CRIMÉE ET LIVONIE
inhospitalière et, pour trouver mieux, il semblait qu Ivan n'eût quà étendre la main.
En fait même, si son entreprise a échoué, c est uniquement qu'il s'y est heurté à une surprise que rien ne permettait de prévoir. Cette surprise,' ce miracle, ça été la carrière éphémère de Bathory : un roi pour de bon dans un pays qui depuis longftemps n'avait plus que des rois pour rire; un cavalier hong^rois domptant la cavale polonaise et la lançant à fond de train pour barrer le chemin au cavalier moscovite. La chevauchée n'a duré que dix ans; mais elle a suffi pour modifier du tout au tout les situations et les chances respectives; pour substituer, à la Pologne des Jag^ellons, que Moscou connaissait et qu elle pouvait défier sans crainte, une autre Pologfne quelle ne soupçonnait pas et dont elle ne pouvait deviner la force; pour chang^er en désastre un triomphe que le conquérant de Kazan et d Astrakhan crovait déjà tenir, et pour convertir en gageure ruineuse une partie où tout lui conseillait d'engager son heureuse fortune.
Il y portait le prestige de ses récents exploits, avec un rayonnement de gloire dont un seul de ses successeurs a accru la splendeur et une popularité qu'aucun u a atteint. Moins comprises, les conquêtes et les réformes de Pierre le Grand devaient être moins appréciées. Vainqueur de 1 Islam, législateur soucieux des plus humbles intérêts et justicier terrible aux "grands » seuls, Ivan s'imposait à l'admiration des étrangers eux-mêmes. Aucun prince de la chrétienté, pensait Jenkinson en 1557, n était à la fois aussi craint de ses sujets et aussi aimé. Parlant avec éloge de la justice exercée par ce souverain incomparable au moven de lois simples et bien appropriées; vantant, lui aussi, son affabilité, son humanité, la variété de ses connaissances, la splendeur de sa cour, la puissance de son armée, Foscarini, envové de Venise, plaçait, à la même époque* le futur adversaire de Bathorv au premier rang des princes de son temps. Il énumérait avec comphiisance ses gens d'armes équipés à la française, ses artilleurs dressés à l'italienne, ses arquebusiers admirable-
ment instruits, et affirmait quaucune puissance européenne ne possédait un appareil de guerre aussi formidable. Subissant le mÏTage de la victoire, il croyait voir deux armées de 100,000 hommes prêtes à marcher sur un signe du grand tsar, « ce qui parait presque invraisemblable, ajoutait-il, mais est absolument vrai " .
La vérité, que j ai essavé plus haut de serrer de près, ne laissait pas d'assurer pour le moment à Ivan une supériorité certaine sur ses voisins de Pologne et de Suède. Il avait une armée nombreuse, un trésor bien garni, l'avantage d un pouvoir déjà fortement constitué, l'assurance que donne le succès. Tout cela, puissance, gloire popularité, allait sombrer dans un gouffre dont ni lui ni personne ne pouvaient apercevoir la menace ni mesurer la profondeur (1).
(ï^ A consulter, pour l'armée d'Ivan : Steix, Geschichte des russischen Heeres, 1895, p. 15-22: Pavlov-Sii-va>"sri, les Hommes de service, 1898, p. 119 etsuiv. ; KuLiKiiMKOV^ De l'influence de la société sur l'organisation de l'Etat, 1869, p. 179 et suiv. — Sources : Cba>cellor et Jenkinson chez Hakluvt, I; Fletcuer, loc. cit. ; Vigenère, Pologne, 1573. p. lsxxi et suiv. — Pour le siège de Kazan : Rytchkov, Histoire de Kazan, 1867; Zarisski, Esquisses sur Vhist. de Kazan, 1877; CuTcnEP.CATOv, Hist. de Russie, vol. V; Karamzise, Hist. de Russie, vol. "V'III, chap. IV. — Sources : les chroniques russes, notamment la Tsarstviénnaia Kniga dont la chronique de Nicone ne fait que reproduire le récit. Kourbski est sujet à caution. Critique de ces sources par Ilovaïski, Hist. de Russie, III. 624. et Afaxassiév, la Campagne de Kazan, 1902. — Pour la question de la Crimée et de la Livonie : Karamzixe, vol. VIII, chap. v; Polevoï, Hist. du peuple russe, 1833, vol. VI, chap. m; Soloviov, Hist. de Russie, vol. VI, chap. m; Kostomarov, Étude, dans le Messager européen. 1871, octobre; Bestocjev-Rioumine, Hist. de Russie, vol. II, chap. v; Ilovaïski, Hist. de Russie, III, 218, 626.
CHAPITÎIE IV