‹ Ivan le TerribleChapitre 100 sur 228 · L'ARMEE D'IVAN · texte numérisé non relu

L'ARMEE D'IVAN

dans ses traits essentiels. En France, d'une organisation analogue, il ne restait plus que le ban et Farrière-ban, c està-dire peu de chose, deux ou trois milliers d'hommes, dont on ne faisait guère état en présence de l'armée régulière et permanente, la vraie armée des temps modernes. En Russie, Ivan commençait seulement de former ce contingent de nouveau type, en lui donnant pour noyau le corps des Siriéltsy, dont le nom parait pour la première fois au cours de cette campagne décisive de 1552 contre Kazan. G étalent des tireurs d arquebuse fstriélat : tirer^ recrutés parmi les hommes libres et s'engageant pour la vie. Mariés pour la plupart, ils formèrent dans la suite une caste à part, où la profession des armes fut héréditaire. Armé? et équipés à l'européenne, ils recevaient un rouble pour se bâtir une maison, un rouble de solde annuelle, un uniforme, de la poudre et quelques mesures de farine et de kacha. Ces allocations se montrant insuffisantes, le gouvernement fut amené à leur distribuer des terres et à leur nermettre de s'occuper accessoirement de diverses industries, ce qui tendit à les confondre avec les « hommes de service ». A la fin du règne d Ivan, ils furent 12,000, dont 7,500 tenant garnison à Moscou, et, avec les Cosaques des villes, ils formèrent le premier corps d infanterie que les tsars de Russie aient possédé. Un corps permanent d artilleurs, divisé en cdinonrneT?, (pouchkarij ^ artilleurs de forteresse fzatinchtchikij , grenadiers fgranatichikij et artificiers, ainsi qu'un corps spécial d'arquebusiers fpistchalnikij , furent organisés en même temps.

Tout cela ne faisait pas une armée. Le gros des forces demeurait constitué par les « hommes de service " et par ce qu on nommait la rat, autre embrvon d une force régulière. En temps de guerre, on appelait d une part sous les armes tout ou partie des « hommes de service " et, d'autre part, on ordonnait des levées, décidant que telle ville ou telle province ou tel diocèse auraient à fournir tant et tant d hommes à pied ou à cheval, recrutés en dehors de la classe militaire. G était la rat ou la posso/tha, et en une campagne, pour

reprendre Polotsk aux Polonais, Ivan devait réunir 80,000 de ces possochniki. Ce n'était pas, on le devine, une troupe disciplinée et propre à faire bonne figure sur un champ de bataille. Communément aussi on ne l'employait qu'à des travaux de terrassement ou à la préparation du matériel de guerre. Le gouvernement moscovite souffrait d'ailleurs et avait même pour agréable que les contribuables s'acquittassent en argent, payant 2 roubles par homme à livrer. C'était un impôt.

Mobilisés par des circulaires que le bureau de guerre, ou Razjiad, envoyait aux voiévodes de province, en indiquant les effectifs à mettre sur pied, les points de concentration et la nature des armements, les « hommes de service » , boïars, enfants de boïars et hommes de cour fdvorianié), étaient répartis, depuis Ivan IV, entre cinq régiments : le grand régiment, lavant-garde, la main droite, la main gauche et l'arrière-garde. Si le tsar était présent, on en ajoutait un sixième : « le régiment du souverain » . Le premier régiment comprenait trois et les autres deux divisions subdivisées en « centaines " fsotniasj. Les régiments étaient commandés par un voiévode, les divisions par un lieutenant avec rang de voiévode, les sotnias par un dvorianine de premier rang. En l'absence du tsar, l'ensemble était placé sous les ordres d'un voiévode de cour, le magister militum des Romains, le généralissime d aujourd'hui, entouré d'un état-major nombreux, où figuraient les shorchtchihi, chargés de réunir les troupes; les oUadtchiki, s'occupant de leur répartissement; les possylnyié lioudi, sorte d'aides de camp; les stanovchtchiki ou ingénieurs; les artisans étrangers employés pour les travaux de siège ; les juges, le service médical et les prêtres.

