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L'EXPEDITION ANGLAISE

industrie en détresse, la conquête de nouveaux débouchés devenait une question de vie ou de mort. En 1552 des pourparlers furent entamés à Londres entre un jjroupe de commerçants et le célèbre navig^ateur vénitien, Sébastien Cabota. L'année suivante ils aboutirent au projet d'une expédition pour la recherche de nouveaux territoires dans le nord-est. Une souscription donna les fonds nécessaires, 6,000 livres, e1 le 23 mai 1553 trois vaisseaux quittèrent le port de Harwich. C'étaient : la Bonne-Espérance, commandée par sir Hug^h Willougby; la Bonne- Aventure, sous Richard Chancellor, et la Bonne-Co7ifiance , sous Cornélius Durforth. Cabota étant un cosmographe distingué, et les plus hauts dignitaires du pavs, le lord trésorier marquis de Winchester, le maître de cour comte Arundel, le garde des sceaux comte Pembroke, prenant part à l'expédition, il est probable qu'un but scientifique lui avait été assigné accessoirement. Probablement aussi, bien que le hasard dût jouer un grand rôle dans les péripéties du voyage, on savait à peu près où on allait, car, à l'arrivée sur la côte moscovite, des interprètes se trouvèrent à bord d'un des navires.

Martens [Recueil des traités, IX (X) , intr., p. vi] fait mention de documents qui indiqueraient des relations diplomatiques antérieures entre Ivan et Edouard VI. Nous en ignorons l'objet. Elles n'avaient pas servi à propager des notions, même approximativement topiques et sensées, sur le grand empire du Nord. Vingt ans plus tard, Herberstein devait en parler encore comme d'un pays légendaire et reproduire gravement des contes absurdes sur une idole colossale, la Zlaïaïa Baba (vieille femme en or) , devant laquelle des trompettes d'airain plantées en terre sonnaient une fanfare perpétuelle ; sur des peuplades qui auraient eu coutume de mourir à l'automne pour ressusciter au printemps ; sur un grand fleuve où Ion péchait des poissons « ayant la tète, les yeux, le nez, la bouche, les mains et les pieds d un homme, muets pourtant et fort bons à manger. . . »

Des épreuves plus réelles qu'une rencontre avec de tels

monstres attendaient Willougby et ses hardis compagnons. Une tempête dispersa Tescadre et Ghancellor sur la Bonne- Aventure perdit de vue les deux autres navires. Il les attendit en vain à Vardôhus, lieu de réunion convenu sur la côte norvégienne, se remit en route seul, et, le 24 août, se trouva dans une baie où son apparition mit en fuite quelques canots montés par des pécheurs. Poursuivis et atteints, ces inconnus apprirent au voyageur qu'il avait abordé en Moscovie. Les autorités de Kholmogory se hâtèrent de prévenir Ivan qui invita les étrangers à venir à Moscou, en leur laissant la latitude de se dispenser du voyage et de commercer en liberté s'ils étaient venus pour cela. Sans même attendre cet avis, Ghancellor gagna la capitale, y passa treize jours, vit le tsar et reprit le chemin de l'Angleterre avec une réponse amicale du souverain à la lettre circulaire d'introduction dont les chefs de l'expédition se trouvaient munis.

L'hiver suivant, la nouvelle se répandit à Moscou que deux vaisseaux remplis de marchandises et portant des cadavres avaient été trouvés sur la côte de la mer Blanche. C'étaient la Bonne-Espérance et la Bonne-Confiance avec leurs équipages : quatre-vingt-trois hommes sur les cent vingt-cinq embarqués à Harwich. Entraîné par la tempête dans le golfe formé par l'embouchure de l'Arzina, Willougby avait vu mourir un à un de froid ou de faim tous ses compagnons. Les notes qii'il a eu le courage admirable de rédiger prouvent quil leur a survécu jusqu'en janvier 1554.

