‹ Ivan le TerribleChapitre 128 sur 228 · IVAN EN LIVONIE · texte numérisé non relu

IVAN EN LIVONIE

dois, Ivan pénétra en Esthonie. En quelques semaines, au printemps de 1576, Leal, Lode, Fikel, Hapsal se rendirent sans résistance. A Hapsal, le jour de la capitulation, les habitants donnèrent des banquets et des danses. « Quel peuple sing^ulier que ces Allemands! disaient les Russes. S'il nous arrivait à nous autres de rendre sans nécessité une pareille ville, nous n'oserions lever les yeux sur un honnête homme, et le tsar ne saurait de quel supplice nous punir... » Oesel fut abandonné ; Padis se rendit après un mois de siè^e et les Suédois essayèrent en vain de reprendre la ville.

Mais ces triomphes eurent une fin. En 1577, les Moscovites, commandés par le prince M. -F. Mstislavski et I.-V. Chérémétiev, parurent sous Reval, mais durent se retirer après six semaines de siège devant la résistance héroïque des Suédois. Chérémétiev avait promis de prendre la ville ou de périr : il fut tué. Décidément le morceau suédois était plus dur à entamer. On s'y brisait les dents. Ivan pensa qu'il ne devait pas s entêter. Au besoin, on partag^erait avec ces compétiteurs qui ne se laissaient pas évincer. Aussitôt, réunissant son armée à Novgorod, le tsar se mit personnellement en campagne, et, au lieu de renouveler la tentative manquée sur Reval, comme on s'y attendait, il fondit inopinément sur la Livonie polonaise. Là, on entrait comme dans un moulin. A l'exception de Riga, tout le pays se trouva en quelques jours aux mains des envahisseurs.

Et il fut traité d'horrible façon. Sous le coup de la double humiliation qu'il venait de subir et à Reval et à Varsovie, Ivan était furieux. A Lenewarden il ordonna d'arracher les yeux au vieux maréchal, Gaspard de Munster; puis le fit fouetter jusqu'à mort. IvARAiiziNE, Histoire de Russie, IX. note, 465.) D'autres commandants de villes fortifiées furent écartelés, empalés, hachés en morceaux. A Ascheraden, d'un bord de la Dvina à l'autre, quatre heures durant, on entendit les cris de quarante vierges qu'on violentait dans un jardin. (FORSTEX, la Question de la Baltique^ I, 667.) Les nouvelles prouesses de Magnus contribuaient encore à exaspérer le tsar.

Ivan soupçonnait son associé de s'entendre avec les Polonais. G était voir les choses de loin. Le « roi de Livonie » n'y arrivait pas encore ; mais entre le tsar et lui les Livoniens n hésitaient pas à choisir le moindre mal, et Magnus se prévalait de ces dispositions pour agir en maître et faire de son royaume une réalité. Sans avoir reçu des ordres pour cela, il avait occupé pour son compte Kokenhausen, Ascheraden, Lenewarden, Ronneburg et Wolmar, s'adjugeait Derpt et en venait à manifester la prétention que les Moscovites n'y inquiétassent pas ses « fidèles sujets » . Ce ne fut encore quun rêve et le réveil se trouva dur. Ivan courut à Kokenhausen, y fit périr cinquante Allemands de la suite du « roi » et ordonna à celui-ci de paraître devant lui : « Obéis ou retourne d'où tu es venu. Nous ne sommes pas loin l'un de l'autre, et j'ai des soldats et du biscuit. " Le malheureux essaya de négocier un accommodement. Ivan fit fouetter les parlementaires qu'il envoyait et renouvela son ordre. Le lendemain, Magnus fut à ses pieds. « Imbécile ! lui cria le tsar; mendiant que j'ai reçu dans ma famille, que j'ai vêtu et chaussé, et qui imagines me tenir tête ! " Il le fit enfermer et tenir quelques jours sur de la paille, dans une cabane ; puis d'Ascheraden où ses soldats se conduisirent comme on sait, le traîna à Wenden. La ville se rendit et la garnison de la forteresse se fit sauter. Ivan ordonna d'empaler devant les habitant* un des notables, Georges Wieke, et alla à Derpt avec son prisonnier, qui s attendait à avoir le même sort.

