LA CRIMÉE ET LA LIVONIE
Les deux entreprises furent toujours inconciliables, et, à quelques critiques qu'il ait donné lieu alors et depuis, le choix auquel le fils de Vassili s'est arrêté semble très justifiable. Aller en Crimée n'était pas la même chose qu'aller à Kazan ou à Astrakhan. Des rives de la Moskva à celles du Volga le transport des troupes et des approvisionnements se trouvait assuré par un réseau de voies fluviales, traversant en partie au moins des territoires relativement peuplés. Sur l'autre route, à partir de Toula et de Pronsk, c'était le désert, d immenses espaces sans abri et sans ressources, où, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, devaient se briser les efforts renouvelés des meilleurs chefs d'armée que la Russie possédât. Sans compter que derrière la Grimée on risquait de trouver la Turquie — la Turquie du seizième siècle, celle de Soliman le Grand !
Le choix d'Ivan n'était d'ailleurs pas entièrement libre. Depuis 1554 il demeurait en guerre avec la Suède, à cause de cette même Livonie, et, à cause d'elle encore, il ne sortait d'un état de guerre permanent avec la Pologne qu'au moyen de trêves toujours à la veille d'être rompues. La solution des deux problèmes ne s'imposait ts aussi avec une urgence égale. Si inquiétante qu'elle fût, la Grimée pouvait attendre. Eu Livonie, Polonais et Suédois n'attendaient pas, point
Î3î IVAN LE TERRIBLE
libres eux-mêmes de remettre à plus tard une intervention où il fallait que Moscou les devançât au risque de se voir fermer pour toujours 1 accès de la Baltique. L ancienne colonie des chevaliers teutoniques arrivait à cet état que la Pologne devait un jour connaître et qui fait violence en quelque sorte aux convoitises voisines : la maison brûlait, et c était à qui arriverait le premier pour éteindre le feu. Abandonner la partie ? Ivan n v pouvait songer. A Kazan même il navait vaincu qu avec le concours de l'Occident, avec l'aide de ces ingénieurs et ouvriers européens qu'il cherchait à recruter en Allemagne, en Hongrie, en Italie. Mais si en Italie, et partiellement en Allemagne, on se montrait disposé à favoriser ces efforts, d autres pays d Europe, et précisément les plus proches, gardaient une attitude méfiante et hostile, arrêtant les recrues au passage, interdisant les achats de matériel de guerre perfectionné, s appliquant à maintenir entre eux et ce voisin trop entreprenant le mur de l'isolement séculaire. La Livonie était une porte — cette même porte que Pierre le Grand aurait à ouvrir un jour à grands coups de hache. Une chance se présentait de 1 ouvrir de suite, et sans grand effort d après les apparences. Y renoncer eût été une folie.
Mais Ivan ne pouvait-il utiliser, pour le même objet, les parties du golfe de Finlande qui déjà lui appartenaient, depuis rembouchure de la Siéstra jusqu'à l'embouchure de la Narova? L'objection a été faite; elle nest pas concluante. Le fils de Vassili ne s'est pas avisé de fonder SaintrPétersbourg. Eût-il possédé le génie de Pierre le Grand, il se serait probablement trouvé incapable d'imposer à ses sujets la gigantesque et paradoxale corvée d un pareil établissement. Pour que cet autre, effort, de valeur d'ailleurs discutable, devint possible un siècle et demi plus tard, il a fallu un siècle et demi de travail assurant la victoire du pouvoir absolu et remettant entre les mahis du fils d'Alexis un instrument que le fils de. Vassili ne possédait pas. Pierre le Grand lui-même ne s'est d ailleurs pas contenté de ce port marécageux sur une cote