AYANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
Le succès inattendu qu'eut, auprès du public français et dans les autres pays de l'Europe , la première série des contes bibliques de Léon Tolstoï, traduits et réunis par moi sous le titre : A la recherche du bonheur, m'encouragea à présenter aux lecteurs étrangers du grand romancier russe les autres récits du même genre.
Cette nouvelle série complétera donc dignement la précédente, dans laquelle, comme on sait déjà, le comte Tolstoï nous familiarise, dans un style d'une simplicité
et d'une grandeur épique, avec sa morale, et nous initie, d'une manière attrayante, à la vie et aux mœurs si curieuses des moujiks.
(Histoire d'Ivan l'Imbécile, de ses deux frères, Séineii le Guerrier et Tarass le Ventru, de sa sœur muette Malania, du vieux diable et de trois diablotins.)
(conte populaire.)
Dans un certain royaume, clans un certain pays , vivait et existai t * un riche moujik.
Et ce moujik avait trois fils, Sémen le Guerrier, Tarass le Ventru, Ivan l'Imbécile, et une fille muette, Malania.
Sémen le Guerrier s'en alla guerroyer pour le Czar, Tarass s'en fut à la ville tra-
1. Traduction littérale. Formule initiale des conte: populaires russes.
vailler chez un marchand, et Ivan l'Imbécile resta à la maison, bien tranquillement, avec la fille.
Sémen le Guerrier obtint un gracie élevé et un domaine en récompense de ses services, et il épousa une fille de barine. Sa solde était forte, son domaine étendu, et pourtant il n'en avait jamais assez; ce qu'amassait le mari, la femme, de sa manche, le semait au vent: jamais d'argent.
Et Sémen se rendit dans sa terre pour toucher ses revenus. Son gérant lui dit:
— Il n'y a rien à toucher. Nous n'avons eu ni bétail, ni chevaux, ni bœufs, ni charrue: il faut acheter tout, et alors il y aura des revenus.
Il s'en alla, Sémen le Guerrier, chez son père le moujik.
— Toi, qu'il dit, tu es riche, et tu ne m'as rien donné : donne-moi le tiers qui me revient. Je vais m'en servir pour mes terres.
Alors le vieux répondit :
— Tu n'as rien apporte dans la maison: pourquoi t'irais-je donner la tierce part? Ce serait léser Ivan et la fille.
Et Sémen reprit :
— Lui est imbécile et elle est muette. De quoi ont-ils besoin?
Le vieillard répondit :
— Hé bien ! Ce sera comme Ivan le dira. Et Ivan dit alors :
— Soit! qu'il prenne.
Sémen le Guerrier prit une partie du patrimoine, l'employa à son domaine et s'en retourna servir le Czar„
Tarass le Ventru gagna aussi beaucoup d'argent; il épousa une fille de marchand; mais il était toujours à court.
Il vint trouver son père et dit:
— Donne-moi ma part.
Le vieux ne voulut pas davantage donner à Tarass la part qu'il demandait :
— Toi. qu'il dit, tu ne nous as rien apporté : tout ce qu'il y a dans la maison,
c'est Ivan qui Ta gagné. On ne peut pas le léser, ni la fille non plus.
Et Tarass dit :
— A quoi bon de l'argent pour Ivan? Il est imbécile, il ne pourra se marier. Aucune n'en voudra pour époux. Et une fille muette n'a non plus besoin de rien... Donne-moi, Ivan, ajouta-t-il, la moitié du blé ; des outils aratoires, je n'en prendrai pas. et de tout le bétail je ne veux que le cheval gris: il ne te sert pas pour le labour.
Ivan se mit à rire et dit:
— Soit !
Et Tarass eut sa part aussi. Il emporta le blé à la ville, emmena le cheval gris ; et Ivan, resté seul avec une vieille jument, labourait la terre et nourrissait ses père et mère.
I Y AN l/LM BEC ILE
Le vieux diable était fort peiné que les irois frères ne se fussent point disputés pendant leurs arrangements, et se fussent quittés bons amis. Il fit venir 'alors trois diablotins :
— Écoutez, il y a trois frères, Sémen le Guerrier, Tarass le Ventru et Ivan l'Imbçcile. Il faudrait qu'ils se disputent entre eux, et ils vivent en parfait acord... C'est l'Imbécile qui a tout à fait gâté mon affaire. Allez, prenez-les tous trois, et brouillez-les au point qu'ils s'arrachent les yeux... Pouvezvous le faire ?
— Nous le pouvons., qu'ils dirent.
— Et comment ferez-vous ?