Combien cela faisait-il d'hommes? Nous manquons d'indication pour l'année 1552, mais en 1556 le régiment d'avantgarde au grand complet ne donnait qu'un effectif de 1,500 cavaliers. En 1578, même augmentée par un contingent tatar, l'armée faisant campagne en Lithuanie compta 39,081 combattants en tout, ainsi répartis :

L'ARMEE DIVAX 219

Princes russes et circassiens 212

Boiars et enfants de boïars de la terre

de Moscou 9.200

Hommes de service de -Novgorod et de

louriév 1 . 109

Tatars et Mordviens 6 . i61

Striéitsy de la cour 2 .000

Striéltsy et cosaques des provinces. ... 13. 119

Possokha des provinces du rs'ord 7 . 580

Toutefois, une partie des forces disponibles avait dû probablement être laissée à la g^arde des frontières, et, d autre part, chaque boiar emmenait avec lui deux rauiiki, ou hommes de corvée, pour le moins et quelquefois cinquante et plus. Un voyag^eur de 1 époque, Clément Adams, parle de 90 , 000 hommes que le tsar pouvait réunir sous les armes, mais dont il ne mettait en campagne que le tiers, étant obligé d'employer les deux autres tiers à la défense des points fortifiés. La concordance de cette évaluation avec les chiffres indiqués par les rôles de 1578 est frappante.

En dehors des striéltsy des corps spéciaux et de la possokha toutes ces troupes n'étaient que de cavalerie. Leur armement présentait une grande variété. Au temps d'Ivan, avec le sabre recourbé à la façon turque, l'arc demeurait encore l'arme favorite de la plupart des Moscovites. Quelques-uns seulement le remplaçaient pas des pistolets ou de longs mousquets. Une hache pendue à l'arçon de la selle, un poignard et parfois une lance complétaient réqui{)ement de camjiagne. Peu de cuirasses. Quelques grands seigneurs seulement en portaient par ostentation de fort magnifiques, et se coiffaient aussi de « salades " ou de « morions » . Pas d éperons : le fouet les remplaçait. Tenant la bride et l'arc dans la main gauche, étreignant le sabre et le fouet avec la droite, pour tirer le cavalier laissait tomber sabre et fouet que retenait une courroie. Dès que l'ennemi approchait à portée du tir, toutes les flèches partaient à la fois, et, pour peu que l'élan de l'adversaire ne s'en trouvât pas ébranlé, la troupe entière

battait en retraite sans attendre le choc. Aussi en rase campagne, jamais cette cavalerie ne put tenir devant les escadrons polonais, dressés au contraire à charger à fond. Son mérite principal était l'endurance et la mobilité. Avec leurs chevaux généralement fort petits, ne portant pas de fers et maladroitement harnachés, les cavaliers moscovites franchissaient des distances énormes, supportant sans faiblir les plus grandes fatigues et les plus dures privations. Clément Adams et Ghancellor nous les montrent campant dans la neige, y allumant un petit feu et satisfaits d'avoir pour repas un peu de farine délayée dans de l'eau bouillante; se couchant ensuite sans autre abri que leur manteau, avec une pierre pour oreiller. Le second voyageur anglais se demande combien de guerriers de son pays, parmi les plus fiers de leur valeur, seraient capables de tenir campagne, ne fût-ce qu'un mois, contre des hommes de cette trempe, et il en vient à conclure que, si ces hommes connaissaient leur force, personne au monde ne leur résisterait.

L'endurance n'est pas tout à la guerre. Mal exercés, insuffisamment disciplinés, les soldats d'Ivan ignoraient les premiers éléments de leur art. Surprendre l'ennemi, l'envelopper avec des forces deux ou trois fois supérieures si possible, l'étourdir avec leurs cris et avec le vacarme discordant de leurs trompettes et de leurs cymbales, telle était la seule tactique qu'ils connussent. Braves à leur façon, tout autant qu ils étaient sobres, on les voyait rarement demander grâce, fussent-ils rompus et sur le point de succomber; mais ils se laissaient rompre facilement. De nulle ressource pour les combinaisons d'une stratégie savante, ils ne valaient pas mieux pour des opérations de siège comme celles qui attendaient Ivan sous les murs de Kazan. Leur supériorité éclatait encore dans la défense. Une fois enfermés et hors d'état de prendre du champ en fuyant, ils montraient une ténacité à toute épreuve, supportant le froid et la faim sans murmurer, mourant par milliers sur leurs remparts de bois et de terre constamment reconstruits et ne capitulant qu'à la dernière

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