‹ Ivan le TerribleChapitre 16 sur 228 · LA TERRE · texte numérisé non relu

LA TERRE

frais, rétribuer ses « hommes de service » enrôlés en nombre toujours croissant; puis, en mettant de quelque façon son établissement sur le pied européen, payer encore l'outillaj'je indispensable, les armes importées de l'étranj^cr, le personnel recruté dans tous les pays d'Europe. Avec quoi? L'unique fonds disponible ici, la seule richesse réelle du pays, c'était la terre. Elle eut donc à supporter toutes ces chargées nouvelles. Pour distribuer des poniiésiia aux sloujilyié on déposséda les pavsans, et, pour rémunérer les ouvriers exotiques, on taxa les pomiéchtc/u'ki, qui, ol^érés, pressurèrent leurs fermiers.

La terre répondit pour tout, solda toutes les dépenses, devint une sorte de monnaie d'État, convertissable en travail, en service, militaire et civil, en prestations de toute nature. Elle ne se défendait pas. Jamais, même aux mains des vottchinniki, elle n'avait été ici l'objet d'un appropriation complète, intanjjible. De bonne heure s'était formée une conception qui la faisait essentiellement chose d'État, susceptible de devenir propriété particulière dans certaines limites seulement et sous la réserve de ces droits supérieurs. Les propriétaires se trouvaient tous, d'autre part, dans la main du maître, et, dépourvus, ainsi que je l'ai marqué, d'org^anisation corporative et de cohésion, ils étaient incapables d'offrir une résistance sérieuse. Par leur faiblesse et leur docilité, ils ne firent que pousser plus avant le développement du système dont ils souffraient. Les plus récalcitrants ne trouvaient qu'une ressource : la fuite. Ce fut toujours un trait du caractère russe : placé dans des conditions d'existence insupportables, plutôt que de réagir, l'homme de ce pays préfère s'esquiver. Nous aurons à suivre les manifestations historiques de cet autre phénomène. Les paysans imitèrent, dans une proportion beaucoup plus grande encore, l'exemple ainsi donné. Pour eux la fuite était plus facile. Mieux surveillés et plus exigeants, en allant chercher dans la Pologne voisine d'autres établissements, voitchinniki et potnicchichihi couraient des aléas et des risques sérieux. Le pavsan, lui, n'avait qu'à passer, au sud-est, une frontière mal gardée et d'ailleurs

constamment reculée pour rencontrer, au sein d'espaces infinis, l'hospitalité d'unsol vierg^e et libre de toutes charges.

Aussi, dès les premières années du seizième siècle, l'exode des populations agricoles, l'abandon des terre laissées en friche deviennent le grand fait à l'ordre du jour, prennent le caractère d'un péril national. Alors, menacé dans ses ressources, 1 État se décide à intervenir. Il va d'abord au plus pressé. Bien que ce soit matière à discussion, il semble que dès le milieu du siècle une série de mesures administratives et de décisions judiciaires, sinon de dispositions législatives, ait amené la fixité du ce/î5 et conséquemment 1 immobilisation des censitaires sur les terres noires faisant partie du domaine de la cour. Le tenancier fat libre encore de quitter sa tenure, mais à la condition d'acquitter ailleurs le même tiaglo ou un tiaglo supérieur. Puis ce fut le tour des terres blanches, possédées par les « hommes de service" . En fuyant, le paysan ruinait le pomiéchtchik, et le pomiéchtchik ruiné laissait l'État en détresse. Donc, sans recourir encore à une mesure d'ordre général, 1 État travailla à assurer la continuité et le rendement de son « service » par des dispositions individuelles et locales, qui, à titre exceptionnel, autorisaient tel propriétaire soit à retenir les paysans établis sur ses terres, soit à faire revenir les fugitifs.

Ce fut toujours la politique de Moscou de poser ainsi les jalons d'une réglementation générale et définitive. Vers le milieu du siècle, deux chartes accordées aux frères Stroganov marquèrent un pas décisif dans cette voie, stipulant que les concessionnaires auraient à saisir et à renvoyer sur place les paysans en fuite qui chercheraient refuge sur les immenses domaines dont ils entreprenaient la colonisation, précisément dans ce lointain pays de steppes incultes où se portait le courant destructeur de la prospérité économique et de l'organisation militaire du pays.

On a supposé encore que, par une mesure g^énérale, la faculté du libre exode a été, dès le milieu du seizième siècle, supprimée pour une certaine catégorie de paysans, les staro-

Page 1