— Mais voilà ce que nous ferons. Nous
commencerons par les ruiner, pour qu'ils n'aient plus de quoi manger, puis nous les mettrons en présence et ils se battront.
— C'est bien, dit le diable. Je vois que vous connaissez votre affaire. Allez, et ne revenez pas avant de les avoir brouillés tous les trois : car autrement je vous arracherais la peau.
Les diablotins s'en vont dans leur marécage i pour délibérer sur les mesures à prendre. On discute, on discute : chacun veut se réserver la besogne la plus facile. On tire au sort ce que chacun aura à faire ; et si l'un des trois a fini son œuvre avant les autres, il viendra aider ses deux compagnons. On tire au sort, on fixe le jour où l'on se réunira de nouveau pour savoir qui aura terminé sa tâche, et qui il faudra aider.
Le jour convenu est arrivé, et, comme il
4 . Ce sont les marécages que les superstitions populaires assignent généralement pour demeures aux mauvais Esprits.
a été dit, les diablotins se- réunissent dans le marécage. Ils se mettent à causer de leurs affaires. Le premier parlait de Sémen.
— Ma besogne, qu'il dit, est en bonne voie. Demain, mon Sémen ira chez son père.
Ses compagnons lui demandèrent comment il s'y était pris :
— Moi, dit-il, mon premier soin fut d'inspirer à Sémen un tel courage qu'il promit à son czar de lui conquérir le monde entier. Alors le czar fît de Sémen le chef de l'armée et l'envoya en guerre contre le czar indien. Les armées étaient déjà en présence. La même nuit, j'ai mouillé la poudre dans le camp de Sémen ; puis je me suis rendu chez le czar indien et j'ai fabriqué des soldats de paille. Les gens de Sémen, ayant remarqué que de tous côtés s'avançaient des soldats de paille, ont pris peur. Alors Sémen a ordonné de faire feu : mais ni les canons, ni les fusils ne sont partis. Les soldats de Sémen se sont épouvantés et ont détalé
comme des moutons. Et le czar indien les a taillés en pièces. Sémen a été flétri ; on lui a repris son domaine et on veut le mettre à mort demain. Il ne me reste à faire que fort peu de chose : le tirer de sa prison pour qu'il s'en aille chez lui. Demain tout sera fini. Dites-moi alors auquel de vous deux je devrai venir en aide.
Le second diablotin parla de Tarass :
— Mon affaire va bon train aussi ; je n'ai pas besoin d'aide. Il ne se passera pas huit jours que Tarass ne voie sa position changée... J'ai eu pour premier soin de lui grossir le ventre, et d'augmenter son âpreté au gain. Il jalousait tant et tant le bien des autres que tout ce qu'il voyait il voulait l'acquérir. Il a acheté beaucoup de choses avec son argent, et il continue à acheter, mais à présent avec de l'argent emprunté. Il a un faix bien lourd sur son échine, et il est si bien empêtré qu'il ne s'en tirera pas. Dans huit jours, les échéances tomberont ; j'ai trans-
formé ses marchandises en fumier, il ne pourra payer et ira chez son père.
On demanda aussi au troisième diablotin où en était son affaire à lui.
— Que vous dirai-je ? Mon affaire ne va pas bien. J'ai commencé par lui cracher dans sa cruche de cidre pour lui donner mal au ventre. Je suis allé dans son bien, j'ai durci le sol comme pierre pour qu'il ne puisse labourer. Je pensais qu'il ne pourrait pas labourer; mais lui, l'Imbécile, il est venu avec sa charrue et s'est mis à arracher la terre. Il s'y appliquait de toutes ses forces, et il continuait quand même. Alors je lui ai cassé sa charrue. Il retourna au logis, en prit une autre et se remit à labourer. Je suis alors entré dans la terre, et j'ai voulu saisir le soc ; mais je n'ai pu le retenir, il poussait toujours sa charrue, et les socs sont aiguisés : il m'a mis les mains en sang". Il a presque tout labouré, il ne reste qu'une seule bande... Venez, dit-il, mes frères, venez
m'aider, car si nous ne prenons pas le dessus sur lui, tous nos efforts seront perdus. Si l'Imbécile continue à travailler, ils ne sentiront point la misère. Lui nourrira ses deux frères.
Le diablotin de Sémen le militaire promit de revenir le lendemain; et, sur ce, ils se séparèrent.
IVAN l/I.M IJKCILK 13
Ivan avait labouré le carré entier, honnis une seule bande. Il vint achever son travail. Il avait mal au ventre, il lui fallait pourtant labourer. Il nettoyait la charrue de son humus, la renversait et revenait entreprendre un autre sillon.
