L'INFLUENCE ETRANGERE
décrire les mœurs des pays qu il traverserait, et au récit de son voyag^e échut 1 extraordinaire fortune de passer à la postérité et d'obtenir une publicité énorme sous un nom d'emprunt et par l'effet d une méprise.
Le quinzième siècle avait déjà légué à la littérature nationale diverses relations de pèlerins comparables comme intérêt à celle de Vasco de Gama, s'il faut en croire le linguiste Srezniévski. Elles restaient ignorées du gros public. Vingt ans après le retour de Pozniakov à Moscou, son rapport avait le même sort, quand un autre vovageur, Triphone Korobeinikov, attira sur lui 1 attention générale. Reproduit dans plus de deux cents copies que nous connaissons et dans quarante éditions successives, le récit de ses aventures est resté de lecture courante jusqu'à nos jours. Il a trouvé place dans les chronographes et jusque dans les recueils hagiographiques. Or, Pozniakov et Korobeinikov ne faisaient qu'un, ou plutôt le second récit n'était qu une transcription du premier, Korobeinikov avant bien visité Constantinople à deux reprises, en 1582 et 1593, mais sans pousser jusqu'aux lieux saints.
Fâcheuse pour la mémoire du plus méritant des deux voyageurs, la méprise atteste le progrès accompli sur ce point en un court espace de temps. Le récit de Pozniakov empruntait, il est vrai, son principal intérêt à 1 élément religieux qui en faisait le fond, comme aussi au tableau des souffrances endurées par les populations chrétiennes sous le joug musulman. Néanmoins, les curiosités, les svmpathies qu'il éveillait indiquent une ouverture d'esprit nouvelle chez ses nombreux lecteurs. La Moscovie sortait de la tanière où elle restait terrée depuis cinq siècles. Elle se risquait au dehors. Du dehors on la sollicitait d ailleurs, on l'attirait. L'aventure de Hans Schlitte, que j'ai déjà mentionnée, a eu, dans ce sens, un autre côté, encore assez énigmatique, mais où ce recruteur d'ouvriers et d artisans européens pour le service du tsar parait avoir singulièrement étendu sa mission. (V. Pierling, la Russie et le Saint-Siège, I, 324 et suiv.) Mystifiant tour à tour
Charles-Quint et le pape Jules III. il sest donné pour un ambassadeur chargé de négfocier la réunion des deux Eglises. Ivan a probablement ignoré cette tentative ; mais, bien recommandé par l'empereur, chaudement accueilli à Rome, laventurier hanovrien lui a donné un assez grand retentissement pour que lAllemagne et l'Italie s'y intéressassent et que la Pologne en conçut un certain émoi. L'épisode a ainsi fait partie de cette série de tâtonnements par lesquels devait s'opérer le rapprochement définitif entre la Russie modernisée et l'Europe.
Schlitte, nous le savons, a échoué jusque dans cette partie de sa mission où il n'était pas mystificateur; mais son échec même a eu des conséquences indirectes qui ont servi la même cause. A la nouvelle du traitement infligé à cet agent par les Livoniens, Ivan ordonna de publier à Novgorod et dans les environs un oukase qui interdisait de vendre en Allemagne ou en Pologne les prisonniers allemands : ils devaient être dirigés sur les marchés moscovites. En même temps, le tsar demandait qu'on lui envoyât à Moscou tous les captifs qui seraient reconnus pour habiles aux travaux des mines ou au façonnement des métaux.
Dans un de ses curieux rapports, Yeit Zenge, l'agent bavarois que nous connaissons, insistait, en 1567, sur la merveilleuse facilité des Russes pour s'assimiler tous les éléments de culture étrangère : industrie, art, commerce. Apre" la prise de Narva on les avait vus entrer aussitôt en relations avec les Pays-Bas, avec la France même. Dès qu'on leur montrait une chose, ils l'imitaient immédiatement avec une aisance singulière. Ivan n'a pas voulu que cette réceptivité restât limitée aux choses. Les commencements de l'imprimerie, ce puissant instrument de propagande intellectuelle que le siècle précédent venait de léguer au monde moderne, datent en terre slave de 1491, et, parmi les ouvriers que Schlitte devait lui amener, le tsar avait réclamé des typographes. On en trouvait depuis 1525 à Wilna. En 1550, Ivan en demanda au roi de Danemark qui, deux années plus tard,