Ghancellor, lui, rentrant en Angleterre, n'y retrouva plus Edouard VI en vie; mais, sur le rapport quil leur soumit, Marie et Philippe d'Espagne le renvovèrent à Moscou comme représentant d'une nouvelle société, la « Compagnie de marchands anglais pour la découverte de nouveaux commerces » (Fellowship of english merchants for discovery of neiu tradesj, substituée à la société primitive pour la découverte de nouveaux pays (Society for the discovery of unknoivn landsj qui avait organisé l'expédition. Dans la pratique, cette Gompngnie s'appela simplement moscovite ou russe. Deux agents spé-

ciaux, Richard Grey et Georg^es Killingvors, étaient adjoints au chef de la nouvelle mission et munis d une instruction qui, pour lentente des intérêts enjeu, est une véritable merveille. Les agents devaient étudier le caractère et les mœurs de la population moscovite, ainsi que les impôts, monnaies, poids, mesures en usage dans le pays ; veiller à la stricte observation des lois russes par tous leurs compatriotes ; établir à Moscou et dans les autres villes importantes des comptoirs et des magasins: reconnaître 1 espèce et la qualité des marchandises susceptibles d'y trouver un marché satisfaisant — et chercher en même temps les meilleures voies de pénétration vers lextrême Orient et la Chine en particulier. L'instruction indiquait aussi les produits russes, cire, suif, goudron, chanvre, lin, fourrures dont l'importation en Angleterre était désirable; elle réclamait des échantillons de minerais dont il conviendrait d'entreprendre l'extraction dans les domaines du tsar, ainsi que des renseignements sur les tissus d'origine allemande ou polonaise que 1 on pourrait remplacer sur le marché russe par des produits anglais. Elle envisageait la possibilité de monopoliser certaines branches du commerce extérieur de la Moscovie. Elle constituait tout un programme, dans 1 exécution duquel Chancellor, Grey. Killingvors et leurs successeurs allaient se montrer à la hauteur de leur tache.

Rembarqué sur la Bonne-Aventure, Chancellor arriva sans encombre à Moscou, y entama des pourparlers avec le chancelier Viskovatyï, et réussit à obtenir une charte qui accordait à sa Compagnie les plus précieuses faveurs : franchise commerciale entière, juridiction spéciale pour tous les Anglais établis en Russie, entièrement autonome pour les différends entre sujets inglais et relevant du tsar seul pour les procès qui mettraient en cause les justiciables des deux nations. Les bénéfices réalisés par la Compagnie furent énormes dans les commencements. Au rapport d un de ses agents elle vendait à !^ovgorod pour dix-sept roubles, soit autant de livres au cours d'alors, une pièce de drap dont le prix de revient, transport

compris, n'était que de six livres. Mais cette prospérité devait avant peu susciter des concurrences redoutables. Des vaisseaux norvégiens et peut-être même hollandais (V. à ce sujet la préface de M. Kordt aux documents publiés par lui dans le 116^ volume du Recueil de la Société impériale d'histoire russe, 1902, p. xviii) suivaient déjà la piste ouverte par les navigateurs anglais. Le monopole que ceux-ci croyaient tenir se trouva menacé. Des disputes éclatèrent, et Ivan fut ainsi engagé à envoyer à son tour en Angleterre un négociateur chargé de mettre terme à ces complications.

Le 21 juillet 1556, Joseph Grigoriévitch Nepiéïa, namiéstnik (lieutenant) de Vologda, partit avec toute une flotte commandée par Ghancellor et chargée de marchandises. J^di. Bonne- Aventure y figurait avec les deux vaisseaux de Willougby restitués par les Moscovites, ainsi que le Philippe-ei-Marie plu& récemment arrivé d'Angleterre. Hélas! l'année d'après, une expédition anglaise, sous la conduite de Stephen Burrough, dut partir à la recherche de trois de ces bâtiments qui jamais ne furent retrouvés fThe voyage of M. Stephen Burrough, An. 1557, from Colmogro to Wardhouse, which was sent to secke the Bona Esperanza, the Bona Confidentia and tJie Philip and Mary. Hakluyt, Voyages, I, 328). Après trois mois de navigation orageuse, la Bonne-Aventure seule toucha au but du voyage — pour se briser sur la côte écossaise. Ghancellor, qui était à bord avec Nepiéia, trouva la mort avec son fils et une partie de l'équipage, en cherchant héroïquement à sauver l'envoyé moscovite. Sept des Russes qui accompagnaient celui-ci périrent également, et 7,000 livres sterling de marchandises — toute la fortune de Nepiéïa — furent noyées ou pillées par les habitants, auxquels une enquête ordonnée par la reine Marie eut peine à en arracher quelques débris. L'envoyé échappa ; mais, retenu par cette enquête, il n'arriva aux portes de la capitale qu'en février 1557. A titre de compensation, on lui avait préparé une réception magnifique. Cent quarante marchands se joignirent à sa suite avec tous leurs domestiques. On lui offrit pour son entrée un cheval riche-

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