Contre toute prévision il y eut son pardon. Se croyant maintenant en possession d une victoire définitive, Ivan était disposé à la clémence. Mais acceptant pour toute part quelques petites bourgades, Magnus dut s'engager à payer 40,000 florins d'or. Il n'avait pas un écu à lui ! Oberpalen, le dernier rempart de sa royauté éphémère, tomba bientôt après aux mains des Suédois, et ce fut la fin de son étrange aventure. Il se sauva, gagna Pilten, et, avec toutes ses possessions de delà la Dvina qui ne lui appartenaient d'ailleurs que nominalement, il se rendit à Bathory, qui refusa de con-

LA FIN DE MAGNUS 29i

dure avec lui un arrangement définitif. Jusqu'en 1583, date de sa mort, tantôt réduit à la plus extrême misère et tantôt obtenant quelques secours de son frère, de lÉlecteur de Saxe et du roi de Polo{jne, qui tour à tour essayaient de l'emplover. Tex-roi mena une existence lamentable. Sa veuve, pauvre créature, dont Frédéric II disait qu'avec un peu de sucre et une pomme on avait toujours moyen de la rendre heureuse, se retira avec une fille de deux ans à Moscou, où toutes deux moururent, sous le successeur d Ivan, au monastère de la Trinité.

Cependant, Ivan allait s apercevoir qu'il venait de commettre une lourde faute. Il pensait en avoir fini avec les , Polonais et qu'il ne lui restait qu'à traiter avec les Suédois. ' C'était le contraire qu'il aurait dû faire, et son premier plan ■ était le bon. Bathory se serait probablement prêté à un arrangement : au moment de son avènement au trône de Pologne une conspiration fort étendue lui promettait le rovaume de Hongrie. (V. Szadeczky, Bathory Istvan, dans le Szazadok du 15 décembre 1886 et dans la Ungarische Revue d'avril-mai 1887.) La Hongrie valait bien la Livonie pour ce Transilvanien. Voici cependant qu Ivan lui enlevait en quelque sorte la liberté du choix, l'obligeait à tourner le dos à cette espérance, pour faire face à une agression que le nouveau roi de Pologne ne pouvait laisser impunie, sous peine de se rendre impossible à Varsovie. La guerre avec Moscou devenait une carte forcée pour l'heureux concurrent de Maximilien, et, mis en repos du côté de Dantzig à la fin de 1577, par la soumission de la ville, il se prépara à jeter dans la balance son épée, son ^énie et sa fortune de parvenu couronné.

Pour l'excuse d'Ivan on peut dire que ni dans le passé de la Pologne, ni dans la carrière antérieure de son nouveau chef, rien ne permettait de pressentir le prodigieux retour offensif par lequel elle et lui allaient fondre sur le tsar et sur son empire comme une tempête, au moment où l'un et l'autre se ressentaient encore de la douloureuse crise intérieure qu'ils venaient de traverser. Cette crise a eu certainement une influence considérable et sur les péripéties déjà narrées

J une lutte qui maintenant touchait à sa fin. et sur son dénouement. Aussi, avant d'arriver à ce dernier épisode, doisje montrer comment Ivan s'y est trouvé affaibli et à moitié désarmé dans ses propres foyers (1).

