LES ORIGINES DU SERVAGE
un ensemble d'indications concordantes, la question n'intéressait qu'une portion bien minime de la population ouvrière.
G est la même époque pourtant qui a préludé à lasservissement général de toute cette population! Gomment? Par quelle inversion sing^ulière du développement naturel des relations correspondantes ?
Jusqu à une époque assez récente, le g^ouvernement russe de la fin du seizième siècle a porté à cet ég^ard, devant l'opinion, la plus lourde et la plus terrible des responsabilités. D'après une croyance fort répandue, à lui seul, de son propre mouvement, par ses propres moyens, il aurait opéré cette modification profonde et néfaste dans la condition juridique et sociale des classes intéressées. Gette idée est généralement abandonnée aujourd hui. Gomme ailleurs, le servage a été ici le produit du temps et d'une étape particulière dans 1 histoire politique et économique du pays, sans qu'il soit nécessaire, pour l'explication du phénomène, de recourir aux conceptions nuageuses de la doctrine slavophile.
Pour Kavéline fOEuvres, I, 630), ce phénomène aurait été la conséquence naturelle, logique, nécessaire, de l'organisation entière du pays, basée sur le principe de 1 autorité domestique, et, ainsi compris, le servage aurait eu un caractère plutôt bienfaisant. Exercé parfois de façon cruelle, à raison de la grossièreté générale des mœurs, mais nullement abusif en principe, ce pouvoir d'un homme sur un autre homme se serait borné à une espèce de tutelle avant sa raison d être non dans la force du tuteur, parvenu à imposer sa loi, mais dans la faiblesse du pupille, poussé par la conscience de cette faiblesse à accepter une autorité, une gouverne, une protection dont il ne pouvait se passer.
Resterait à expliquer, dans cette hypothèse, la révélation soudaine d'un état de minorité sociale, que rien n'avait fait apparaître antérieurement, et la coïncidence de cet état nouveau avec une période de croissance qui aurait dû l'exclure, au contraire, ou l'atténuer. La réalité, telle qu'elle ressort des données historiques, semble très différente. Deux faits
dominent, au seizième siècle, l'histoire de la population dont il s'agit : l'un est la disparition rapide des paysans propriétaires, l'autre, l'appauvrissement ég^alement rapide de tous les pavsans. Et voici la conséquence : d une part, une masse d hommes, ouvriers ag^ricoles ou autres, qui, n'arrivant pas à se nourrir autrement, consentent à aliéner leur liberté pour ne pas mourir de faim; d autre part, une masse de tenanciers qui, ne parvenant pas à régler leurs comptes avec leurs propriétaires, perdent le droit essentiel dont leur liberté dépend : la faculté de quitter la tenure à l'expiration de leur engagement. Les uns ayant perdu le morceau de terre qui les faisait vivre sont réduits à mendier ou à servir ; les autres ayant reçu du propriétaire une subvention quelconque se trouvent hors d'état de la restituer. Dans les circonstances les plus communes, le paysan, à son entrée en jouissance, obtenait une avance équivalant à 3 roubles. Au bout de dix ans il avait 30 roubles â payer, plus 56 copecks ou 1 rouble 6 copecks pour le pojiloié, soit, peut-être, 300 roubles de notre monnaie. Nulle possibilité, dans la plupart des cas, de réunir une pareille somme. Donc obstacle au départ ; conversion de la dette constamment accumulée, du serebro, comme on disait (^5e7-e6?'o : argent), en une sorte d'obligation attachant le débiteur au sol ; assimilation usuelle des serehrianiki aux serfs de droit commun, Kholopy doldadnyiéeiKabalnyié : c'est l'histoire des fermiers insolvables de Yager puhlicus à Rome, ainsi que Fustel de Coulanges Ta mise en lumière.
En fait, dès la seconde moitié du seizième siècle, la liberté, demeurant théoriquement acquise à la plupart des paysans, est devenue, dans la pratique, le privilège d'un nombre de phis en plus restreint de propriétaires ou de tenanciers non endettés.
Mais la raison de cet appauvrissement général de la classe agricole? Vous la devinez. L'état de guerre est extrêmement coûteux. En adoptant cette organisation de combat que j'ai indiquée, et en augmentant constamment les cadres de son armée, l'État moscovite a dû grossir proportionnellement ses