IVAN ET BATHORY
demandé Varsovie, le tsar ne songea plus qu'à poursuivre les avantages déjà obtenus en Livonie.
En mars 1578 il consentit à signer une nouvelle trêve de trois ans; mais la suspension des hostilités ne s'appliquait évidemment pas aux territoires où l'on était chez soi; or, de part et d autre on croyait y être en Livonie. De plus, dans le texte russe du traité, Ivan avait fait insérer arbitrairement une clause qui interdisait aux Polonais de se mêler de*affaires livoniennes.
Le résultat fut qu'au printemps de cette même année on se battit pour la possession de Wenden. Ivan avait envoyé de ce côté une armée de 18,000 hommes, plus que suffisante, pouvait-il croire, pour tenir tête aux troupes de Chodkiewicz et de Sapiéha, bien moins nombreuses, dénuées de tout jusque-là, comme nous savons. Un nouvel ambassadeur de Bathory se présentant, le tsar lui dit d'attendre : (i On allait avoir des nouvelles de Livonie ! » Elles arrivèrent, et Ivan apprit qu il y avait quelque chose de changé à Varsovie.
Dés le début de son règne, Bathory s'était hâté d'expédier à Stockholm le castellan de Sanok, Jean Herburt, qui avait rapporté un traité d'alliance défensive et offensive pour la reprise de la Livonie. Le cours de la Narova devait y servir de ligne de partage entre les possessions acquises ou à acquérir. Maintenant, Polonais sous André Sapiéha, et Suédois sous de Boë, s étaient réunis, avaient réussi à faire accepter aux Moscovites une rencontre en rase campagne, et, une fois de plus, avaient affirmé leur supériorité dans ce genre de combat. Quatre voiévodes tués, quatre autres fait prisonniers, six mille hommes massacrés dans le camp russe, où les canonniers d Ivan s'étaient étranglés de leurs propres mains sur leurs pièces : tel était le bulletin que recevait le tsar. Sa cavalerie tatare échappait seule au désastre avec le commandant en chef, Galitzine, qui, d'après les sources polonaises, aurait précipité la défaite en prenant la fuite et en entraînant quelques compagnons de marque : un vieux guerrier, Vokol-
niichyï Fédor Chérémétiev; un homme de confiance du souverain, le diak Glitchelkalov, l'ennemi de Bowes.
Il ne pouvait plus être question de trêve ni de négociations. Ivan congédia l'envoyé polonais, Haraburda, non sans prendre une revanche à sa façon. Dès l'avènement de Bathory il avait refusé de donner au roi le titre de frère. « N'avez-vous pas voulu élire Jean Kostka? » disait-il aux Polonais. « Dois-je le traiter de frère, lui aussi? » — Kostka était un simple gentilhomme. — « Qu'est-ce que votre prince de Transylvanie? disait-il encore. Personne, jusqu'à présent, n'a entendu parler de cette principauté! » Haraburda eut à entendre force propos de ce genre. Mais des ambassadeurs du tsar, Karpov et Golovine, se trouvaient à Varsovie. Bathory les traita en conséquence. En les recevant le 3 décembre 1578, il ne se leva pas, conformément au protocole, pour demander des nouvelles de leur maître. Aussitôt les envoyés déclarèrent ne pas pouvoir remplir leur mission. Ils voyaient d'ailleurs le pays en pleine effervescence guerrière. Réunie le 19 janvier 1578, la Diète avait voté pour deux ans une contribution extraordinaire. On en évaluait le produit à 800,000 ou même à 1,200,000 florins, et c'était peu sans doute, la dépense annuelle de l'armée espagnole entretenue dans les Pavs-Bas sélevant à la même époque à 7,000,000 de ducats ! (Phi- LiPPSON, loc. cit., p. 240.) Jamais cependant la république n'en avait tant fait, et c'eût été assez si les rentrées eussent répondu aux évaluations. Il s'en fallut de beaucoup. Mais, comme il avait plié la Diète à ses volontés, Bathorv sut faire de l'argent. N'ayant pas de dépenses personnelles, il pu* mettre dans le trésor de guerre tous les revenus de ses domaines. Il trouva du crédit à l'étranger, et, largent obtenu, il trouva des hommes.