Mais à peine avait-il recommencé le sillon, qu'il se sentait arrêté par une racine. C'était le petit diablotin qui s'était accroché au soc et le retenait.
— Que c'est étrange! pensait Ivan. Il n'y avait pourtant là pas la moindre racine, et <en voilà bien une î
Il enfonça sa main dans le sillon et en tâtonnant il rencontra quelque chose de mou. Il saisit l'objet et le retira. C'était noir
comme une racine, et sur cette racine quelque chose remuait.
— Tiens î un diablotin vivant ! Vois-tu, la sale bête !
Ivan fît le geste de lui briser la tête contre le sol. Le diablotin se mit à geindre.
— Ne m'assomme pas. et je ferai tout ce que tu voudras.
— Et que feras-tu pour moi ?
— Ce qu'il te plaira. Tu n'as qu'à le dire. Ivan se gratta la tête.
— Mon ventre me fait mal; peux-tu me l'arranger?
— Je le peux, qu'il dit.
— Eh bien ! guéris-moi.
Le diablotin se pencha vers le sillon, il fouilla, fouilla avec ses griffes, retira une racine à trois pointes et la tendit à Ivan.
— Tiens ! qu'il dit; il suffît d'avaler une seule de ces pointes, pour que tout mal disparaisse.
Ivan arracha une des trois pointes et l'avala.
Aussitôt son ventre fut guéri.
Le diablotin recommença à supplier.
— Laisse-moi maintenant, qu'il dit. Je vais me couler sous la terre ; je ne m'y promènerai plus.
— Eh bien ! dit Ivan, va avec Dieu.
Mais aussitôt qu'Ivan eut prononcé le nom
de Dieu, le diablotin s'abîma sous la terre comme une pierre au fond de l'eau. Il n'en resta qu'un trou.
Ivan cacha les deux autres pointes de la racine dans son bonnet, et se remit à labourer. Il termina la bande, renversa la charrue, et s'en revint au logis.
Il détela, rentra dans l'isba et vit son frère aîné, Sémen le Guerrier, assis à table avec sa femme pour le souper. On lui avait confisqué ses biens ; à grand'peine s'était-il échappé de sa prison, pour se réfugier chez son père.
Sémen dit à Ivan en l'apercevant :
— Moi, je suis venu pour demeurer chez toi. Nourris-moi avec ma femme jusqu'à ce que j'aie trouvé un autre abri.
— Soit! qu'il dit. Vivez ici en paix.
Mais comme Ivan allait s'asseoir sur un
banc, la barinia se sentit incommodée par l'odeur de l'Imbécile, et elle dit à son mari :
— Je ne puis pas manger avec un moujik qui pue.
Sémen le Guerrier se tourna vers Ivan.
— Ma barinia dit que tu sens mauvais.
Tu ferais mieux de manger dans le vestibule.
— Soit! qu'il dit. Il fait justement nuit, et il est temps que je fasse manger la jument.
Ivan prit du pain, son caftan et se retira pour la garde de nuit.
I VAN l/I.M BÉCI LE 17
TY
Le diablotin de Sémen le Guerrier, étant libre, vint, comme il avait été convenu, à l'aide du diablotin d'Ivan pour combattre l'Imbécile.
Il se rendit au cbamp . pour y chercher son camarade : personne nulle part. Il ne trouva que le trou.
— Tiens, pensait-il, il sera arrivé malheur à mon compagnon. Il faut le remplacer. La terre est toute labourée. Il faut pincer l'Imbécile à la fenaison.
Le diablotin s'en fut dans le pré et le recouvrit d'une couche de boue. Vers l'aube, Ivan revint de sa garde de nuit, prit la faux, et s'en alla faucher son pré.
Il arrive, se met à faucher, fait un mouve-
ment, puis un autre : la faux résiste, ne coupe pas; il faut en repasser le fil. Mais malgré tous ses efforts, Ivan n'aboutit à rien. Il dit donc :
— Je vais retourner à la maison, j'y prendrai une pierre à aiguiser et j'apporterai du pain. J'y mettrai huit jours, mais je ne m'en irai pas avant d'avoir tout fauché.
Le diablotin l'entendit et se prit à songer.
— Il est têtu, qu'il dit, cet Imbécile ; on n'en viendra pas aisément à bout. Il faut trouver autre chose.
Ivan aiguisa sa faux et se remit à faucher.
Le diablotin, se glissant dans l'herbe, empoigna l'extrémité de la faux pour l'enfoncer dans la terre. Ivan se donna beaucoup de mal, mais il acheva quand même la fenaison. Il ne restait plus qu'une parcelle au bord du marécage.