^1 Outre les références mentionnées dans le texte et les sources indiquées au chapitre précédent pour l'histoire de la Livonie, on consultera : Ff-Chner, Chronik der evanqelischen Gemeinde iit ^loscoii, Moscou, 1876; Biesemasx, Ans ballischer Vorzcit, Leipzig, 1870; le même : Briefe und Urkiindcn, Riga, 1865, vol. V; KarwowsrIj rincoi-poraiion de la Liconie à la Pologne, Posen, 1873 (en polonais^ ; le même, De Livonia, Halle, 1870 'même ouvrage\ — Pour l'histoire de la Suède à cette époque : Axxep.sxedt^ Die Begiûndiing der schwcdischen Herrschaft in Livland, Stockholm, 1868; Rydberg, Traités de la Suède, 1877; EvERS, Beitrdçe zur Kentniss Busslands, Derpt, 1816, vol. X. Quelques documents dans l'Ancienne Bibliothèque russe, 1891, nouvelle édition, vol. \", 2° partie. — Pour l'histoire du Danemark : Correspondance de Frédéric II, publiée par Forsten, dans un Becueil de documents pour l'histoire de la question de la Baltique, 1889-93, et critique de cette publication par Th. Scuiemasx, dans \' Historische Zeitschrift, 1890, II, 382; Bûschinqs Magazin, W\, Ai-chiv- Nachrichten von Unterhandlunqen zvischcn Buss. und Dan. Hôfe. — Pour les négociations d'Ivan avec l'empereur : Documents diplomatiques, Pétersb., 1851, vol. I: M.\iiTENS, Becueil des traités, I, introduction. — Pour l'emprisonnement de Jean III : Przezdzieçki, les Princesses polonaises de la maison de Jaqellon, Cracovie, 1868-78. III, 54 et suiv. (en polonais); Kracshaar, Histoire véridique de la triste destinée du duc de Finlande, 1892 (en polonais). — Pour 1 histoire delà guerre : Soloviov^ Histoire de Bussie, vol. VI; Bestoujev-Rioumine, Histoire de Bussie, vol. II. — Sources : les chroniques russes, les Hist. Bussi(r Monum, édit. Tourgueniev, vol. I ; Banticu-Kamiéxski, Correspondance diplomatique entre la Bussie et la Pologne, dans les Lectures, 1860, liv. IV; DoGiEi., Codex Diplomaticus, 1758, t. V; Stryjkovski, Becueil des historiens polonais, Varsovie, 1766, vol. II; Solikowski fSulicoviusJ, Cornmentarius brevis rerunr polonarum, Dantzig, 164'7; Fletcuer, Bussia at the close of XVI Ccntury, Londres, 1856, nouv. édit. (traduction française de Du Bouzet, Paris, 186i-\ — Pour linterrègne de Pologne : Tiutchevski. l'Interrèqne de Pologne, Moscou, 1869; OuMAXiE'TS, la Pologne dégénérée, Pétersb., 1872; Mauxowski, Preuves i.istji iques de l'ancien dé^ir du pj-ip!e polonais de se réunir avec la Bussie, dans les Lectures, VI; Zakbzewski, Après la fuite de Henri de Valois, Cracovie, 1878 (en polonais); de Noaili.es, Henri de Valois, 1867, vol. II; Czermak, le Parlementarisme lithuanien avant l'union de Lublin, Lemberg, 1891 (en polonais) ; Reimanx, Die polnische Konîgsivahl von 1573, dans la Historische Zeitschrift, ISÔ-V; WiERZUowSKi, Deux candidatures au trône de Pologne, Varsovie,. 1889 ^en russe) ; Szadecry, Bathory Istvan, Budapest, 1887. — Sources : Becueil de la Société d' hist. russe, vol. LIX et LXXI ; Scriptores Berutn livonicarum, Riga et Leipzig, 1853-54, vol. II; Hist. Bussiw Monumenta, vol. Ir Plater, Becueil de Mémoires, Varsovie, 1858, vol. III; Sciiirren, Qucllcn zur Geschichte des Untergangs Lirl. Selhstandigkcit, dans Archiv fiir die Geschichte Liv. Est. und Curlands, Reval, 1883-85; Mitthcilunqen aus d. Livl. Geschichte, Riga, 18V7-58, vol. III; Bcitràge zur Kniide Est. Liv. und Curl., Reval, 1868- 1887, vol. III. — Pour Magnus : Sciiiemanx, Characterkdpfe, Mittau, 1877; Kelcu, Lieflandische Ilistoria, Reval, 1695.

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