jean à Carbonara \ , il avait même attiré à lui beaucoup de Nobles, et ses affaires étaient très-avancées , lorsque les Espa-
gnols , profitant d’une absence qu’il fut obligé de faire , surprirent le Torrione et les postés du Duc de Guise : il fut meme arrêté près de Caserte , en se retirant pour aller joindre d’autres troupes qui étaient dans son parti *, on le conduisit en Espagne , et tous les trouilles finirent.
Les Rois d’Espagne ayant continué à posséder ce Royaume , Philippe V , petit-fils de Louis XIV , alla prendre possession de Naples en 1702: il la conserva pendant six ans 5 mais en 1707, le Général Comte de Daun s’empara du Royaume de Naples au nom de l’Empereur Joseph , et la branche de la Maison d’Autriche qui régnait en Allemagne , conserva ce Royaume, lors même que la Maison de Bourbon fut établie en Espagne : car par le traité , signé à Baden le 7 Septembre 1714? on. céda à l’Empereur Charles VI le Royaume de Naples et de Sardaigne , les Pays-Bas et les Duchés de Milan et de Mantoue , comme partie de la succession de Charles II , Roi d’Espagne.
La division régnant toujours entre l’Espagne et la Maison d’Autriche , l’Empereur Charles VI fut obligé par le traité conclu •à Ulrecht, de céder la Sicile à Victor Amedée , Duc de Savoie. Philippe V , Roi d’Espagne, la reprit sans beaucoup de peine en 1718 ; mais par le traité fait en 1720, il céda à Charles VI tous ses droits sur ■cette île'i l’Empereur fut reconnu par toutes les Puissances pour Roi des deux Sici-
les , et le Roi Victor fut obligé Je se contenter de la Sardaigne au lieu de la Sicile qu’il avait eue. Le Duc d’üriéans, Régent Je France, qui était mécontent de lui, eut beaucoup de part à ce changement peu favorable au Roi de Sardaigne.
Mais lorsque la guerre eut été déclarée entre l’Empire et la France, en 1^33 , à l’occasion de la Couronne de Pologne , la France ayant pris le Milanais , Dom Carlos fils du Roi d’Espagne , et déjà Duc de Parme , s'empara du Royaume de Naples et de Sicile, en iy 34 ; et il lui fut assuré par le traité de Vienne, fait en 1736, comme le Duché de Lorraine à la France , Parme et Milan à l’Empereur Charles VI , la Toscane au Duc de Lorraine, et les Villes de Tortone et de Novare au Roi de Sardaigne.
Naples commença pour lors à voir son Souverain habiter dans ses murs : avantage dont cette Ville avoit été privée depuis deux siècles. Dom Carlos , ou Charles III , eut la félicité de jouir de cette nouvelle domination *, il réforma les abus , fit des réglemens sages , établit le commerce avec les Turcs , décora sa Capitale par de magnifiques édifices , et fit aimer son Règne à ses sujets : il a protégé les lettres et les beaux arts , comme on peut en juger par les travaux faits à Herculanum et à Pompei , et par le soin qu’ il a pris d’ en conserver les précieux monumens : il a cher-
che d’exercer les artistes haLiles par l'entreprise immense du palais de Caserte: enfin Naples a été , sous son règne , plus tranquille qu’on ne l’avait jamais vue.
La guerre de pour la succession de
l’Empereur Charles VI , ne mit point d’interruption dans ses travaux utiles pour le bonheur de ses sujets. Quoique les Anglais eussent paru devant Naples , en 174» » avec une flotte formidable , et qu’ils eussent forcé le Roi de signer sur le champ la promesse de ne point agir contre les intérêts de la Reine de Hongrie , il ne crut pas cependant devoir refuser des secours aux Espagnols qui , après la bataille de Campo- Santo , se retirèrent vers ses états. Il se mit lui-même à la tête de l’armée qu’ il leur conduisit. Mais le théâtre de la guerre fut bientôt transporté à l’autre extrémité de l’ Italie , et le Roi resta tranquille.
Ferdinand VI Roi d’Espagne, et frère aîné du Roi de Naples, mourut en *759; Charles III devant lui succéder de droit , remit le Royaume de Naples et de Sicile à son troisième fils Ferdinand , réservant le second pour le Trône d’Espagne, (l’aîné étant incapable de regner ) et il s’embarqua pour l'Espagne le 6 Octobre 1 769.
Ferdinand IV gouvernait paisiblement son Royaume depuis 47 ans , lorsque Napoléon Bonaparte vint s’en emparer en 1806 , et le donna à son frèi’e Joseph : celui-ci ayant . été mis ensuite sur le trône d’Espagne,
Joachim Murat , beau-frcre de Napoléon , vint le remplacer sur celui de Naples. Mais en i B 1 4 Napoléon étant déchu du Trône de France , François 11 , Empereur d’Allemagne , recouvra le Royaume de Naples en faveur de Ferdinand , qui reprit heureusement le gouvernement de son Peuple et changea son titre de IVme, en Ir.
Les autres événemens qui ont marqué le long règne de Ferdinand I , Roi du Royaume des deux Siciles , sont trop récens, pour qu on eut besoin de les rappeler à la mémoire des contemporains.