Le diablotin plongea dans le marécage, en se disant :
— Je veux me couper toutes les pattes,
mais je ne le laisserai pas faire celte lois.
Ivan se dirigea vers le marécage et. malgré que l'herbe y fût rare, il ne put manier sa faux. Il se fâcha , et lanya la faux Je toutes ses forces.
Le diablotin n'y put tenir : à peine eut-il le temps d'éviter le coup. Il voyait que l'affaire n'allait pas. Il se cacha sous un arbuste. Ivan, lançant de nouveau son outil, atteignit l'arbuste, et coupa au diablotin la moitié de sa queue. Il acheva la fenaison, ordonna à la fille de rassembler le foin, et s'en alla de son côté, muni d'une sape, couper les seigles.
Il arrive et trouve les tiges des seigles tout embrouillées. Le diablotin avait passé par là.
Alors Ivan revient chez lui, remplace sa sape inutile par une faucille et se met à couper. Et il coupe ainsi tout le seigle.
— Il faut maintenant que je m'apprête pour l'avoine, qu'il dit.
Le diablotin à la queue coupée l'entendit et pensa :
— Je n'ai pu l'attraper au seigle, mais je l'attraperai à l'avoine. Il me faut seulement attendre le matin.
Il arriva à l'aube au champ d'avoine; et l'avoine était déjà coupée.
Ivan avait travaillé la nuit pour perdre moins de grains.
Le diablotin se fâcha :
— Il a tout coupé, qu'il dit; et il m'a éreinté, l'Imbécile. Même à la guerre je n'ai pas eu pareils tracas. Il ne dort pas, le maudit. Impossible de le devancer. J'irai maintenant dans les meules, et les ferai toutes pourrir.
Et le diablotin s'en fut vers les meules de seigle, s'insinua dans les gerbes et s'occupa de les pourrir. Il les échauffa, s'échauffa luimême et s'endormit.
Ivan attela sa jument et s'en alla avec la fille chercher les gerbes. 11 arriva à la meule
OÙ s'était blotti le diablotin, enleva doux gerbes avec la fourche etla fourra juste dans le derrière du diablotin. 11 retire la fourché et qu'aperçoit-il?Un diablotin vivant au bout de la fourche, et avec la queue coupée, encore. Il se tortille, gigote, essaye de se sauver.
— Vois-tu. la sale bête ! Te voilà encore, toi?
— Moi, qu'il dit, je suis un autre. L'autre, c'était mon frère; et moi, j'étais chez ton frère Sémen.
— Qui que tu sois, n'importe. Tu auras le même sort.
Il voulut l'écraser contre terre , mais le diablotin supplia :
— Laisse-moi. Je ne recommencerai plus, et je te ferai tout ce que tu voudras.
— Et que peux-tu faire?
— Moi, je peux faire des soldats avec n'importe quoi!
— Mais à quoi bon?
— Tu en useras à ta guise, car un soldat est bon à tout.
— Savent-ils chanter?
— Oui.
— Eh bienl fais-en.
Et le diablotin répondit :
— Prends cette gerbe de seigle, secousen les épis contre le sol et dis seulement : « Mon esclave ordonne que tu cesses d'être <x gerbe et que chacun de tes épis se trans- « forme en soldat. »
Ivan, ayant pris la gerbe, fît et dit ce que lui avait indiqué le diablotin. Et la gerbe s'éparpilla, et les tiges qui la composaient devinrent des soldats avec tambour et clairon jouant en tête.
Ivan se mit à rire :
— Yois-tu comme c'est amusant! C'est agréable, qu'il dit; c'est la joie des filles...
— Eh bien, fît le diablotin, lâche-moi donc à présent.
— Non, j'en veux refaire des tiges, car
autrement les grains seraient perdus. Apprends-moi le moyen de les changer de nouveau en gerbes. Je les dépiquerai au fléau. Le diablotin répondit alors :
— Dis : « Autant de soldats, autant de « tiges. Mon esclave ordonne qu'ils redevien- « nent gerbes. »
Ivan obéit, et les soldats redevinrent des gerbes.
Et le diablotin se répandit de nouveau en supplications :
— Laisse-moi, maintenant.
— Soit!
Ivan le posa par terre, le maintint d'une main, et, de l'autre, dégagea la fourche.
— Avec Dieu! qu'il dit.
Mais aussitôt qu'il eut prononcé le mot de Dieu, le diablotin s'abîma dans la terre comme une pierre dans l'eau. Il n'en resta qu'un trou.