l'invasion polonaise 409
l'armée polonaise
La noblesse polonaise fournissait une cavalerie excellente qui venait de faire ses preuves sous Wenden. Mais il était probable que les Moscovites mettraient à profit cette nouvelle expérience et attendraient les Polonais à l'abri de leurs forteresses. D'après Thistorien polonais Dlugosz, on peut conclure à l'existence d'une infanterie polonaise dès le commencement du quinzième siècle; mais ce corps, peu nombreux — à peine 2,000 hommes — n'avait que des piques pour tout armement. Bathory lui donna des armes plus modernes, le mousquet, le sabre, la hache, et tripla son effectif en faisant appel aux paysans de la couronne. Ceux qui s'enrôlaient volontairement étaient libérés de toutes leurs redevances. Les volontaires ne firent pas défaut et se signalèrent par leur bravoure, quelques-uns par des prodigues d'héroïsme. Le roi eut de plus une infanterie hong^roise, environ 5,000 hommes; une infanterie polonaise équipée à la hongroise et formée avec les serviteurs de l'armée ; une autre encore recrutée dans les rangs de la noblesse. Il les renforça avec divers corps auxiliaires de la même arme : Allemands formés en grands carrés, Écossais, cosaques. Dans la cavalerie il introduisit des arquebusiers allemands, polonais.
L'ensemble des forces ainsi constituées ne paraît pas avoir dépassé 20,000 hommes, le contingent lithuanien compris. Il est à remarquer qu'en dépit de certaines tendances séparatistes la Lithuanie, ou tout au moins la noblesse du pays, à moitié russe encore et à moitié orthodoxe, fut de tout cœur avec Bathory dans cette guerre. Les historiens russes en conviennent eux-mêmes. (V. Lappo, le Grand-Duché de Lùhuanie, de 1569 à 1586, Pétersbourg, 1901, p. 179.) La natiou-sœur donna ce qu'elle avait : quelques miliers de cavaliers, qui
furent d'une précieuse ressource pendant la saison d'hiver surtout, où, mieux à l'épreuve du terrible climat qu'il fallait affronter et moins éloignés de leurs foyers, il compensèrent la débandade de larmée principale. Cette armée nétait qu'une poignée d'hommes, mais c'était la première de cette espèce et de cette qualité en pays slave. Les étrangers y figuraient en une forte proportion, mais au seizième siècle le fait n'avait rien d'exceptionnel. A la bataille de Dreux (19 décembre 1562) l'armée de Guise comptait dans ses rangs 12,000 Allemands, Suisses ou Espagnols contre 6,000 Français, et la même composition se retrouvait dans le camp opposé.
Le faible des Polonais, dans cette campagne et dans les campagnes suivantes, ce devait être le fort de leurs adversaires : 1 artillerie. Bathory avait eu beau recruter des fondeurs de canons en Allemagne et même en Italie, demander à l'Électeur de Saxe des pièces de siège et des munitions : le matériel resta toujours insuffisant et le corps des artilleurs ne compta pas plus de 73 hommes en 1580, pour tomber à 20 l'année suivante !
Tout compte fait, il fallait au roi beaucoup de courage pour engager avec ces ressources la partie qu'il avait en vue. Car il ne s agissait plus de recommencer la bataille de Wenden et de poursuivre en Livonie même des hostilités décevantes. En ce pays épuisé par quinze années de guerre incessante le sol se dérobait sous les pieds des compétiteurs Des fantômes d'armées s'y disputaient des ombres de conquêtes. Nulle possibilité désormais d y obtenir un avantage définitif, ni même, 3 lu longue, de tenir campagne dans ce désert couvert de ruines. En 1562 déjà, Sigismond-Auguste avait jugé que la clef de la province était ailleurs, qu'il fallait la chercher à Moscou en attaquant le principal compétiteur dans ses propres foyers. Les moyens lui avaient manqué pour prendre cette offensive hardie. Bathory s'y résolvait maintenant, et c'était une guerre d'invasion qu'il méditait d'entreprendre, dans une lutte décisive, dont l'enjeu dépasserait l'objet primitif de la
L'IISVASION POLONAISE 411
querelle. En se battant pour la Livonie, on se battrait en réalité pour Tempire du Nord-Est et pour rhégémonie à prendre ou à garder au sein du monde slave.