Ivan revint chez lui. Il y trouva son second frère Tarass avec sa femme en train de sou-
per. Tarass le Ventru n'avait pu faire face à ses engagements, et il se réfugiait chez son père. Il aperçut Ivan.
— Eh bien! Ivan, en attendant que je sois riche de nouveau, nourris-moi avec ma femme.
— Soit, dit Ivan. Vivez ici à votre aise. Ivan ôta son caftan et s'assit à table.
— Je ne puis manger avec l'Imbécile, dit la marchande, il pue la sueur.
Tarass le Ventru se tourna vers son frère :
— Ivan, qu'il dit, tu sens mauvais. Vat'en manger au vestibule.
— Soit ! répondit Ivan.
Il prit du pain et s'en fut dans la cour.
— Il me faut d'ailleurs sortir pour la garde de nuit et la nourriture du cheval.
Le diablotin de Tarass, ayant fini sa besogne, partit pour rejoindre ses camarades comme il avait été convenu, et se liguer avec eux contre Ivan. Il vint au champ de l'Imbécile. Il chercha, chercha ses compagnons : personne. Il ne trouva qu'un trou. Il s'en fut à la prairie, trouva une queue dans le marais, et, dans les seigles, un second trou.
— Ah! pensa-t-il. Il leur sera arrivé malheur. Il faut donc les remplacer pour combattre Ivan.
Et le diablotin s'en alla à la recherche d'Ivan. Mais celui-ci avait déjà fini sa tâche dans les champs; il était maintenant à couper des arbres dans la forêt.
Les frères, se trouvant à l'étroit dans la
maison d'Ivan, lui avaient ordonné de leur construire une nouvelle isba.
Le diablotin courut à la forêt, se glissa dans les branches, et entreprit de gêner Ivan dans sa besogne.
Ivan entailla l'arbre de manière à le faire tomber sur une place vide, et se mit alors à le pousser; mais l'arbre tomba du mauvais côté, il s'accrocha aux branches voisines. Ivan prit une perche et se mit à dégager l'arbre qu'il finit à grand'peine par faire tomber.
Il attaqua alors un autre arbre; le même fait se produisit. Il se surmenait, se surmenait, et ce fut au prix d'efforts inouïs qu'il réussit à l'abattre.
Il passa à un troisième, toujours la même chose.
Ivan pensait couper une cinquantaine de jeunes troncs, et il n'en avait pas même mis dix par terre quand la nuit le surprit.
Il était harassé. Une vapeur s'exhalait de lui comme un brouillard dans une forêt, et
il travaillait toujours. Il abattit encore un arbre, mais il se sentit si mal au dos qu'il n'y put tenir plus longtemps. Il jeta là sa cognée et s'assit pour se reposer.
Le petit diablotin, voyant Ivan s'arrêter, se réjouit.
— Bon! pensait-il, il va abandonner sa besogne. Je vais me reposer moi-même un moment.
Il s'installa à califourchon sur une branche, tout joyeux. Mais voilà qu'Ivan se lève, prend sa hache, la brandit, et la lance à toute volée contre l'arbre, qui d'un seul coup tomba en craquant.
Le diablotin n'eut pas le temps de retirer ses jambes, la branche se brisa et lui prit une patte. Ivan se met à élaguer la branche. Voilà qu'il voit un diablotin vivant. Il s'étonne.
— Vois-tu, qu'il dit, la sale bête! Te voilà de nouveau ici?
— Moi, qu'il dit, je suis un autre. J'étais, moi, chez ton frère Tarass.
— Qui que tu sois, tu auras le même sort. Et Ivan, levant sa hache, allait l'abattre
sur le diablotin.
Mais celui-ci, tout suppliant :
— Ne me frappe pas, qu'il dit. Je ferai pour toi tout ce que tu voudras.
— Mais que peux-tu faire?
— Je puis te fabriquer autant d'or que tu voudras.
— Eh bien! fabrique-m'en.
Le diablotin lui dit :
— Prends des feuilles de chêne, frotte-les dans tes mains. L'or va tomber par terre.
Ivan prit des feuilles, frotta, et l'or tomba. — r C'est bon, qu'il dit, pour faire jouer les enfants.
— Eh bien î laisse-moi donc, fît le diablotin.
— Soit !
Ivan prit la perche et délivra le diablotin.
— Avec Dieu, qu'il dit.
Mais aussitôt qu'il eut prononcé le nom de
I VAX L'IMBÉCILE 20
Dieu, le diablotin s'abîma sous la lerre, connue une pierre au fond de l'eau. Il n'en resta qu'un trou.
Quand les frères eurent leur maison, ils s'installèrent chacun de leur coté, et Ivan, ayant terminé ses travaux agricoles, brassa de la bière et invita ses frères à venir festiner chez lui.
Ses frères refusèrent de s'y rendre.
— Comme si nous ne savions pas. disaientils, ce que c'est qu'une fête de moujik !
Ivan festoya les moujiks, les babas, et il but lui-même. Il s'égaya même un peu et alla dans la rue regarder les khorovods l.
11 s'approcha des khorovods et invita les jeunes filles à chanter ses louanges.
— Je veux vous donner, qu'il dit, une
i. Rondes déjeunes filles.
IVAN L'IMBÉCILE ."il
chose que vous n'avez jamais vue de votre vie.
Les babas se mirent à rire et à chanter ses louanges.
Quand elles eurent fini, elles lui dirent :
— Eh bien, donne 1
— Je vais vous l'apporter tout de suite.
Il prit un tamis et s'en fut dans la forêt. Les jeunes filles riaient :
— Quel imbécile!
Puis on ne songea plus à lui.
Mais voici qu'on le vit revenir encourant, le tamis rempli de quelque chose.
— Eh bien ! en voulez-vous?
— Nous en voulons bien.
Ivan saisit une poignée d'or, et lajeta aux jeunes filles.
— Mais, petit père!...
Les jeunes filles se précipitèrent à terre pour ramasser.
Les moujiks accoururent aussi, et s'arrachèrent l'un à l'autre les pièces d'or. Une
vieille femme manqua d'être écrasée. Ivan riait.
— Ah! mes petits imbéciles, pourquoi faire du mal à une babouchka i ? Allez donc plus doucement. Je vous en donnerai encore.
Et il se remit à jeter l'or à poignées.
On venait en foule. Ivan avait vidé le tamis ; on lui en demandait encore. Alors il dit :
— - Non, c'est tout. Une autre fois je vous en redonnerai. Et maintenant dansons et chantons !
Les jeunes filles commencèrent à chanter.
— Elles ne sont pas jolies, vos chansons! qu'il dit.
— En savez-vous de plus belles?
— Je vais vous en faire entendre tout de suite.
Il alla à l'aire, prit une gerbe, et, comme le diablotin le lui avait appris, en secoua les épis contre le sol :
i. Grand-mère.
— « Eh bien ! qu'il dit , mon esclave « ordonne que tu cesses d'être gerbe, et que « chacun de tes épis se transforme en sol- « dat. »
La gerbe s'éparpilla et les tiges se changèrent en soldats. Les tambours battirent aux champs, les clairons sonnèrent. Ivan ordonna aux soldats de chanter et de défiler avec lui dans la rue. Les gens s'étonnaient. Quand les soldats eurent fini leurs chansons, Ivan les ramena vers l'aire, en défendant que personne le suivît, et de nouveau il changea les soldats en gerbe, puis il rentra chez lui et se coucha.
Le matin, son frère aîné, Sémen le Guerrier, apprit tout cela: il vint voir Ivan.
— Indique-moi, dit-il. où tu as pris tes soldats et où tu les as cachés.
— Et qu'en veux-tu faire?
— Comment ! ce que j'en veux faire? Mais avec des soldats on peut tout. On peut conquérir tout un royaume !
Ivan s'étonna.
— Ah! que ne le disais-tu plus tôt? Je t'en ferai tant que tu voudras. Justement, la sœur et moi, nous en avons beaucoup moissonné.
Ivan mena son frère à Paire et lui dit :
— Attention: moi je vais en faire, et toi tu les emmèneras, car s'il fallait leur donner
à manger, ils dévoreraient en un seul jour tout le village.
Sémen promit d'emmener les soldats, et Ivan se mit à l'œuvre. Il secoue une gerbe, et voilà une compagnie; il en secoue une autre, et en voilà une autre. Et il en sort tant que tout le champ en est rempli.
— Eh bien! en as-tu assez? Ou quoi?
Sémen se réjouit :
— Assez. Merci, Ivan.
— C'est bien, qu'il dit. Et quand tu en auras encore besoin, viens, je t'en ferai d'autres. Ce n'est pas la paille qui nous manque, précisément.
Sémen le Guerrier donna ses ordres à l'armée, la groupa dans les règles et s'en fut guerroyer.
Aussitôt qu'il fut parti, survint Tarass le Ventru. Il venait d'apprendre aussi ce qui s'était passé la veille; à son tour il demanda à Ivan :
— Dis-moi, où prends-tu l'or? Si j'avais
de l'argent aussi aisément que toi, je pourrais, avec cet argent, ramasser tout l'argent du monde entier.
Ivan s'étonna.