Or, pour cette entreprise, la Polog^ne ne pouvait compter que sur elle-même. La Suède lui avait donné son alliance, mais seulement pour la Livonie et en Livonie. Dans le nouveau plan de campagne de Bathory, elle ne vit que le moyen de garder les coudées franches là-bas. Elle prétendit s'en tenir à la lettre du traité et faire bande à part. Le Danemark, pressenti, se déroba : ses relations avec Ivan devenaient pacifiques. Le khan offrit son concours, promit de mettre ses Tatars en mouvement dès le mois d'août 1578, et ne bougea pas. Et Bathory confiant ses projets au grand vizir Méliémed- Sokolli, rillustre guerrier lui fit une réponse décourageante : « Le tsar était redoutable, et dans le monde entier le sultan seul pouvait se mesurer avec lui. » Or, le sultan entendait rester neutre, lui aussi. Mais sans doute le roi avait prévu ces déceptions et fait ses calculs en conséquence.
Restait à choisir le point d'attaque. Les Lithuaniens voulaient qu'on marchât sur Pskov. Arrivé là, on coupait la seule route qui mit alors la Moscovie en communication avec le littoral de la Baltique. Au nord une série de lacs, au sud des forêts impénétrables, des marécages et des rivières fermaient le passage. Mais pour arriver là, il fallait soit traverser la Livonie et achever ce pays qu'on avait intérêt à épargner, ou, en prenant par le territoire russe, se mettre à dos une ceinture de forteresses et laisser la Lithuanie à découvert. Bathorv résolut de porter son premier effort sur Polotsk. Située sur la Dvina, la ville commandait, dans une certaine mesure, les voies d'accès et à la Livonie et à la Lithuanie. Arrachée récemment à la Pologne elle réclamait en quelque sorte un tour de faveur. On irait à Pskov ensuite.
Ceci arrêté, par le choix de Svir comme point de concentration, où il put tenir caché jusqu'au dernier moment le but de 1 expédition, par la division habile des forces sur les routes menant à ce lieu de rendez-vous, par l'exécution habile d'une
marche de flanc de Svir à Disna en couvrant en même temps Wilna et les parcs qui accompagnaient le gros de larmée, par l'utilisation ingénieuse des voies fluviales ou des ponts de bateaux pour le transport des gros fardeaux, le grand Hongrois fit merveille. Les spécialistes ont objecté que la méthode consistant à agir sur les communications de l'ennemi n'est née en Europe que vers la fin du dix-septième siècle. Il se peut; mais les inventeurs de méthodes sont souvent en retard sur les hommes d'action.
Bathory ne put d ailleurs exécuter son plan comme il l'avait conçu. Le rendez-vous à Svir était fixé pour le 4 mai 1579. Or, quelque énergie que déployât le roi, on fut en retard : argent, approvisionnements, troupes, tout manqua. Pour cette raison aussi, traînés de ville en ville et d'audience en audience, les ambassadeurs moscovites ne furent congédiés qu'en juin, et alors seulement un courrier polonais porta à Moscou une déclaration de guerre formelle. Quelques jours après, Bathory était en campagne. L'armée qui passa avec lui la Disna, sur un pont de bateaux construit en trois heures, comptait, dans le contingent polonais, 6,517 chevaux dont 1,338 Allemands ou Hongrois, 4,830 hommes de pied, dont 3,451 Allemands ou Hongrois, et 4,000 chevaux environ du contingent lithuanien. Parmi les officiers étrangers se trouvait Georges Farensbach, ci-devant colonel au service du Danemark et plus récemment général au service du tsar. Ses conseils furent sans doute d'une grande utilité. Une quinzaine de mille hommes en tout, garnisons et réserves déduites — pour envahir et réduire à merci l'énorme empire moscovite !
Le début de la campagne participa de toute façon, dans le camp polonais, des mœurs européennes de l'époque. Avant de faire parler la poudre, on dépensa beaucoup d'encre et même de l'encre d'impression. La déclaration de guerre envoyée par Bathory était précédée d'un long exposé historique, farci de dates, de textes diplomatiques et d'épigrammes. On n'y oubliait pas Prous, le fameux frère de César-Auguste,