— Ah ! vraiment ? Que ne le disais-tu plus tôt! Je vais t'en frotter tant que tu voudras.
Le frère se réjouit.
— Donne-m'en seulement trois tamis.
— Soit! qu'il dit. Allons dans la forêt. Attelle donc un cheval ; sans cela tu ne pourrais tout emporter.
Ils s'en furent à la forêt. Ivan frotta les feuilles de chêne dans ses mains, et lui en amoncela un grand tas.
— En as-tu assez ?
Tarass se réjouit.
— C'est assez pour le moment. Merci, Ivan.
— C'est bien! qu'il dit. Quand tu en auras encore besoin, viens, et je t'en frotterai d'autre. Ce n'est pas la feuille qui manque.
Tarass le Ventru en remplit toute une charrette et s'en fut trafiquer.
Voilà les deux frères partis. Sémen guerroyait, et Tarass trafiquait. Et Sémen le Guerrier conquit tout un royaume, et Tarass le Ventru amassa beaucoup d'argent.
Un jour les deux frères se rencontrèrent; ils s'avouèrent mutuellement d'où Sémen avait tiré ses soldats, et Tarass son argent.
Et Sémen le Guerrier dit à son frère :
— Moi, je me suis conquis unroyaume et je vis très bien. Seulement je n'ai pas assez d'argent pour nourrir mes soldats.
Et Tarass le Ventru lui répondit :
— Et moi, j'ai gagné un grand tas d'argent, et je n'ai qu'un seul chagrin : personne pour le garder.
Sémen le Guerrier répliqua :
— Allons chez notre frère. Moi, je lui dirai de me faire d'autres soldats; je te les donnerai pour la garde de ton argent; et toi, demande-lui de te frotter d'autre argent
pour que j'aie de quoi nourrir mes soldats. Et ils s'en furent tous deux chez Ivan. Ils arrivent. Et Sémen lui dit :
— Je n'ai pas assez, mon frère, de mes soldats; refais-m'en d'autres.
Ivan hocha la tête négativement.
— Je ne t'en ferai pas comme cela, sans raison.
— Comment donc! Tu me l'as promis!
— Je te l'ai promis, qu'il dit : mais je ne t'en ferai plus.
— Et pourquoi donc, imbécile, tu ne m'en feras plus ?
— Parce que tes soldats ont dernièrement tué un homme jusqu'à la mort1. Comme je labourais près de la route, j'aperçus une baba qui suivait une bière en pleurant. Je demandai alors : « Qui donc est mort? » Et elle me répondit : « C'est mon mari, que « les soldats de Sémen ont tué à la guerre. »
i. Expression russe. Traduction littérale.
Moi je pensais que les soldats allaient faire des ehansons, et voilà qu'ils ont tué une homme jusqu'à la mort. Je ne t'en donnerai plus.
Et il s'entêtait. Il ne voulut plus faire de soldats.
Alors Tarass le Ventru pria Ivan l'Imbécile de lui faire encore de l'or.
Ivan hocha la tête négativement.
— Je ne t'en frotterai plus comme cela, sans raison.
— Comment donc! tu me l'as promis !
— Je te l'ai promis, qu'il dit, mais je ne <t'en ferai plus.
— Et pourquoi donc, imbécile, tune m'en feras plus !
■ — Parce que tes pièces d'or ont pris à Mikhaïlovna sa vache.
— Comment, pris?
— Mais oui, pris 1 Mikhaïlovna avait une Tache; ses enfants buvaient du lait. Mais voilà que ces jours-ci ses enfants vinrent
me demander du lait. Et je leur dis : « Mais où est votre vache ? » Ils me répondirent : « Le gérant de Tarass le Ventru est venu, a donné à maman trois ronds en or; et elle lui a remis la vache ; et voilà que nous n'avons plus de quoi boire. » Moi qui m'imaginais que tu allais t' amuser avec ces ronds en or ! et voilà que tu as pris la vache aux enfaots. Je ne t'en donnerai plus.
Et l'Imbécile s'entêta ; il ne donna plus.
Les deux frères s'en revinrent bredouille.
Les frères s'en furent, en s'entretenant des moyens de sortir d'embarras. Et Sémen dit :
— Écoute; voilà ce que nous allons faire. Toi, tu me donneras de l'argent pour nourrir mes soldats, et moi je te donnerai la moitié de mon royaume avec des soldats pour garder ton argent,
Tarass consentit. Les frères partagèrent, et ils devinrent tous les deux czars, tous les deux riches.
IVAN L'IiMUECILE 41
YIII
Et Ivan resta à la maison pour nourrir ses père et mère, et il travaillait dans les champs avec sa sœur muette.
Un jour advint que le vieux chien de garde d'Ivan tomba malade. Il se mourait. Ivan eut pitié de lui, demanda du pain à la muette, le mit dans son bonnet et sortit pour le jeter au chien. Mais son bonnet se troua; et une petite racine en tomba avec le pain. Le vieux chien la dévora avec le pain. Et aussitôt qu'il eut avalé la racine, le chien se leva vivement, se mit à jouer, à aboyer, à remuer la queue ; il était tout à fait guéri.
Le père et la mère, ayant aperçu cela, s'en étonnèrent.
— Comment a-t-il guéri le chien? se demandèrent-ils .
Et Ivan dit :
— J'avais deux petites racines qui guérissent tous les maux. Et voilà que le chien en a mangé une.
Sur ces entrefaites, il arriva que la fille du czar tomba malade, et le czar fit savoir dans toutes ses villes et tous ses villages qu'il récompenserait magnifiquement celui qui la guérirait et que, s'il était célibataire, il lui donnerait sa fille en mariage.
Cette déclaration fut aussi affichée au village d'Ivan :
Alors les parents d'Ivan le firent venir et lui dirent :
— As-tu appris ce que le czar fait savoir? Tu dis que tu as une racine : va donc guérir la fille du czar ; tu seras heureux pour le reste de tes jours.
— Soit! qu'il dit.
Et Ivan fit ses préparatifs de départ. On
l'habilla proprement. Il sortit sur le perron, et il vit une mendiante estropiée d'un bras.
— J'ai ouï dire que tu guéris; guéris-moi le bras, car je ne puis m'habiller toute seule.
— Soit!
Il sortit sa racine, la donna à la mendiante et lui ordonna de l'avaler.
La mendiante l'avala et fut guérie. Elle put remuer son bras.
Les parents d'Ivan vinrent lui faire leurs adieux. Mais en apprenant qu'il avait donné sa dernière racine, et qu'il n'avait plus de quoi guérir la czarevna, ils le grondèrent.
— Une mendiante ! qu'ils dirent ; c'est d'une mendiante que tu as eu pitié. Et la ezarevna, tu n'en as pas pitié !
Ivan eut pitié aussi de la fille du czar. Il attela un cheval, mit de la paille dans la charrette, et monta sur le siège.
— Mais où vas-tu donc, imbécile ?
— Guérir la fille du czar.
— Mais puisque tu n'as plus le remède ?
— Eh ! qu'importe ? qu'il dit.
Et il fouetta le cheval.
Il vint à la cour, et à peine avait-il gravi le perron du czar, que la czarevna était guérie.
Le czar s'en réjouit ; puis il manda Ivan, le fît hahiller somptueusement, et lui dit :
— Tu vas maintenant devenir mon gendre.
— Soit ! qu'il dit.
Et Ivan épousa la czarevna.
Le czar ne tarda pas à mourir, et ce lut Ivan qui lui succéda.
Et voilà comment les trois frères devinrent czars.
Les trois frères vivaient et régnaient.
L'aîné, Sémen le Guerrier, vivait heureux. Il avait ajouté de nombreux soldats à ses soldats de paille.
11 ordonna, dans tout son royaume, qu'on lui fournît un soldat par dix maisons, et que ces soldats eussent une grande taille, le corps sain et le visage net. Et il en recruta un grand nombre, qu'il exerça ; et dès qu'on refusait de lui obéir, il envoyait des soldats et faisait tout ce qu'il voulait. Et tout le monde alors le craignit.
Et sa vie s'écoulait heureuse. Tout ce qui lui passait par la tête, tout ce qu'il voyait de ses yeux, tout était à lui. Il envoyait de
soldats qui s'emparaient pour lui de tout ce qu'il désirait.
Tarass le Ventru vivait bien aussi. L'argent qu'Ivan lui avait donné, il ne l'avait pas gaspillé; au contraire il l'avait accru. Il avait mis de l'ordre dans les affaires de son royaume. Il tenait son or dans ses caisses et il en exigeait encore de ses sujets. Il en demandait tant par hameau, tant par tête, tant sur les voyages, tant sur les lapti { et les onoutchi 2, sans compter le reste. Et tout ce qu'il désirait, il l'avait. En échange de son argent, on lui apportait tout, et l'on venait travailler : car tout le monde a besoin d'argent.
Ivan l'Imbécile ne vivait pas mal non plus. Sitôt qu'on eût enterré son beau-père, il ôta ses habits de czar et les donna à sa femme pour les cacher dans la malle. Il re-